Archives pour la catégorie Éditorial

Éditorial,

Responsable de la chronique : Jacques Marcotte, o.p.

Réflexion personnelle sur un sujet délicat

 

Ce n’est pas un sacre, c’est un massacre! écrivait Nancy Houston au pape François, suite à de nouvelles révélations concernant le scandale de pédophilie qui s’est produit en Pennsylvanie. Les faits se sont échelonnés durant près de 70 ans, faisant plus de 1000 victimes selon certaines estimations.

Dans sa lettre, madame Houston mentionne au pape que le temps n’est plus au pardon, à la honte ou à la repentance, mais à l’action. Le contenu de sa lettre vise à prouver que le célibat obligé des prêtres est la cause principale de tous ces scandales sexuels qui éclatent à la surface du globe à l’intérieur de l’Église catholique. Selon elle, seul le pape a le pouvoir de l’interdire. Elle l’exhorte donc à faire preuve de courage et de suspendre l’exigence du célibat des prêtres pour que le massacre prenne fin. Cette exigence du célibat serait d’ailleurs le résultat d’une évolution historique que plus rien ne justifierait.

Selon elle, le problème n’est ni la pédophilie ni la perversion comme on l’a toujours cru, mais plutôt « que l’on demande à des individus normaux une chose anormale. » Faisant le parallèle avec le mouvement Me Too, elle constate que certains hommes profitent de leur pouvoir pour satisfaire leurs besoins sexuels. De plus, chez les prêtres, la peur d’être dénoncés s’ils se tournaient vers des adultes pour assumer leur sexualité entre aussi en jeu. Un grand nombre d’entre eux s’en prennent alors aux plus faibles de la société, souvent des enfants, qu’ils peuvent aisément manipuler. C’est ainsi que les gestes reprochés peuvent durer des années.

Il est bien connu que les prêtres ont longtemps bénéficié d’une sorte d’aura auprès de la population qui n’aurait jamais cru ses pasteurs capables de commettre de tels actes. Sachant cela, les victimes se sont tues pendant longtemps. Ceux qui ont osé parler ont souvent regretté leur décision, l’Église ayant le souci de protéger ses prêtres avec parfois la complicité des gouvernants en place. Dans sa lettre, madame Houston ne craint pas d’affirmer froidement ce constat : « C’est l’Église qui est « perverse » dans son refus de reconnaître l’importance de la sexualité et les conséquences désastreuses de son refoulement. »

Ma réaction comme femme en lisant cet article a été de me dire que madame Houston mêlait plusieurs facteurs. Même s’il y avait une grande part de vérité dans ses affirmations, lier aussi étroitement la négation de la sexualité avec le fait que tant de prêtres aient profité de leur ascendance sur les plus démunis pour assouvir leur pulsion me semblait exagéré. Il fallait nécessairement que ces prêtres soient immatures sexuellement ou aux prises avec une déviance sexuelle pour s’en être pris ainsi à des jeunes! Je croyais qu’aucun adulte ne pouvait avoir de rapports sexuels avec des enfants sans être pédophiles ou avoir un sérieux problème de santé mentale. Il me semble que la conscience et la notion de jugement nous interdisent de poser de tels actes. N’est-il pas d’ailleurs naturel pour un adulte de se tourner vers un autre adulte (qu’il soit de sexe masculin ou féminin) pour exercer sa sexualité ? N’est-il pas de la responsabilité des adultes de protéger les enfants ? J’avais tort.

Devant le nombre incroyable de cas qui remontent à la surface, je suis bien obligée de conclure que tous ces prêtres accusés ne sont pas tous pédophiles (excités sexuellement par un enfant pré-pubère), mais que plusieurs ont commis ces actes seulement pour s’assurer un trip de pouvoir qui leur a causé du plaisir.

Tous les pédophiles ne sont pas prédateurs et tous les prédateurs ne sont pas pédophiles, c’est ce que j’aurai appris en cherchant à comprendre. Dans les faits, les études nous montrent que seulement 1 % des hommes seraient pédophiles et que la majorité ne passeront jamais à l’acte. Les 2/3 des agressions sur les enfants sont commis par des adultes n’ayant pas de problèmes particuliers.

Madame Houston a donc raison lorsqu’elle affirme que la problématique se trouve beaucoup plus dans la domination et la recherche de pouvoir sur l’autre que dans une déviance sexuelle et que le la chasteté imposée a un lien direct avec ce fléau. Toutefois, je ne crois pas que le mariage ou le fait de vivre une pleine sexualité viendrait tout régler. Ne vous y trompez pas, je suis pour le mariage ou pour le fait d’assumer sa sexualité, peu importe son orientation, pourvu que ce soit entre deux adultes consentants. Je suis pour le libre choix et je suis certaine que le célibat, autant que le mariage, peut être bien assumé si la personne le choisit. Tout dépend de la manière de le vivre.

Au sujet de tous ces scandales qui éclatent comme du pop corn, il faut se rappeler que les crimes dont il est question remontent à une période où les candidats à la prêtrise étaient nombreux et l’Église toute puissante. Les jeunes arrivaient à cette étape de leur vie souvent ignorants de leur propre sexualité ou avec une sexualité immature. Leur admission au grand séminaire et au sacerdoce n’était pas considérée avec la même rigueur qu’aujourd’hui. Il est certain que plusieurs n’étaient pas à leur place comme pasteurs et que l’obligation de la chasteté dans une Église où le sexe était péché a pu en faire déraper plusieurs. De plus, n’oublions pas que le contexte favorisait et favorise encore dans certains pays des interventions plus ou moins ambigües du prêtre auprès des jeunes et des plus fragiles de la société.

Quoi qu’il en soit, l’Église catholique est à un tournant important face à ce problème. Elle doit prendre des décisions difficiles si elle ne veut pas se retrouver marginalisée et complètement dépassée. Le message de Jésus Christ est toujours aussi vivant et actuel, mais il doit être véhiculé par des gens qui le vivent pleinement. Pour cela, il faut que ses prêtres soient bien dans leur tête et dans leur corps. Ceux qui vivent des problématiques particulières devraient pouvoir consulter en toute confidentialité afin de se faire aider. Il n’y a rien de pire que de vivre avec un penchant qui nous détruit et nous déshumanise sans que nous puissions en parler.

