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Responsable de la chronique : Raphaël Pinet

A la Pointe du Raz

 

Tout au bout de la Bretagne dans le Finistère, là où la terre finit, se dresse un éperon rocheux. Eperon d’un bateau de pierre qui s’enfonce puis se relève sans cesse au gré des flots qui l’assaillent sans se décourager. La marche n’est pas très longue depuis le stationnement en contrebas mais la demi-heure de randonnée monte jusqu’à la crête et nous cache longtemps le navire de granite. On dépasse le phare de la Marine nationale qui guette et veille pour la sécurité des navires où la plupart des pétroliers du monde se croisent d’un peu trop près. Triste mémoire d’un littoral unique au monde souillé d’un profit trop ardent.

Une fois le phare dépassé, nous sentons son regard invisible qui nous protège le long de la sente. Le site est grandiose mais non sans danger ; une pancarte vers la roche qui descend nous avertit que nous avançons maintenant à nos risques et périls ! Mais l’appel du paysage sublime est le plus fort. Nous approchons au plus près encore bien loin des doigts rocheux que lèchent les vagues, là-bas à plus de trois cents mètres.

Nous avons attendu la fin de la journée pour admirer le site puis nous attendîmes le coucher du jour. Déjà, le soleil déclinant caressait au ras des flots l’île de Sein à moins d’une demi-heure de bateau. C’est de là que partirent de jeunes marins sénans à l’appel de la Liberté un jour de juin ’40. Il fallait être rude et courageux pour laisser tout et répondre à l’appel du plus grand que soi. Habiter ce coin austère au ras des flots doit prédisposer les âmes au dépassement et à l’abnégation.

Nous étions là, mon épouse et trois de nos enfants à contempler le paysage étendu à l’horizon, là où la mer et le ciel se confondent. Le froid piquait mais emmitouflés comme nous le pouvions, le ravissement était le plus fort. Parfois quelques mots, parfois le silence. Quelque chose d’indéfinissable nous saisissait et laissait superflues les paroles des familiers qui partagent un moment unique où la vie, trop souvent gaspillée de soucis, devient intensément vécue.

Nulle prière prononcée car tout le paysage était une longue litanie de louange. Il était là mais ne disait son Nom, ou plutôt le moindre rocher jusqu’au plus petit brin d’herbe disaient sa gloire. Le paysage était sublime, l’avons-nous dit. On n’aurait pu croire que le grandiose de la scène proclamerait à grands cris la louange de Dieu. Bien plus que cela ! Cette heure de contemplation était imprégnée de la discrète présence de Celui qu’annonce une brise légère (1R 19,12).


 

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Responsable de la chronique : Raphaël Pinet

Le cobalt est-il dangereux pour la solidarité ?

 

J’entamais le début d’un chapitre avec ma classe de Sixième sur les sources d’énergie. J’en ai profité pour leur parler du travail des enfants du Congo contaminés par l’extraction du cobalt qui entre dans la fabrication des batteries de téléphone portable.

Selon Amnesty international, certains enfants travaillent jusqu’à douze heures par jour pour un salaire de un à deux dollars au milieu de la poussière toxique dans des galeries mal étayées.

Les enfants de ma classe se démarquent du reste de leur génération : ils ne jurent que par l’achat d’un prochain téléphone portable quand celui-ci ne fait pas déjà partie de leur quotidien. Ils m’écoutaient donc avec attention. Le malaise s’installa doucement dans la salle de classe. Deux élèves en particulier avaient l’air particulièrement soucieux.

J’entendis quelque chose comme des petits pas dans le couloir. La porte s’entrouvrit timidement. Soudain, il était là ; j’en étais sûr. Je me suis rappelé la scène par la suite. Ce ne pouvait être une hallucination. Certains de mes élèves parmi les plus soucieux le voyaient sans doute.

Un petit Congolais de huit ou neuf ans, aux doigts noircis par la poussière de cobalt se tenait un peu en retrait de la porte et nous regardait de ses yeux caves, terribles, les orbites rentrées par la toux persistante. Il n’osait en fait nous déranger. Le malaise dans la classe devenait palpable.

