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Le psalmiste,

Responsable de la chronique : Suzanne Demers, o.p.

Psaume 3 : Confiance au milieu des angoisses

 

PSAUME 3

02 Seigneur, qu’ils sont nombreux mes adversaires, nombreux à se lever contre moi,
03 nombreux à déclarer à mon sujet : « Pour lui, pas de salut auprès de Dieu ! »
04 Mais toi, Seigneur, mon bouclier, ma gloire, tu tiens haute ma tête.
05 A pleine voix je crie vers le Seigneur ; il me répond de sa montagne sainte.
06 Et moi, je me couche et je dors ; je m’éveille : le Seigneur est mon soutien.
07 Je ne crains pas ce peuple nombreux qui me cerne et s’avance contre moi.
08 Lève-toi, Seigneur ! Sauve-moi, mon Dieu ! Tous mes ennemis, tu les frappes à la mâchoire ; les méchants, tu leur brises les dents.
09 Du Seigneur vient le salut ; vienne ta bénédiction sur ton peuple !


Le Psaume 3 étant placé avant la division entre les psautiers hébreu et grec intervenant au Ps 9, il conserve la même numérotation dans les deux. Après les deux « psaumes d’introduction » que sont les Ps 1 et 2, on a un psaume de confiance qui montre beaucoup de points communs avec le psaume 4 qui suit (3,2 vs 4,2b ; 3,3 vs 4,7 ; 3,5 vs 4,4b ; 3,4 vs 4,3a.4a ; 3,7 vs 4,3). Le thème est le même, celui d’un fidèle du Seigneur qui, entouré d’ennemis, oppose aux menaces sa seule confiance en Dieu. De style simple, presque tranquille en dépit des circonstances qui semblent tragiques, le psaume est avant tout une prière et un acte de foi ; le psalmiste semble réfléchir en présence de Dieu et comme pour être entendu de lui jusque dans ses pensées les plus secrètes.

Genre littéraire et structure

Il y a beaucoup de psaumes de lamentation dans la psautier et il s’agit surtout de lamentations individuelles (une cinquantaine), comme ici (voir encore Ps 5-7 ; 13 ; 17 ; 22 ; 25 ; 26 ; 28 ; 31, etc.). Leur contenu est varié : périls de mort, persécution, exil, vieillesse, maux dont on demande d’être délivré. Ils comportent généralement les éléments suivants : invocation ; appel au secours ; prière dans laquelle on dépeint la triste situation du suppliant ; expression de confiance. On rappelle à Dieu ses anciens bienfaits, on lui reproche de paraître indifférent, on proteste de son innocence, on affirme sa certitude de la prière exaucée. D’autres commentateurs ont préféré parler de « psaumes de confiance » : confiance absolue du psalmiste fondée sur les actions salvifiques du Seigneur expérimentées dans le passé.

De la structure habituelle des psaumes de lamentation, le Ps 3 ne retient que les trois premiers des éléments : lamentation, c’est-à-dire exposé de la situation (v.1-3) ; supplication de salut et prière (v.8) ; confiance d’être exaucé (v.4-6 ; 7-9). Le tout est unit par une grande inclusion à l’aide du mot « se lever » (v.2b et v.8a). Les ennemis nombreux se lèvent contre le psalmiste, mais à la fin, c’est Dieu qui se lèvera pour qu’il triomphe. La prière jaillit de la constatation d’une situation désespérée que Dieu seul peut redresser. La supplication finale peut alors d’exprimer dans le calme et l’assurance.

Commentaire :

• Le titre du psaume, toujours omis dans la récitation liturgique, est intéressant. « Psaume. De David. Quand il fuyait devant son fils Absalon ». C’est une référence à 2 S 15-18 pour relier le psaume à un contexte historique. L’indication est sans doute suggérée par le v.2, mais elle n’indique évidemment pas la circonstance de la composition du psaume (plutôt la relecture davidique effectuée plus tard). En l’occurrence, le souvenir de l’événement dramatique invite les fidèles à imiter le roi David, modèle d’humilité et de patience dans l’épreuve (2 S 16,9-14).

• Eux, les ennemis (v.2-3). Le psalmiste insiste par trois fois sur le grand nombre de ses ennemis. L’identification des ennemis dans les psaumes de lamentation est une question difficile. Ici, l’allure générale de la prière et son vocabulaire militaire semblent indiquer des hommes de guerre (cf. Ps 22,17 ; 25,19 ; 31,14 ; 38,20 ; 56,3 ; 69,5 ; 119,157). Partout autour de lui, on tient des propos défaitistes, estimant que Dieu l’a abandonné à un sort fatal. C’est ce qu’a aussi vécu David, dans la ligne du titre du psaume (2 S 16,7-8). Humainement parlant, tout semble perdu !

• Toi, Seigneur (v.4-5). La conjonction « mais » marque la transition entre la complainte initiale et la proclamation de confiance qui suit. À partir d’ici, le « toi » du Seigneur domine toute la scène. En face des nombreux ennemis du psalmiste se dresse, seul et inébranlable, le bouclier du Seigneur (v.4a). À l’orgueil des adversaires s’oppose désormais la « gloire » du Seigneur (v.4b) au sens où c’est Dieu qui lui donne du « poids » (sens premier de « gloire » en hébreu). Aux menaces des ennemis succède maintenant l’intervention du Seigneur qui soulève la tête de son protégé (v.5 ; cf. Gn 40,13 ; Ps 27,6 ; Si 11,12-13). La réponse du Seigneur descend de Sion, la montagne sainte où s’élève le temple de Jérusalem, lieu de rencontre du ciel et de la terre.

La confiance se concrétise ici en un cri de foi envers Dieu. S’il ne peut plus compter sur les hommes, le psalmiste dispose toujours d’un recours efficace : Dieu lui-même. Comme le souligne le « mais » placé au début du verset en vue d’insister sur le contraste, le Seigneur seul suffit à neutraliser l’action des multitudes précédemment évoquées. En Dieu, le psalmiste trouve comme un merveilleux bouclier qui l’enveloppe de toutes parts et le préserve sûrement de tous les coups des adversaires (cf. Dt 33,29 ; Ps 7,11 ; 18,3.31.36 ; 28,7 ; 33,20, etc.). Un premier motif de confiance lui vient de l’expérience du passé. Chaque fois qu’en d’autres circonstances critiques il s’est adressé à Dieu, celui-ci l’a toujours exaucé (cf. Ps 22,5-6.10-11 ; 71,5-6.14-17).

• Moi, le suppliant (v.6-7). L’auteur du psaume semble faire de la nuit le temps privilégié de sa prière. Dans la Bible, la nuit et le sommeil revêtent une valeur symbolique. La nuit évoque la mort, le retour au chaos primordial qui a été vaincu par la création. En revanche, le jour symbolise la vie. Chaque aurore qui se lève sur le monde recommence les merveilles de la création et témoigne d’une nouvelle victoire de Dieu sur les puissances des ténèbres. Deuxième motif de confiance donc : dans les circonstances présentes, la nuit paraît avoir été agitée. Or, le psalmiste l’a passée à dormir d’un sommeil paisible, signe évident de la protection divine. Que la nuit s’achève sans incident, voilà bien la preuve que déjà Dieu l’assiste dans son épreuve. Au v.7, le psalmiste affirme sa paix intérieure inébranlable en dépit de l’adversité (cf. Ps 4,9).

Au v.8, l’appel final à Dieu s’articule sur une nouvelle profession de foi, dont le psalmiste attend l’intervention décisive qui le sauvera. Deux images en traduisent la teneur. Le Seigneur est comme un justicier qui sait rendre aux méchants selon leurs œuvres ; puis le Seigneur est semblable à un chasseur qui met définitivement hors d’état de nuire l’animal redoutable. Le psalmiste professe donc qu’il croit en la justice et en la toute-puissance de son Dieu. Le psalmiste ne doute pas de l’intervention du Seigneur. Bien que non encore acquis, son salut n’est plus seulement en vue, il le considère désormais assuré, tellement exigé par ce qu’il sait de son Dieu qu’il le tient déjà comme réalité. Aux allégations défaitistes et affolées des gens de son entourage, le psalmiste ne peut opposer de fin de non recevoir plus victorieuse que ce ferme et paisible credo en l’assistance divine.

Relecture chrétienne et liturgie

Le v.6 a été appliqué par la tradition chrétienne au mystère pascal de la mort et de la résurrection du Christ. C’est pourquoi la liturgie des Heures prie ce psaume le dimanche. La Règle de saint Benoît fait réciter ce psaume tous les matins aux vigiles, avant le psaume invitatoire (Ps 94 vulgate), sans doute à cause du v.6. « Sous les traits des moines d’Occident, dont il était le patriarche, il voyait sans doute l’avant-garde de l’Église militante se mettre en branle à la lueur de l’aurore » (Robert Michaud, Les Psaumes, p.47). Aussi, le sentiment d’être seul, abandonné de tous (v.3b) a été celui de Jésus en croix (cf. Mt 27,40).

Hervé Tremblay, o.p.

 

Le psalmiste

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Responsable de la chronique : Michel Gourgues, o.p.

Psaume 2 : Pourquoi ce tumulte des nations…?

 

Lu à l’Office des lectures du Vendredi Saint, le Psaume 2 gagne à être replacé dans le contexte de l’institution royale israélite. L’auteur, professeur d’Écritures Saintes à l’Université Saint-Paul, se livre à l’exercice et nous propose son interprétation de ce chant qui célèbre la gloire eu vrai Roi.


1 Pourquoi ce tumulte des nations,
ce vain murmure des peuples ?
2 Les rois de la terre se dressent,
les grands se liguent entre eux
contre le Seigneur et son messie :
3 « Faisons sauter nos chaînes,
rejetons ces entraves ! »

4 Celui qui règne dans les cieux s’en amuse,
le Seigneur les tourne en dérision ;
5 puis il leur parle avec fureur,
et sa colère les épouvante :
6 « Moi, j’ai sacré mon roi
sur Sion, ma sainte montagne. »

7 Je proclame le décret du Seigneur !

Il m’a dit : « Tu es mon fils ;

moi, aujourd’hui, je t’ai engendré.
8 Demande, et je te donne en héritage les nations,
pour domaine la terre tout entière.
9 Tu les détruiras de ton sceptre de fer,
tu les briseras comme un vase de potier. »

10 Maintenant, rois, comprenez,
reprenez vous, juges de la terre.
11 Servez le Seigneur avec crainte,
rendez lui votre hommage en tremblant.
12 Qu’il s’irrite et vous êtes perdus :
soudain sa colère éclatera.

Heureux qui trouve en lui son refuge !


UN ROI MESSIE

Le Psaume 2 contient plusieurs références au roi et à la royauté. Au début de l’histoire d’Israël, les tribus sont politiquement indépendantes. Leur unité est basée sur la religion, Yahvé étant considéré comme le Roi d’Israël. Mais graduellement, sous la pression des ennemis environnants, les Israélites réalisent que pour survivre ils ont besoin d’un pouvoir centralisé. À cette époque, une telle autorité ne peut être qu’un roi. Mais un problème se pose: comment avoir un roi en Israël puisque Yahvé en est déjà le Roi ?

Grâce à l’intervention des prophètes, on comprend que, tout en ayant Yahvé comme Roi, Israël peut aussi avoir un roi comme les autres nations. Au nom de Yahvé, Samuel oint Saül (1 Samuel 10, 1) et ensuite David (1 Samuel 16, 13). Le roi est ainsi l’oint de Dieu, le mashiah (v. 2 en hébreu, d’où en français « messie »), « consacré par l’onction ». L’oracle du prophète Natân, qui constitue l’alliance davidique, est un autre facteur important dans cette théologie royale. Dieu annonce que le roi infidèle sera personnellement puni ; il assure en même temps David que sa dynastie subsistera à jamais (2 Samuel 7, 1-17). On perçoit ainsi l’importance de l’intronisation d’un nouveau roi en Israël. Pareil contexte permet de comprendre le Psaume 2 : il célèbre l’arrivée d’un nouveau roi en Juda, à Jérusalem. Il est impossible de savoir pour quel roi le psaume a été composé car il peut s’appliquer à n’importe quel successeur du roi David.