Comme madame Houston, je pense qu’il serait bien que les prêtres puissent se marier. Cela les rapprocherait des gens, surtout dans notre société où le sexe est pleinement valorisé. Il me semble que ce serait un immense pas en avant. Et du même souffle, j’ajouterais que l’Église catholique aurait avantage à se féminiser. Pourquoi ne pas suivre l’exemple de sa sœur byzantine ou de sa cousine protestante ? Cette touche féminine aiderait à diminuer le pouvoir des élus mâles au sein de notre Église et ramènerait un certain équilibre. De quoi donner un nouveau souffle à cette vénérable institution. Alors, qu’en pensez-vous, cher François ?

Anne Saulnier
Avec la collaboration de Jacques Marcotte, OP


Références :

Houston, Nancy, « Ce n’est pas un sacre, c’est un massacre », Le Devoir, 22 août 2018.

Bouchra,Ouatik et Chantale Théorêt, « Peut-on guérir de la pédophilie ?»,

https://ici.radio-canada.ca/nouvelles/special/2017/10/pedophilie.

Éditorial

Les autres chroniques du mois

Éditorial,

Responsable de la chronique : Jacques Marcotte, o.p.

Pour un été qui bouge

 

Je suis un fan de nouvelles. Je ne manque jamais le bulletin de 22 h. Il m’arrive de me faire dire que c’est là de l’addiction. Que cela ne change rien de savoir ou de ne pas savoir. Et qu’il vaut mieux s’occuper d’autres choses. Je me dis parfois que ces gens ont peut-être raison. S’occuper de ses petites affaires et laisser faire le monde dans tout ce qu’il veut et ce qu’il peut… ne serait-ce pas le prérequis d’une bonne nuit de sommeil?

Et pourtant, les mêmes grands thèmes me reviennent chaque jour, insistants : déferlements migratoires dans le bassin méditerranéen depuis l’Afrique et le Moyen-Orient, et même dans les Amériques, depuis le Sud vers le Nord; montée d’une droite politique en plusieurs pays et provinces; politiques commerciales jugées aberrantes du Président Trump; menaces terroristes toujours présentes; tendances de grands leaders nationaux à se camper dans une dictature larvée, etc.
Comment ne pas voir avec émotion que notre monde souffre, qu’il a peur et qu’il a faim? Comment s’étonner que de partout on cherche à fuir la misère? Faut-il blâmer les gens démunis de rêver d’un mieux-être, d’un mieux vivre? Comment faire pour que les chances soient égales pour tous? Pouvons-nous imaginer et réaliser les solutions à nos problèmes actuels? Ou bien la lassitude, le cynisme ou le laisser-aller prendront-ils finalement le dessus?

Naïvement peut-être j’ose croire que nous vivons des mutations, des passages. Si autour de moi plusieurs ont l’air de s’en désintéresser, d’en prendre leur parti et de se taire, je crois qu’il faut d’autant plus en parler, qu’il faut s’aventurer à chercher des solutions, qu’il faut de toute façon s’impliquer même à petite échelle.

Tout n’est d’ailleurs pas décourageant. Il faut saluer les initiatives de paix qui se manifestent à l’heure actuelle, y compris le Sommet USA et Corée du Nord, le Sommet Russie et USA, à Helsinki. Ce sont là des signes manifestes de bonne volonté qu’il ne faut pas qualifier sommairement de gestes hypocrites. Ce serait juger trop facilement. J’y vois un penchant du monde vers le bien, une porte qui s’ouvre, une bonne volonté quelque part. La ressaisie européenne en matière d’immigration est, elle aussi, encourageante et prometteuse. Plût au ciel qu’on puisse mettre la même énergie et les mêmes pressions sur du travail en amont pour aider les peuples du Sud et de l’Afrique à mieux gérer les catastrophes humanitaires! Comment faire pour que chaque pays devienne un peu plus le paradis terrestre dont nous sommes tous nostalgiques?

Les marches de jeunes en USA pour le contrôle des armes à feu sonnent de plus en plus la charge. De même au sujet de la séparation des enfants de leurs parents aux frontières mexicaines. Une fois de plus, nous voyons que c’est l’énergie des plus jeunes et des rassemblements qui poussent de l’avant et qui fera que nous arriverons peut-être à changer les choses.

Certaines initiatives gouvernementales, chez nous, ont donné de bons résultats, ainsi la Commission de vérité et réconciliation du Canada, en lien avec la question autochtone, diverses commissions d’enquête sur les crimes allégués dans la construction, etc. Au cœur de tous les signaux positifs que nous voyons, il y a la puissance de l’information. Le secret, c’est de lever le voile, de faire paraître au grand jour. Certes, la puissance des médias sociaux et la rapidité avec laquelle l’information nous rejoint sont des phénomènes qui ont parfois des effets pervers. Ils ont l’ambiguïté commune à toutes les instrumentations que nous créons. Ils peuvent servir pour le meilleur et pour le pire. Pourquoi ne pas nous en servir à bon escient pour changer le monde et le rendre meilleur?

En lien avec la vitesse de l’information, il y a aussi la puissance mobilisatrice de l’opinion et des sondages. Une sorte de pression s’exerce ainsi qui oriente, censure, appuie l’évidence. L’éventualité d’une récupération par la démagogie et la manipulation ne doit pas nous faire lever le nez sur la force d‘une opinion en marche. Là encore, notre absence nous empêche peut-être de participer à la solution effective de tel problème?

Je vois aussi qu’au sein de toute cette montée vers le renouveau, il y bien peu de prises de paroles ecclésiales. Bien sûr, il y a le risque du parti pris politique que l’Église s’interdit prudemment de prendre. Mais nous savons bien qu’un engagement solidaire en Église pourrait faire la différence en bien des milieux, en bien des situations. Il arrive parfois qu’on regrette que l’Église ne se soit pas mouillée plus tôt. Pourtant ne sommes-nous pas communauté vivante, vouée à la promotion de la justice sociale, de la miséricorde, du partage, de la liberté et de l’égalité pour tous?