Le silence gêné se déchira sur la question d’un élève plus interpellé que les autres :

– M’sieur, si je touche mon portable, est-ce que moi aussi, je vais m’empoisonner ?

Cette question que je n’attendais pas me surprit. Il fallait répondre à l’angoisse soudaine de cet élève. Du moins, l’inquiétude qui sourdait à travers l’interrogation avait eu le mérite de rendre le silence moins lourd. Le petit Congolais s’effaçait dans la pénombre de cette fin d’après-midi. Je le vis nettement reculer. Il ne voulait pas déranger.

La seconde question fusa aussitôt :

– M’sieur, et si je fais tomber mon portable, est-ce que j’aurai du cobalt si je passe mon doigt sur la fêlure ?

Cette fois, plus de doute. Les petits pas légers de l’enfant du Congo s’évanouissaient dans le couloir. Il ne voulait pas être en retard car la route était déjà longue jusqu’au Katanga. Et puis, il ne voulait pas déranger.

Or quand le Fils de l’homme viendra dans sa gloire, et tous les anges avec lui, il s’assiéra alors sur son trône de gloire, et toutes les nations seront rassemblées devant lui, et il séparera les uns d’avec les autres, comme le pasteur sépare les brebis d’avec les boucs, et il mettra les brebis à sa droite et les boucs à sa gauche.

Alors le Roi dira à ceux qui seront à sa droite:  » Venez, les bénis de mon Père: prenez possession du royaume qui vous a été préparé dès la création du monde.

Car j’ai eu faim, et vous m’avez donné à manger; j’ai eu soif, et vous m’avez donné à boire; j’étais étranger, et vous m’avez recueilli; nu, et vous m’avez vêtu; j’ai été malade, et vous m’avez visité; j’étais en prison, et vous êtes venus à moi.  »

Alors les justes lui répondront:  » Seigneur, quand vous avons-nous vu avoir faim, et vous avons-nous donné à manger; avoir soif, et vous avons-nous donné à boire?

Quand vous avons-nous vu étranger, et vous avons-nous recueilli; nu, et vous avons-nous vêtu? Quand vous avons-nous vu malade ou en prison, et sommes-nous venus à vous?  »

Et le Roi leur répondra:  » En vérité, je vous le dis, chaque fois que vous l’avez fait à l’un de ces plus petits de mes frères, c’est à moi que vous l’avez fait. Matt, 25, 31-40

 

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Sortie de famille à Pâques

 

Marcel Gauchet a pu, voilà quelques années dire que le christianisme était la religion de la sortie de la religion. Cette formule un peu étrange n’annonçait pas la fin programmée du christianisme dans nos sociétés mais que son essence de par l’incarnation du Christ dans la condition humaine était un chemin de liberté à partir duquel l’être humain pouvait concevoir et développer un domaine autonome de Dieu. Il y a donc un paradoxe à voir le progrès de l’esprit humain sembler jusqu’à nier l’héritage chrétien dans nos sociétés alors même que la quête d’autonomie est inscrite au cœur du christianisme des origines.

Le Christ nous veut libre car il ne saurait y avoir d’amour sans liberté d’aimer. Et la première conséquence de ce postulat de la liberté est sa mise à mort sur la croix. Bien sûr, les douze légions d’anges auraient pu arranger « tout ça » mais alors la liberté de croire et d’aimer aurait été abolie. « Il fallait que les Ecritures s’accomplissent » comme l’explique Jésus en route pour le village d’Emmaüs.

On retrouve ce même paradoxe dans les régimes de liberté démocratique où la liberté d’expression est garantie jusqu’aux adversaires de la démocratie libérale. C’est là sa fragilité la plus béante mais aussi son honneur le plus grand. En ces temps troublés où la résurgence du fascisme prend la forme d’une radicalité religieuse qui se veut totale et conquérante, violente et purificatrice, c’est le plus grand défi des citoyens de pays où l’Etat est de droit que d’affirmer ce principe de liberté aussi pour les personnes qui violentent la démocratie en bénéficiant même des garanties de la liberté de ce vivre ensemble.

