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Témoins du Christ

Paix sur Jérusalem. Propos d’un évêque palestinien

Imprimer Par Michel Sabbah

Ce pays en quête de Dieu finira-t-il par rencontrer Dieu ? » Cet appel vibrant, c’est Michel Sabbah, évêque palestinien et patriarche latin de Jérusalem qui le lance, renouvelant ainsi son message de paix et l’opposition absolue de l’Église à la violence. Car justice et réconciliation sont au cœur des préoccupations de cet enfant de Nazareth, devenu porte-parole des chrétiens palestiniens, vivant au milieu des communautés religieuses différentes dans un contexte politique dramatique.
Retraçant avec passion l’itinéraire et la mission du patriarche de Jérusalem, cet ouvrage resitue aussi les différentes dimensions de sa quête incessante de la paix – une paix qui ne peut se concevoir et réaliser sans rendre justice au peuple palestinien, trop souvent bafoué dans ses droits. Etre chrétien en Terre saint aujourd’hui est à la fois une vocation et un combat, spirituel, moral et psychologique. Quel dialogue engager entre les Églises ? Quel lien entretenir avec l’Islam ? Comment trouver un juste équilibre avec le judaïsme, quand Israël est perçu comme l’oppresseur ? Dans son constat, le patriarche rejoint les grandes intuitions de Jean-Paul II sur Jérusalem et la Terre sainte.

A l’heure où le conflit israélo-palestinien se durcit et où de nouvelles vagues de violences s’abattent sur le pays, Michel Sabbah délivre aussi le meilleur des encouragements : l’espérance.

Ma mission de patriarche (p 75 et suiv.)

Le patriarche a choisi comme devise « dans la beauté de la paix », In pulchritudine pacis en latin, Fi baha’i s-salam en arabe. « C’est le 7 décembre 1987, raconte-t-il, que j’ai été averti que j’étais nommé patriarche. Ce jour-là, dans la première lecture du bréviaire, je suis tombé sur ce verset, tout simplement : « la paix sera le fruit de la justice, […] mon peuple demeurera dans la beauté de la paix » (Is 32, 18). » Cette devise exprime ce qui sera l’axe central de sa mission : rechercher la paix dans la terre meurtrie.

Michel Sabbah veille sur la communauté de 72000 fidèles dispersée sur quatre pays. Si, du fait que la situation dans les Territoires occupés est la plus dramatique et la plus médiatique, l’activité et la parole du patriarche sur l’occupation militaire et sur Israël sont les plus exposées aux critiques, sa mission est d’abord celle d’un pasteur qui souhaite soutenir les chrétiens dans leur foi et voir s’épanouir son Église dans la société dans laquelle elle se trouve.

Il n’est pas seul patriarche de Jérusalem. Ils sont trois : le patriarche grec orthodoxe, le patriarche latin et le patriarche arménien orthodoxe. Le premier est d’origine grecque et le troisième d’origine arménienne, Michel Sabbah est le seul Palestinien. A ce titre, il est pour Israël un patriarche encombrant.

Enfin un patriarche palestinien !

Le nouveau patriarche latin de Jérusalem, qui vient d’être ordonné à Rome le 6 janvier, rentre en Terre sainte le 10 janvier 1988. Il reçoit un accueil enthousiaste de la part des chrétiens de Palestine. A l’aéroport, les fidèles sont là pour le recevoir. Arrivé au patriarcat, il est accueilli par l’ancien patriarche, Jacques-Joseph Beltritti, qui lui remet l’étole, geste de passation des pouvoirs, devant la porte de la concathédrale. […]

Etre patriarche sous l’occupation militaire

Curé de paroisse à Amman pendant 17 ans, Michel Sabbah, à son arrivée, n’est pas très au fait de la réalité de l’occupation militaire. Lors de sa première année comme patriarche, la visite des paroisses, en pleine Intifada, lui donne une conscience aiguë des difficultés quotidiennes et de l’injustice. Pasteur responsable, il ne cesse de parler aux chrétiens pour encourager, soutenir, consoler et montrer le chemin de la justice. Le patriarche n’est pas un homme politique, il n’a d’autre moyen que la prière et la parole pour appeler à la justice et à la fin de l’occupation militaire israélienne. Son rôle dans ce conflit est « de parler. Qui veut entendre, qu’il entende. Je crois que l’homme de religion, le chef religieux doit parler, dialoguer, ouvrir la porte au dialogue sur un niveau purement religieux et dans lequel la politique, lorsqu’il s’agit des droits de l’homme violés, est abordée clairement et justement ». Ce ministère de la parole caractérise son activité et se manifeste depuis le début de sa session. Mais comment faire pour parler de l’Évangile à des chrétiens qui sont sous occupation militaire et pour leur proposer de vivre l’Évangile ?

