Archives pour la catégorie Le psalmiste

Le psalmiste,

Responsable de la chronique : Michel Gourgues, o.p.

Psaume 6 : « Je suis à bout de force »

 

I. Section Tu – La supplication à Dieu

2 Yahvé, ne me châtie point dans ta colère,
ne me reprends point dans ta fureur.
3 Pitié pour moi, Yahvé, je suis à bout de force,
guéris-moi, Yahvé, mes os sont bouleversés,
4 mon âme est toute bouleversée.
Mais toi, Yahvé, jusques à quand?
5 Reviens, Yahvé, délivre mon âme,
sauve-moi, en raison de ton amour.
6 Car, dans la mort, nul souvenir de toi:
dans le shéol, qui te louerait?

II. Section Je – Au cœur de l’épreuve

7 Je me suis épuisé en gémissements,
chaque nuit, je baigne ma couche;
de mes larmes j’arrose mon lit,
8 mon oeil est rongé de pleurs,
j’ai vieilli entouré d’oppresseurs.

III. Section Ils / Il – L’attente confiante

9 Loin de moi, tous les malfaisants!
Car Yahvé entend la voix de mes sanglots;
10 Yahvé entend ma supplication,
Yahvé accueillera ma prière.
11 Tous mes ennemis, honteux, bouleversés,
qu’ils reculent, soudain couverts de honte!


Un psaume en trois volets, où l’on passe de la deuxième personne (section Tu, vv. 2-6) à la première (section Je, vv. 7-8) puis à la troisième (section Ils/Il, vv. 9-11).

Dans le premier volet, un croyant qui n’en peut plus s’adresse à Dieu en lui criant au secours. Dans le second, le voilà qui parle de lui-même et de l’expérience pénible qu’il traverse. Tout se termine, dans le troisième, par un cri de confiance : Dieu interviendra et les ennemis seront confondus.

Au cœur de la détresse

Sa situation de détresse, le priant l’évoque à deux reprises. Au cœur du volet I (vv. 3-4), tout d’abord, il manifeste que cette situation en est une d’épuisement extrême. Plus loin, tout au long du volet II (vv. 7-8), pour rendre compte de sa réaction de souffrance, il multiplie les synonymes : « gémissements », « larmes », « pleurs », auxquels s’ajouteront encore les « sanglots » au v. 9. Pour être sûr de bien exprimer l’ampleur de son affliction, il ne craint pas de forcer le trait jusqu’à la démesure : « je baigne ma couche », « j’arrose mon lit »; les larmes n’ont pas seulement rougi son œil, elles l’ont « rongé ».

Qu’est-ce donc qui le fait ainsi souffrir? Qu’est-ce donc qui lui vaut ces nuits de tourments et d’insomnie? Il n’est pas facile de voir exactement, même en prêtant attention aux indices disséminés tout au long du psaume.

En butte à l’hostilité

Ce qu’on peut saisir de plus clair, c’est que, pour une bonne part, l’épreuve découle d’une difficulté de relations aux autres. Ne croit-on pas entendre en effet le gémissement d’un être traqué qui, ici encore, pour désigner la source de sa souffrance, multiplie les synonymes, parlant tantôt d’ « oppresseurs » (v. 8), tantôt de « malfaisants » (v. 9), tantôt d’ « ennemis » (v. 11)? Pourquoi se trouve-t-il ainsi confronté à l’opposition de certains? Il n’en dit rien. Est-ce injustement qu’il subit ces traitements qui l’accablent? Il ne le dit pas non plus clairement et à aucun moment il ne proteste de son innocence. La fin du psaume (v. 11) cependant exprime à deux reprises l’idée que, lorsqu’il lui-même sera réhabilité, ses opposants seront confondus et qu’ils connaîtront la honte, devenus conscients peut-être de leur conduite injuste à son égard.

