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Responsable de la chronique : Christine Husson, l.o.p.
École de la prière

Mémoire du Christ, mémoire des saints

Imprimer Par Pierre Jounel

Pourquoi célébrer la mémoire des saints, saintes, bienheureux et bienheureuses dans l’Église aujourd’hui ? Célébrer le Christ et le Père, dans l’Esprit, ne suffit-il pas ? Quelle est la fonction de ce culte, de cette prière ? CÉLÉBRER LES HEURES a demandé au Père Pierre JOUNEL, artisan important de la réforme liturgique de Vatican II et éminent spécialiste du Sanctoral, de nous proposer quelques points de repère historiques et théologiques. Nous le remercions pour sa grande générosité.

Le culte des saints semble soumis dans l’Église catholique à une loi d’alternance. Jusqu’au pontificat de saint Pie X, il arriva peu à peu à envahir la liturgie, à supplanter même celle du dimanche. Ramené progressivement à la norme, il a tendance aujourd’hui à être délaissé, du moins en certaines régions car, de la Pologne à l’Amérique latine, il trouve toujours un écho profond dans la religion populaire. Pour lui conserver ou lui rendre sa juste place, il convient de souligner son enracinement dans le Mémorial du Seigneur. Le Concile Vatican II l’a fait en termes sobres, mais décisifs (Sacrosanctum Concilium, nos 104 et 111). Il y a toutefois un point que le Concile, dans sa concision, n’aborde qu’indirectement et qui mérite de retenir l’attention. Quand on parle du culte des saints, on ne saurait oublier que certaines priorités vont de soi. Selon le Concile, on n’étendra à l’ensemble de l’Église « que les fêtes des saints qui présentent véritablement une importance universelle. » (Sacrosanctum Concilium, no 111). C’est pourquoi nombre de fêtes inscrites au Calendrier antérieur sont renvoyées aux Églises locales ou aux diverses familles religieuses. Dès 1970, une instruction romaine exposa l’esprit et les règles pratiques aptes à guider la révision de leurs calendriers particuliers. C’est dire l’importance qu’ils revêtent.

Je voudrais exposer brièvement en ces pages la relation des mémoires des saints au Mémorial du Seigneur et le soin qu’il convient d’apporter au culte des saints dans les régions où leur rayonnement spirituel a été le plus notable.

UN UNIQUE MYSTÈRE PASCAL

« Je suis Jésus, celui que tu persécutes », disait le Ressuscité à Saul en le terrassant aux portes de Damas (Actes 9, 5). Le Christ ne fait qu’un avec son Corps en qui il continue sur terre sa passion. Il ne fait qu’un avec les membres de ce Corps entrés dans sa gloire. On ne saurait faire mémoire du Christ sans y intégrer celle des saints. Il s’agit de l’unique mystère pascal. Puisque la Tête ne se sépare pas de ses membres, honorer les membres du Christ qui sont entrés dans sa gloire, c’est rendre honneur au Crucifié ressuscité. Le culte du Seigneur est premier, mais ce serait l’amoindrir que de refuser de le prolonger dans celui de ses membres. On peut même user du terme mémoire des saints au sens biblique de souvenir, de présence et d’attente : le souvenir de leur témoignage, le présent de leur intercession, l’avenir de la vision partagée. « Dans les anniversaires des saints, déclare le Concile, l’Église proclame le mystère pascal en ces saints qui ont souffert avec le Christ et sont glorifiés avec lui. » (Sacrosanctum Concilium, no 104). L’identification du baptisé au Christ le Témoin fidèle (Apocalypse 1, 4) atteint sa plénitude dans le témoignage du sang ; mais tous les saints ont apporté au témoignage leur marque propre. La liturgie byzantine souligne le caractère pascal de la sainteté en célébrant leur mémoire collective le dimanche qui suit la Pentecôte.

Les chrétiens des premiers temps avaient une conscience vive de la participation du saint à la Pâque du Christ, à sa Pâque de sang comme à sa Pâque de gloire. La Lettre des Églises de Lyon et de Vienne, qui rapporte la mort de Blandine et de ses frères, en témoigne à plusieurs reprises . De Sanctus, le diacre de Vienne, elle dit : « Le Christ souffrait en lui. » Voyant Blandine attachée au poteau, « les frères croyaient apercevoir des yeux du corps, en leur sœur, le Christ crucifié pour eux ». Mais au temps des martyrs de Lyon, il y avait déjà plus d’un demi-siècle qu’Ignace, le vieil évêque d’Antioche, avait lancé son cri d’amour : « C’est lui que je cherche, lui qui est mort pour nous ; c’est lui que je désire, lui qui est ressuscité pour nous. » Aspirant de tout son être à communier à la Pâque de son Seigneur, il vit déjà l’événement au présent : « Je suis le froment de Dieu, je suis moulu sous la dent des bêtes pour devenir le pain immaculé du Christ. » N’est-ce pas Ignace qui employa, le premier, le terme eucharistie pour nommer le pain et le vin devenus corps et sang du Christ ? Dans sa propre mort, il va devenir lui-même corps et sang du Seigneur. « Devenez ce que vous êtes » dira Augustin. La même conscience de ne faire qu’un avec le Christ habitait, au siècle passé, les martyrs du Vietnam : « Je suis rempli de gaieté et de joie, écrit saint Paul Le-Bao-Tinh, parce que je ne suis pas seul, mais le Christ est avec moi. Il n’est pas seulement le spectateur du combat, mais encore il est combattant et vainqueur. »