UN PSAUME D’INTRONISATION DU ROI

Le Psaume 2 n’est pas une prière ; il proclamé par le nouveau roi le jour de son intronisation. Il se divise en quatre parties :
A (v. 1-3) Les rois de la terre en révolte
B (v. 4-6) Le Seigneur et le roi
B’ (v. 7-9) Le roi et le Seigneur
A’ (v. 10-12) Les rois de la terre soumis

A. Les rois de la terre en révolte (v. 1-3)

Les rois vassaux profitent souvent de la mort du roi suzerain pour se révolter, avec l’espoir de regagner liberté et indépendance. Après la mort de Salomon, cela survient en Israël. Les tribus du Nord, fatiguées de payer de lourdes taxex, veulent se libérer et retrouver leur autonomie. La rébellion se solde par la séparation en deux royaumes : celui du Nord et celui du Sud (1 Rois 12). Le Psaume 2 parle d’une révolte semblable. On a essayé de la dater en l’identifiant avec tel ou tel mouvement de vassaux contre le roi d’Israël. Mais le psaume parle plutôt d’une révolte à dimension universelle. Même aux jours les plus glorieux de la monarchie, Israël n’a jamais été un empire d’envergure mondiale. Le psaume reprend simplement des clichés du langage royal, peut-être empruntés aux peuples voisins qui, eux, avaient souvent plusieurs vassaux.

Le psaume s’ouvre par un « Pourquoi ». Cette interrogation revient souvent dans la bouche des psalmistes quand ils se plaignent de leur souffrance. Ici, le pourquoi a une portée beaucoup plus large. Comment comprendre ce bouleversement mondial ? Qui peut saisir la raison de ce que font les « nations », « les peuples » ? Le grand « tumulte » n’est qu’un « murmure », le bouleversement des peuples est « vain » ! Ce vain « murmure » de révolte contraste avec le « murmure » de la loi jour et nuit du Psaume 1. Les dirigeants de l’histoire humaine sont les « rois » et les « grands » ; leur révolte est « contre le Seigneur et son messie ». Ces vassaux veulent se libérer de l’autorité du roi de Juda. Mais comme ce roi est l’oint de Dieu, son messie, le rejet de son autorité implique le rejet du Seigneur lui-même. Les acteurs du drame veulent être complètement libérés. Ils clament : « Faisons sauter nos chaînes », « rejetons ces entraves ! »

B. Le Seigneur et le roi (v. 4-6)

La deuxième strophe est structurée de la même manière que la première : d’abord une description des acteurs et ensuite la parole d’un de ceux-ci. Pourtant le contraste entre les deux est fortement marqué : au projet « des rois de la terre » s’oppose le projet de « celui qui règne dans les cieux ». Ces versets rappellent l’épisode de la tour de Babel. Dans leur projet purement humain, ses constructeurs croyaient avoir atteint le ciel. Ironie de l’histoire, le Seigneur descend pour voir ce qu’ils sont en train de faire et anéantit leur projet (Genèse 11, 1-9). Dieu réagit de la même façon à cette révolte des nations : il « s’en amuse », il ironise, il « les tourne en dérision ». Finalement, furieux, il cède à la « colère ». Dieu s’adresse aux rois en révolte en insistant avec autorité : « Moi ! ». Lui seul prend les décisions et détermine l’histoire, peu importe ce que tous les rois de la terre planifient. Le Seigneur qui règne dans les cieux a oint son roi pour régner sur la montagne de Sion. Parce qu’elle est une « montagne », elle se rapproche des cieux où réside le Seigneur ; « sainte », elle est mise à part pour une mission particulière. Elle ne peut être le lieu de révolte des « nations » et des « peuples ». Au contraire, elle est destinée à être le lieu de leur rassemblement : « Il arrivera dans l’avenir que la montagne du temple du Seigneur sera placée à la tête des montagnes… Toutes les nations afflueront vers elle, des peuples nombreux se mettront en marche » (Isaïe 2, 2-5).

B’. Le roi et le Seigneur (v. 7-9)

Dans la deuxième strophe, le Seigneur parle de son roi aux rois en révolte. Maintenant le roi « proclame le décret du Seigneur » à propos de son identité et de sa mission. « Tu es mon fils », écho de la promesse de l’alliance davidique : « Je serai pour lui un père, il sera pour moi un fils. » (2 Samuel 7, 14) Comme dans la deuxième strophe (v. 6), Dieu insiste : « Moi ». Lui seul décide de l’histoire et du roi. Et il le fait « aujourd’hui » même : « Je t’ai engendré ».

En Israël, le roi n’est pas vu comme un descendant direct de Dieu, comme en Égypte, mais devient fils de Dieu par adoption au jour de son intronisation. Fils de Dieu, donc héritier : il lui suffit de demander et le Seigneur lui « donne en héritage les nations » et « pour domaine la terre toute entière. » Le roi, fils de Dieu, reçoit un règne universel qui dépasse de loin la royauté de n’importe quel souverain en Juda.

Dans l’histoire humaine, les rois croient devoir faire la guerre, que c’en soit une de défense ou de conquête. Le roi choisi par Dieu mène une guerre contre les rois révoltés et le Seigneur lui promet : « Tu les détruiras de ton sceptre de fer ». À la place du verbe « détruire », la Bible grecque traduit « paître » ; elle suggère ainsi non pas un roi guerrier mais un pasteur (cf. Psaume 22, 1). Le Seigneur poursuit : « Tu les briseras comme un vase de potier. » Dans la célébration de l’intronisation, le nouveau roi brisait un vase sur lequel était inscrit le nom de l’ennemi. La victoire lui était ainsi assurée.

A’. Les rois de la terre soumis (v. 10-12)

La quatrième strophe met de nouveau en scène les acteurs en révolte. Maintenant, ils sont invités à se soumettre. Puisque le Seigneur, selon son projet, a promis un règne universel au roi, celui-ci lance un ultimatum aux autres rois : « Maintenant ». Il leur stipule ses exigences : « Comprenez », « reprenez-vous » ou « corrigez-vous ». Comprendre ne suffit pas, il faut vouloir se convertir. « Servez le Seigneur avec crainte », avec respect pour la grandeur de Dieu, « rendez-lui votre hommage en tremblant ». L’ultimatum leur est lancé ; à eux de décider ce qu’ils doivent faire pour éviter que le Seigneur ne « s’irrite » et ne laisse éclater sa « colère ». Le Seigneur a déjà parlé dans sa « colère » (v. 5) ; il pourrait lui donner libre cours. Le résultat serait inéluctable : « Vous êtes perdus ». La décision revient aux rois, leur comportement décidera de leur sort.

UNE INTRODUCTION AU PSAUTIER

Que dire de la conclusion du psaume : « Heureux qui trouve en lui son refuge ! » Elle est considérée généralement comme un ajout, peut-être pour adoucir la fin plutôt violente de ce psaume. Centré sur le nouveau roi de la dynastie davidique, le Psaume 2 introduit bien la collection des écrits attribués à David (Psaumes 3 – 40 ; 50 – 71). Cette béatitude forme aussi une inclusion avec celle qui ouvre le Psaume 1 : « Heureux est l’homme… qui se plaît dans la loi du Seigneur. » (v. 1-2) Certains croient que naguère les Psaumes 1 et 2 n’en formaient qu’un, introduisant tout le psautier. Dépourvus de titres, ils chantent tous deux le cœur de la foi d’Israël : la Torah (Psaume 1) et le roi (Psaume 2). En d’autres mots, les deux grandes alliances vétérotestamentaires, celle du Sinaï avec le don de la loi et celle de David avec la promesse de la permanence de sa dynastie.

UN PSAUME MESSIANIQUE

Un changement de gouvernement va souvent de pair avec des espoirs de meilleures conditions de vie. En Israël, l’intronisation d’un nouveau roi, d’un autre « messie », fait rêver d’un monde meilleur. Si un roi a déçu, on met tous ses espoirs dans son successeur. Déçu du comportement du roi Achaz, le prophète Isaïe annonce la venue de son successeur dans l’oracle de l’Emmanuel (Isaïe 7). Après la destruction de Jérusalem et la disparition de la royauté, Israël continue à rêver, non plus pour la venue d’un autre « messie » mais pour la venue du « Messie », celui qui assurera la victoire sur tous les ennemis du Seigneur et de son peuple. La tradition juive donne ainsi au Psaume 2 une interprétation messianique, comme au Psaume 109 qui lui ressemble.

Voyant dans Jésus de Nazareth ce « Messie » (en grec Christos), les premières communautés chrétiennes relisent le psaume qui prend alors un sens nouveau. Pierre et les apôtres, persécutés par les « grands de la terre », proclament que les ennemis, païens et juifs, se sont ligués en vain contre le Seigneur et son messie pour le faire mourir, car il est ressuscité (Actes 4, 25-26). Comme le Seigneur dit au roi « Tu es mon fils », ainsi le Père déclare la filiation de Jésus à son baptême (Luc 3, 22). Les apôtres proclament que, à la résurrection, Dieu manifeste une fois de plus la filiation divine du Christ en lui donnant une royauté universelle (Actes 13, 33 ; Hébreux 1, 5 ; 5, 5). Dans l’Apocalypse, la victoire promise au roi (Psaume 2, 8-9) est également promise à chaque personne restée fidèle au service du Seigneur jusqu’à la fin (2, 26-27 ; cf. 12, 5 ; 19, 15).

Cette révolte « contre le Seigneur et son messie » du psaume royal a d’abord été comprise dans un sens messianique, puis christologique, et enfin ecclésiologique. L’Église du Christ a souvent été attaquée et persécutée par les rois et les grands de la terre mais en vain.

Dans un monde marqué par le terrorisme et le contre-terrorisme, la grande question de ce psaume semble plus actuelle que jamais : « Pourquoi ce tumulte des nations ? ». La conclusion du psaume offre peut-être une réponse : « Heureux qui trouve en lui [le Seigneur] son refuge !

 

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Responsable de la chronique : Michel Gourgues, o.p.

Le psaume 1 : Portail de tout le psautier. Le choix fondamental

 

Qui, alors qu’il entrait dans une cathédrale, n’a pas été impressionné par un portail majestueux ? C’est la fonction du Ps 1 par rapport à tout le psautier : il constitue une préface qui résume la doctrine morale du livre, il ouvre le chemin de tout le psautier. Un choix fondamental est devant tout être humain… Deux chemins s’affrontent ; un seul conduit au bonheur.

1 Heureux est l’homme qui n’entre pas au conseil des méchants,
qui ne suit pas le chemin des pécheurs,
ne siège pas avec ceux qui ricanent,
2 mais se plaît dans la loi du Seigneur
et murmure sa loi jour et nuit !
3 Il est comme un arbre planté près d’un ruisseau,
qui donne du fruit en son temps,
et jamais son feuillage ne meurt ;
tout ce qu’il entreprend réussira,
4 tel n’est pas le sort des méchants.
Mais ils sont comme la paille balayée par le vent :
5 au jugement, les méchants ne se lèveront pas
ni les pécheurs, au rassemblement des justes.
6 Le Seigneur connaît le chemin des justes,
mais le chemin des méchants se perdra.

Texte

Le Ps 1 ne comporte pas de titre, ce qui est exceptionnel et démontre bien sa fonction de préface. Si l’on se fie à une variante de Ac 13,33 et à certaines traditions juives, il semble que les Ps 1 et 2 aient déjà été unis en un seul psaume s’ouvrant et se terminant par une béatitude et la mention du chemin (Ps 1,1 vs 2,12).

• v.3 Les mots « tout ce qu’il entreprend réussira » sont souvent considérés comme une addition venant de Jos 1,8.

• v.4a La Septante grecque a deux fois « tel n’est pas ».

• v.4b Après « la paille balayée par le vent » le grec et le latin ajoutent « de la surface de la terre ».

• v.5a Le grec lit « assemblée » des justes, c’est-à-dire le même mot qu’au v.1 (les deux mots hébreux d’ailleurs, sont très semblables).

• v.6a La grande majorité des traducteurs comprend la phrase avec Dieu comme sujet du verbe « connaître ». Mais la phrase est ambiguë et on pourrait aussi comprendre que c’est le chemin du juste qui « connaît » le Seigneur. Ainsi, les deux verbes du v.6 auraient « chemin » comme sujet. Dans ce cas, le chemin du juste mène à la connaissance tandis que le chemin du méchant mène à la perdition.