Enfin dans une famille en pleine évolution, l’éducation et les soins apportés aux tout petits depuis la naissance jusqu’à leur plein épanouissement adulte passe aussi par l’affirmation de cette liberté qui seule, peut parachever l’éducation dispensée pendant de nombreuses années au sein de l’amour parental et fraternel.

On aimerait comme parents les garder tout petits mais il arrive un moment où ce qui reste de ces années de soins patients, de nuits blanches et d’oubli de soi, ce ne sont que quelques photos sur une étagère. Il y a là une petite mort à vivre que connaissent tous les parents dont les enfants sont partis du giron familial. Tous les parents le vivent mais les parents chrétiens peuvent lever les yeux vers la croix et se rappeler que le don de la liberté aux enfants est de la même nature que le don de la liberté du Christ à l’humanité, au risque de la crucifixion.

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Inconditionnelle gratuité

 

Quand nous avons, ma femme et moi, accompagné notre fille aînée à l’aéroport pour son départ vers l’Asie, l’émotion était palpable. C’était un départ pour plusieurs mois et normalement, un projet pour plusieurs années. Depuis quelques jours, c’était aussi l’émotion à la maison auprès de ses plus jeunes sœurs auxquelles elle est particulièrement attachée.

Lorsque, la veille au soir, j’étais parti pour ma chorale du lundi au Conservatoire, j’avais rebroussé chemin au bout d’un kilomètre. Après tout, me disais-je, le conservatoire pouvait attendre une semaine. Si la pensée était naturelle, je fus surpris de voir ma fille en avoir les larmes aux yeux. Nous nous sommes serrés tous les trois, ma femme, ma fille et moi, tout en nous disant que nous nous aimons.

Pour tout dire, j’étais un peu surpris de sa réaction. J’étais surpris qu’elle soit surprise de mon retour. J’étais surpris qu’elle ne sache pas qu’il était important que je revinsse pour elle. En fait, il est naturel pour un parent de nourrir au long de sa vie un sentiment d’amour pour ses enfants. Mais l’expérience de l’amour normalement inconditionnel qu’un parent nourrit à votre égard est, à tous égards, quelque chose de tout sauf de naturel. Quand un enfant entre à l’âge adulte, il découvre l’Intérêt, le grand dieu qui régit et régule nos relations sociales. Il découvre l’absence de gratuité qui peut sourdre d’une société fondée sur le donnant-donnant. Mais toujours reviendra-t-il au souvenir d’une enfance fondée, si le parent s’en montre digne, sur l’amour inconditionnel (je vous renvoie à l’excellent et classique Comment vraiment aimer votre enfant du Dr Ross Campbell). Peut-être est-ce là la source d’une nostalgie qui peut nous pousser à tenter de retrouver ce paradis à jamais perdue.

Loin de moi l’idée d’assimiler la relation humano-divine à l’image de l’amour parental. Il reste que le caractère inconditionnel de l’amour divin pour sa créature trouve un écho dans la nature sans condition qu’un parent déploie envers son enfant.

Quand on découvre l’amour de Dieu pour chacun de nous, on reste comme étonné devant le caractère inéluctable de cet amour immérité. Car un amour mérité est un amour payé, payé de retour alors que l’amour de Dieu est de l’ordre de la gratuité absolue. Cet amour sans idée de retour est à l’œuvre au sein de la Trinité telle que représentée par Ivan Roublev : une circulation d’amour sans fin et sans frein entre le Père, le Fils et l’Esprit.

L’amour dans lequel Dieu nous demande de nous insérer et qu’il nous est si difficile comme humains de saisir en toute simplicité est un dialogue incessant entre le Créateur et sa créature dans l’absence rigoureusement totale d’obligation de retour. La seule condition de cet amour est précisément d’être sans condition. Et c’est pourquoi Dieu est le premier à se déclarer et à se dévoiler.

Tu as du prix à mes yeux et je t’aime Is 43, 4

 

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Écologie de Dieu

Mon épouse m’a offert avec beaucoup de bonheur La vie secrète des arbres de Peter Wohleben, livre que je recommande vivement à tous les amoureux des arbres, de la nature et de la Création.