Si le martyre est la plus belle expression de la foi (Missel romain, 22 juin), celle-ci a ouvert de nombreuses voies d’accès à la sainteté. Le visage du Christ peut briller à travers de multiples visages de fidèles, laïcs ou consacrés, hommes et femmes pour qui le mystère pascal de leur baptême est resté présent dans leur vie et l’a transformée. Saints d’hier dont les plus notables font l’objet d’un culte public, mais aussi saints obscurs dont la mémoire reste précieuse dans le souvenir de ceux qui les ont connus. Tous chantent le cantique de l’Agneau immolé et vivant (Apocalypse 5, 6).

LES MÉMOIRES DES SAINTS

Tandis que l’Église, en sa liturgie, « déploie tout le mystère du Christ pendant le cycle de l’année », déclare le Concile, « elle y a introduit en outre les mémoires des martyrs et des autres saints qui, élevés à la perfection par la grâce multiforme de Dieu et ayant déjà obtenu possession du salut éternel, sont au ciel où ils chantent à Dieu une louange parfaite et intercèdent pour nous. » (Sacrosanctum Concilium, no 104)

Concrètement les mémoires des saints ont pris naissance auprès de leurs tombes, telles celles de Pierre au Vatican et de Paul sur la voie romaine d’Ostie. Elles enveloppent d’une lumière nouvelle l’antique culte des défunts. Dès la mort de Polycarpe sur le bûcher de Smyrne (vers 156), les fidèles de cette ville veillèrent à recueillir ses ossements. « Là, écrit le relateur, nous nous réunirons dès que possible dans la joie et l’allégresse ; le Seigneur nous accordera de fêter le jour anniversaire de son martyre, pour célébrer la mémoire de ceux qui ont déjà combattu, pour former et préparer la relève. » L’anniversaire de la mort devient ainsi le natale, le jour de la naissance au ciel.

Tout en s’engageant à célébrer la mémoire de Polycarpe, les chrétiens de Smyrne exposent d’emblée la nature du culte qu’ils envisagent de lui rendre : « Nous adorons le Christ comme le Fils de Dieu ; les martyrs, nous les honorons comme les disciples du Christ et ses imitateurs. Nous les aimons comme ils le méritent, à cause de leur amour incomparable pour leur Roi et leur Maître. »

Les païens commémoraient les défunts de leurs familles en se rassemblant près de leurs tombes pour y partager un repas fraternel et, s’il était nécessaire, se réconcilier au sein de la parenté. Les chrétiens ne renoncèrent pas dès l’abord à ces usages ancestraux, mais les anniversaires des martyrs devinrent le fait de toute la communauté locale et on ajouta au repas fraternel la célébration de l’eucharistie. Plus tard, on devait déposer les reliques des saints sous la table de l’autel : « Que les victimes triomphantes, dira Ambroise de Milan, prennent place là où le Christ s’est offert comme victime. » Augustin passe du cadre matériel à son contenu mystérique. En donnant leur vie, dit-il, « ils ont offert à leurs frères cela même qu’ils ont reçu à la table du Seigneur. » La prière eucharistique ne manque jamais d’évoquer la mémoire des saints dans l’offrande de « l’unique sacrifice, source et modèle de tout martyre » (Missel Romain, Commun des Martyrs).

LE CULTE DES SAINTS LOCAUX

Si les mémoires des martyrs furent les premières à susciter le pèlerinage à leurs tombes pour l’anniversaire de leur naissance au ciel, le culte de saints ne tarda pas à recevoir une double extension : un extension géographique, en rayonnant bien au-delà de leurs cités respectives, et une extension catégorielle. Les prouesses des Pères du désert, la virginité vécue comme un signe du Royaume à venir, la fidélité exemplaire de certains pasteurs au service du troupeau du Christ, le zèle pour annoncer l’Évangile ou servir les frères les plus démunis, apparurent comme des signes privilégiés de l’action de l’Esprit dans l’Église du Christ.

Parmi tous ces visages qui reflètent à leur manière celui du Seigneur, certains s’imposent en raison de leur proximité locale. Ce sont les saints patrons et les saints du terroir.