Genre littéraire

On inclut ce psaume parmi les « psaumes didactiques » ou « psaumes sapientiels ». Ces psaumes ont spécialement pour but d’instruire, d’enseigner. La pédagogie n’est pas liée ici à une forme littéraire particulière ; le psalmiste emploie diverses méthodes : leçons de l’histoire (Ps 78, 105 ; 106), exhortations à la manière des prophètes (Ps 14 ; 50 ; 52 ; 53 ; 75 ; 81), monitions, réflexions sapientielles sur des problèmes de morale (Ps 49). À l’exemple des sages, ils utilisent le proverbe ou des procédés alphabétiques (Ps 37 ; 112 ; 119) qui facilitent la mémorisation. Voir encore Ps 73 ; 127 ; 133 et surtout le long Ps 119 qui compte 176 versets ! Parmi les sujets abordés dans ces poèmes sapientiaux, la Loi occupe une place privilégiée (Ps 1 ; 19,8-14 et 119). Méditée avec amour, elle est une source inépuisable de bienfaits. Les psalmistes proclament aussi le bonheur du juste, la ruine du méchant et abordent les problèmes de la rétribution et de la mort (Ps 37 ; 49 ; 73). Le Ps 1 renferme les deux idées : excellence de la Loi et foi en la doctrine de la rétribution temporelle, à savoir bonheur pour les justes et châtiment pour les méchants.

La date du psaume, comme c’est souvent le cas, est très difficile à préciser. On le date généralement de l’époque exilique (5e-4e siècle avant Jésus-Christ), c’est-à-dire au moment du retour d’exil, alors que la reconstruction du temple de Jérusalem et le développement de la Torah prirent une si grande importance dans la communauté israélite.

Structure

Le psaume consiste en un diptyque à volets antithétiques (v.1-3//4-5) suivi d’une conclusion qui synthétise tout le contenu (v.6). Première partie, la voie du juste (v.1-3) : une négation (v.1) ; une affirmation (v.2) ; un symbole végétal (v.3). Deuxième partie, la voie de l’impie (v.4-5) : un symbole végétal (v.4) ; une négation (v.5). Le psaume développe davantage la partie sur le juste que celle sur les impies.

Commentaire

Première partie : la voie du juste (v.1-3).

• v.1a La Bible contient plusieurs « béatitudes », genre caractéristique de la littérature de sagesse. Elle exprime une louange, une salutation ou un souhait (cf. Dt 33,29 ; 1 R 10,8 ; Is 30,18 ; 56,2 ; Ps 32,1-2 ; 33,12 ; 112,1.8 ; Jb 5,17 ; Pr 3,13 ; 8,34 ; Mt 5,3-11 ; 16,17 ; Lc 1,45 ; 6,20-22 ; 11,27-28). La béatitude ne naît pas de l’accomplissement de préceptes moraux mais de la relation d’amour qui s’établit entre le Dieu de l’alliance et le croyant. Cette première phrase de tout le psautier donne un ton joyeux à tout l’ensemble.

• v.1b Le « chemin » désigne dans la Bible, outre le sens littéral du mot, une manière de vivre, un comportement, ou même une option morale et/ou religieuse (Dt 5,33 ; Jg 2,17.22 ; 1 S 12,23 ; 2 S 22,22 ; Jb 31,7 ; Ps 16,11 ; 26,12 ; 107,17 ; 119,9.15.35.101.104.128 ; Pr 2,8 ; 3,31 ; 4,14). Aussi, dans les Actes des Apôtres, la « Voie » désigne-t-elle le christianisme naissant (Ac 9,2 ; 16,17 ; 18,25-26 ; 19,9 ; 22,4 ; 24,22). Ici, la voie du juste est d’abord décrite négativement et trois termes désignent ceux que le juste doit éviter : « les méchants, les pécheurs, ceux qui ricanent ».

• v.1c « Ceux qui ricanent ». Dans la tradition des sages, ce mot désigne les hommes rebelles aux enseignements (Jb 17,2 ; Jr 15,17), et il apparaît surtout dans le livre des Proverbes (Pr 1,22 ; 3,34 ; 9,7-8.12 ; 13,1 ; 14,6 ; 15,12 ; 19,25.29 ; 21,24). Ce sont des esprits forts, des ricaneurs sceptiques qui, dans leur orgueil, méprisent les pauvres imbéciles qui prennent au sérieux les lois et les ordonnances du Seigneur. Dans ce verset, il faut remarquer la progression des verbes qui caractérisent les différentes attitudes de l’homme qui choisit le mal : « entrer (= marcher), suivre, siéger », Le juste, c’est celui qui n’entre pas dans l’engrenage du mal.

• v.2a La voie du juste est maintenant décrite positivement. Elle est joyeuse parce qu’elle est fondée sur l’adhésion à la Torah. La Loi du Seigneur apparaît comme une révélation offrant à l’homme une direction pour sa vie. Source de joie pour le psalmiste (Ps 19,8-12 ; 119,92 ; Ba 4,1-4 ; Si 24,23) la loi n’apparaît pas du tout ici comme une institution provisoire ou accablante, comme dans les textes pauliniens (Rm 3,20 ; 1 Co 15,56 ; Ga 4,21-31).

• v.2b « Murmurer » la loi. Le verbe employé ici décrit le léger mouvement des lèvres qui accompagne la lecture (cf. 1 S 1,13 ; Ac 8,28-30). C’est que, chez les Anciens, comme c’est encore le cas aujourd’hui chez les juifs, la Loi était méditée et étudiée à mi-voix. Cette récitation à voix basse est une méditation (Jos 1,8 ; Dt 6,4-8 ; 11,18-19 ; Ps 63,7 ; 77,13 ; 143,5 ; Si 14,20-21) qui s’oppose au cri de la prière de lamentation dans l’épreuve (Ps 3,5 ; 5,3).

• v.3 Le symbole de l’arbre planté au bord des eaux illustre la vitalité du juste qui est considéré comme verdoyant, stable et solidement enraciné. Si le juste se nourrit de la loi du Seigneur, ni les crises ni la vieillesse ne l’empêchent de porter du fruit (Jr 17,7-8 ; Éz 17,3-24 ; 31,3-9 ; 47,12 ; Jb 8,11-19 ; 15,30-33 ; Ps 52,10 ; 92,13-14). Dans un pays qui manque cruellement d’eau, on comprend la force de la métaphore !

Deuxième partie : la voie de l’impie (v.4-5).

• v.4 Un autre symbole végétal inspiré de la vie rurale. Après le battage, du blé et de la paille mélangés couvraient l’aire. Le vanneur lançait le tout en l’air : le blé, plus lourd, tombait à terre tandis que la paille sèche, beaucoup plus légère, s’envolait au vent. Tels sont les impies : morts et secs, leur inconsistance stérile s’oppose à la stabilité féconde des justes. La Bible parle souvent de la paille emportée par le vent (Jb 13,25 ; 21,18 ; Ps 35,5 ; 83,14 ; Sg 5,14 ; Is 40,24 ; 41,15-16 ; 47,14 ; Jr 13,24 ; Os 13,3 ; So 2,2 ; Mt 3,12).

• v.5 Une négation aide à mieux décrire le sort réservé aux impies : ils ne se lèveront pas au rassemblement des justes. Il s’agit d’abord de l’interdiction d’intervenir dans la délibération à la porte de la ville, ce qui est une honte (Ps 69,13 ; 127,5 ; Pr 22,22 ; 31,23 ; Am 5,12). Il s’agit ensuite du grand jugement qui aura lieu dans l’assemblée des dieux, où les méchants ne seront pas admis, mais jugés (Ps 82,1 ; Is 1,24-27 ; 2,12-22 ; 65,8-25 ; 66,18-23 ; Ml 3,5). Ici l’assemblée des justes remplace l’assemblée des dieux. Par la suite, on a pensé qu’il s’agissait du jugement eschatologique qui aboutit au bonheur éternel des justes et au châtiment des méchants, mais la doctrine eschatologique de l’époque ne supporte pas cette interprétation, du moins dans son sens littéral. Le psaume envisage plutôt l’option fondamentale pour ou contre Dieu selon le point de vue actuel qui souligne le bonheur (v.1) et la prospérité actuelles du juste (v.3). L’ambiguïté du verbe « se lever » a été exploitée par la Septante grecque et surtout la Vulgate latine qui traduit par le verbe « ressusciter ».

• v.6 Le verset final contient une antithèse sur le sort respectif des justes et des méchants. D’un côté, Dieu connaît la voie du juste ; de l’autre, la voie de l’impie est un chemin fermé, sans issue, un cul-de-sac ne menant nulle part. Le Seigneur « connaît » au sens biblique de s’intéresser à, protéger, aimer (Gn 18,19 ; Ps 31,8 ; 37,18 ; 44,22 ; 69,20 ; Jr 1,5 ; Os 13,5 ; Am 3,2). Le chemin des justes conduit à la vie (Ps 16,11 ; 139,24 ; Pr 10,17) tandis que le chemin des méchants se perd, (Ps 2,12 ; 81,13-14 ; 112,10 ; Pr 4,14 ; 10,28 ; 11,18 ; 12,28 ; 14,12 ; Si 21,10 ; Is 59,8).

Enseignement

Un mot unit tout le psaume, c’est « chemin ». Les deux voies sont un thème célèbre dans la Bible (Dt 30,15-20 ; Ps 15 ; 19,8-15 ; 92 ; 112 ; 119 ; Pr 4,18-19 ; 12,28 ; 15,24 ; Si 15,17 ; 33,14 ; Jr 21,8). Un double chemin, irréconciliable et incompatible, s’ouvre devant tout homme : celui de la justice et celui de la méchanceté. Entre les deux, il y a une distance physique, psychologique, sociale, morale et spirituelle. Il y a deux chemins, mais il n’aboutissent pas au même endroit. Le chemin du juste débouche sur le Seigneur, celle du méchant sur le néant ; le premier conduit à l’accomplissement total, à l’amour total, le second conduit à la disparition, à l’effondrement définitif. Dans la pensée du psalmiste, c’est la méditation et l’étude incessantes de la parole de Dieu écrite qui développent la connaissance amoureuse de Dieu. Cela renvoie à l’expérience spirituelle et mystique. Qui veut se donner des racines pour résister aux tempêtes et aux vents contraires soulevés par les forces du mal n’a qu’à entretenir une relation assidue avec la parole du Seigneur. Tel est le chemin de la connaissance et de la vraie vie. Qui met une telle semence dans son cœur et sur ses lèvres jour et nuit n’a pas à craindre le jugement final ; sa vie présente est le gage de son sort éternel. Sa semence, grâce à l’eau qui la pénètre, fait des racines ; il devient indéracinable. La parole de Dieu possède un dynamisme pour aider à se situer, s’ajuster et s’évaluer. On a alors l’assurance que, même si le vent des épreuves et les sécheresses de la vie nous arrachent ou nous jaunissent quelques feuilles, l’ensemble des feuilles reste vert et se renouvelle sans cesse à partir de l’eau, de manière à produire tout son fruit en son temps.

Relecture chrétienne

Il n’y a pas de citations explicites du Ps 1 dans le Nouveau Testament. Toutefois, on retrouve la spiritualité des deux voies (Mt 6,24 ; 7,12-14 ; Lc 16,13), surtout en Jn 14,6 où Jésus se présente lui-même comme le chemin du chrétien. Le traité des deux voies est exprimé dans un petit traité de morale contenu dans la Didachè. C’est surtout le v.3 qui favorisa une interprétation christologique. Dans l’arbre verdoyant planté au bord d’un ruisseau, on a vu, à partir de saint Justin, l’arbre de la croix qui fait participer le croyant à la vie divine. D’ailleurs, les antiennes de la liturgie vont dans le même sens : « L’arbre de vie, c’est ta croix, Seigneur ». La Lettre de Barnabé, les saints Cyprien, Hippolyte, Grégoire de Nysse et Jérôme attribuent un sens ecclésiologique et baptismal aux eaux du v.3. Le v.5 a été appliqué à la résurrection, surtout dans la Septante et la Vulgate Pour rester dans la comparaison de l’arbre, on parle beaucoup dans le Nouveau Testament de « porter du fruit » (Mt 3,8-10 ; 7,16-20 ; 12,33 ; Lc 3,9 ; Jn 15,2-8.16 ; 2 Co 9,10 ; Ga 5,22-23) ou d’avoir des racines (Mc 4,17//).