On y apprend en détail le fonctionnement en communauté des arbres, leur moyen de communication, leur entraide aussi, ainsi que la symbiose avec de multiples organismes petits ou microscopiques sans lesquels leur survie serait compromise. Il ressort de cette lecture enrichissante que l’on sait bien peu de choses encore sur les arbres et que de grands mystères restent à découvrir pour mieux les comprendre et les apprécier. On peut évidemment apprécier une belle promenade en forêt et s’en trouver plus heureux sans savoir pourquoi, sans savoir que nous pénétrons dans un écosystème d’une richesse inouïe que nos pauvres sens ne peuvent percevoir. Toutefois ce manque de finesse dans notre perception n’abolit la réalité des messages (olfactifs, biochimiques et même sonores) que les arbres nous envoient. Notre manque de sensibilité nous laissera cependant à la surface des choses et nous risquons de passer à côté des richesses naturelles qui nous environnent.

Il nous faudrait maintenant parcourir la Vie secrète de Dieu pour comprendre les messages qu’Il envoie à ses créatures. Ses messages sont faits de paroles parfois, de gestes, d’attitudes, d’entraide, de prières, de présence auprès des plus démunis, du don de soi dans la famille, de l’écoute de nos frères et sœurs dans la détresse, d’étincelles de la joie qui illuminent nos vies, de la peine partagée qui l’assombrit parfois, de la maigre chaleur d’une main qui refroidit et du sentiment fugace mais très violent qui nous saisit parfois quand nous ressentons le sentiment rare de fraternité face à un inconnu.

Il nous faudrait en apprendre davantage sur cet étrange écosystème qu’on appelle Dieu et qui nous fait tant de bien sans que nous sachions pourquoi. Offrons-nous de belles balades en Dieu pour mieux affiner notre perception à ce qu’Il veut nous dire. La prière continuelle ainsi que la présence, la vraie présence aux autres sont les deux moyens de nous reposer sous le couvert de sa frondaison divine et de goûter les délices de son écosystème.

Moi, je suis la vigne, et vous, les sarments. Celui qui demeure en moi et en qui je demeure, celui-là donne beaucoup de fruit, car, en dehors de moi, vous ne pouvez rien faire. Jean 15, 5

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Le frère et le jardinier

Récemment, nos enfants se sont retrouvés à Paris le temps d’un week-end. Sur l’initiative de notre fille aînée, nous avons lâché prise, ma femme et moi, et accepté de confier la petite dernière, Marguerite, à l’une de ses grandes sœurs pour le trajet en train jusqu’à Paris. Ils se sont retrouvés au musée du Louvre près de la pyramide inversée.

Notre aîné, qui travaille à Londres, avait voulu faire la surprise à sa petite sœur en venant sans la prévenir.

Soudain Marguerite se trouve devant lui et ne réagit pas. Le temps s’écoule. Une minute, puis deux, puis trois minutes. Amusé, le grand frère ne dit rien (ce n’est pas un bavard !). Tout à coup, le visage de Marguerite s’illumine ; elle reconnaît son grand frère, crie son nom et lui saute au cou !
Elle nous expliqua de retour à la maison qu’elle voyait souvent dans la rue plein de gens qui ressemblent à ses frères et sœurs mais qu’elle les prend simplement pour des sosies de ceux qu’elle aime. Au Louvre, elle est donc restée impassible devant le « sosie » de notre aîné qui n’était autre … que le sosie de son sosie : lui-même.

Voilà donc une anecdote qui fait réfléchir. Comment peux-tu rester aussi longtemps devant un visage connu et aimé sans le reconnaître ? On se rappelle le film Le Retour de Martin Guerre avec Gérard Depardieu où toute une communauté se déchire sur l’identité de celui qui revient au village. Certains disent que c’est Martin, d’autres que c’est un imposteur. A croire que l’œil en Occident a évolué au cours des âges pour gagner en acuité et que le sens de la vue a primé sur les autres sens. Cette évolution historique se retrouve peut-être ramassée en quelques années dans l’acquisition d’une culture visuelle chez un jeune enfant de nos jours.

Mais cette tentative d’explication n’épuise pas la question : comment peut-on ignorer un visage aimé, celui de mon frère ?