Jacques Marcotte, OP
Avec la collaboration d’Anne Saulnier
Québec

 

Éditorial

Les autres chroniques du mois

Éditorial,

Responsable de la chronique : Jacques Marcotte, o.p.

J’ai mal à mon Église

 

Le 18 mai dernier, nous apprenions avec étonnement que l’ensemble des évêques chiliens remettaient leur démission au pape François, reconnaissant ainsi une responsabilité dans le scandale de pédophilie dénoncé par les victimes dans ce pays. Depuis, 14 prêtres chiliens ont été suspendus pour pédophilie. On se rappellera, à ce propos, les difficultés qu’avait eues le pape François lors de son voyage au Chili pour avoir défendu l’intégrité de Mgr Juan Barros. Celui était soupçonné d’avoir couvert les abus sexuels reprochés à l’Église chilienne, dont ceux du père Fernando Karadima. L’affaire a pris une telle ampleur que le pape a cru bon, à son retour, d’ordonner une enquête qui a prouvé de façon non équivoque le sérieux des allégations portées.

Depuis une dizaine d’années, les accusations de pédophilie à l’intérieur de l’Église ne cessent d’éclater au grand jour. Le grand public condamne l’Église et le pouvoir qu’elle représente. Plus encore que les accusations de pédophilie, c’est la culture du secret qui s’est développée au fil des âges qui choque le public. Documents de preuves détruits ou cachés, enquêtes qui n’ont jamais abouti, relocalisation des abuseurs dans d’autres paroisses ou d’autres pays tout en ayant les mêmes fonctions, complicité de l’Église avec l’état en place, etc. Il faut bien comprendre que dans plusieurs pays, l’Église n’a pas l’obligation de dénoncer les abus sexuels aux autorités civiles. Tout repose sur l’évêque en place qui doit examiner la plainte des victimes et juger s’il doit en référer au Vatican. Encore là, tout se passe à huis clos ; ce qui se passe à l’intérieur de l’Église reste dans l’Église.

Pourtant, l’omerta dans l’Église n’a pas toujours existé. Au Moyen-Âge, en effet, les crimes d’abus sexuels étaient sévèrement jugés et punis par les lois civiles. Avec le temps, toutefois, les choses ont lentement évolué et la culture du silence s’est installée pour atteindre l’état de crise actuel. L’Église tient ses secrets bien au chaud. Il faudra attendre Benoît XVI, alors préfet de la Congrégation pour la doctrine de la foi, pour que les choses commencent à bouger et qu’une enquête à grande échelle soit menée dans toute l’Église, révélant par le fait même l’ampleur du problème. Benoît XVI aura été le premier pape à appliquer la consigne d’une tolérance zéro envers les prêtres pédophiles. Toutefois, il y a loin de la coupe aux lèvres et malgré toute la bonne volonté du pape et les pressions des associations des victimes, rien n’a véritablement changé depuis. Il faut dire que l’Église est une institution qui détient un grand pouvoir au plan spirituel, économique et politique et les résistances peuvent être très fortes lorsque le besoin de réformes se fait pressant et que des changements s’imposent. Ainsi en est-il au Vatican comme ailleurs.

Pourquoi est-il si difficile à l’Église d’être transparente et d’agir pour que cessent les abus sexuels ? Pour ma part, je crois que plusieurs facteurs entrent en jeu : le pouvoir de l’Église en est un, bien sûr, mais il y a aussi la complexité des lois et la culture des différents pays où œuvre l’Église. Aux États-Unis, par exemple, il y a un délai de prescription pour dénoncer les crimes sexuels. Passé ce délai, il n’est plus possible pour les victimes de réclamer justice. Or, pour les crimes concernant la pédophilie, il n’est pas rare que la victime dénonce les faits commis après plusieurs années. Un enfant, surtout s’il est très jeune, sera plus facile à manipuler, surtout s’il admire et aime l’abuseur. De plus, pour les garçons, il peut s’avérer dégradant de dénoncer ce qui s’est passé. Et par-dessus tout, il y a l’argent. On n’a qu’à penser aux milliards de dollars qu’il faudrait pour dédommager les victimes ! Acheter le silence revient souvent moins cher à l’Église que d’indemniser les victimes.

 

 

Au moment d’écrire cet éditorial, j’ai mal à mon Église. Très mal. Je croyais être forte, je me sens faible et salie, comme si les éclaboussures reliées au dernier scandale m’avaient profondément touchée. Par-dessus tout, je me sens profondément trahie par cette Église dans laquelle j’ai été élevée. Mon cœur de femme communie à toutes ces souffrances subies et à ces vies brisées, mais j’ai aussi mal en ayant la certitude que nous sommes le Corps du Christ, que l’Église est le Corps du Christ et que c’est le Christ que nous mettons en Croix quand nous permettons à ces crimes de perdurer.

Non, le dossier de la pédophilie n’est pas facile à régler, mais déjà, si l’Église montrait plus de transparence, cela aiderait beaucoup. Il faut, bien sûr, punir les coupables et s’assurer que les évêques respectent une règle de conduite claire comme l’Église le leur demande, mais aussi et surtout remonter à la source du problème qui en est un de culture et de mentalité. Derrière les prêtres pédophiles, c’est tout un système qui est malade et qu’il faut revoir. En tant que femme, je ne peux m’empêcher de rêver à une Église qui donnerait aux femmes leur juste place. Il me semble que cela apporterait un bel équilibre et tellement de richesse !

Oui, j’ai mal à mon Église et oui, je comprends ceux qui s’en sont éloignés et pour qui la religion est la grande fautive. Je sens le paquebot couler sous mes pieds et ma foi en cette institution est fragile. Par contre, j’ai foi en l’action de l’Esprit qui peut faire virer le vent et calmer les vagues de la tempête. Il faut seulement que l’Église écoute ce que l’Esprit cherche à lui dire à travers la crise qu’elle traverse. Des changements majeurs s’imposent rapidement, sans quoi l’Église ne pourra s’en prendre qu’à elle-même si ses fidèles la quittent pour chercher ailleurs un sens à leur vie. Pour m’encourager, je pense que l’Église du Christ a traversé bien des crises au fil des siècles et qu’elle va renaître de celles-ci plus forte et meilleure. Il reste à voir sous quelle forme !

