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Témoins du Christ

Témoignage

Imprimer Par Geneviève de Gaulle-Anthonioz

Deux figures importantes : Mme Geneviève de Gaulle et le Père Joseph. Le 17 octobre 1987 fut le fruit de leur travail et espérance : sur le Parvis des Droits de l’Homme à Paris, un message en faveur des droits de l’homme et dans le souci de combattre la misère a été proclamé. Une dalle a été scellée sur le Parvis du Trocadéro. Depuis ce jour, chaque année, la Journée mondiale du refus de la misère est célébrée le 17 octobre. Elle est l’occasion pour le grand public d’entendre la voix des personnes qui vivent dans la grande pauvreté et de s’interroger sur les engagements que tous nous pouvons prendre, comme citoyens, pour refuser la misère. Depuis 1992, cette journée est officiellement reconnue par les Nations Unies. Le Mouvement ATD Quart Monde participe très activement à l’organisation de cette journée à travers le monde.

C’est l’amour qui traverse la vie entière de Geneviève, à commencer par la Résistance qui signifiait le plus haut service de son pays à la suite de son oncle Charles, dès l’âge de 20 ans, dans ce temps de grande détresse de juin 1940. Cela l’a menée à la déportation au camp de Ravensbrück où la solidarité entre camarades demandait un renouvellement quotidien de courage pour lutter contre le mépris de toute dignité organisé par les nazis. Solidarité et fraternité maintenues à tout pris y compris dans sa terrible traversée de la nuit dont elle nous a livré l’admirable récit qui restera un classique pour la mémoire de ce temps.

Après la libération, elle fonde un foyer avec Bernard Anthonioz mais ne s’y enferme pas. Son cœur était plus large et sa rencontre avec le Père Joseph Wresinski l’amena à des décisions courageuses qui en auraient fait reculer beaucoup d’autres. D’abord un simple engagement quand sa première visite au camp de Noisy-le-Grand lui rappela immédiatement les horreurs de Ravensbrück. Était-ce possible à moins de 10 kms de Paris ?…On ne peut ne rien faire !

Suivent les trente années de volontariat et surtout de présidence d’ATD-Quart Monde. La dignité de tout homme, de toute femme exige un amour vrai avec l’esprit de la Résistance pour lutter contre toutes les incompréhensions de l’opinion comme des institutions de l’État. « C’est trop grand, un être humain », redisait-elle sans cesse. Cela aboutit à la loi contre l’exclusion en 1997 et à son dernier livre Le secret de l’Espérance.

Un secret partagé entre « volontaires » et toutes les familles d’ATD, croyants ou non. Espérance non seulement pour le pain, les vêtements ou le toit mais aussi pour l’accès à la culture, à la belle langue française, aux œuvres d’art de partout.

Femme de grande foi chrétienne, Geneviève est restée très discrète dans ses écrits ou ses discours à ce sujet, pour souci de solidarité avec ses camarades de la Résistance comme avec les membres d’ATD. Mais personne n’ignorait les qualités et la profondeur de sa vie chrétienne. Mystère et grâce que cette vie. »

EXTRAITS DE L’ALLOCUTION PRONONCEE LORS DE SES OBSEQUES
A BOSSEY EN FRANCE, LE 19 FEVRIER 02.

EXTRAIT DE « LE SECRET DE L’ESPERANCE » :

p.63
« Peu à peu, ce que j’apprends des pauvres et des humiliés laboure mon expérience de la déportation. J’avais essayé, dès mon retour, de l’enfouir au fond de moi, pour vivre enfin mon bonheur de femme aimée, de jeune mère, mais tout revient à la surface. Le lien avec les famille de Noisy-le-Grand, de la Campa, est plus réel, plus fort ; et aussi avec ces volontaires que j’admire et que j’aime, alors que je suis si loin de partager leur vie engagée aux côtés des éprouvés de la misère.

Cela me donne un peu de force dans mes visites, souvent très décourageants, aux autorités administratives et politiques, comme aussi pour essayer de faire comprendre qu’il n’y a de vrais droits que si tous les partagent. J’ai pu m’en entretenir avec mon oncle Charles.[…] « Ne pensez-vous pas, dis-je à mon oncle, que la reconnaissance de leur dignité est encore une demande essentielle de ces femmes et de ces hommes si mal considérés, si peu pris en compte ? Je puis en donner des exemples. Six années m’ont appris comment étaient traitées des familles qui s’exténuent à élever leurs enfants. Que devons-nous faire pour que leurs droits fondamentaux soient effectivement reconnus ? que la Déclaration universelle des Droits de l’Homme ne soit pas de vains mots ? Qui, mieux que vous, peut engager notre pays dans cette voie ?[…] »

p. 166, le 15 avril 1997
« A l’ouverture des débats au Parlement, je suis amenée, au nom de mes collègues du conseil, à m’adresser à l’Assemblée nationale. Quand Jacques Barrot monte à la tribune pour présenter les grandes lignes du « projet de loi de cohésion sociale », il est accueilli par des quolibets : »le prêche va commencer ! » résonne parmi les bancs de l’opposition. Quand Xavier Emmanuelli prend la parole, l’auditoire se calme un peu. Tandis que lui succèdent les deux rapporteurs de la Commission des lois, mon fils François et moi ne savons pas si je parviendrai à accéder à cette tribune, alors que je viens de me faire un nouvelle fracture. Lui n’a pas le droit de pénétrer dans l’hémicycle. Le moment venu, c’est un huissier, un homme grand, plein de délicatesse, qui m’aide à gravir, marche après marche, le petit escalier raide jusqu’à la place de l’orateur. Plus que des applaudissements, c’est le silence qui suit qui me saisit. Je prononce mon allocution devant un auditoire remarquablement attentif.