Alors que les disciples d’Emmaüs marchent 14 km à côté de Jésus tout en ignorant son identité, Marie-Madeleine cherche le corps de Jésus et reste à côté du Christ sans le reconnaître ! Il faut donc croire que nous pouvons ignorer quelqu’un en pensant qu’il n’est pas celui qu’on croit. Mais d’où vient ce moment de bascule, ce moment de conversion du cœur (tout brûlant) où nous reconnaissons avec joie notre erreur ?

Evidemment, Jésus est là pour nous aider. Si vous côtoyez quelqu’un qui se met à partager le pain en bénissant Dieu, méfiez-vous : vous risquez de vous méprendre sur l’identité de votre compagnon de voyage. Si le jardinier que vous ne connaissez ni d’Eve ni d’Adam ( !), vous appelle par votre nom, ce n’est peut-être pas le jardinier mais quelqu’un qui vient en toute simplicité de détruire les portes de la Mort.

Sauf que Dieu aime bien agir dans la discrétion. Les trompettes de Jéricho, les annonces sensationnelles en tee-shirt faussement décontracté à la Steve Jobs, la une des journaux ou le bonheur annoncé du dernier Black Friday, ce n’est pas son truc.

Il faut donc apprendre à reconnaître son frère comme nous l’a enseigné le Maître.
Poser un regard d’amour sur lui, partager du temps avec, lui rendre service, en recevoir, vivre avec mon frère, apprendre à le connaître, s’intéresser à ses goûts, jouer avec lui dans un temps libéré et gratuit. La liste est longue de tout ce que l’Evangile nous apprend sur l’économie de nos relations avec nos frères et sœurs.

Et parfois, dans nos pauvres vies, il arrive un moment béni où nous reconnaissons notre frère, notre sœur, pour ceux qu’ils sont, dans la vérité d’un temps fugace. C’est alors l’éveil de notre conscience qui fait de nous furtivement une page d’Evangile.


Jean 20, 14-16
Elle aperçoit Jésus qui se tenait là, mais elle ne savait pas que c’était Jésus.
Jésus lui dit : « Femme, pourquoi pleures-tu ? Qui cherches-tu ? » Le prenant pour le jardinier, elle lui répond : « Si c’est toi qui l’as emporté, dis-moi où tu l’as déposé, et moi, j’irai le prendre. »
Jésus lui dit alors : « Marie ! » S’étant retournée, elle lui dit en hébreu : « Rabbouni !», c’est-à-dire : Maître.

 

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Théologie de la bouillotte

 

Le chauffage de la maison ne fonctionne pas et la température extérieure descend inexorablement. Certes, la Bourgogne n’a pas le climat du Canada mais le Val de Saône est au moins aussi humide que les bords du Saint-Laurent et la région n’a pas son pareil pour dissimuler sous un brouillard épais les rangées alignées de vignes vendangées. Et dire qu’il faut tant d’eau pour produire autant de vin !

En attendant, le mercure descend du côté de Mercurey et toute la famille commence à grelotter. Le froid lancinant est l’un des inconforts qui sollicite efficacement le mental. Rien de tel qu’une chaudière éteinte plusieurs jours pour voir apparaître les égoïsmes de tout un chacun. On se replie dans ses couvertures, on se fige dans son fauteuil comme si la température figeait le sang autant que la joie de vivre.

Et pourtant, là rien de tel. Chacun a pris son mal en patience, emmitouflés mais patients. Les bouillottes ont circulé, régulièrement réchauffées. Il a bien fallu çà et là faire preuve de sollicitude pour avoir le geste qui réchauffe mais le simple fait d’y penser a arrondi les angles.

Chauffer une bouillotte pour la donner à un proche qui a froid a le don de réchauffer le cœur de celui qui donne. C’est une évidence, bien sûr, mais c’est concret. Dans le quotidien d’une famille, chaque geste, chaque attention à l’autre compte. Il peut s’instaurer un climat de coopération et de patience qui ne rend pas la maison plus chaude mais clairement plus chaleureuse.