Anne Saulnier
En collaboration avec Jacques Marcotte, OP
Québec

 

Éditorial

Les autres chroniques du mois

Éditorial,

Responsable de la chronique : Jacques Marcotte, o.p.

Vivre, à la vie à la mort!

Le départ de mon frère, survenu il y a quelques semaines, m’a laissé triste et perplexe. Que s’est-il passé pour qu’il nous quitte comme ça? Tout juste après Pâques. Alors qu’il semblait avoir passé les pires difficultés de santé. Il était de retour d’une longue période de soins intensifs, de soins quasi palliatifs. Comme s’il était redonné à lui-même. Puis, peu après, il a décroché. On a dit qu’il était prêt, que plus rien ne le retenait de partir. Quel chemin il lui a fallu parcourir pour en arriver là! Pour qu’enfin il puisse se dire prêt. Il lui aura fallu avoir près de lui des personnes aidantes, aimantes, réconfortantes. Mais aussi vivre un cheminement intérieur, recevoir une grâce d’abandon, de confiance. Pour ainsi se jeter dans les bras de Dieu.

Comme autrefois quand nous nous laissions tomber du haut des tasseries ou du fenil sur le foin accumulé en bas, pour une chute qui s’amortissait doucement. C’était d’abord la peur. Puis la confiance. L’abandon. La chute vertigineuse n’étant plus qu’un rapide passage. Pour le plaisir d’un heureux atterrissage.

Ou quand mon père nous faisait monter à cheval. Il lui fallait retenir et le cheval et notre peur. Nous savions qu’il était là pour nous tenir en équilibre, prêt à nous accueillir dans ses bras s’il nous arrivait de basculer.

Ou lorsque mes grandes sœurs essayaient de me calmer, quand soudain les grosses locomotives du Canadien Pacific passaient avec grand tapage à quelques arpents de la maison. Pourquoi avais-je si peur? Dire qu’un peu plus tard la mécanique complexe de ces engins à vapeur me fascinait. Je rêvais d’en devenir le spécialiste.

De même quand c’était notre anniversaire à l’école. On nous donnait la bascule. Une résistance d’abord. Puis la certitude qu’on n’allait quand même pas nous laisser choir sur le sol. C’était enfin l’abandon.  Le plaisir même d’être bercé par la troupe joyeuse de nos camarades.

J’apprends du profil de fin de vie de mon frère et de ces réminiscences enfantines que la confiance fait toujours la différence pour nous établir dans l’attitude qu’il faut, qui nous prépare à aller de l’avant vers notre achèvement, vers la vie autre et nouvelle et définitive… par-delà la mort.

Mon frère est parti en toute sérénité vers cet ailleurs attendu de lui, sans qu’il en sache vraiment la couleur et le contenu véritables. Il ne pouvait plus rien faire pour lui-même. Il savait l’échéance de la fin toute proche. La médecine, la famille, les amis ne pouvaient que souhaiter son heureux consentement à l’inéluctable. Il a pu s’établir de lui-même dans l’essentiel, dans le penchant de sa vie, dans sa liberté retrouvée, son désir profond en train de s’assouvir, en toute fierté et dignité. Il a pu ainsi s’abandonner complètement et lâcher prise. Pour tomber dans le sens de sa foi. Dans le creux de son espérance.

Bien sûr il y a maintenant l’aide médicale à mourir, il y a les soins de confort, il y a tout cet environnement aidant dont nous disposons aujourd’hui. Mais sa mort ne pouvait être qu’une expérience unique, personnelle. Et elle lui appartient comme sa vie lui appartenait. Il est possible d’assumer et de protéger sa vie, de même sa mort. Tant mieux si je prépare bien mon départ, si je le vois venir tranquillement comme, à la fin, une délivrance.

Ma vie je l’ai reçue. Ma vie je l’ai donnée. Heureux celui et celle qui vit sa vie avec plus grand que soi, dans l’absolu de l’accueil et du don, dans la perspective de la recevoir à nouveau quand il l’aura perdue. « Je donne ma vie, disait Jésus, pour la recevoir de nouveau. J’ai le pouvoir de la donner, j’ai aussi le pouvoir de la recevoir de nouveau. » (Jean 10, 17-18)  Et cette autre réflexion : « Il y a des gens qui cherchent à protéger leur propre corps, qui pourtant n’est plus que le réceptacle de mille angoisses et de mille haines. Ils disent : Moi je ne tomberai pas sous leurs griffes! Ils oublient qu’on n’est jamais sous les griffes de personne tant qu’on est dans tes bras, mon Dieu. » (Etty Hillesum).

Jacques Marcotte, OP
En collaboration avec Anne Saulnier
Québec

Éditorial

Les autres chroniques du mois

Éditorial,

Responsable de la chronique : Jacques Marcotte, o.p.

Ces enfants oubliés

 

Après le scandale des pensionnats autochtones des années 1900 au Canada, la Commission Vérité et Réconciliation nous dévoile un autre drame : celui des enfants des Premières Nations placés en famille d’accueil. Après des années de silence, des femmes autochtones prennent la parole pour dénoncer les abus d’un système qui leur a volé ce qu’elles avaient de plus précieux au monde, leurs enfants.

L’histoire de ces femmes se ressemble : pauvreté, abus de toutes sortes, rejet, drogues, alcool, bref toutes les formes de violence trop souvent présentes dans les communautés autochtones. La société, ayant statué qu’elles ont un jour failli à leur devoir de mère, leur a retiré leur enfant pour le placer en famille d’accueil.

