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Héritiers d’un labeur immense

Imprimer Par Paul-André Giguère

L’expression est du philosophe et spirituel chrétien Marcel Légaut. N’est-elle pas étonnamment suggestive pour situer le temps présent, le temps présent de chacun et de chacune, le temps présent collectif aussi ? Nous sommes tous héritiers d’un labeur immense : sur le plan de la science ou de la médecine, dans le domaine de la musique ou celui de l’éducation, concernant les aménagements de la vie sociale ou les divers modes de communication entre les personnes et les sociétés. Bien sûr, nous sommes également héritiers de gâchis immenses et il faudra y revenir une autre fois, car c’est aussi une question spirituelle.

Bien sûr, la vie spirituelle est bénéficiaire du labeur de ceux et celles qui nous ont précédés. Déjà, un des tout premiers éditoriaux de cette série s’intitulait Se recevoir d’une tradition . Ce début de 21e siècle offre à cet égard des possibilités absolument nouvelles. Jamais encore n’avait-il été possible d’avoir un accès facile à tant de trésors de sagesse conservés précieusement dans les monastères ou par des érudits, glanés consciencieusement par des ethnologues ou reconstitués hypothétiquement par les anthropologues. Le plus remarquable, c’est que la plupart des matériaux des traditions spirituelles de l’humanité ne sont pas parvenus jusqu’à nous comme des pièces de musées, d’archives ou de bibliothèques. Nous les recevons de sociétés et de personnes qui en vivent toujours et qui n’ont pas complètement perdu le secret de leur transmission, qu’elle se fasse sous mode d’initiation ou sous mode d’enseignement. Le féminisme radical et les tenants du post-christianisme ont même redonné vie au mythe et au culte préhistoriques de la Déesse-mère qui avaient complètement disparu.

Il y a, dans les traditions spirituelles de l’humanité, des spiritualités dominantes et des courants marginaux ou minoritaires. Chaque communauté comme chaque personne doit s’initier au travail de discernement et puiser, dans la tradition, « du neuf et de l’ancien », disait Jésus, retenant ce qui a saveur de vie et laissant là ce qui est irrémédiablement desséché.

Car dans le cas de la recherche spirituelle, il s’agit bien d’un « labeur ». Les grands mythes, les récits fondateurs, les rituels et les symboles n’ont pas été des créations spontanées et instantanées. Ils ont été ciselés par des décennies, parfois des siècles de créativité libre et d’encadrement étroit, d’audaces lumineuses et de rubriques intouchables, de grandeurs et d’abominations. Les traditions spirituelles et religieuses ont rendu possible des sommets de dévouements et de don de soi dont on n’aurait pas cru l’être humain capable, mais aussi des perversions comme les sacrifices d’enfants, l’extermination des sorcières ou la répression de la sexualité.

Certains s’inquiètent de la facilité avec laquelle on peut avoir aujourd’hui accès à des traditions spirituelles souvent incompatibles dans leurs fondements et leurs présupposés. Ils craignent la confusion, l’incohérence, l’ambiguïté et, surtout, le relativisme. C’est faire bien peu confiance, me semble-t-il, à la capacité de « labeur » des êtres humains, leur capacité de reconnaître les chemins qui conduisent à la vie et les chemins qui conduisent à la mort. En termes chrétiens, c’est faire bien peu confiance à la présence de l’Esprit de Dieu dans l’âme humaine, lui qui est à la source de sa soif et de ses aspirations les plus profondes. Ce serait aussi glisser vers la tentation de réserver aux institutions religieuses et à leurs spécialistes, le monopole, et donc le pouvoir et le contrôle sur le discernement de ce qui est bon et de ce qui l’est moins. Ce serait, à la limite, dépouiller des hommes et des femmes de leur devoir de labeur.

Il nous appartient que ceux et celles qui viendront après nous soient héritiers de notre propre travail intérieur. Si nous voulons qu’ils ou elles reçoivent de nous une tradition vivante qui épouse les traits de la culture présente, une culture en pleine recomposition et invention, il ne faut pas se dérober au devoir de s’exposer largement à l’héritage reçu. Si nous choisissons de nous inscrire sérieusement dans une tradition particulière, que ce ne soit jamais dans une perspective frileuse, étroite et fermée. Tout comme un artiste a besoin de beaucoup d’espace et de lumière pour son studio, tout comme un artisan a besoin de beaucoup de place dans son atelier, ainsi l’âme humaine a besoin de vastes horizons pour s’ouvrir convenablement à l’Infini.

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