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Responsable de la chronique : Jacques Marcotte, o.p.
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Tous ces mots qu’il ne faut pas dire!

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Quand j’étais jeune, au début des années 50, j’avais de petits yeux. Des yeux en amende! Mon nom était alors Placide. Mon Père qui s’appelait lui aussi Placide s’amusait parfois avec mon nom et mes yeux en m’appelant « Ci-doux aux yeux si doux! » L’expression sonnait doux à mes oreilles. Elle me disait l’amitié et la tendresse de mon père.

Quand je suis arrivé comme pensionnaire au Petit Séminaire de Québec, on ne me chantait pas la même chanson. Mes yeux bridés évoquaient autre chose pour mes confrères en quête d’expressions qui puissent épater la galerie et de mots magiques pour s’amuser aux dépens des plus timides. Le contexte social du pensionnat était à la compétition et à l’affirmation de soi chez des adolescents en train de bâtir leur personnalité, en crise de croissance et d’identité, peut-être même encore mal dans leur peau. Mes yeux « en amendes » prenaient pour eux d’autres valeurs et significations. Nous n’étions guère loin de la guerre qui venait de prendre fin au Japon. La conscience populaire chez nous était encore toute marquée de ce Japon légendaire et de ses soldats diabolisés. Ces japs avaient tous les yeux bridés. Du coup on me trouvait une ressemblance avec eux. Et plusieurs ados de mon âge me taquinaient, à qui mieux mieux, avec cette appellation de « JAPS », que je ressentais comme une insulte. Ils avaient le mot qui me piquait au vif, me mettait en colère, m’humiliait profondément.  J’en arrivais à détester ces camarades, à vouloir les fuir pour esquiver leur moquerie, en soi inoffensive, mais qui me blessait cruellement.  

Ainsi pour certains mots, celui en N (comme dans Noir ou N…) dont tout le monde parle, celui en S (comme dans Sauvage), tout comme les jurons dont les mots commencent par B, ou C, ou T, ou H, que certains québécois profèrent encore à pleine gueule, n’ont rien en soi de péjoratif, de négatif ou de méchant, au contraire!  C’est la façon dont on les utilise, le contexte et l’intention qui leur donnent une charge méchante, négative, cruelle et « diabolisante ».

On ne règlera pas le problème en bannissant ces mots de notre vocabulaire, en les enlevant du dictionnaire ou en les ventilant d’explications historiques ou autres. Ce qu’il faut changer, c’est notre âme, c’est notre cœur. Le problème il est dans notre instinct de domination, notre volonté d’affirmation personnelle et communautaire à tout prix. Nous cultivons une supériorité présumée ou une infériorité imposée. Nous savons bien que ces attributions sociales sont fabriquées et illusoires. Mais elles nous arrangent. Elles donnent à certains le haut du pavé et à d’autres le sentiment d’être victimes. Nous sommes le gamin qui a peur du chien ou le chien qui a peur du gamin. Nous réagissons par l’abaissement systématique, par le mépris, en stigmatisant l’étranger pour l’écarter, le rendre nul, en faire une valeur négative sur l’échiquier où pourtant nous devrions avoir tous une chance égale.

Il est certain par ailleurs que toute démarche de guérison, de réconciliation, de transformation sociale ne peut venir d’un seul côté. Il faut que la victime aussi se sorte de l’impasse où elle se trouve placée par l’autre qui maintenant veut lui tendre la main. Chacun doit se manifester comme interlocuteur valable. Certes les premiers doivent cesser leur chanson désobligeante. Mais les seconds doivent aussi s’affirmer, prendre leur place, forcer le respect. Ne plus donner prise à la risée, ne plus permettre au syndrome du B (comme dans blanc) de se manifester. Il faut une conversion bilatérale. Tout le monde a un bout de chemin à faire. Pour enfin retrouver le bonheur d’être ensemble avec l’autre dans la confiance et l’amitié. C’est une affaire de bonne volonté, d’humilité et de vérité; il faut même appeler les choses par leur nom, désamorcer ainsi le N, le S et le B, de leur valeur négative, et donner cours ainsi à quelque saine et nécessaire révolution culturelle, sociale et spirituelle.

Fr Jacques Marcotte, OP

Québec, Qc

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