Jusqu’à présent, on peut comprendre, mais là où le bât blesse, c’est lorsqu’on apprend que les mères qui réussissent à s’en sortir et à répondre aux critères imposés par la Protection de l’Enfance, n’arrivent plus à reprendre la garde de leurs enfants. Ces derniers, placés dans des familles d’accueil de race blanche, peinent à s’intégrer dans leur nouveau milieu qui est souvent situé très loin de leur lieu d’origine. Avec le temps, les plus jeunes créent des liens avec leur nouvelle famille et perdent peu à peu leur culture et leur langue. Les plus âgés, eux, se retrouvent déchirés entre deux mondes, et beaucoup n’arrivent jamais à s’adapter. Il en résulte des problèmes de comportement qui sont le plus souvent traités avec l’ajout d’une médication. Fait encore plus grave, beaucoup de mères qui ont déjà un enfant dans le système sont jugées inaptes à long terme à assumer leur rôle de mère et dès qu’une nouvelle naissance survient, le bébé leur est automatiquement retiré.

Le témoignage de ces femmes est bouleversant d’authenticité et cache une souffrance qu’aucune mère n’ose imaginer. Dans un pays comme le Canada, c’est une honte et on aurait pu souhaiter qu’après le scandale des pensionnats autochtones et celui des enfants des Premières Nations arrachés à leur famille dans les années soixante, ces choses-là n’arriveraient plus. Les faits sont accablants et prouvent qu’au contraire, le système actuel perpétue en quelque sorte l’horreur des pensionnats. Comment se fait-il que les autochtones soient systématiquement ciblés et qu’ils n’aient pas les mêmes chances que les blancs ? Comment expliquer que l’histoire perdure et que notre société n’ait pas appris des erreurs du passé ?

 

 

Parce que les faits sont là : au Canada, plus de la moitié des enfants en famille d’accueil sont autochtones, alors que ces enfants ne représentent que 7 % de la population infantile. Les pourcentages varient selon les provinces, mais des études montrent que le Manitoba et la Saskatchewan sont les provinces qui détiennent le triste record. Au Manitoba par exemple, un enfant autochtone sur six est arraché à sa mère pour des raisons de pauvreté ou de difficultés familiales. Dès lors faut-il se surprendre que les Premières Nations parlent de racisme et qu’elles demandent que leurs droits soient respectés ?

Les membres des Premières Nations revendiquent une pleine juridiction sur la protection de leurs enfants. Cela implique que si la situation l’exige, l’enfant pourrait être retiré de sa famille, mais le Conseil de Bande privilégierait la famille élargie de l’enfant pour qu’il puisse rester dans sa communauté. Si cela n’est pas possible, il choisirait une famille qui ferait tout pour que l’enfant puisse garder des liens avec sa communauté d’origine et garder vivante sa culture. Bien sûr, cela demande une volonté politique de changer les choses. Comme.  la protection des enfants est de juridiction provinciale, c’est à chacune des provinces de se mobiliser et de poser des gestes concrets.

Au Québec, les Attikameks ont négocié une entente avec le gouvernement provincial pour garder la pleine juridiction sur les enfants de leur communauté. Cette prise de pouvoir est un grand pas en avant pour mettre fin au cauchemar que vivent les familles, mais elle ne règle pas tout. Le problème est complexe et la solution doit être d’ordre systémique. Par exemple, il faut augmenter les ressources d’aide et ces ressources devraient être autochtones de préférence pour respecter la culture des Première Nations. Avant de penser à retirer les enfants de leur milieu de vie, il faut penser à outiller les mères et les familles. Il faut aussi contrer la pauvreté, bâtir des logements, identifier les familles de la communauté capables d’accueillir les enfants en urgence et surtout, surtout, réévaluer constamment la pertinence des placements. Enfin, la contribution financière accordée à la famille d’accueil doit être repensée, car dans le système actuel, plus un enfant a de diagnostics et plus l’agence de placement reçoit de subventions. Il est alors facile et tentant de perdre de vue le bien de l’enfant et de considérer celui-ci plutôt comme une source de revenus.

Tout un travail! n’est-ce pas? Mais aussi quels beaux défis à surmonter! Et quels beaux exemples de résilience nous montrent ces communautés dont nous avons tant à apprendre ! La Commission Vérité et Réconciliation marque un grand pas en avant pour notre pays. C’est une avancée sur un chemin aride, qui va dans la bonne direction. Nous pouvons en attendre une amélioration considérable du sort réservé aux populations longtemps malmenées des premiers occupants de notre pays. Quelque chose comme une belle montée pascale, peut-être?

En collaboration
Anne Saulnier et Jacques Marcotte, OP
Québec

 

Éditorial

Les autres chroniques du mois

Éditorial,

Responsable de la chronique : Jacques Marcotte, o.p.

La force de la jeunesse

Cet éditorial, nous aurions pu l’intituler, Coup de tonnerre aux États-Unis. Nous avons tous pris connaissance de la fusillade qui s’est déroulée le 14 février dans une école secondaire au nord de Miami. Le tireur, Nikolas Cruz n’avait que 19 ans. Malgré son jeune âge, il avait pu se procurer un fusil d’assaut en novembre dernier chez Dicks Sporting Goods, un magasin de sports très répandu aux États-Unis. Cet événement semble avoir été déterminant dans le débat qui a lieu chez nos voisins sur le port des armes à feu. Le plus important est qu’il aura été initié par des jeunes qui se sont mobilisés pour se faire entendre. Le mouvement a pris une telle ampleur qu’il a réussi à ébranler la prestigieuse National Rifle Association (la NRA), chose qui semblait impossible jusqu’à tout récemment. Il aura fallu l’effort de toute une jeunesse pour y arriver.

Aux États-Unis, le port d’armes à feu est autorisé et considéré comme un droit par la Constitution américaine. Pour le justifier, on évoque le Deuxième amendement écrit en 1781 et complété 6 ans plus tard avec la Déclaration des droits. On peut comprendre qu’à l’origine, on se référait au besoin de créer une milice pour se protéger, là où les conditions l’exigeaient. Toutefois, le contexte a bien changé depuis et ce besoin n’existe plus. C’est comme si on essayait de faire croire aux Américains que la société devenait plus sécuritaire avec la possession d’armes, alors que les faits démontrent le contraire.  Mais il est clair que le commerce des armes est très lucratif pour la NRA qui est devenue comme une superpuissance, très influente sur le plan politique et sur le plan économique. Le fait que des jeunes aient réussi à ébranler cette institution n’en est que plus remarquable.