Après la théologie de la libération et la théologie du Dieu absent, pourquoi pas la théologie de la bouillotte ?! La petite Thérèse de Lisieux ne la démentirait pas, elle qui nous a montré que le plus grand amour se fait dans les petits gestes du quotidien. Comme quoi le vieil adage Mains froides, cœur chaud peut être, dans les prochaines semaines, le véhicule d’une spiritualité du petit geste qui nous rapproche modestement de notre vocation de sainteté.

 

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La chicane et le bon Dieu

Quel parent n’a pas eu le cœur brisé lorsque ses enfants se disputent et, parfois, de manière particulièrement agressive. Les mots volent, les coups pleuvent et les objurgations de parents affolés n’y font rien. La chicane est au cœur de certaines relations fraternelles, installée dans la durée, enkysté dans des malentendus et des immaturités enfantines bien faciles à concevoir.

L’importance de régler le conflit est immédiate pour assurer la paix dans la communauté familiale. Mais plus profondément, la capacité des enfants à vivre en bonne intelligence avec les autres est absolument indispensable dans la conduite de leur vie future.

La prière bien sûr mais aussi l’appel aux connaissances de la psychologie des relations interpersonnelles sont indispensables. Cependant le chemin est long et le constat d’impuissance, au moins à court terme, est parfois patent.
C’est précisément ce sentiment d’impuissance qui peut nous rapprocher des blessures que l’humanité querelleuse peut infliger au Tout-Puissant. Dans une comédie légère Bruce Tout-Puissant, comédie qui ne manque pas cependant de profondeurs, Jim Carrey se voit confier le rôle de Dieu par … Dieu lui-même. Rapidement dépassé par la situation, le personnage principal Bruce, grisé par la puissance divine qui peut combler tous ses caprices se voit impuissant à imposer l’amour. L’amour ne se commande pas en effet et la puissance de Dieu s’arrête devant la grande, la suprême liberté d’aimer, liberté sans laquelle l’amour même ne peut exister sans périr immédiatement.

Le spectacle de la chicane de nos enfants nous renvoie au pitoyable spectacle que l’humanité impose à Dieu depuis que Dieu nous a fait hommes et femmes, à une échelle et à une intensité bien entendu déployées selon le savoir-faire humain en la matière : disputes sans fin, violences verbales et physiques de tous ordres quand ce n’est pas le meurtre ou la guerre.
Attachons-nous un instant à contempler, de la droite du Père l’étalage de tant de mésentente pour mieux comprendre la douleur de Celui-ci remué jusque dans ses entrailles de mère à la vue de ses enfants qu’Il aime également dans toute l’étendue de son Amour.

Impuissance de Dieu certes, mais puissance de l’amour restaurateur de l’harmonie fraternelle. Heureux les doux car ils possèderont la Terre (Mt 5, 4).

Et encore :

Là où est la discorde, que je mette l’union prie Saint François d’Assise. C’est donc notre attachement à aimer davantage qui peut restaurer la puissance de Dieu. C’est l’amour qui doit avoir le dernier mot, non celui qui blesse, mais celui qui guérit et apaise.

Tel est notre devoir de parent au sein de notre famille mais aussi de frères et de sœurs dans la grande famille humaine.

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Les promesses de la vigne

Septembre n’est pas seulement le mois de la rentrée, c’est aussi celui des vendanges. Dans un pays qui n’en produit pas, c’est facile à oublier ; dans une région de forte tradition viticole, c’est incontournable. Même si le traitement de la récolte du raisin a toute sa place dans la réussite d’un millésime, la vendange est le sommet de tous les efforts qu’un vigneron apporte à sa vigne. Moments d’efforts intenses, deux semaines cruciales dans une année entière, les vendanges sont le point d’orgue autour duquel vit l’exploitation, c’est-à-dire les hommes et les femmes et les enfants qui en dépendent.

