Parole et vie,

Responsable de la chronique : Dominique Charles, o.p.
Parole et vie

2e Dimanche du Carême. Année C.

Imprimer Par Jacques Sylvestre, o.p.

Le sherpa du Thabor

Jésus prit avec lui Pierre, Jacques et Jean, et il alla sur la montagne pour prier. Pendant qu’il priait, son visage apparut tout autre, ses vêtements devinrent d’une blancheur éclatante. Et deux hommes s’entretenaient avec lui: c’étaient Moïse et Élie apparus dans la gloire. Ils parlaient de son départ qui allait se réaliser à Jérusalem.

Pierre et ses compagnons étaient accablés de sommeil; mais, se réveillant, ils virent la gloire de Jésus, et les deux hommes à ses côtés. Ces derniers s’en allaient, quand Pierre dit à Jésus: «Maître, il est heureux que nous soyons ici; dressons trois tentes, une pour toi, une pour Moïse, et une pour Élie.» Ils ne savaient pas ce qu’il disait.

Pierre n’avait pas fini de parler, qu’une nuée survint et les couvrit de son ombre; ils furent saisis de frayeur lorsqu’ils y pénétrèrent. Et, dans la nuée, une voix se fit entendre: «Celui-ci est mon Fils, celui que j’ai choisi, écoutez-le.»

Quand la voix eut retenti, on ne vit plus que Jésus seul. Les disciples gardèrent le silence et, de ce qu’ils avaient vu, ils ne dirent rien à personne à ce moment-là.

Commentaire :

Récemment, les journaux faisaient l’éloge d’un sherpa tibétain dont les ascensions sur le sommet du monde, l’Everest, ne se comptaient plus. Avec ce récit de la Transfiguration, nous sommes entraînés par l’évangéliste Luc, celui que l’on peut considérer comme le sherpa de la prière, sur une des plus hautes cimes de l’union à Dieu. L’événement prend plus de sens encore avec la fin du Jubilée : «Cette année, écrivait Jean-Paul II, grande a été la joie de l’Église, qui s’est adonnée à la contemplation du visage de son Époux et Seigneur. Plus que jamais, elle s’est fait peuple en marche, guidée par Celui qui est le Grand pasteur des brebis». («Novo Millenio ineunte»)

Il est assez étrange que l’évangéliste Jean, réputé pour la précision de ses textes tant sur le plan historique que catéchétique, n’ait pas retenu ce récit de la Transfiguration que les Synoptiques rapportent en des termes sensiblement identiques (Lc.9:28-36; Mc 9:2-8 et Mt.17:1-8). Dans leurs catéchèses, le récit de la Transfiguration suit une première annonce de la passion, l’invitation et la récompense promise au renoncement; suivent la guérison de l’enfant épileptique et une deuxième annonce de la passion. Sans mettre en cause la crédibilité de l’événement parce que Jean n’en souffle mot, notre intérêt est de savoir pourquoi les trois synoptiques, Luc en particulier, l’ont inclus dans leur catéchèse: événement témoin ou une parabole concernant l’avenir?

La Transfiguration constitue l’un des grands moments dans la vie de Jésus comme son Baptême dans les eaux du Jourdain. Le récit de Luc offre quelques divergences notables. D’abord toute l’attention se porte sur Jésus: Jésus monte sur la montagne pour prier, nul mention des disciples; il y est transfiguré et le sujet de l’entretien avec les deux hommes ne concerne que lui; au terme de l’événement, Jésus se retrouve seul La forme la plus ancienne du récit se lirait alors comme suit : «Or il arriva, après huit jours, que Jésus monta sur la montagne pour prier. Et comme il priait, l’aspect de son visage devint autre et son vêtement blanc. Et voici, deux hommes apparus en gloire, parlaient de son exode qu’il allait accomplir à Jérusalem. Or, Pierre et ceux qui étaient avec lui étaient accablés de sommeil; restant éveillés, ils virent sa gloire et les deux hommes qui se trouvaient avec lui. Et il arriva, comme ils se séparaient de lui, que Jésus se retrouva seul. Mais eux se turent et n’annoncèrent à personne, en ces jours-là, rien de ce qu’ils avaient vu».