Au bout de ses ressources physiques et psychologiques

Faut-il penser alors uniquement à une souffrance d’ordre psychologique, découlant de l’incompréhension et de l’inimitié d’autrui? Tel passage le laisserait croire : « Mon âme est toute bouleversée » (v. 4). Mais ne s’agit-il que de cela? Ce trouble intérieur s’accompagne-t-il d’une épreuve d’ordre physique? En confessant qu’il est « à bout de force » (v. 3), dans un langage imagé évoquant une herbe qui vient d’être fauchée, ce croyant veut-il dire simplement qu’il a épuisé ses ressources psychologiques? Ou faut-il comprendre aussi qu’il est éprouvé dans sa santé, exténué jusque dans ses capacités de résistance physique? Il semble bien.

En effet, ce n’est pas son âme seule qui est bouleversée, mais ses os eux-mêmes, confie-t-il au v. 3, évoquant ainsi l’ébranlement de ce qui, dans la Bible, désigne la charpente solide et la constitution physique de l’être humain. Ainsi donc, pour emprunter des termes qu’emploiera saint Paul (2 Co 4,16), ce n’est pas seulement l’ « homme intérieur » qui s’en va en ruine, mais également l’ « homme extérieur ». On s’explique mieux alors qu’intervienne au v. 6 la perspective d’une mort et d’un après-mort qui marquerait la fin de la relation à Dieu : « dans la mort, nul souvenir de toi; dans le shéol, qui te louerait? »

Confronté au courroux et à l’abandon de Dieu

« Ne me châtie point dans ta colère, ne me reprends point dans ta fureur » (v. 2) : cette façon de s’adresser à Dieu ne témoigne-t-elle pas, dès le point de départ, d’une épreuve plus profonde encore, d’ordre spirituel celle-là? Le croyant qui s’exprime dans ce psaume paraît bien partager en effet, en même temps que la vieille représentation du shéol comme lieu de l’après-mort, l’antique vision selon laquelle la maladie, l’épreuve et la souffrance sont à comprendre ici-bas comme des châtiments de Dieu. À la différence de Job, il ne conteste pas cette vision, pas plus qu’il ne proteste de son innocence, demandant simplement à Dieu d’avoir pitié de lui (v. 3).

« Reviens, Seigneur » (v. 5): ce cri, enfin, ne trahit-il pas ce qui, pour un croyant, constitue l’ultime épreuve : le sentiment d’être abandonné de Dieu? Ce Dieu auquel il reprochera de l’agresser et de foncer sur lui (Jb 16,14), Job, du moins, obtiendra de lui une réponse. Alors que le croyant du psaume, lui, se trouve confronté à l’absence et à l’inertie apparente d’un Dieu abandonnant au malheur l’un des siens.

Malgré tout, la lumière

Et pourtant… Aussi silencieux et aussi absent qu’il puisse sembler, Dieu reste un Dieu d’amour et de fidélité (v. 5) et il ne peut pas ne pas intervenir. C’est cette certitude que le psaume exprime en finale, en la soulignant une fois encore à l’aide de trois formulations synonymes :
Yahvé entend la voix de mes sanglots;
Yahvé entend ma supplication,
Yahvé accueillera ma prière. (vv. 9-10)

Et ainsi, c’est sur un cri de confiance que s’achève ce psaume de profonde détresse. Comme la prière d’Ézéchias et comme tant d’autres psaumes:

Tu me guériras, me feras vivre, et voici, ma détresse tournera en bien-être. (Is 38,16-17)

Yahvé n’a pas méprisé ni dédaigné la pauvreté du pauvre,
il n’a pas caché de lui sa face,
mais invoqué par lui il écouta. (Ps 22,25)

Je le crois, je verrai la bonté du Seigneur
sur la terre des vivants.
Espère en Dieu, prends cœur et prends courage,
espère en Dieu. (Ps 27,13-14)

« Sur la terre des vivants » : c’est là aussi, semble-t-il, que, pour le priant de notre psaume, se manifestera le résultat positif de l’intervention de Dieu, plutôt que dans un bonheur eschatologique auquel sa foi ne lui permet pas encore de s’ouvrir. Ce qu’il espère, n’est-ce pas une guérison (v. 3) à travers laquelle il sera en quelque sorte réhabilité, pour la confusion de ses ennemis (vv. 9 et 11)?