« C’est simple, on leur parle de l’Évangile !!! Dans une situation difficile, vous avez besoin d’écouter la parole de Dieu. Il faut la lire, la méditer et l’écouter. Nous avons nos réactions humaines. Vous devez tout faire pour trouver le meilleur moyen pour pouvoir vivre votre vie sous cette occupation mais, outre tous les efforts humains, vous avez avantage à écouter la parole de Dieu. En l’écoutant, la méditant, vous pouvez trouver une lumière, une phrase, une indication peut-être pour vous aider à vivre. Parce que vivre sous occupation demande du courage et d’accepter sa vie, d’accepter une réalité difficile. Sous l’occupation, l’injustice humaine est criante. Les chrétiens ressentent la nécessité, beaucoup plus en temps d’occupation, d’oppression et de relations difficiles avec les hommes, de retrouver la source, de retrouver Dieu. C’est pourquoi ils remplissent les églises. »

Le premier Noël arrive. L’Intifada sévit et la répression israélienne est toujours aussi violente. A cause de la situation, le patriarche se demande alors s’il ne faut pas annuler l’entrée solennelle et festive à Bethléem. Il propose de simplifier et d’aller directement à la basilique sans prendre le bain de foule traditionnel. Cela provoque un tollé général chez les autorités israéliennes qui crient à la violation du Statu Quo. Ce Statu Quo qui signifie « ne rien changer », refaire toujours ce qu’on a fait l’année précédente, ce qu’on a fait pendant des siècles, constitue une chaîne dure à supporter, et devient même un obstacle face à tout essai de renouveau.
En ce premier Noël, il faut donc sacrifier au Statu Quo et tout a lieu comme d’habitude. Il s’agit toutefois d’un sombre Noël pour les chrétiens. En signe de protestation et de solidarité avec le nouveau patriarche, et sur recommandation de l’OLP, les commerces restent ouverts le jour de Noël et un accueil festif lui est réservé.

Les habitants de Bethléem ne veulent pas en effet se priver de la joie d’accueillir leur patriarche dans la ville de la Nativité. Malgré le Statu Quo, le patriarche a décidé d’apporter tout de même une innovation à la cérémonie : il prononcera une homélie, ce que ses prédécesseurs ne faisaient pas. Les Israéliens ont vent de son intention. Ils s’en méfient, non sans raison, et font pression pour qu’il ne le fasse pas. Le patriarche reçoit un coup de fil du délégué apostolique : « les Israéliens ont demandé au Saint-Siège que vous ne fassiez pas d’homélie. » Et le délégué apostolique ajoute : « mais, vous faites ce que vous croyez bon de faire ! » Il fera l’homélie, bien entendu.

C’est la première homélie, le patriarche interpelle : « nous disons à ceux qui ont recours à la violence en Terre sainte que les frontières sûres sont les cœurs sûrs et que ni la technologie ni la violence ne peuvent offrir de frontières sûres. » L’année suivante, à Noël 1989, il continuera de s’adresser directement aux Israéliens : « Aux autorités ici présentes, nous disons : aidez, permettez aux deux peuples de se retrouver, de se réconcilier et de s’aimer. Changez de méthode. Cultiver la peur n’est pas une voie de salut ; et user de la violence ne peut rien résoudre. Seuls la justice et l’amour peuvent sauver. » Par la suite, souvent les Israéliens viendront lui demander par avance ce qu’il va dire. Peine perdue.

Quant aux messages de Noël, il les transmet à la presse, ce qui est l’occasion d’un échange avec des journalistes chaque année de plus en plus nombreux ; ils seront une cinquantaine pour le Noël 2000. A la télévision israélienne, qui transmet la cérémonie de Noël, les présentateurs spécifient systématiquement que l’homélie est anti-israélienne et bien qu’ils voudraient en couper la retransmission, ils ne le font pas car elle est écoutée dans de nombreux pays. Dans ses homélies, le patriarche mentionne simplement les souffrances endurées par son peuple, et explique qu’il est difficile de fêter Noël alors que le sang coule parmi les siens, qu’il y a des prisonniers, des morts dans beaucoup de familles. Il y a toujours présents, aussi, le sens spirituel et religieux de la fête et du mystère de l’incarnation, et la situation, les injustices à la lumière de Noël.