Extraits de son allocution lors de l’ouverture à l’Assemblée nationale du débat parlementaire en première lecture sur le projet de loi d’orientation relatif au renforcement de la cohésion sociale, le 15 avril 1997:

« Monsieur le Président,
Messieurs les Ministres,
Madame, Monsieur les rapporteurs,
Mesdames, Messieurs les Députés,

[…] Cette volonté de concevoir la lutte contre la grande pauvreté comme un combat des Droits de l’homme n’est plus aujourd’hui isolée. La question n’est pas hors des débats, elle était en tête de file des travaux du sommet de Copenhague. Elle vient d’être reprise officiellement par la Commission des Droits de l’homme des Nations Unies à Genève, avec l’adoption du rapport de Leandro Despouy ‘Droits de l’homme et extrême pauvreté’, par plus de soixante pays, sur proposition de la France. […]

Un tel engagement contre la grande pauvreté s’impose d’autant plus que, en France comme en Europe, de plus en plus de personnes et des familles rejoignent la grande exclusion en perdant l’accès aux droits de tous. […] Les conclusions de notre avis ont donc été de formuler ce que pourrait le contenu « d’une loi d’orientation ayant pour objectif de conjuguer les efforts de pouvoirs publics et de la société civile » afin d’éradiquer la grande pauvreté et l’exclusion. […] Aussi avons-nous souhaité que le critère de l’évaluation prévue soit la garantie de l’État de droit, par la promotion du plus démuni de nos concitoyens : comment espérer garantir l’accès de tous aux droits de tous, si on ne se demande pas en permanence ce qu’il advient du plus exclu ?

La confiance de beaucoup de personnes en difficulté s’est altérée. Elles doutent de leur égale dignité d’être humains, lorsqu’on les jette à la rue sans relogement, lorsqu’on leur prend leurs enfants sans leur avoir apporté le soutien suffisant pour les élever, elles-mêmes, lorsque l’ouverture d’un droit se transforme en contrôle de la vie privée, lorsqu’on les enferme dans des emplois précaires qui ne leur permettent ni de vivre décemment ni de faire des projets d’avenir etc. Nous avons besoin de regagner cette confiance. Pour cela, les plus démunis doivent être assurés que notre pays se remettra sans cesse en question tant que les droits fondamentaux ne seront pas effectifs pour tous. […]

L’efficacité d’une telle loi dépendra d’abord de notre capacité à entrer en dialogue avec les personnes en difficulté et des moyens que nous nous donnons pour les comprendre et pour qu’elles nous comprennent. C’est pourquoi nous avons proposé d’inscrire dans les articles d’orientation la nécessité d’une dynamique soutenue de formation à trois niveaux. D’abord la formation des personnes démunies elles-mêmes, pour qu’elles puissent exprimer ce qu’elles vivent et ce qu’elles veulent pour elles-mêmes et pour la société. Ensuite, la formation de l’ensemble de la population dès l’école, pour que chacun sache que laisser des personnes vivre dans la grande pauvreté est une violation des Droits de l’Homme. Enfin, la formation des professionnels et bénévoles en lien avec les populations démunies. […]

Sur l’emploi, notre Conseil a souligné dans deux de ses avis que la lutte contre l’exclusion demandait le soutien d’une politique économique active, créatrice d’emplois et permettant une résorption massive du chômage, afin de favoriser l’accès à l’autonomie des personnes les plus démunies. […] Sur le plan du logement, je sais que vos travaux en commission ont proposé de réelles avancées qui rejoignent les propositions du Conseil économique et social en matière de prévention des expulsions. Dans tous les cas, il faut s’assurer que personne ne reste des mois, voire des années, sur des listes d’attente de logement et même en dehors de toute liste, ce qui demande un effort important de construction de logements sociaux. La protection de la santé, droit fondamental, souffre de graves inégalités territoriales, notamment en ce qui concerne les modalités d’accès à l’aide médicale. Nous avons fait des propositions pour y remédier afin que les avancées marquées par certains départements bénéficient à tous. […]

9 juillet 1998 : Bon, c’est terminé. La loi d’orientation de lutte contre les exclusions est votée. Cette loi, dans son esprit, tous l’auront approuvée. Façonnée par le Conseil économique et social, reprise successivement par deux majorités, elle restera celle d’un peuple et d’un homme. Le père Joseph Wresinski aura permis à ce peuple de resurgir de l’oubli. Le Quart Monde aura, le premier, fait inscrire dans la loi française « l’égale dignité de tous les êtres humains. » Au soir de ce 9 juillet, je revis tout ce que les pauvres m’ont appris. Traversant avec eux les moments les plus difficiles, puisant comme eux à la même source, je leur dois d’avoir compris le secret de l’espérance, c’est le secret de la fraternité. »

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