Dans la liturgie

À l’Office divin, on prie le Ps 1 le dimanche I à l’Office des lectures. On le prie encore aux lundi et dimanche de l’octave Pâques à l’Office des lectures. Traditionnellement, le psaume est aussi utilisé pour les fêtes des saints, qui ont été des justes par excellence. À l’Eucharistie, le Ps 1 fait fonction de psaume responsorial le 6e dimanche du temps ordinaire C, en réponse à Jr 17,5-8 sur l’arbre, alors que l’évangile est Lc 6,17.20-26. En semaine, on le prie le vendredi de la 2e semaine de l’Avent, alors que la première lecture est Is 48,17-19 ; puis le jeudi après les cendres, en réponse à Dt 30,15-20 sur le choix entre le bien et le mal ; enfin le jeudi de la 2e semaine de carême, en réponse encore à Jr 17,5-10.

 

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Psaume 16 (15) : C’est toi mon bonheur

 

Pitié pour moi, Yahvé, vois mon malheur (Ps 9,14)
Seigneur, vois mon malheur et ma peine (Ps 25,18)
Je me plains et frémis (Ps 55,18)
Mon œil est usé par le malheur (Ps 88,10)
Je déverse devant lui ma plainte (Ps 142,3)

Ils sont nombreux les psaumes où des croyants crient leur malheur. Souffrance., maladie, échec, incompréhension, angoisse, insécurité, péché : tout y passe du visage multiforme de la misère et de l’épreuve humaines.

Cependant, il ne faut pas l’oublier, le psautier s’ouvre par une proclamation de bonheur : Heureux est l’homme, celui-là… (Ps 1,1). Et il est au moins un psaume dans lequel, d’un bout à l’autre, un croyant ne fait que chanter son bonheur, ne parlant que de joie , de plaisir ou de délices , pour lesquels il bénit son Dieu.

Garde-moi, ô Dieu, mon refuge est en toi : le psaume 16 (15, dans la numérotation liturgique) est tout entier concentré dans cette formule initiale, car la suite ne fait qu’en expliciter en ordre inverse les deux membres.

Mon refuge est en toi

Cette part de l’affirmation est développée dans la première partie du psaume (versets 2-6). Là, il est question de l’engagement du croyant à l’égard de Yahvé.
Cet engagement s’est traduit à travers une option ferme et durable : J’ai dit au Seigneur : ‘C’est toi mon bonheur’ (v. 2). Et cette option l’a emporté sur d’autres qui se présentaient et qui continuent d’ailleurs d’en séduire plus d’un dans l’environnement du croyant. Au lieu de céder à des cultes étrangers, au lieu d’accrocher sa vie à des idoles multiples et changeantes (vv. 3-4), voici quelqu’un qui, dans un idéal de totalité et de permanence, a mis tous ses œufs dans le même panier, ouvrant sa vie au Dieu unique et faisant de la référence à lui une valeur absolue.

Et c’est dans cette option durable, précisément, qu’il trouve le bonheur. Sa relation à Dieu s’est approfondie et lui est devenue précieuse comme un domaine dont on a hérité, comme une bonne terre que la corde de l’arpenteur a délimitée pour soi, où l’on aime à se réfugier et où l’on se sent en sécurité (vv. 5-6). On croit déjà entendre la sérénité confiante de Paul : Je sais en qui j’ai mis ma foi (2 Tim 1,12).

Garde-moi, ô Dieu

Après l’engagement du croyant envers Dieu, voilà que la deuxième partie du psaume (vv. 7-11) parle de l’engagement de Dieu envers le croyant. A l’option posée par ce dernier, répondra la protection de Dieu. Et, de même que son option se veut durable, la protection de son Dieu, il en est assuré, le sera aussi.
Cette présence durable de Dieu, le priant du psaume est sûr d’en bénéficier dès maintenant : Je garde le Seigneur devant moi sans relâche. Puisqu’il est à ma droite, je ne puis chanceler (v. 8). Mais sa certitude ne s’arrête pas là. Il compte encore sur la protection de Dieu pour l’avenir : Tu n’abandonneras pas mon âme au shéol, tu ne laissera pas ton ami voir la tombe . (v. 10). Que veut-il dire exactement? Sans doute, dans la perspective plus primitive de la foi d’Israël, exprime-t-il l’espoir que Dieu lui accordera santé et longue vie, qu’il le préservera d’une mort prématurée.

Il n’est pas un Dieu des morts mais des vivants

Si telle était originellement l’attente du psalmiste, d’autres croyants ne tarderont pas à emprunter sa prière en y coulant une espérance plus ample.
Il faut dire que le psaume lui-même y prêtait. Tout se passe en effet comme si, déjà, en finale, la perspective s’y élargissait et comme si le croyant envisageait les horizons d’une vie vécue pour de bon dans la communion à Dieu : Tu m’apprendras le chemin de vie, devant ta face plénitude de joie, à ta droite délices sans fin (v. 11).

Toujours est-il que, lorsque viendra pour elle le temps de traduire le psaume en grec, la communauté juive témoignera d’une lecture approfondie . Et c’est ainsi qu’au verset 10, on rendra tu ne laisseras pas ton ami voir la fosse par tu ne laisseras pas ton ami voir la corruption . La protection de Dieu, dès lors, ne consistait plus seulement à préserver d’une mort prématurée, mais à tirer quelqu’un de la corruption du tombeau. Et c’est ainsi compris que, tout naturellement, après Pâques, les premiers chrétiens appliqueront à la résurrection de Jésus le passage du psaume, comme en témoignent le discours de Pierre à la Pentecôte (Ac 2,31) et celui de Paul à la synagogue d’Antioche de Pisidie (Ac 13,35). Tiré de la corruption du tombeau et exalté à la droite de Dieu, le Ressuscité partageait désormais la plénitude de la communion à lui.

Puisque j’ai mis en Dieu mon refuge, Dieu me protégera : telle était, pour l’essentiel, la certitude exprimée dans le psaume 16. Il me protégera, à la vie à la mort , comprendront plus tard des croyants juifs, puis chrétiens. Car si Dieu est le Dieu de quelqu’un, se dira-t-on, il ne peut l’être que pour de bon, la mort elle-même ne saurait briser la relation à lui.

Cette vision-là paraît avoir été celle de Jésus lui-même, comme en témoigne la réponse qu’il fit un jour à un groupe de sadducéens mettant en doute l’espérance de la résurrection des morts (Mc 12,26-27). Dieu, protestera-t-il, n’est pas un Dieu des morts mais un Dieu des vivants . Le psaume , dès lors, avait trouvé sa pleine portée : C’est toi mon bonheur. Tu m’apprendras le chemin de vie…

 

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Psaume 75 (74) : Dieu jugera avec droiture !

 

1 Du maître de chant. « Ne détruis pas. » Psaume. D’Asaph. Cantique.
2 A toi nous rendons grâce, ô Dieu, nous rendons grâce,
Proche est ton nom, qu’on publie tes merveilles.
3 « Au moment que j’aurai décidé,
je ferai, moi, droite justice ; 4 la terre s’effondre et tous ses habitants : j’ai fixé, moi, ses colonnes. » – (pause)
5 « J’ai dit aux arrogants : Pas d’arrogance ! aux impies : Ne levez pas le front, 6 ne levez pas si haut votre front, ne parlez pas en raidissant l’échine. »
7 Car ce n’est plus du levant au couchant, ce n’est plus au désert des montagnes 8 qu’en vérité, Dieu, le juge, abaisse l’un ou élève l’autre : 9 Yahvé a en main une coupe, où fermente un vin épicé ; il en versera, ils en sucreront la lie, ils boiront, tous les impies de la terre.
10 Et moi, j’annoncerai à jamais, je jouerai pour le Dieu de Jacob ; 11 je briserai le front des impies ; et le front du juste se relèvera.
Traduit par © La Bible de Jérusalem, Éditions du Cerf, Paris 1998


Verset 1 Ce cantique appartient au recueil de 12 psaumes d’Asaph (Ps 50 et 73-83). Il est l’un des chantres attachés au culte du Temple au Dieu unique à Jérusalem, dans la période israélite d’avant l’exil ou dans la période juive après le retour d’exil à Babylone. Il proteste face aux prétentions des gens vantards : Dieu seul est juste juge : il jugera certainement avec droiture !

Le psalmiste utilise trois genres littéraires : l’hymne dans son inclusion sur le nom divin (’elōhîm et Yahvé) aux vv.2 et 10 ; l’oracle prophétique aux vv.3-6 et l’instruction de sagesse aux vv.7-9. La conclusion est claire au v.11 : les prétentieux seront humiliés tandis que le juste sera rétabli, loué. Fort de cette conviction, la communauté affirme les merveilles (v.2) du Créateur maître de l’univers (vv.7-8). Au plan de sa structure, le Ps 75(74) présente un diptyque en quatre parties : vv.2-3 ; 4-6 ; 7-8 ; 9-11 de type A.B.A’.B’. Voyons de plus près :

v.2 C’est par une forte reconnaissance que la communauté exprime sa gratitude envers Dieu pour son action de juge et souhaite que les lèvres publient cette merveille et bien d’autres ! vv.3-6 Le psalmiste proclame la justice divine dans une communauté qui y croit : Dieu revendique sa prérogative de pouvoir rétablir la justice bafouée par les arrogants et les impies. Devant l’effondrement d’une planète et de ceux qui l’habitent à cause de leur comportement, la fixation de son assise demeure stable par l’action créatrice de Dieu, selon la conception cosmique antique d’une terre plane dont la base repose sur de fermes piliers. Au sujet des impies aux v.5-6 et 11, la répétition du mot hébreu « ןרֶקָ » est à décoder : c’est « la corne », qui a été traduit par « le front ». C’est le symbole de puissance et de vigueur (vv.5.6, sens métaphorique, cf. Ps 18,3 ; 89,18 ; Za 2,1). Donc on peut comprendre le reproche adressé aux impies qui « le prennent de haut », qui sont présomptueux. Et ce même mot décrira plutôt « la force » des impies au v.11 (métonymie). Ce triple impératif dit l’avertissement maximal en vue de mettre fin à cet abus.

vv.7-8 La leçon de sagesse en discours indirect insiste sur le fait que l’avenir de l’homme et son sort ne dépend pas d’un lieu de la terre, que ce soit l’Orient ou l’Occident. Mais c’est de Dieu qu’il vient, mettant chacun à un juste niveau. C’est à l’égard de tous les impies, d’où qu’ils soient, que s’exerce le jugement divin.

v. 9 Le thème prophétique de « la coupe » manifeste quant à lui la colère divine pour ses opposants. Aucun impie ne pourra résister au vin fort qui l’annihilera.

v. 10 Le psalmiste persiste dans son option préférentielle pour «  le Dieu de Jacob », celui du 3e patriarche, souvent invoqué dans les psaumes (notamment 46,4.8.12 ; 76,7 ; 81,5 ; 84,9 ; 114,7 ; 146,5). v.11 La finale annonce la fin « des impies » au pluriel et dit l’avenir « du juste » au singulier : il sera élevé, relevé.

Du point de vue juif, le Ps 75(74) est un chant du peuple de Terre sainte qui développe un oracle divin énoncé par un prêtre ou un prophète (v.3-6) en lien avec le culte du Temple. Cet oracle annonce aux impies qui se vantent avec arrogance que leur jugement va venir. On peut penser aux oracles de Jérémie contre les nations païennes avec la vision de « la coupe » à boire (Jr 25,15-17 ; 48,26 ; 49,12 ; 51,17). Le jugement sera repris plus tard dans déclarations du prophète Daniel face au roi chaldéen Balthazar qui buvait dans les vases dérobés au Temple (Dn 5). L’abaissement et l’élévation par la justice divine se retrouvent dans le cantique d’Anne au 1er livre de Samuel (1S 2,1-10) : Dieu qui pèse les actions abaisse et aussi élève.