Tout dernièrement, le président Trump (dont l’élection a été en grande partie soutenue financièrement par la NRA) annonçait quelques mesures frileuses pour faire des vérifications plus sérieuses sur les antécédents des personnes intéressées à se procurer des armes, et à modifier l’âge légal (de 18 à 21 ans) pour en faire l’achat. On verra ce qu’il en est dans les faits, mais déjà la grande chaîne de magasins Dicks Sporting Goods a déclaré que son entreprise ne vendrait plus d’armes d’assaut semi-automatiques, plus de chargeurs à grande capacité et qu’il n’y aurait aucune vente possible d’armes aux moins de 21 ans. D’autres entreprises prennent également leurs distances avec la NRA en mettant fin aux avantages consentis à ses membres.

Devons-nous conclure que le débat sur les armes à feu est enfin réglé ? Non, bien sûr, sauf que les choses bougent. Et cela, grâce aux jeunes et à l’ensemble de la population qui a décidé de les appuyer. Encore une fois, le changement s’opère à partir du bas de la pyramide sociale et non pas à partir de la tête dirigeante qui a tout intérêt à préserver ses acquis. Cela nous montre aussi qu’encore une fois, ce sont les gestes qui comptent, et cela dans toutes les batailles. Ici, nous avons l’exemple des jeunes Floridiens contre les armes à feu, mais nous pouvons également penser au mouvement Me Too qui secoue une grande partie du monde. Ce qu’ont en commun ces divers mouvements ? Ce sont tous des initiatives de citoyens qui s’insurgent contre la politique traditionnelle impuissante à s’occuper de problèmes qui les concernent directement.

Nous devons réfléchir à ce que nous voulons comme société. Nous devons aussi nous rendre compte de la puissance de nos gestes concrets. Les médias sociaux sont désormais une force avec laquelle nous pouvons compter; si nous utilisons efficacement ces moyens, nous verront qu’ils ont une portée bien plus grande que les armes à feu tout en étant pacifiques. En fait, nous avons un choix à faire : nous diriger vers un capitalisme effréné, violent, où l’argent devient notre raison de vivre, ou nous battre pour la justice sociale et la paix qui donnent meilleur sens à nos vies. Les jeunes l’ont compris. Ils font œuvre de liberté. Ils ont choisi de bâtir un avenir sans arme et sans violence.

Donner une direction pacifique à tous nos rapports humains, dire non à la violence sous toutes ses formes, faire honneur à la dignité de tout être humain, n’est-ce pas là contribuer au plan de Dieu ?

En collaboration
Anne Saulnier et Jacques Marcotte, OP
Québec

Éditorial

Les autres chroniques du mois

Éditorial,

Responsable de la chronique : Jacques Marcotte, o.p.

La portée de nos gestes!

 

Bientôt la Saint-Valentin. Le moment de dire à l’autre « je t’aime » et souvent, de le souligner par un geste particulier.

Pour les amoureux, pas de problèmes. Mais pour d’autres qui voudraient profiter de cette fête pour poser un geste sexuel audacieux, attention ! L’onde de choc causé par le mouvement me too a de quoi faire réfléchir. Surtout après la publication dans le journal Le Monde d’une tribune signée par un collectif d’une centaine de femmes, dont Catherine Deneuve, s’insurgeant contre le mouvement tout en assurant aux hommes « la liberté d’importuner ».

Si la réaction de Catherine Deneuve a suscité bien des polémiques, elle nous oblige cependant à réfléchir sur les relations hommes femmes, et à faire une distinction entre la simple drague et le geste déplacé qui relève de l’abus de pouvoir et du non-consentement de la personne, car là est toute la différence !

Pour une foule de raisons, trop de femmes ayant subi un abus sexuel ont dû se taire durant de longues années. Nous ne pouvons que nous réjouir de l’éveil de conscience suscité par le mouvement me too. Dans le monde, des femmes se lèvent pour briser le silence et réclamer réparation. La boîte de Pandore est ouverte. Il ne se passe pas une semaine sans que nous ayons la surprise d’une nouvelle dénonciation. Par ailleurs, ces révélations se font souvent d’une façon désordonnée sur les différentes plates-formes électroniques.

Les nouvelles vont vite sur les réseaux sociaux, les jugements aussi. Il faut donc faire attention et se montrer prudent avant de porter une accusation qui risque de briser des vies. Méfions-nous aussi de nos émotions, de nos impulsions et prenons le temps du recul nécessaire. Gardons-nous de réagir trop hâtivement sur les médias sociaux et, si nous décidons de les utiliser, faisons-le dans le respect des autres. Notre société s’est dotée de lois et de procédures pour porter des accusations. Rappelons-nous que c’est à la Cour qu’il revient de trancher si une personne est coupable ou non.

Comme la culture du silence prévaut depuis trop longtemps, il était prévisible que l’éveil soit aussi brutal. Me too a offert aux femmes un tremplin pour s’affirmer et revendiquer l’égalité dans les rapports hommes femmes. Il y a sans doute un équilibre à retrouver, un nouveau langage à inventer, une simplicité à redécouvrir. Et tant que nous serons ensemble au travail, au loisir, dans la vie, il y aura ce penchant, cette attirance, ce bonheur à se retrouver l’un ou l’une avec l’autre. Oui, la vie risque d’être triste et bien ennuyeuse si la beauté et le charme y perdent leur droit, leur naturel.

Sans doute faut-il réagir et s’indigner des abus, des prises de contrôle et de nos obsessions? Il faut nous protéger des personnes qui abusent de leur pouvoir et punir sévèrement les dérèglements. Mais de grâce n’allons pas jeter le bébé avec l’eau du bain, bannir de nos vies la beauté, le charme et même la séduction qui n’ont rien à voir avec ce que dénonce le mouvement me too. N’empêchons pas la musique! Tâchons d’être prudents et en respect les uns envers les autres. Ne nous laissons pas voler la joie et le bonheur d’être ensemble dans l’harmonie d’une saine rencontre homme femme.

Bonne Saint-Valentin !

En collaboration,
Anne Saulnier et Jacques Marcotte, O.P.
Québec

 

Éditorial

Les autres chroniques du mois

Éditorial,

Responsable de la chronique : Jacques Marcotte, o.p.

