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Habiter et se laisser habiter

Imprimer Par Denis Gagnon, o.p.

Je n’ai pas fini de faire le tour de la terre que déjà on m’invite à explorer la planète Mars. On annonce des voyages touristiques dans l’intersidéral pour très bientôt. L’infiniment petit est encore plein de secret pour moi mais on attire déjà mon attention sur le vaste univers qu’aucune lunette astronomique n’a encore réussi à rejoindre. Un physicien affirmait que la création est infinie. J’ai presque envie d’être d’accord tellement c’est vaste, cet espace qui se déploie devant mes yeux et que je n’arriverai jamais à parcourir.

Que signifie alors «habiter»? Pouvons-nous parler d’habitation quand nous n’avons pas parcouru l’espace que nous croyons déjà habiter? Personne, pas même le plus grand voyageur, n’est parvenu à tout explorer de la planète. Ni de son pays. Ni même de son patelin.

Habiter est un verbe de promesse. Habiter est un projet d’avenir. Nous sommes tous des habitants en devenir. Nous nous enracinons au jardin du monde en déployant nos branches, en les étalant dans l’espace. Nous prenons progressivement de la place. Nous apprivoisons jour après jour quelque chose des lieux qui nous entourent.

Mais bien davantage, le travail de toute notre vie consiste à habiter du mieux que nous pouvons l’espace intérieur de notre être. Nous sommes nous-mêmes un jardin inexploré. Nous sommes une ville de mystère, un village de secrets. Et l’horizon qui se dessine au fond de nous recule à chaque pas que nous franchissons vers le plus intime de nous-mêmes.

Qui suis-je? Qui es-tu, voisin et co-locataire de cette planète? Qu’est-ce que je te révèle de moi? Que me dis-tu de toi-même? Tu me montres ta maison, le salon de ta demeure. Tu m’invites près de ta rivière ou à l’ombre de ton érable. Mais l’essentiel est en toi. Le plus riche de ton espace est au plus profond de toi-même.

Et si tu ouvres la porte, si tu m’invites à entrer, tu m’accorderas l’immense faveur de te découvrir, d’admirer ton décor intime, ton paysage intérieur. Chaque pièce que tu as aménagée au fil des années me dira quelque chose de ton mystère. Elle évoquera une part de toi-même. Ce que j’en saisirai me laissera soupçonner l’immense espace que tu n’auras pas encore dévoilé. Les uns pour les autres, nous demeurons autant de terres inconnues malgré toutes les expéditions d’exploration que nous entreprenons.

Comment nous présentons-nous les uns chez les autres? Avons-nous la délicatesse de secouer nos bottes au moment de franchir le seuil des maisons que nous visitons? Avons-nous assez de respect pour demeurer des invités sans céder à la tentation d’agir comme des propriétaires? Entrer chez un autre ne signifie pas prendre possession de son intérieur. Cela ne nous autorise pas à disposer de lui et à l’aménager à notre goût.

Entrer chez l’autre, c’est aussi accepter que l’autre pénètre chez nous. Si vous cédez au désir de connaître l’autre, ne soyez pas surpris que l’autre se faufile en vous-mêmes, qu’il rejoigne votre propre intérieur. On ne connaît pas sans accepter d’être connu soi-même. L’univers de chaque personne comme le grand univers de la création est fait de réciprocité. Et les humains ne sont vraiment humains qu’en dialogue les uns avec les autres, en dialogue avec le monde qui les entoure, en dialogue avec la création où ils sont enfouis. Ils n’habitent que ce qu’ils laissent entrer en eux-mêmes et qu’ils laissent habiter au plus intime de leur être.

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