Du point de vue chrétien, l’évangile fait clairement écho au v. 8b : « Quiconque s’élèvera sera abaissé et quiconque s’abaissera sera élevé. » (Mt 23,12) Le verset final est dans le même esprit. Il se retrouve dans le Magnificat de Marie (Lc 1,5). Il exprime d’une part les appels à la délivrance des croyants qui acclament le Messie qui a réalisé tant de merveilles en sa vie publique et par sa résurrection ! Le cri en faveur de la justice de Dieu (Is 51,8) résonne à l’entrée de Jésus dans Jérusalem : « Hosanna ! » (Mt 21,9 ; Mc 11,9-10 ; Jn 12,13). D’autre part ce chant annonce déjà la justice du « Fils de l’homme » (Mt 25, 31) et du « Roi » (Mt 25,34.40.41.45) en fonction des actes de notre vie. C’est un appel à la vigilance dans la solidarité envers le prochain et un avertissement de la crainte de Dieu à l’égard des potentats ou des égoïstes solitaires. (cf. l’heure du jugement annoncé aux idolâtres par les anges en Ap 14,9-10). Le Dieu de Jésus-Christ est communion d’Amour (Agapè) et de vie et non pas de domination orgueilleuse arrogante ; c’est pourquoi Jésus boira la coupe de colère au jardin de Gethsémani à la place des pécheurs pour que nous puissions boire à la coupe du salut, celle de l’Eucharistie, comme le note André Feuillet (Le sacerdoce du Christ et de ses Ministres, Paris 1972, p.118).

Dans la liturgie des Heures de l’Eglise, le psaume 75(74) est chanté lors de la prière du milieu du jour du mercredi de chaque 3e semaine. Proposant de louer Jésus qui peut faire droite justice car il a été glorifié après sa vie de service et son abaissement (cf Jn 12,23).

fr. Christian Eeckhout, o.p. – Jérusalem = Pour la page du PSALMISTE sur le site www.spiritualite2000.com en janvier 2018.

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Psaume 83 (82) : Les ennemis se coalisent contre Israël et contre Dieu

Nous terminons notre longue collaboration à la chronique « Le Psalmiste » avec un psaume difficile, mal connu et mal aimé, au point qu’il est complètement omis en liturgie. On comprend que les collaborateurs de notre chronique l’aient gardé pour la toute fin… En effet, il s’agit d’un psaume « imprécatoire », c’est-à-dire qui souhaite des malheurs aux ennemis, ce qui rend les croyants d’aujourd’hui mal à l’aise. Depuis que la liturgie des Heures se célèbre en langues modernes et n’est plus réservée aux clercs, il a été décidé d’omettre les versets imprécatoires de certains psaumes. Dans cette optique, trois des 150 psaumes ont été complètement omis (Ps 58; 83; 109).

Le Ps 83 énumère dix peuples voisins dont les relations avec Israël ont presque toujours été mauvaises. A-t-il été écrit en référence à un événement historique précis? Les avis sont partagés. À cause du grand nombre d’ennemis et de la mention de l’Assyrie, la plupart des commentateurs croient que l’auteur ne vise aucune situation historique particulière et que la liste des ennemis symboliserait l’éternelle hostilité des nations contre Israël. D’autres y voient une coalition réelle, du temps de la monarchie, impossible cependant à identifier parce qu’il est difficile d’imaginer une situation dans laquelle tant d’ennemis se seraient coalisés contre Israël. De plus, un problème chronologique surgit puisque ces nations n’ont pas toutes existé en même temps. Il faut aussi évaluer l’implication des deux positions. S’il s’agit du thème général de l’hostilité des nations, la situation n’est pas urgente et le « salut » souhaité peut être assez théorique. Mais s’il s’agit d’un danger réel, le psaume reçoit une charge émotive supplémentaire.

Le psaume prend l’allure d’un chant de guerre contre les ennemis de la nation. Si le thème n’a rien d’original, il est traité ici avec une vigueur particulière, voire une violence, qui dérange. Mais il ne faut pas trop s’en scandaliser; il faut plutôt replacer le psaume dans le contexte du monde ancien dans lequel les divinités étaient loin d’être toutes pacifiques. Il faut quand même souligner un sens de la justice selon lequel le « salut » n’est pas une vague notion spirituelle mais une situation humaine et historique urgente qui requiert une action divine.

Le genre littéraire du psaume est une lamentation collective, dont il ne retient, cependant, que les deux premières étapes : la lamentation et la supplication. On propose la structure suivante :
• Appel à Dieu (v. 2)
• Premier temps : lamentation (v. 3-9)
Le projet des coalisés (v. 3-5)
La liste des coalisés (v. 6-9)
• Deuxième temps : supplication et malédictions (v. 10-19)
La liste des victoires de Dieu (v. 10-13)
Le jugement cosmique de Dieu (v. 14-16)
Le jugement moral de Dieu (v. 17-19).

Commentons les versets. Le v. 1 n’est que le titre (« Psaume. Cantique d’Asaph »). Le v. 2 est un appel à Dieu. Ce qui le motive est classique, le « silence de Dieu », signe de son inaction, de son apparente indifférence. Il y a un paradoxe intéressant entre le silence de Dieu et les « ennemis qui grondent ». Dans ce verset, les ennemis d’Israël sont les propres ennemis de Dieu, eux qui « lèvent la tête » comme dans un mouvement d’orgueil. Comme au v. 6, le psalmiste souligne que, à travers Israël, c’est Dieu lui-même que vise la haine des ennemis.

Premier temps : lamentation (v. 3-9)
Le projet des coalisés (v. 3-5). Les ennemis d’Israël et de Dieu apparaissent au v. 3, ils intriguent contre Israël (v. 4, littéralement « contre ton trésor », c’est-à-dire « les tiens ») au point de vouloir le « retrancher d’entre les nations » (v. 5). Selon la façon de voir des Anciens, les ennemis d’Israël sont aussi considérés comme les ennemis de Dieu puisque c’est lui qui a donné le pays aux fils d’Israël (Dt 26,5-9; Jos 14,2-13) et en garantit les frontières qui sont, de ce fait, inamovibles (Dt 19,14; 27,27; Jb 24,2; Pr 22,8; 23,20; Os 5,10). Tout acte qui menace ce don est donc considéré comme un acte contre Dieu.

La liste des coalisés (v. 6-9). Une liste de pays permet d’enraciner la menace dans le concret, de ne pas en faire une idée abstraite qui, du coup, pourrait être considérée comme négligeable. Le nombre des pays ennemis impressionne – il y en a dix –, multipliant ainsi la puissance des ennemis. Il y a un certain ordre dans la liste : d’abord les peuples de l’est, puis ceux de l’ouest, en remontant du sud au nord.

Les Édomites, peuple frère mais ennemis héréditaires d’Israël, descendants d’Ésaü frère de Jacob, habitant le sud de la mer Morte (Gn 25,19-34).
Les Ismaélites, descendants d’Ismaël, fils d’Abraham et d’Agar, qui sont des nomades arabes (Gn 16,3-16).
Les Moabites, dont le territoire s’étend à l’est de la mer Morte (Gn 19,30-38).
Les fils d’Agar, semi-nomades, habitant le désert à l’est de Moab et d’Ammon.
Guébal, tribu arabe du sud de la mer Morte, dans le voisinage de Pétra.
Les Ammonites, tribu araméenne de Transjordanie (Gn 19,30-38).
Les Amalécites, l’une des plus anciennes tribus nomades ennemies d’Israël, dans le désert du sud, le Néguev (Ex 17,8-16).
Les Philistins, résidants des bords de la Méditerranée.
Les habitants de Tyr, ville importante de la Phénicie.
Les Assyriens dominèrent l’Orient ancien autour de 850 à 605 avant notre ère. C’est la seule mention d’un des grands empires. Les fils de Lot (v. 9) sont Ammon et Moab dont on a déjà parlé.

On ne sait quelle importance accorder à l’absence de l’Égypte, ennemi juré d’Israël depuis toujours. Ceux qui voient dans la liste l’idée générale de l’hostilité contre Israël suggèrent que la liste des ennemis pouvait être flexible, s’allongeant ou se raccourcissant selon les situation concrètes.

Deuxième temps : supplication et malédictions (v. 10-19)
Les victoires de Dieu (v. 10-13). Parce que l’action divine est la même à travers les âges et que le passé est garant du futur, le psalmiste demande à Dieu d’infliger aux ennemis d’aujourd’hui le châtiment qu’il infligea jadis aux ennemis du passé. L’auteur évoque l’époque des juges sans doute parce que le psaume reflète une menace d’intégrité territoriale, comme les guerres du temps des Juges défendaient l’intégrité du territoire d’Israël menacé. Plus précisément, il y a des allusions à Jg 7–8, l’épisode de Gédéon contre les Madianites (aussi Is 9,3). Sissera et Yabin sont le roi et le général de Haçor, vaincus par Débora au torrent du Qissôn (Jg 4–5; 1 S 12,9). Oreb et Zéèb sont des chefs madianites vaincus par Gédéon (Jg 7,25; 8,3); Zéba et Salmuna seraient deux rois madianites poursuivis par Gédéon dans la région du mont Tabor (Jg 8,5-28; 9,17). Au v. 11, « servir de fumier pour la terre », signifie sans doute pourrir sur le sol, sans sépulture (Jr 8,2; 9,21). Il s’agissait du pire malheur pouvant frapper un humain, et, pour un ennemi, un manque total de respect, une absence absolue de dignité (Dt 28,26; 1 R 14,11; Ps 79,2; Qo 6,3; Jr 7,33; 16,4; Éz 29,5).

Le jugement cosmique de Dieu (v. 14-16). Dieu maître de l’histoire est aussi maître de la création. Sa maîtrise sur l’une est signe de sa maîtrise sur l’autre; sa victoire sur l’une est signe de sa victoire sur l’autre. Ici, le psalmiste demande donc à Dieu de déchaîner contre les ennemis les forces de la nature. Au v. 14, il s’agit du fort vent qui soulève la menue paille, comme lors du battage du blé pour séparer le grain plus lourd de la paille. Le psalmiste attend de la colère divine le même effet de dispersion et de destruction à l’égard des ennemis que celui du vent sur l’aire à blé. Qu’ils tourbillonnent dans le vent comme la menue paille (Ps 1,4; Jb 21,18; Is 17,13). Qu’ils disparaissent comme les forêts et les montagnes boisées dévorées par le feu (v. 15). Qu’ils soient poursuivis par les ouragans et épouvantés par les orages (v. 16). Les v. 14-16 se correspondent structurellement :
Vent qui emporte (v. 14)
Feu qui dévaste (v. 15a)
Feu qui dévaste (v. 15b)
Vent qui emporte (v. 16).

Le jugement moral de Dieu (v. 17-19). Le psalmiste demande que, dans leur échec, les ennemis d’Israël soient contraints de discerner l’action de Dieu en faveur de son peuple ainsi que sa suprématie universelle. Le but des jugements de Dieu, c’est aussi que les ennemis, honteux, cherchent le Seigneur. À cause du v. 18, il est douteux que ce souhait aille jusqu’à la conversion des ennemis. Sous la contrainte, on peut s’incliner de mauvaise grâce.

Il faut dire quelque chose ici d’un problème spécial. La malédiction ou la violence dans la l’Ancien Testament a toujours été une difficulté pour les croyants chrétiens. Il faut comprendre que la malédiction ou prière d’imprécation contre les ennemis faisait partie de la culture et de la religion des peuples anciens. Les relations difficiles avec les peuples voisins s’entrevoyaient comme objet d’une action tout autant divine que politique (Nb 22–24), comme on peut voir dans les oracles contre les nations qui se trouvent, comme une partie bien définie, dans la plupart des livres prophétiques.

Dans ce contexte, la relecture chrétienne apparaît presque impossible! Un des trucs développés par la tradition chrétienne dans des cas semblables a été de spiritualiser. Parfois, c’est la seule solution possible. De cette manière, les ennemis historiques deviennent le mal sous toutes ses formes, qui attaque ou menace la vie chrétienne. Certains auteurs spirituels ont été jusqu’à établir des correspondances entre divers vices ou vertus et les peuples de la liste. Selon cette manière de voir, le psaume pourrait se réciter en pensant aux ennemis de la foi et / ou de l’Église qui, depuis toujours, s’acharnent pour les détruire. Bien évidemment, il faut faire preuve de prudence dans cette ligne interprétative afin d’éviter de tomber dans le personnel ou dans une agressivité que, justement, on dénonce chez les autres. Il reste que l’établissement du règne de Dieu et la prédication de l’évangile sont un véritable combat et qu’il y a de l’opposition.