Bien sûr, les aléas du temps peuvent compromettre une année. Le vigneron soigne sa vigne comme un parent suit son enfant. Malgré tous les efforts apportés, l’enfant suit son chemin qui n’est pas toujours celui escompté. Le parent peut corriger le cap mais de moins en moins au fur et à mesure que l’enfant grandit. Si le parent n’a pas la confiance nécessaire, il pourra se laisser à l’aigreur et regretter « l’ingratitude » de son enfant. Mais s’il laisse la vie s’épanouir et ouvre grandes les fenêtres de l’avenir, il sera émerveillé de voir les fruits que récoltera son enfant devenu adulte, devenu autre, devenu son frère aussi en tant qu’enfant de Dieu.

Jésus n’est pas avare de métaphores sur la vigne, lui qui vivait dans un pays qui en produisait depuis plusieurs siècles. Il savait que le travail de la terre est à la racine même de la compréhension des choses de la vie. Aussi n’est-il pas étonnant de le voir comparer le vigneron à son Père.

Ce Père qui nous aime et nous regarde grandir, s’émerveille à son tour devant le miracle de la vie qui s’épanouit dans la surprise de chaque premier matin du monde. Combien de fois le Christ ne nous appelle-t-il pas à la Vie dans son Evangile ? Tout son apostolat n’est-il pas au fond un appel à dépasser les barrières que nous érigeons entre nous, pauvres humains, pour le comble de notre malheur ?

Si tu savais le don de Dieu …

Eh bien, ce don de Dieu que nous ignorons, c’est le don de la joie, c’est le don de l’émerveillement devant son frère, c’est se laisser porter par le souffle de l’Esprit dans notre quotidien le plus banal, et parfois aussi notre réalité la plus triste.

Le don de Dieu, c’est réussir à voir dans le raisin en grappe, le vin futur qui réunira les hommes et les femmes qui le partageront, signe de joie et de communion.

C’est voir au sein de la famille, la nôtre mais aussi la grande famille humaine, les germes de la vie, la promesse de plus de joie et la certitude d’un amour démultiplié.

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Ne rien faire … mais bien.

Dans la pensée orientale, ne rien faire est une action à part entière alors qu’en Occident, cette pensée n’a aucun sens. Il nous faut au contraire justifier chaque instant d’un but en soi, atteint ou non. Toute inaction est perçue comme une perte de temps : c’est ce qu’on appelle l’obsession de la productivité. Or, cette productivité suppose la production de « quelque chose » (service ou production matérielle) en fonction du temps.

Ne rien faire et surtout, plus grave, décider de ne rien faire sape, à la base l’usage efficace du temps. C’est retirer à la chose produite la mesure fondamentale qui en fonde l’efficacité.

Et il se reposa au septième jour… (Gn 2,2)

Quand Dieu a achevé sa création, il a consacré un jour à la gratuité la plus absolue, gratuité qui se traduit par l’inaction, par la contemplation, par la présence de soi au monde, c’est-à-dire aux autres et à notre environnement immédiat dans l’esprit le plus pur de tout objectif à atteindre. Dans la philosophie zen, on appelle mushotoku un acte complètement gratuit qui ne s’inscrit dans aucun souci de rentabilité. C’est évidemment presque impossible à réaliser car cela demande même dans cet acte à s’abstenir de toute volonté de gratuité !

Le respect du sabbat ou du dimanche est aussi difficile à atteindre : c’est la contemplation sans idée de contemplation, c’est être au milieu des autres, auprès de son conjoint, de ses enfants, de ses amis sans aucune idée téléguidée d’être auprès de son conjoint, de ses enfants, de ses amis. Que c’est difficile la gratuité pendant toute une journée ! Imaginez tout un mois de vacances ! Dans notre vie contemporaine, nos agendas sont chargés au-delà de toute mesure. Heureusement que les vacances sont là pour faire enfin ce que nous voulons. Et nous risquons de tomber dans la frénésie de remplir le vide avec le trop plein de nos désirs inassouvis de toute une année sans sabbat.

Les vacances, c’est être vacant. Et dans cette vacuité, il y a un vide qu’il ne faut surtout pas penser nous précipiter à remplir. Chaque été, nous sommes comme une vieille armoire où s’accumulent les vieux vêtements à donner. Ne la vidons pas comme tous les ans pour y entasser bien vite de nouveaux vêtements, sans quoi nous ne pourrons voir ce qu’il y a au fond de nous : … Dieu.

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