Enjeux et défis démocratiques

 

Le début d’une nouvelle année est la chance d’une relance. Point de jonction entre l’année qui finit et celle qui débute, le Nouvel An suscite le plus souvent une réflexion complexe où s’entremêlent regrets, réussites, accomplissements du passé et souhaits pour l’avenir. Cela est vrai autant sur le plan individuel que sur le plan sociétal.

Dans un monde qui évolue excessivement vite, il est bon de nous pencher sur les faits saillants de l’année qui se termine, tout en nous demandant quelles stratégies développer pour aller de l’avant avec le travail entrepris sur les principaux enjeux auxquels nous faisons face. Ici, nous pensons aux grandes crises migratoires, au réchauffement climatique, à la lutte contre le terrorisme, à la pauvreté qui ne cesse de s’accroître, pour ne nommer que ceux-là.

Les défis à relever sont immenses et ils le sont d’autant plus à l’heure de la mondialisation. Nous devons penser le monde comme un système dans lequel évoluent des sous-systèmes, tous reliés les uns aux autres. Ainsi, une décision prise à l’échelle nationale a souvent un impact direct au niveau international.

Nous pensons ici aux conséquences dramatiques de l’entente survenue entre l’Europe et la Lybie concernant la retenue du flot migratoire de ceux qui, par tous les moyens, veulent fuir la misère de leur pays d’origine. Beaucoup de ces pauvres migrants se retrouvent là-bas emprisonnés, vendus comme esclaves par des trafiquants, sans pouvoir bénéficier d’aucune protection.

Autre exemple : la décision du président Trump de retirer son pays de l’Accord de Paris, alors même que les américains s’y étaient formellement engagés sous Barack Obama. Bien que la notification officielle du retrait ne peut prendre effet qu’à la fin de 2019, il reste que ce revirement annoncé a suscité bien des réactions, non seulement dans certains états américains, mais aussi partout ailleurs dans le monde. Et que dire de la décision unilatérale de Washington de reconnaître Jérusalem comme la capitale officielle d’Israël et d’y installer son ambassade?

Conscients des enjeux, nous le sommes de plus en plus, mais comment agir ? Comment ne pas être démunis et impuissants devant toutes ces décisions que prennent nos gouvernements ? Au Canada, nous avons la chance de vivre en régime démocratique ; même chose en Europe. Nous votons pour des personnes qui ont pour tâche de décider d’un plan d’ensemble qui puisse répondre aux besoins des populations, tout en respectant les valeurs que s’est données leur pays. Toutefois, nos élus doivent aussi négocier avec d’autres régimes pour faire progresser les choses; ce qui n’est pas évident. Et c’est là une grande difficulté.

Nos élus sont conscients que les rapports géopolitiques changent très vite. Ils ont à s’adapter rapidement aux nouvelles situations, tout en étant fidèles aux attentes de leurs concitoyens. Il se peut aussi qu’ils aient demain à négocier avec des états auxquels leur pays avait imposé un embargo par mesure punitive : l’embargo de Cuba par les américains en est un exemple. Le géant chinois, longtemps critiqué pour ses politiques intérieures et extérieures, et dénoncé pour son régime dictatorial, s’affirme aujourd’hui comme prochaine puissance mondiale. Ses efforts pour s’attaquer au problème des changements climatiques ne peuvent passer inaperçus ! L’impact d’une telle décision risque d’être immense pour la planète et, tout en continuant de lutter pour le respect des droits humains auxquels nous tenons, nous ne pouvons qu’approuver pareil choix politique en matière environnementale.

Quand nous votons, nous n’avons pas toujours conscience de la chance que nous avons de vivre dans une démocratie et surtout de l’immense responsabilité que nous confions à nos dirigeants. Il reste tant à faire ! Pensons à l’éducation, à la condition des femmes dans le monde, à la pauvreté et autres inégalités sociales !

Le monde se construit petit à petit. Une nouvelle année commence. Elle nous apportera sans doute des surprises. Elle est déjà remplie de défis. C’est à nous qu’il appartient d’en faire le chantier pour bâtir un monde meilleur et plus humain. Surtout, soyons attentifs aux actions de nos dirigeants. Continuons de nous intéresser à ce qui se passe ici ou ailleurs sur la planète. C’est à travers notre vigilance et nos gestes courageux que le Christ se rend présent et qu’il est à l’œuvre parmi nous et avec nous. La belle fête de Noël que nous venons de célébrer avec joie nous le rappelait. Christ est né, un Sauveur nous est donné.

Bonne et heureuse année 2018 !

En collaboration,
Anne Saulnier et Jacques Marcotte, op
Québec

 

Éditorial

Les autres chroniques du mois

Éditorial,

Responsable de la chronique : Jacques Marcotte, o.p.

Du Black Friday au Noël en lumières


Chez nous, Le Black Friday est devenu le Vendredi fou, un véritable tourbillon publicitaire, commercial, médiatique pour acheter. Il n’est même plus nécessaire de courir pour faire les achats, il suffit d’un seul clic et hop, le tour est joué.

Pour plusieurs personnes, c’est la réaction inverse. Conscients d’être le jouet d’une publicité effrénée qui crée le besoin, ils souffrent de ce que nous appellerions une écoeurite aigüe. Toutefois, il est difficile de résister à ce tiraillement médiatique. Difficile aussi de ne pas se sentir coupables de ne pas embarquer dans la frénésie collective.

Pourtant, le vendredi fou, comme on l’appelle, ne marque que le coup d’envoi de la période des achats de fin de l’année. Parce qu’il survient à la fin de novembre, au lendemain de la Thanksgiving de nos voisins américains, ce vendredi marque aussi le début des aubaines pour la grande fête de Noël. C’est la course probable aux magasins, la quête des bonnes affaires, l’escalade des cadeaux que l’on se sent obligés d’offrir à ceux qu’on aime. Quel dommage que cette belle période de l’Avent ait perdu sa signification profonde et soit devenue pour les moins bien nantis une période de stress et d’endettement !