Saint Augustin a appliqué ce psaume au Christ qui a commencé par se taire et se laisser juger, mais qui ne se taira plus quand il viendra juger le monde. Grâce à des étymologies ingénieuses, il ira jusqu’à identifier les ennemis de Dieu et du Christ. Certains Pères, comme saint Jérôme, ont voulu voir dans le psaume une prière pour la conversion des ennemis, mais, pour en arriver là, il faut ne pas avoir bien lu notre psaume!

Hervé Tremblay, o.p.
Collège universitaire dominicain
Ottawa, ON

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Responsable de la chronique : Michel Gourgues, o.p.

Psaume 64. Châtiment des calomniateurs.

 

1 Du maître de chant. Psaume. De David.

2 Écoute, ô Dieu, la voix de ma plainte,
contre la peur de l’ennemi garde ma vie ;
3 au complot des méchants soustrais-moi,
à la meute des ouvriers de mal !

4 Eux qui aiguisent leur langue comme une épée,
ils ajustent leur flèche, parole amère,
5 pour tirer en cachette sur l’homme intègre,
ils tirent soudain et ne craignent rien.

6 Ils s’encouragent dans leur méchante besogne,
ils calculent pour tendre des pièges,
ils disent : « Qui les verra ? »
7 Ils combinent des méfaits :
« C’est parfait, tout est bien combiné ! »
Au fond de l’homme, le cœur est impénétrable.

8 Dieu a tiré une flèche,
soudaines ont été leurs blessures ;
9 il les fit choir à cause de leur langue,
tous ceux qui les voient hochent la tête.

10 Tout homme alors craindra,
il publiera l’œuvre de Dieu,
et son action, il la comprendra.

11 Le juste aura sa joie en Yahvé
et son refuge en lui ;
ils s’en loueront, tous les cœurs droits.

(Bible de Jérusalem)


Les vv. 2-7 sont un appel vers Dieu pour qu’il sauve des dangers venant de ceux qui complotent. Les vv. 8-10 sont là pour rappeler des actions que Dieu a faites pour aider dans le passé et en même temps pour donner des raisons d’espérer dans le futur. Le v. 11 est la conclusion du psaume qui donne une réponse aux interrogations du début.

vv. 2-7 : Ces vv. 2-7 nous décrivent ceux qui veulent comploter contre le psalmiste. Au v. 2, le suppliant demande à Dieu d’entendre sa plainte, puis d’agir avec efficacité. L’urgence de la demande est retranscrite par la rapidité avec laquelle on est passé d’une demande d’écouter à une demande d’agir. Parce qu’il y a une réelle urgence, il faut que Dieu agisse tout de suite. Le suppliant ne demande pas à Dieu de tuer ses ennemis, mais de le protéger de leurs attaques. Le v. 3 continue dans la description des périls qui menacent le suppliant. Il s’agit d’un complot que veut faire une foule de gens méchants. Avec le v. 4, on utilise la métaphore guerrière. Les attaques des adversaires ressemblent à des coups portés par des épées et des flèches. Leurs langues et leurs paroles peuvent être aussi dangereuses que des armes tranchantes. Leur parole est amère à l’image d’une flèche trempée dans du poison. Nous retrouvons le mot « flèche » au v. 8 et le mot « langue » au v. 9. Mais, Dieu est devenu un archer qui tire une flèche et la langue est devenue pour les méchants la cause de leur chute. On pense ici à Ps 57,7 : « ils creusaient devant moi une trappe, ils sont tombés dedans. ».
Non seulement, ils veulent faire du mal à l’homme intègre, mais le v. 5 précise qu’ils veulent faire cela en cachette. Ils n’ont pas le courage de l’affronter face-à-face. De la même façon qu’ils tirent soudain avec leur arc, leurs blessures seront aussi soudaines, blessures causées par la flèche tirée par Dieu sur eux. Au v. 7, cette première partie se termine par un proverbe : « Au fond de l’homme, le cœur est impénétrable. ». Ce proverbe peut être lu de façon ironique, en effet, il voudrait dire que les méchants sont tellement certains de réussir dans leurs actions mauvaises qu’ils ne sont pas capables d’en changer afin d’éviter la punition divine. Ils sont tellement sûrs de leurs coups qu’ils en oublient que Dieu peut agir contre eux.

vv. 8-10 : Les vv. 8-10 décrivent l’expérience que le suppliant a pu faire des interventions de Dieu en sa faveur. Au v. 8, on nous dit que « Dieu a tiré une flèche, soudaines ont été leurs blessures. ». Nous retrouvons deux mots « flèche » et « soudaines » que nous avions déjà au v. 4 (pour « flèche ») et au v. 5 (pour « soudain »). Mais ici, les choses sont totalement inversées. Ce ne sont plus les méchants qui tirent des flèches sur le suppliant, mais c’est Dieu qui tire une flèche sur les méchants. Ce ne sont plus eux qui tirent soudain, mais ce sont des blessures qui apparaissent de façon soudaine sur les corps des méchants. Leur langue, qui était leur arme, est devenue ce qui les a conduits à leur chute. L’ironie du texte est ici très prononcée. Les ennemis pensaient que personne ne verrait les pièges qu’ils avaient tendus pour faire le mal, et maintenant tout le monde les voit très bien. Tous les passants peuvent voir leur échec et ils hochent la tête de satisfaction ou d’horreur.

v. 11 : Le psaume se termine par le v. 11 qui reprend le mot « cœur » déjà présent précédemment. Au v. 7, on disait que le cœur des méchants était impénétrable, c’est-à-dire que leur méchanceté étant sans fin, et qu’ils étaient arrogants et sûrs d’eux. Le renversement qui a eu lieu à partir du v. 8 fait que nous parlons maintenant du cœur de l’homme juste. Son cœur est droit car il a sa joie et son refuge en Dieu son Sauveur.

fr. Marc Leroy, o.p.
École biblique de Jérusalem

 

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Responsable de la chronique : Michel Gourgues, o.p.

Psaume 73 : La puissance de la foi

Encore une fois, ce psaume reprend le thème obsédant de la justice. Comment réconcilier la foi en un Dieu juste avec l’injustice qui se voit dans le monde? C’est un thème ancien et récurrent. Le traditionnel principe de rétribution créait des situations intenables dont on a plusieurs échos dans les textes, en particulier les Ps 37 et 49, les livres de Job, de la Sagesse et de Qohélet. Le Ps 73 est l’un des meilleurs exemples du combat qui peut s’engager dans le cœur humain croyant. Ce qui est en jeu ici est bien plus qu’un problème intellectuel, mais une question de vie et de mort: la survie même de la foi. Ici, le problème de la souffrance injuste n’est que le point de départ d’un questionnement essentiel sur la foi et sur Dieu.

Jamais le psalmiste ne parle en maître moralisateur ou en théoricien doctrinaire. Il parle de ce qu’il a vu et expérimenté afin de produire un témoignage personnel. Il fait part de son désarroi devant l’impunité des méchants et devant l’inutilité de la fidélité à Dieu. Il avoue que sa foi vacille… Ce ton très personnel du psaume est remarquable. Dans de tels cas, on se demande toujours si le « je » du poète ne représenterait pas aussi le « nous » de la communauté. C’est fort possible, surtout en relecture, mais le ton personnel du premier niveau historique est difficile à nier.

Le genre littéraire du psaume est assez évident. Il s’agit d’un psaume de sagesse, aussi appelé psaume d’instruction ou psaume didactique. Comme les livres bibliques de même nom (Jb, Pr, Qo, Ct, Si, Sg), il aborde un problème fondamental de la vie humaine ou religieuse.

Voici la structure du poème:
• Introduction (v. 1): Confession de foi en la bonté de Dieu et thèse à débattre
• Première partie: Le présent des impies et des justes (v. 2-16)
la vie heureuse des impies (v. 2-12)
la vie malheureuse des justes (v. 13-16)
• Deuxième partie: Le futur des impies et des justes (v. 17-26)
la destinée malheureuse des impies (v. 17-22)
la destinée heureuse des justes (v. 23-26)
• Conclusion (v. 27-28).

Entre le début et la fin du poème, il y a une grande inclusion qui unit le v. 1 au v. 28 grâce aux mots: « bon, Dieu, moi ». Les extrêmes du psaume présentent donc le sens essentiel du poème: « Mon bien ne peut provenir que de Dieu ». Le poème est aussi structuré par l’adverbe « vraiment » qui revient trois fois (v. 1.13.18). On observe une évolution dramatique dont voici le mouvement:
Situation initiale: les impies prospèrent au grand scandale du psalmiste;
Situation intermédiaire: le psalmiste essaie de comprendre;
Situation finale: les impies seront anéantis tandis que le psalmiste vivra.

Le poème s’ouvre (v. 1) par une profession de foi dans la bonté de Dieu qui est en fait la conclusion du débat intérieur dont il va parler. La solution au problème de la rétribution est donnée aux « cœurs purs » (Ps 24,4; 51,12), souvent en parallèle avec « cœurs droits » (Ps 7,11). On pense immédiatement aux cœurs purs des béatitudes (Mt 5,8).

Première partie: le présent des impies et des justes (v. 2-16)

La vie heureuse des impies (v. 2-12)

Le psalmiste parle d’abord du danger qu’il a évité (v. 2-3): il a presque abandonné la foi. C’est la jalousie causée par le bonheur des méchants qui a été l’occasion de sa crise de foi. Le bonheur des impies l’attirait; un peu plus et il passait dans leur camp. Comme lui, certains croyants ressentent l’infériorité de leur position, du moins sur le plan pratique.

Le psalmiste décrit ensuite (v. 4-7) la prospérité scandaleuse des impies qui ne manquent de rien et jouissent d’une excellente santé. Parce qu’ils sont puissants, ils sont à l’abri des maux qui affligent les autres humains. Au v. 6, le psalmiste s’indigne du comportement des méchants qui portent fièrement l’orgueil et la violence comme des bijoux. Leur prospérité les rend hautains et méprisants à l’égard des autres. Au v. 7, le psalmiste critique le lien entre la prospérité des méchants et leur faute. C’est bien de leur appétit de jouissance que procède leur malice. C’est un cercle vicieux. Ne reculant devant rien pour s’enrichir, leur âme s’alourdit, leur conscience s’épaissit. Le v. 8 explique ce à quoi le v. 7 faisait allusion. Les impies sont railleurs et recommandent le recours à la force. Leurs paroles méchantes ne respectent rien, ni au ciel ni sur terre. L’absence de crainte de Dieu est le résultat de la présomption qui est condamnée au v. 9. Il y a peut-être un arrière-plan mythologique ici: les impies se prennent pour des dieux, sommet de l’orgueil humain. Quoi qu’il en soit, l’image est facile à comprendre: la bouche représente l’appétit insatiable des méchants. Au v. 10, les impies prétendent même pouvoir aspirer les « eaux de la plénitude », tout spécialement les eaux d’en bas par lesquelles on accède au shéol. C’est comme s’ils avaient pouvoir sur la mort. En réponse à leur impiété, Dieu, au lieu de les punir, accepte leurs convoitises et pousse la complicité jusqu’à les laisser accumuler toujours plus. Quel scandale! C’est l’homme qui se voit le centre de tout et s’adore lui-même. Le v. 11 explique que l’indifférence des impies se fonde sur une attitude sceptique envers Dieu (Ps 10,4; 14,1). Plus encore, c’est l’absence de réaction de Dieu qui les fait conclure non pas à son inexistence mais à son indifférence. La question « Que Dieu sait-il? » signifie au sens concret: Dieu s’en fout. Les impies s’autorisent du silence divin pour vivre à leur guise. Leur attitude est un perpétuel blasphème. Cette façon de voir sape les fondements de la relation entre Dieu et les humains et enlève tout fondement à la moralité humaine. Le v. 12 résume ce qui vient d’être dits des méchants: ils sont toujours chanceux et accumulent les richesses.