Outre ces homélies, le patriarche adresse régulièrement des lettres pastorales aux fidèles de sa communauté. La 1ère lettre pastorale, parue le 15 août 1988, dresse un panorama général sur la vocation de l’Église de Terre sainte. La 3ème lettre pastorale paraît en août 1992 à l’occasion du centenaire de la mort de Don Tannous, le fondateur de la congrégation des sœurs du Rosaire, dans laquelle sont nées de nombreuses vocations de jeunes Arabes, palestiniennes, jordaniennes, libanaises et syriennes. La lettre pastorale Appelez la paix sur Jérusalem, parue à la Pentecôte 1990, propose une réflexion sur le sens de l’Intifada et sur les rapports entre Israéliens et Palestiniens. Cette réflexion est complétée en 1993 par une lettre pastorale sur comment Lire la Bible au pays de la Bible. Michel Sabbah approfondit sa réflexion sur la violence, sur la Bible et toutes les difficultés qu’elle soulève pour les chrétiens de Palestine qui ont pour adversaire le « peuple de la Bible ».

Considérant la Bible comme parole de Dieu, écrite par des hommes sous l’inspiration de l’Esprit, il explique que cette parole est révélée de manière progressive et qu’on y découvre l’unité entre l’Ancien et le Nouveau Testament. Cette réflexion est destinée aux chrétiens qui ne comprennent pas comment le peuple élu de la Bible peut être le peuple qui les oppresse par une occupation militaire depuis un quart de siècle. La cinquième lettre, Recherche la paix et poursuis-la, de 1998, approfondit les questions liées au conflit qui déchire la Terre sainte. La 6ème est consacrée à la préparation du Jubilé.

Vie quotidienne

Le patriarche reçoit beaucoup. Ses journées sont parfois une suite de rendez-vous sans fin. Le matin, il célèbre la messe à 7 heures, avec les prêtres présents au patriarcat. A 8h30, il commence sa vie publique, les rendez-vous et les visites à l’extérieur. Les prêtres qui vivent et travaillent au patriarcat partagent cette existence. Les repas sont toujours pris ensemble. L’idée de cette vie communautaire vient du 1er patriarche latin, Mgr Joseph Valerga. Il a construit le bâtiment pour lui, pour les prêtres qui l’aidaient dans son travail- la curie du patriarcat-, et pour les prêtres retraités. Il a donc conçu le patriarcat pour cette forme de vie, ce qui donne au visiteur l’impression d’entrer dans un ancien couvent. Les prêtres qui passent aujourd’hui leur retraite au patriarcat sont généralement actifs, ils célèbrent la messe et visitent les malades, les personnes seules, etc.

L’après-midi, le patriarche reprendre ses rendez-vous à partir de 15 heures. La journée de travail se termine à 19 heures par une demi-heure de prière en commun, soit un chapelet soit les vêpres, suivie du repas en communauté. Les soirées servent à préparer textes et homélies ou sont consacrées à des courtes visites aux curés voisins, au séminaire de Beit Jala ou aux communautés religieuses. Une fois par semaine, le mardi soir, les prêtres qui vient au patriarcat ont proposé une heure d’adoration en silence à laquelle participent quelques communautés religieuses voisines.

[…]
A Jérusalem, le patriarche participe à de nombreuses réunion, notamment celles de l’Assemblée des ordinaires catholiques de Terre sainte, avec les chefs des Églises catholiques de Terre sainte, et celles avec les chefs d’Églises de Jérusalem, qui se voient fréquemment.

Deux fois par semaine, il prend le temps de rencontrer des groupes de pèlerins du monde entier :

« ils viennent pour comprendre. Ceux qui passent ici au patriarcat viennent pour entendre quelque chose sur l’Église de Jérusalem et sur la situation, pour essayer de comprendre. Beaucoup passent sans aucun contact avec l’Église locale. Ceux qui ont des rencontres au patriarcat ou avec les paroisses, disent : « Nous entendons des choses nouvelles. » Une seule rencontre peur ouvrir un peu les yeux. De plus en plus de groupes demandent à rencontrer des paroisses, des communautés, des personnes qui leur parlent. »

Les pèlerins jouent un rôle important dans l’Église de Jérusalem. « Ils forment, dit le patriarche, une partie essentielle de notre Église. Par leur présence, leur prière, leur témoignage de foi, ils sont un soutien pour les chrétiens dans leur foi, et des témoins de paix dans notre situation de conflit. » Ils sont aussi importants pour l’économie palestinienne, véritable ballon d’oxygène, ouverture vers l’extérieur pour les chrétiens et tous les Palestiniens qui ne peuvent sortir des territoires autonomes.