La manière de Luc en ce récit est contemplative au plan esthétique et au plan mystique. L’évangéliste a souci de raconter et d’expliquer. Jésus gravit la montagne, il ne monte pas. Son vêtement, et non plus ses vêtements, devient blanc. Les disciples furent tellement atterrés par la révélation qu’ils gardent le silence.

Tout au long de l’évangile, sa catéchèse, saint Luc met l’accent sur la prière contemplative de Jésus, son goût pour l’isolement et son intimité avec le Père. Au temple, la réponse à sa mère, «Ne savez-vous pas que je dois être aux affaires de mon Père,» laisse dans l’incompréhension Joseph et Marie (Lc. 2.50). Plus tard, au moment où Jésus, baptisé lui aussi, se trouvait en prière, le ciel s’ouvrit et l’Esprit Saint descendit sur lui sous la forme d’une colombe, et du ciel vint une voix : «Tu es mon Fils bien-aimé, tu as toute ma faveur» (Lc.3:21-22) Après la pêche miraculeuse et la guérison du lépreux, alors que des foules nombreuses accouraient de toute part, Jésus se retirait dans la solitude et priait. (Lc.5:15-16). Avant de choisir les Douze, Jésus s’en alla dans la montagne et il passa la nuit à prier Dieu (Lc. 6 :12-13). Et enfin, «Un jour, quelque part, Jésus priait. Quand il eut fini, un de ses disciples lui demanda : »Seigneur, apprends-nous à prier (Lc. 11 :1). Moult endroits pourraient encore retenir notre attention, mais, avec Luc, gravissons la montagne de la Transfiguration, le Thabor..

Le but que semble poursuivre l’évangéliste-catéchète Luc dans ce récit de la Transfiguration est de décrire la prière de Jésus et l’expérience mystique ineffable qu’elle engendra. Les première et deuxième annonces de sa passion qui précèdent et suivent l’expérience, donnent le ton à tout ce récit. Dans la suite du passage d’Isaïe 53 :1-12, Jésus perçoit vivement la révélation que son destin sera de souffrir et de mourir. Mais sa mort, Jésus la conçoit comme un exode, un passage de la terre vers Dieu, une assomption (Lc 9:51).Comme en Daniel (ch.7) et Isaie (ch.,53), le thème de la souffrance et de la mort demeure inséparables du triomphe et de l’exaltation glorieuse. Tel est le sens du mystère pour Jésus et pour nous dans nos souffrances.

Avec le récit de la Transfiguration. Luc nous nous permet de pénétrer plus avant dans la vie intérieure de Jésus. Ce faisant, il décrit la croissance de l’humanité de Jésus et les conflits intimes qu’il a dû traverser. La transfiguration doit être rattachée à la vie mystique et humaine de Jésus, l’intensité de son union à Dieu.. Nous aurions tout intérêt à comparer cette prière de la transfiguration, faisant corps avec deux annonces de la Passion, à celle de l’agonie. Grâce de transparence, nuits de clair-obscur où la gloire transparaît en son humanité.

La fatigue des disciples dénonce éloquemment notre réaction possible. Il était louable pour eux de vouloir faire durer l’expérience, mais à quel prix. Ils ne comprenaient certes pas , car cette fois encore, pourrait-on croire, tous pouvaient être unanimes avec Pierre pour s’interposer entre Jésus et son destin ((Mc.9 :33). Il demeure, suite à l’expérience de Jésus et de nombre des nôtres, que «la nuée qui couvre de son ombre», i.e. la souffrance et la mort constituent de très hauts lieux de prière. Mais pour y accéder, comme sur le sommet de l’Everest, il faut ample provision d’oxygène, i.e. d’habitudes de prières.

Nous assistons donc en ce récit à la transfiguration de l’humanité L’icône du Transfiguré anoblit à jamais jusqu’au visage humain le plus défiguré, toute vie humaine s’éclaire en Jésus. La grâce du Christ transfiguré rejaillit en d’innombrable transfigurations de nos souffrances.

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