La vie malheureuse des justes (v. 13-16)

C’est la détresse et la tension intérieure du psalmiste qui s’entrevoit dans ces versets. Il avoue naïvement qu’il s’est efforcé de vivre conformément à la loi et il proteste de son innocence par le rite du lavement des mains (v. 13 commençant par le deuxième « vraiment »). Peine perdue! Les malheurs n’ont pas cessé de fondre sur lui (v. 14). Malgré cela, il n’a pas trahi la foi de ses pères (v. 15). Il est tourmenté par une souffrance qu’il croit punition de Dieu. Dans quel but? Sa foi ne le sait pas. À quoi lui a servi d’observer la loi et les pratiques religieuses? Le psalmiste prend à son compte les réflexions mêmes des impies. Il était sur le point de renoncer à sa relation personnelle avec Dieu. Cependant, il y a quelque chose qui l’a empêché de faire ce pas final: sa loyauté à la communauté des fidèles, la « race de tes fils ». Au moment où il ne voit pas Dieu, il perçoit au moins la communion des croyants. Le psalmiste prend conscience de son appartenance au peuple choisi qui ne lui permet pas de penser comme un incroyant. Au v. 16, la tentation est surmontée par fidélité à l’alliance. L’existence de la communauté croyante est pour lui comme un panneau indicateur pointant dans la direction de Dieu et qui le préserve de la trahison. Il est vrai que le problème posé par le psalmiste n’est pas résolu par le soutien qu’il reçoit de la communauté. Les questions continuent de le hanter. Devant le mystère des événements, le doute sur Dieu ne sert à rien. Il n’aide pas à trouver une solution au problème. Au contraire, il ne fait que montrer l’inhabilité de l’intelligence humaine de comprendre.

Deuxième partie: le futur des impies et des justes (v. 17-22)

La destinée malheureuse des impies (v. 17-22)

Le v. 17 est le point tournant du psaume. Le problème, c’est son interprétation. Littéralement, le texte dit: « Jusqu’à ce que je vienne aux saints de Dieu ». Voici les principales suggestions:
« Demeure de Dieu », c’est-à-dire le temple. Dans ce cas, c’est au temple que le psalmiste aurait compris quel serait le sort des impies.
« L’écriture », siège de la sagesse divine. Dans ce cas, c’est dans la méditation de l’Écriture sainte que le psalmiste aurait compris quel serait le sort des impies.
« Sanctuaires divins », c’est-à-dire les sanctuaires païens en ruine. Dans ce cas, c’est la vue des temples en ruine qui aurait fait comprendre au psalmiste quelle serait le sort des impies.
« Les saints mystères / secrets ». Le psalmiste serait plutôt entré dans l’intimité divine et aurait compris l’importance de vivre avec Dieu.

Si la lumière s’est faite dans l’esprit du psalmiste, ce fut moins le résultat de ses réflexions que d’une lumière surnaturelle. C’est par une révélation qu’il a compris que le sort des impies n’avait rien d’enviable. Aussi, le v. 18 commence-t-il par le troisième emploi de l’adverbe « vraiment » (v. 1 et 13). Malgré les apparences, les impies sont sur la voie qui mène à la perdition. L’apparence extérieure de la vie des méchants, dont le psalmiste a parlé (v. 3-12), n’est pas le dernier mot. Dieu les a placés sur un terrain glissant, leur sécurité n’est pas basée sur des fondations solides. Le chemin des méchants est facile et aisé, certes, mais il conduit à une affreuse déception. Le v. 19 monte que, lorsque Dieu se manifeste contre les méchants, la vraie réalité de leur existence est révélée du fait qu’elle s’écroule en un instant. Au v. 20, Dieu intervient enfin. On le croyait indifférent, endormi (v. 11), il se réveille avec toute sa puissance et se lève pour juger. En cette heure-là, les méchants et toute leur prospérité s’évanouissent. La comparaison de leur vie avec un rêve montre la hardiesse du psalmiste quand il déclare que ce qui semble une certitude n’est en fait qu’une illusion. Dans une espèce de révolution, le psalmiste ne juge plus Dieu et ses actions à partir de lui-même et de ses pensées limitées, mais cherche à comprendre et à évaluer les réalités de la vie humaine dans la lumière de Dieu.

Après avoir développé surtout l’aspect négatif des châtiments divins, les v. 21-22 servent à introduire l’aspect positif, l’aspect original découvert dans la relation à Dieu. Dans l’anthropologie sémitique, les « reins » sont le siège des émotions et des passions. Il est compréhensible, en effet, que cette lutte intérieure et ce changement d’opinion se soient accomplis avec de fortes émotions. Le psalmiste avoue qu’il a fait preuve d’un manque d’intelligence étonnant, d’une lourdeur digne d’une bête qui ne comprend rien. Cette comparaison avec une bête caractérise l’aspect matérialiste et superficiel de son attitude première par rapport à l’attitude de foi qui sait voir plus loin que les apparences. C’est seulement à la lumière de la foi en Dieu que l’on peut passer de la vie « animale » à la vie « spirituelle ».

La destinée heureuse des justes (v. 23-26)

C’est le sommet du psaume. Au v. 23, on a l’aspect positif de la solution: le juste jouit de la communion avec Dieu qui, de sa main, le conduit sur les chemins de l’existence et lui fait éviter les chemins glissants. La connaissance atteinte par la foi montre un double contraste. L’assurance ferme opposée aux doutes; le vrai bonheur de la vie avec Dieu opposé au faux bonheur des méchants. La foi est une relation avec Dieu qui va soutenir lorsqu’on n’est plus capable de marcher par soi-même. Cette assurance n’est pas basée sur des arguments qui seraient démontrés vrais ou faux, mais sur une expérience de vie; non pas basée sur les biens visibles mais sur la communion avec Dieu.

Au v. 24, Dieu conduit son fidèle dans la voie de l’intimité avec lui. Le mystère de la vie n’est pas élucidé pour autant mais le psalmiste fait confiance, en net contraste avec l’arrogance des impies. Le mystère demeure mystère, mais le croyant a la certitude que Dieu est à ses côtés au moment des épreuves et veillera à une heureuse issue. Il s’agit d’une expérience spirituelle profonde qui fait prendre conscience d’une grande réalité: l’intimité avec Dieu constitue la clé du bonheur terrestre. C’est la deuxième partie du verset qui est plus énigmatique. Le mot « gloire » peut se comprendre de différentes manières. « Avec gloire » peut désigner le lieu où rayonnent les irradiations spirituelles émises par la présence de Dieu, c’est-à-dire le temple ou les Écritures. Il peut aussi désigner l’attribut divin personnifié qui prend le psalmiste par la main pour le guider. Une lecture traditionnelle y voit la foi en l’immortalité dans l’au-delà. Cette interprétation, toutefois, est trop hâtive. La foi dans la vie après la mort n’apparaîtra clairement qu’au milieu du 2e siècle avant notre ère. Tout au plus peut-on voir ici un texte ouvert qui prélude à la foi dans la vie après la mort.

On retrouve au v. 25 le thème de la communion avec Dieu exprimée de nouveau par l’expression « avec toi ». Le psalmiste affirme qu’il n’y a pas de bien plus grand que l’intimité avec Dieu en qui il trouve tout. Lui seul est capable de donner un sens à la vie et de combler les aspirations du cœur. Au v. 26, « ma chair et mon cœur » désigne toute la personne, physique et psychique. Ce verset parle de la conquête de la souffrance par la foi. La souffrance n’est pas tant abolie que supportée dans la foi. À la suite de son expérience spirituelle, le psalmiste déclare que le roc de son cœur, c’est Dieu.

Les v. 27-28 constituent la conclusion et le résumé du psaume. D’abord, la destinée malheureuse des impies des v. 17-20 est évoquée au v. 27. Puis la destinée heureuse des justes des v. 23-26 est rappelée au v. 28. Quant aux v. 28cd, ils ont peut-être été ajoutés plus tard en vue de la récitation publique.

On pourrait résumer ainsi l’enseignement du Ps 73. Pour le psalmiste, le problème de rétribution, parce qu’il ne concerne que le monde présent, doit se transférer du plan de l’efficacité matérielle au plan du bonheur spirituel. Dès lors, après les lumières reçues d’en haut, le problème de la prospérité des méchants se résout dans la découverte d’une prospérité d’un ordre supérieur. Pour lui, le bien suprême consiste, sur cette terre, à vivre continuellement dans la communion de Dieu et à goûter les effets de son amour. L’amour de Dieu suffit à réconforter l’âme. Qui possède Dieu possède la vie; qui ne possède pas Dieu ne possède rien.

Dans le Nouveau Testament, le Ps 73 n’est jamais cité. La relecture chrétienne n’en est pas pour autant ardue. L’amour de Dieu découvert dans la foi et l’intimité de la présence de Dieu prennent tout le sens en Jésus Christ. Le v. 25 se rapproche de certains textes de saint Paul (Rm 8,35-39) ou de saint Jean sur la « vie éternelle » qui implique communion avec Dieu et habitation divine. À l’époque du psalmiste, la communion et l’intimité avec Dieu suffisaient sur la terre. Mais, à la lumière du Nouveau Testament, rien n’empêche que cet amour continue dans l’au-delà. En effet, la véritable solution du problème relève de l’eschatologie. On a remarqué combien les mots du v. 20 sont assez ambigus pour s’ouvrir à une autre perspective. Ici, le « réveil » pourrait évoquer la résurrection finale. Le conflit entre le juste et l’impie ne se résoudra jamais dans le monde d’ici-bas. La théologie de l’ « après » esquissée dans la « gloire » du v. 24 ne peut que s’ouvrir aux perspectives d’un au-delà de rétablissement de la justice après la mort.

Hervé Tremblay o.p.
Collège universitaire dominicain
Ottawa, ON

Le psalmiste

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Responsable de la chronique : Michel Gourgues, o.p.

Psaume 77 (76) : Seigneur, où es-tu donc?

2 Vers Dieu, ma voix : je crie;
Vers Dieu ma voix : il m’entend.

3Au jour d’angoisse, je cherchais le Seigneur;
la nuit, je tendais la main sans relâche,
mon âme refusant d’être consolée;
4 je me souvenais de mon Dieu et gémissais,
je méditais et mon esprit défaillait.

5 Tu retenais les paupières de mes yeux,
j’étais troublé, je ne pouvais parler;
6je pensais aux jours d’autrefois,
et d’années séculaires 7 me souvenais;
je murmurais dans la nuit en mon cœur,
je méditais et mon esprit interrogeait.

8Est-ce pour les siècles que Dieu rejette,
qu’il cesse d’ajouter à sa faveur?
9 Son amour est-il épuisé jusqu’à la fin,
achevée pour les âges la Parole?
10Est-ce que Dieu oublie d’avoir pitié,
ou de colère ferme-t-il ses entrailles?

11Et je dis : « Voilà ce qui m’accable :
elle est changée la droite du Très-Haut. »
12Je me souviens des hauts faits du Seigneur,
je me souviens d’autrefois, de tes merveilles,
13je me murmure toute ton œuvre,
et sur tes hauts fait je médite.

14O Dieu, saintes sont tes voies!
quel Dieu est grand comme Dieu?
15 Toi, le Dieu qui fait merveille,
Tu fis savoir parmi les peuples ta force;
16 Par ton bras tu rachetas ton peuple,
les enfants de Jacob et de Joseph.

17 Les eaux te virent, ô Dieu,
les eaux te virent et se retournèrent,
les abîmes aussi s’agitaient,
18 les nuées déversèrent les eaux,
les nuages donnèrent de la voix,
tes flèches aussi filaient.

19 Voix de ton tonnerre en son roulement!
tes éclairs illuminaient le monde,
la terre s’agitait et tremblait;`
20 sur la mer passait ton chemin,
ton sentier sur les eaux innombrables;
et tes traces, nul ne les connut.

21Tu guidas comme un troupeau ton peuple
par la main de Moïse et d’Aaron.

(Psautier de la Bible de Jérusalem)


« Je crie et Dieu m’entend. »

Un début aussi allègre (v. 2) laisserait attendre un psaume d’action de grâces. Le chant de gratitude de la prière exaucée.

Mais voilà qu’après ce verset initial, le ton change subitement, dès le verset 3. Du présent on passe à l’imparfait. Le croyant comblé a d’abord été un croyant frustré. Il se souvient en effet d’être passé au creuset d’une expérience éprouvante. Et c’est d’elle qu’il va rendre compte jusqu’à la fin du psaume.

Du verset 3 au verset 6, des termes pleins de gravité se bousculent pour décrire ce qu’il a connu : l’angoisse, l’absence de consolation et les tourments jour et nuit (v. 3), les gémissements (v. 4), l’insomnie et le trouble jusqu’à en perdre la parole (v. 5). Et qu’est-ce donc qui lui a valu un tel accablement (v. 11)? La maladie, les tracas du vieillissement, la solitude, la persécution et l’incompréhension, comme dans tant d’autres psaumes? Aucunement. Nulle part il n’est question de ces épreuves courantes ni de relations difficiles avec les autres. Le genre d’incompréhension dont il parle, ce ne sont pas les autres qui la lui ont subir. Elle se situait de son côté à lui qui cherchait à comprendre et n’y arrivait pas : « Je méditais et mon esprit défaillait » (v. 4); « je méditais et mon esprit interrogeait » (4.5).