D’ailleurs, le 18 décembre 2000, les trois patriarches de Jérusalem écrivent un message à tous les pèlerins pour leur expliquer combien les chrétiens de Terre sainte ont besoin d’eux :

« Malgré les jours difficiles que nous vivons aujourd’hui, nous nous préparons à célébrer la naissance de Notre Seigneur Jésus-Christ. Nous vous adressons cet appel pour vous dire : revenez, vos frères et vos sœurs dans la foi et tous les habitants de cette terre ont besoin de vous. Votre présence au milieu de nous, votre prière avec nous portera une nouvelle lumière au conflit entre les deux parties. Le retour des pèlerins en ces temps pénibles peut être difficile. Mais il sera un partage de nos difficultés, un partage de nos efforts pour la justice et la paix. Venez et alors que vous renouvelez votre foi aux lieux sanctifiés par notre divin Sauveur, ajoutez à votre programme une rencontre avec l’une ou l’autre de nos communautés chrétiennes. Visitez nos paroisses, pour une prière ensemble, pour un échange, pour le réconfort de vos frères et sœurs dans la foi. »

Le dialogue entre Églises (p121 et suiv.)

En 1987, l’arrivée de Michel Sabbah à la tête du patriarcat correspond au début d’une période d’intensification des liens entre les Églises de Jérusalem. Le patriarche est un des initiateurs de ce rapprochement. Sa personnalité très ouverte a grandement contribué à détendre les relations, qui n’ont pas toujours été faciles, entre chefs religieux chrétiens de la ville. D’ailleurs, dès sa première lettre pastorale, en août 1988, il met en valeur le dialogue qui « est une des caractéristiques de ce diocèse et de ce pays, étant donné la grande variété des communautés religieuses et culturelles ». Il en donne sa définition : « le dialogue signifie « voir l’autre », tel qu’il est, dans toute son identité et sa personnalité, individuellement et socialement dans tout son contexte religieux et culturel. La première condition pour tout dialogue, c’est le respect de la personnalité de l’autre dans sa totalité. La seconde condition consiste à essayer de connaître l’autre tel qu’il se connaît et se juge lui-même, non par les préjugés et a priori individuels ou historiques. »

La situation générale est difficile et l’Intifada ont également contribué à la cohésion des Églises. Unies par les mêmes épreuves, elles se sont rapprochées les unes des autres pour encourager leurs fidèles à vivre et survivre dans une situation très dure, et pour mieux se faire entendre.

Ces rencontres entre Églises se font pour une part de façon informelle, en dehors de toute structure préétablie, et d’autre part dans des cadres institutionnels aux dimensions très diverses, plus ou moins étendues à la Terre sainte, au Moyen-Orient, ou au monde arabe. Toutes ces actions servent l’œcuménisme, l’objectif étant de marcher ensemble vers l’unité. Pour que celle-ci advienne, chacun doit rester fidèle à l’Église dans laquelle Dieu lui a donné de vivre, et doit en même temps rester ouvert aux autres Églises.

Les actions communes

Les treize Églises de Jérusalem offrent un remarquable exemple de concertation. Les patriarches et évêques se retrouvent en moyenne toutes les six semaines – cette périodicité a été décidée en 1994 – pour coordonner les initiatives. Les réunions ont lieu, en général, chez le patriarche grec orthodoxe. Ce rythme très soutenu est un atout extraordinaire pour la dynamique œcuménique en Terre sainte. Les questions à l’ordre du jour sont souvent liées aux difficultés quotidiennes comme la fermeture de Jérusalem aux habitants des Territoires palestiniens, et à leurs répercussions sur la vie familiale, religieuse et sociale, sur la violence ou la profanation des Lieux saints. Cela permet aussi de publier un message commun à l’occasion de Noël et de Pâques.

Avant la fixation d’un rythme régulier de rencontres, les chefs religieux avaient déjà conduit des actions ponctuelles. Le 24 janvier 1988 – l’Intifada avait commencé depuis un mois et demi et le patriarche n’est ordonné que depuis deux semaines – les Églises de Jérusalem publient un premier texte, le premier acte officiel d’ailleurs signé par le nouveau patriarche. Il s’agit d’un appel à l’action et à la prière en faveur de la paix et de la justice et à la solidarité chrétienne vis-à-vis des victimes de toutes sortes :

« Nous prenons position avec la vérité et la justice contre toute forme d’injustice et d’oppression. Nous sommes du coté de ceux qui souffrent et qui sont opprimés. Nous sommes du coté des réfugiés et des déportés, de ceux qui sont dans la détresse et victimes de l’oppression, nous sommes du coté de ceux qui connaissent les larmes et le deuil, des pauvres et des affamés ».

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