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Anne, ma sœur Anne, ne vois-tu rien venir ?

Imprimer Par Paul-André Giguère

Une des cpacités humaines les plus extraordinaires, pour peu qu’on s’y arrête, est celle d’entrevoir l’avenir. Je ne parle pas ici des voyants, des devins et des cartomanciens, ni de leurs modernes remplaçants les « futurologues ». Je pense à cette propriété que nous avons tous de prévoir. Dans l’immensité de l’univers cosmique, atomique, moléculaire, chimique, que sais-je, au cœur de tant et tant de déterminismes, existe pourtant ce phénomène hautement improbable : la faculté d’anticipation.

Qu’est-ce qui va arriver ? Où allons-nous ? Qu’est-ce qui nous attend ? Je trouve stupéfiant que nous soyons capables de donner des réponses, même partielles, à ces questions. Après tout, l’avenir est un abîme de possibilités et un champ incroyablement vaste d’improbabilités. Et pourtant, nous anticipons ! L’anticipation est un travail de notre esprit puisque ce dont il est question n’existe pas encore. C’est bien cela qui est impressionnant. C’est notre esprit qui, réfléchissant sur ce qui est, extrapole ce qui vient et dit : « Si la tendance se maintient… » C’est notre esprit qui, décidant d’un projet, planifie les étapes de sa réalisation : parfois en une séquence ordonnée, comme dans les travaux d’architecture ou d’ingénierie, parfois en improvisation tâtonnante, comme dans la création artistique.

N’idéalisons rien cependant. La capacité d’anticipation peut produire des effets dévastateurs. Sans doute personne n’a échappé un jour ou l’autre à l’angoisse qui étreint en « voyant venir ce qui s’en vient ». « Cela me semble une montagne ! » disons-nous avec appréhension, « je ne sais pas comment je vais passer au travers ». Cette appréhension est souvent non fondée, et pourtant les inquiétudes relatives à l’avenir peuvent être amplifiées hors de tout réalisme et la personne peut s’en trouver momentanément paralysée. Cela peut aller jusqu’à la psychose grave qui rend absolument incapable de vivre le présent.

Mais la faculté d’anticiper porte aussi un autre nom qui vient de la tradition judéo-chrétienne : l’espérance, qui est le regard spirituel sur l’avenir. Toute la foi juive s’est édifiée autour du thème de la promesse, qui est le pivot de l’histoire du « père des croyants », Abraham. Quant aux disciples de Jésus, ils ont hérité de lui son regard de désir : « Que Ton Règne vienne ! ». C’est bien ce qui frappe le plus dès une première lecture des évangiles et du reste du Nouveau Testament : combien Jésus était tourné vers l’avenir, vers le « Règne de Dieu », et combien les premiers chrétiens ont compris sa mort et sa résurrection comme l’avenir déjà présent.

Les grands maîtres spirituels, de quelque tradition qu’ils soient, témoignent d’une grande sérénité face à l’avenir. Cette sérénité est manifestation de l’espérance. Elle est faite d’autant de désir que de détachement. Les spirituels cultivent une disponibilité totale à ce qui vient, une ouverture libre à ce qui arrive. « Béni soit celui qui vient », chantent encore les catholiques au début de la prière eucharistique. Voilà bien l’espérance : une joyeuse certitude que ce qui vient est bon pour l’être humain. Une assurance que l’avenir n’est pas foncièrement menaçant.

Dès le premier siècle, Paul reproduit dans sa lettre aux Romains une hymne des toutes premières liturgies : « Qui nous séparera de l’amour du Christ ? Ni le présent, ni l’avenir ne pourront nous séparer de l’amour que Dieu nous a manifesté en Jésus, le Christ, notre Seigneur » (8 38-39).

Et plus près de nous, au 16e siècle, Thérèse d’Avila a laissé ce chant devenu pour plusieurs purification du regard sur l’avenir incertain : « Trouble est vain. Peur est vaine. Tout se meurt. Dieu demeure. L’espérance. Triomphante. Qui a Dieu a le mieux. Dieu suffit. »

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