Les saints patrons peuvent être inscrits au Calendrier romain général, mais ils sont célébrés d’une manière plus festive. La foule qui se rassemble à l’église est plus grande, la décoration plus soignée, les chants mieux préparés. La célébration religieuse se prolonge dans la fête profane : jeux et danses, défilés folkloriques. De multiples déviations guettent évidemment le culte populaire, mais l’allégresse ne se canalise pas. Augustin notait déjà : « Autre chose ce que nous enseignons, autre chose ce que nous sommes contraints de tolérer.»

Les saints du terroir, qu’ils y soient nés ou qu’ils soient venus y développer leurs charismes spirituels, s’imposent spontanément aux héritiers de leur foi et aux dépositaires de leur espérance. Une homélie, longtemps attribuée à l’évêque Eucher de Lyon (5e siècle), le dit excellemment : « Il est certainement bon de se réjouir à l’occasion des solennités publiques et communes, mais on doit estimer davantage la fête où il s’agit de célébrer les vertus de ceux qui nous sont proches… De même que nous sommes apparentés à eux en droit par la naissance, ainsi faut-il que nous revendiquions pour nous envers eux le privilège de la piété et de la grâce, et que nous nous tournions d’abord vers eux à cause de leur foi… Ainsi donc, nous n’avons pas besoin de chercher bien loin des modèles ; nous recevons les enseignements paternels, nous recevons les conseils de nos proches. »

En Europe, le culte des saints locaux doit surmonter une difficulté majeure. Le plus souvent, on en ignore tout sauf le nom. Tout juste sait-on s’il s’agit d’un martyr des premiers siècles, d’un ermite ou d’une sainte femme qui vécut au haut moyen âge. On cherchera en vain dans le futur Martyrologe romain les noms de la plupart des saints inscrits dans la toponymie des communes de la France. Au Canada, il en va tout autrement. Du martyr Jean de Brébeuf au frère André Bessette, on connaît dans le détail la vie de chacun d’eux. On possède même la photo des plus récents bienheureux. Il est donc facile d’évoquer leur présence fraternelle.

ÉGLISE UNIVERSELLE ET ÉGLISE LOCALE

Se contenter de juxtaposer le culte des saints locaux et celui des saints honorés dans l’ensemble de l’Église d’Occident ne répondrait pas pleinement à la théologie de Lumen Gentium. Celle-ci appelle une interférence entre le Calendrier romain général et celui des Églises particulières.

Le Calendrier romain de 1969 a voulu souligner le caractère universel de l’Église, en y insérant les mémoires des Martyrs de tous les continents ou de saints populaires, comme Martin de Porrès, tandis que chaque Propre diocésain ou régional résume en quelque sorte la vie d’une Église locale. Sans doute comporte-t-il des vides. La place faite aux laïcs dans le calendrier ne correspond pas au rôle décisif qui a été le leur dans la transmission de la foi. Le fait est indéniable, encore qu’on puisse l’expliquer en partie. En effet, la dévotion populaire, ratifiée par l’autorité, s’attache de préférence à des témoins exceptionnels de la fidélité au Seigneur, à des guides éprouvés sur la route de l’Évangile. Or une telle vocation comporte souvent, au départ, le don de soi dans la vie consacrée. Dans ces limites, le calendrier local exprime à sa manière la diversité des réponses apportées par les chrétiens et les chrétiennes du terroir à l’appel de l’Esprit. En Italie, par exemple, la sainteté de Turin n’est pas celle de Naples, et l’espièglerie de Philippe Neri tempère l’austérité de Pierre Damien.

L’Église catholique est l’Église de la Pentecôte répandue à travers le monde. Fondée sur la foi des Apôtres, elle s’avance au long des temps, guidée par le successeur de Pierre. Elle n’est pas la somme des Églises locales. Mais, en même temps, chacune des Églises locales a sa consistance, son histoire, sa personnalité qui s’affirme autour de son évêque. « Toutes les Églises, dit Tertullien, sont considérées comme apostoliques » en tant que rejetons de l’Église primitive. C’est ainsi que tous les saints dont le culte publique a été authentifié par le Pape, évêque de Rome et « évêque de l’Église catholique », sont proposés à l’ensemble des chrétiens comme des modèles et des intercesseurs. Seuls les plus notables d’entre eux sont l’objet d’un culte universel au jour de leur mémoire liturgique, mais il est bon pour l’ensemble de l’Église que les autres soient honorés là où ils ont vécu. Le fait de ce culte local assure la permanence de leur souvenir dans la mémoire collective. Il est bon pour toute l’Église que la jeune indienne Kateri Tékakwitha soit fêtée au Canada le 17 avril. En elle, c’est un des aspects de la sainteté vécue par des jeunes qui est mis en lumière.

En évoquant la foule immense des rachetés de toute nation et de toute couleur, notre regard ne peut que se porter vers celui qui est le seul saint et de qui procède toute sainteté, car « en couronnant leurs mérites, il couronne ses propres dons. » (Liturgie de la Toussaint)

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