Et qu’est-ce donc qu’il ne parvenait pas à comprendre et qui l’a fait tellement souffrir? Rien d’autre que la conduite de Dieu lui-même: « Je dis : ‘Voilà ce qui m’accable : elle est changée la droite du Très-Haut ‘. » (v. 11) Ce croyant a eu l’impression que Dieu ne répondait plus. Il s’est heurté au silence et à l’inaction apparente de Dieu. : « Est-ce que Dieu oublie d’avoir pitié, ou de colère ferme-t-il ses entrailles? » (v. 10)

Se plaint-il de l’attitude de Dieu à son propre égard? On pourrait le croire à première vue. Mais, à mesure que le psaume progresse, on comprend que la référence n’est pas à une expérience personnelle seulement mais à celle du peuple de Dieu tout entier. L’ampleur des perspectives dépasse en effet celle d’une existence individuelle : « Est-ce pour les siècles que Dieu rejette, qu’il cesse d’ajouter à sa faveur? (v. 8) Dieu paraît avoir abandonné son peuple, il ne lui manifeste plus sa bienveillance comme autrefois : « Je pensais aux jours d’autrefois, et d’années séculaires me souvenais » (v. 6) La mémoire des grandes interventions divines de jadis remplit de nostalgie. Se peut-il qu’elles soient à jamais taries maintenant?

« Je me souviens d’autrefois, de tes merveilles, je me murmure toute son œuvre et sur tes hauts faits je médite. » Voilà qu’à partir des versets 12 et 13, le croyant, après avoir fait part de son expérience en « je », passe au « tu » et s’adresse désormais à Dieu. Comme pour se redonner courage et reprendre espoir, il va évoquer, jusqu’à la fin du psaume, les merveilles de jadis, les grands accomplissements de Dieu en faveur des siens : la libération d’Égypte (v. 15-16), le passage de la mer Rouge (v.17-18), la grande théophanie du Sinaï (v. 19) et d’autres encore manifestant la maîtrise de Dieu sur le cosmos tout entier (v. 20), puis, finalement, le don fait à son peuple de guides comme Moïse et Aaron (v. 21).

Et le psaume s’arrête là-dessus. Tourné vers un passé glorieux. Et quelque peu idéalisé sans doute. Dieu, pourtant, « n’est pas un Dieu de morts mais de vivants » (Mc12,27), dira Jésus, peu avant d’entrer dans sa passion. Lui aussi passera par un tunnel semblable à celui qu’évoque la première partie du psaume. Lui aussi dut alors se souvenir des jours ensoleillés de naguère, quand, tressaillant de joie sous l’action de l’Esprit, il avait le sentiment d’une manifestation palpable de la présence de Dieu : « Je te bénis, Père, Seigneur du ciel et de la terre, d’avoir caché cela aux sages et aux habiles et de l’avoir révélé aux tout-petits. » (Lc 10,21) Au cœur de l’épreuve, « triste à en mourir » (Mc 14,34), lui aussi par la suite gémira : « Père, éloigne de moi cette coupe » (Mc 14,36), puis finalement : « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné? » (15,34). Sans se réfugier dans le passé, au moment de l’absence apparente de Dieu, Jésus se tournera vers le Père dans la confiance : « Non pas ce que je veux, mais ce que tu veux ». Alors se réalisera pour lui comme pour le priant du psaume 77 l’inattendu que proclame d’emblée le premier verset « Vers Dieu, ma voix : je crie. Vers Dieu, ma voix : il m’entend ».

Le psalmiste

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Responsable de la chronique : Michel Gourgues, o.p.

Psaume 120 (119) : « Prière pour la paix par les migrants dans l’adversité »

1 Cantique des montées.
Vers Yahvé, quand l’angoisse me prend,
je crie, il me répond.
2 Yahvé, délivre-moi des lèvres fausses,
de la langue perfide !
3 Que va-t-il te donner, et quoi encore,
langue perfide ?
4 Les flèches du batailleur, qu’on aiguise
à la braise des genêts.
5 Malheur à moi de vivre en Méshek,
d’habiter les tentes de Qédar !
6 Mon âme a trop vécu parmi des gens
qui haïssent la paix.
7 Moi, si je parle de paix,
eux sont pour la guerre.
Traduit par © La Bible de Jérusalem, Éditions du Cerf, Paris 1998

Présentation

Le psaume 120 (119) est un écrit oriental biblique qui appartient à la collection des quinze chants de pèlerinages ou « des montées » (v.1) par des chemins pénibles vers Jérusalem (Ps 120 (119) à 134 (133)). Ils sont assez brefs – sauf 132 (131) qui est destiné à l’anniversaire de la translation de l’arche d’alliance à Sion – et étaient notamment chantés par les pèlerins juifs montant les quinze marches ou degrés d’accès à l’esplanade du Temple à Jérusalem. Ils font suite à la collection des « Psaumes du Hallêl égyptien » (113 à 118) célébrant dans la louange la joie de servir le Seigneur Dieu dans la liberté retrouvée après l’exil à Babylone. Ils présentent un « rythme graduel » où les mêmes mots sont répétés, en écho, en deux vers consécutifs. Ici, par exemple, « langue perfide » aux vv. 2-3, « vivre/vécu » aux vv.5-6 et « paix » aux vv. 6-7.

Il s’agit d’une rude montée vers la ville sainte, et le Psalmiste évoque le souvenir de lieux éloignés d’elle, qui personnifient symboliquement l’ennemi du Psalmiste : aux vv.5 et 6 on lit : « Meshek » (5a) qui peut dire une région d’Asie mineure connue d’Ezéchiel (Ez 27,13; 32,26; 38,2), celle d’une peuplade du Caucase où le psalmiste a émigré ou bien fut exilé et rappelle le nom d’un fils de Japhet, petit-fils de Noé (Gn 10,2); « Qédar » (5b) et ses « tentes » peut dire une région de nomades des steppes d’Arabie du nord, connue d’Isaïe (Is 21,16) ainsi que d’Ezéchiel (Ez 27,21); c’est aussi le nom d’un fils d’Ismaël (Gn 25,13). En ne lisant pas « trop » mais « Rabbat » au v.6a, on peut ajouter le lieu de Philadelphie, l’actuelle capitale du royaume de Jordanie, Amman, à l’est de la rivière du Jourdain. On comprend que le Psalmiste ne veut plus vivre parmi les « barbares ».
On peut relever deux autres caractéristiques : celle de nommer Dieu et l’être humain. Car chacun de ces quinze psaumes exprime d’une part le nom divin « Yahvé » dont une seule fois ses « oreilles » (130,2b) et note d’autre part très concrètement plusieurs parties du corps humain. Nous comptons ainsi une vingtaine de parties, allant de la tête aux pieds. En hébreu, notre psaume dit en premier lieu napͤšî = « ma gorge », qui peut également être traduit par « mon âme » ou « ma vie » ou encore par « moi » pour dire le siège du souffle vital et le symbole anthropologique de la vie (Ps 120,2a.6b; 121,7b; 123,4a; 124,4b.5a.7a; 130,5b.6a; 131,2b.2d); puis « les lèvres de mensonge » (120,2a) pour signifier la fausseté ou au contraire les chansons (126,2b); « la langue perfide » de tromperie (120,2c.3c) qui existe déjà au Ps 52(51),4.6 : « comme un rasoir affuté », « une parole qui détruit »; ou à l’inverse celle emplie de rire (126,2b).

Il y a « la tête » (132;17; 133,2a) ou « la face » (132; 10b), avec « la barbe » (133,2b.2c); « la bouche » (126,2a) et « la voix » (130,2a), « les yeux » (121,1a; 123,1a.2a-c-e; 131,1b; 132,4a) et ses « paupières » (132,4b), « le regard » (131,1b) et « les larmes » (126,5a avec les pleurs (126,6a); « le nez » en colère des ennemis (124,3b) avec « leurs dents » (124,6c) ; « les mains » (121,5c, 123,2b; 125,3, 127,4a; 134,2a) et « les paumes » (128,2a); « le cœur » (125,4; 131,1a); « le ventre ou les entrailles » (127,3b); « le dos » (129,3a); et « les pieds » (121,3,122,2a; 132,7b). Du genre littéraire prière de supplication individuelle avec la forme habituelle du serment d’imprécation (v.3// 1 S 3,17; 14,44; 20,13; 25,22; Rt 1,17), l’accent de ce psaume met en avant la recherche de l’idéal du juste. Il utilise le thème prophétique du feu (v.4) et celui de la parole (avec le cri du psalmiste et la réponse de Dieu; les lèvres et la langue). Les mots-clés sont ceux du salut par rapport à l’angoisse et de la paix par rapport à la guerre. Remarquons encore que les métaphores utilisées traduisent des réalités ambivalentes : ainsi les « flèches » peuvent être soit guerrières et meurtrières comme ici (120,5a), durcies grâce aux braises du feu des genêts qui se consume lentement (cf. Is 5,28). Comme on dirait des phrases incendiaires formulées par des langues aiguisées comme une épée. D’autres flèches sont plutôt des trophées du carquois, comme sont les fils du brave homme dans sa jeunesse (Ps 127,4a). Et il existe des langues capables de cri de joie (Ps 126,2b). Les « tentes » des tribus du désert oriental (120,5b) signifient par ailleurs le lieu de repos (Ps 122, 6b) ou aussi la maison, la famille (Ps 132,3a).

La « paix » est un thème récurrent dans les psaumes des montées : il y a des gens de paix (120,7a) et d’autres qui la haïssent (120,6b // Ps 35,20 car « ils n’ont jamais un mot de paix »); il y a ceux qui souhaitent la « paix sur Israël » (Ps 122, 6a.7a.8c), c’est-à-dire pour le groupe des croyants pauvres (‘anawim), ce que reprennent tel quel les Ps 125,5b et 128,6b. Ici le psalmiste, désolé de ne pouvoir vivre en paix, cherche au terme de son pèlerinage cette paix en Dieu. Et il se tourne vers Yahvé pour l’implorer la délivrance dans l’adversité.

Réception chrétienne

Dans son angoisse, Jésus a prié à Gethsémani et a même crié en croix vers son Père, car Il est venu en homme de paix et ses opposants lui ont fait la guerre ! Jusqu’au bout de sa Passion, Jésus fera preuve de la plus belle persévérance, avec l’endurance que relèvera saint Paul (2 Co 6,4) en ce temps favorable du salut de l’humanité ! Même si Jésus a repoussé ses calomniateurs sans ménagement (cf. Lc 19,39-40, Mt 3,7-10), Il dépassera de loin les serments et propos vengeurs du psalmiste selon la loi du talion (vv.3-4) en offrant sa paix aux disciples lors de ses apparitions, ressuscité (Jn 20,19.21). Les chrétiens en église, au milieu des souffrances, n’hésitent pas à demander que les migrants et les morts soient bénéficiaires de cette Paix du Christ. En entrant chez quelqu’un, Jésus invite à dire : « Paix à cette maison » (Lc 10,15) et à être un être de paix (cf. Rm 12,18) C’est un des fruits de l’Esprit ! (Ga 5,22).

Dans la liturgie des heures

Dans l’actuelle liturgie de l’église catholique, le Psaume 120 (119) n’est chanté qu’à l’office du milieu du jour du IVe lundi. Il est mis en rapport avec Lc 18,31 où Jésus fait part de sa montée à Jérusalem avec les Douze. Il sait aussi combien il y sera moqué par des mensonges de langues médisantes et des faux serments ! Certes, mais Il est sauvé et nous sauve avec Lui.

Dans la littérature

Notre psaume peut bien se comprendre comme l’expérience de Marie-Noël Rouget dans l’épreuve de la perte de son petit frère et de celle des horreurs de la guerre. Elle s’assombrit et voit « Dieu noir » sans lumière, sans bonté. Mais à cause de Jésus-Christ, elle comprend que Dieu est avec nous, solidaire en notre humanité. Et reprend confiance !

fr. Christian Eeckhout, o.p., Jérusalem

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