Réfléchir au vrai sens de Noël, nous amène à nous détacher de toute cette pression pour en venir à l’essentiel de cette grande fête que nous célébrons; car Noël, c’est aussi et surtout la fête de la Lumière et du Don qui l’accompagne. Noël, c’est Dieu venu chez nous jusqu’auprès des plus petits, Dieu avec nous tous. Comment alors ne pas penser aux plus pauvres, aux nécessiteux tous les jours de l’année et plus encore en ce temps des fêtes ?

Il y a bien sûr les paniers de Noël que l’on distribue, les jouets que l’on ramasse pour les enfants, les dîners pour les personnes seules que l’on organise, mais d’autres actions collectives ou gouvernementales sont aussi les bienvenues. L’accès pour tous à un logement décent en est un exemple. On parle beaucoup, ces temps-ci, de la crise du logement et des mesures qu’on voudrait appliquer pour y remédier. La nouvelle est sortie dernièrement qu’on allait faire désormais un effort considérable, de grande envergure, pour la construction de nouveaux logements chez nous. Car il y a crise au Canada et au Québec à ce sujet, comme probablement partout ailleurs dans le monde. On fait enfin la lumière sur une réalité pourtant criante : il y a chez nous des situations de détresse et de pauvreté qui font que les biens essentiels ne sont pas accessibles à tous dans une société qui se veut moderne et dynamique.

Il ne reste qu’à espérer que ces nouvelles mesures viendront vite en application et que d’autres suivront, toutes aussi importantes. L’émergence rapide de réels chantiers ne nous amènerait-elle pas au cœur de la fête de Noël ? N’y aurait-il pas là de quoi voir briller d’espoir et de joie les yeux de bien des gens ? Noël en lumières, c’est d’abord devenir plus humains et plus fiers de l’être, dans le Christ, chemin par excellence d’humanisation!

En collaboration,
Anne Saulnier et Jacques Marcotte, OP
Québec

Éditorial

Les autres chroniques du mois

Éditorial,

Responsable de la chronique : Jacques Marcotte, o.p.

Bras-de-fer en Espagne

 

C’est avec beaucoup d’intérêt que nous avons suivi les événements qui ont lieu en Catalogne. Il faut dire que la situation politique de cette région de l’Espagne qui revendique son indépendance est venue toucher une corde sensible de notre fibre québécoise. N’avons-nous pas tenu deux référendums sur la possible souveraineté du Québec au sein du Canada, l’un en 1980 et l’autre en 1995 ?

Il va sans dire que la question nationale est souvent complexe et délicate. Elle a suscité bien des débats et des tensions au Québec, mais jamais il n’y a eu rupture de dialogue ou parti pris de violence comme cela s’est passé en Catalogne. C’est donc avec stupéfaction et horreur que nous avons vu les images défiler à la télévision, nous montrant les interventions musclées du gouvernement de Madrid pour empêcher les Catalans d’aller aux urnes.

Bien sûr, la situation de la Catalogne n’est pas celle du Québec. Que ce soit sur le plan politique, économique, sociologique, linguistique, elle est totalement différente. Pourtant, comme peuple, nous avons quelques affinités avec cette région de l’Espagne. Comme les Catalans, les Québécois sont fiers de leur identité, de leur culture et de leur langue, de leur religion et de tout ce qui les différencie des autres provinces canadiennes. Longtemps réprimé comme peuple, les Québécois ont appris à redresser l’échine et à faire valoir leur unicité et leur spécificité dans un Canada de plus en en plus pluraliste.

Le matin du 27 octobre, nous apprenions que la Catalogne proclamait son indépendance. Presqu’en même temps, le gouvernement de Madrid, qui ne reconnaît pas la légitimité du référendum tenu par le président catalan Puigdemont, décidait de mettre en vigueur l’article 155 de la constitution espagnole, une mesure exceptionnelle pour rétablir « l’ordre » dans ce coin du pays. L’article 155 prévoit rien de moins que la mise en tutelle de la Catalogne, ainsi que la destitution de son parlement pour le remplacer par des représentants nommés par Madrid en attendant que des élections régionales soient tenues dans un délai maximum de 6 mois.

D’un côté, le président de l’Espagne, Mariano Rajoy, de l’autre, le président catalan, Carles Puigdemont. Deux hommes convaincus de leur opinion, de leur devoir, de la conduite à suivre. Au moment où nous écrivons ces lignes, Barcelone retient son souffle, et le monde aussi devant la possibilité d’une montée des tensions entre les différents partis, même si le président Puigdemont invite la population au calme. Des rassemblements ont lieu et il y a toujours cette possibilité que les manifestations tournent en émeutes et amènent le chaos dans le pays.

Difficile de dire ce qui va maintenant se passer. Car, même si le gouvernement espagnol réussit par la force à rétablir l’ordre en Catalogne, il n’aura rien réglé. La fibre patriotique résiste à la force qui l’attaque. Bien plus, la contrainte et la répression ne peuvent qu’accroître le besoin de la Catalogne d’être reconnue dans l’expression de son autonomie, n’en déplaise à ceux qui croient le contraire. La solution à long terme est à chercher dans un véritable dialogue entre les partis.

Comment régler enfin un problème qui perdure depuis des siècles ? Comment arriver au consensus qui satisfasse les deux partis ? C’est aux Espagnols de trouver le ou les réponses. Mais il est certain qu’une solution durable devra passer par un changement d’attitude de la part du gouvernement central espagnol. Le temps est peut-être venu pour ce gouvernement de modifier sa constitution, de façon à ce qu’il soit possible de satisfaire le désir de liberté des Catalans et de leur donner droit à plus d’autonomie. Chose certaine, l’avenir proche est plutôt sombre pour la Catalogne. La ligne dure qu’a choisie Madrid ne va pas arranger les choses. Il faudra du temps, beaucoup de temps pour rétablir les ponts. Et nous sommes convaincus que même si les faits laissent voir que le gouvernement espagnol a gagné, c’est lui qui est le grand perdant dans cette affaire, puisque la contrainte et la répression ne peuvent jamais réduire au silence ceux qui crient aussi fort pour se faire entendre.

En collaboration,
Anne Saulnier et Jacques Marcotte, op
Québec.

 

Éditorial

Les autres chroniques du mois