Vieilles outres, vin nouveau

Un psaume dépassé, penseront nombre de chrétiens. Dépassé dans sa conception d’un Dieu courroucé châtiant le mal à travers la souffrance. Dépassé dans sa conception de l’au-delà et d’une représentation myope de la rétribution. Dépassé dans le ton revanchard que, même discrètement, il ne peut s’empêcher de laisser gronder en finale. Autant de vestiges que la nouveauté évangélique fera apparaître comme décombres.

Néanmoins, les vieilles outres, pour l’essentiel, résistent. Même disciples de Jésus, des croyants et des croyantes n’en continueront pas moins de se reconnaître dans ce que ce psaume exprime devant Dieu du tragique de l’expérience humaine. Même disciples de Jésus, ils n’en continueront pas moins de ressentir parfois cruellement le silence de Dieu. Même disciples de Jésus, ils ne peuvent oublier le cri que, face à la mort, lui-même devait proférer en s’inspirant d’un psaume semblable : « Mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné? ». Même disciples de Jésus, ils continueront de considérer comme une grâce inappréciable de savoir, comme le croyant du psaume, espérer contre toute espérance.

Le psalmiste

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Le psalmiste,

Responsable de la chronique : Michel Gourgues, o.p.

Psaume 5 : « Prière pour le matin »

 

1 Du maître de chant. Sur les flûtes. Psaume. De David.

2 Ma parole, écoute-la, Yahvé,
discerne ma plainte,
3 sois attentif à la voix de mon appel,
ô mon Roi et mon Dieu !

C’est toi que je prie, 4 Yahvé !
Au matin tu écoutes ma voix ;
au matin je me prépare pour toi
et je reste aux aguets.

5 Tu n’es pas un Dieu agréant l’impiété,
le méchant n’est pas ton hôte ;
6 non, les arrogants ne tiennent pas
devant ton regard.
Tu hais tous les malfaisants,
7 tu fais périr les menteurs ;
l’homme de sang et de fraude,
Yahvé le hait.

8 Et moi, par la grandeur de ton amour,
j’accède à ta maison ;
vers ton temple sacré je me prosterne,
pénétré de ta crainte.

9 Yahvé, guide-moi selon ta justice
à cause de ceux qui me guettent,
aplanis devant moi ton chemin.

10 Non, rien n’est sûr dans leur bouche,
en leur fond il n’y a que ruine,
leur gosier est un sépulcre béant,
mielleuse se fait leur langue.

11 Traite-les en coupables, ô Dieu,
qu’ils échouent dans leurs projets ;
pour leurs crimes sans nombre, chasse-les,
puisqu’ils se révoltent contre toi.

12 Joie pour tous ceux que tu abrites,
allégresse à jamais ;
tu les protèges, en toi exultent
ceux qui aiment ton nom.

13 Car toi, tu bénis le juste, Yahvé,
comme un bouclier, ta faveur le couronne.

(Traduction de la Bible de Jérusalem)


« Au matin je me prépare pour toi » (v. 4)

Dans la première partie de ce psaume (vv. 2-4), le mot « voix » se retrouve à deux reprises. Si notre Dieu est un dieu qui parle, et toute la Bible est là pour témoigner de cette Parole de Dieu, nous aussi, nous pouvons lui parler. C’est cette expérience que fait le croyant, il peut s’adresser à Dieu, lui parler car il sait que Dieu l’écoute. Cette expérience s’appelle la prière. Dans le cas de notre psaume, c’est une prière personnelle, le croyant s’adresse à son Dieu à la première personne du singulier, il lui dit « je », « mon », « ma ».

Nous sommes ici dans le genre littéraire de la prière du matin. Pour les religions du Proche-Orient ancien, le matin a toujours revêtu une importance particulière à cause du lever du soleil. C’est à ce moment que l’on attendait les oracles des dieux. L’auteur de notre psaume peut alors délivrer une prière qui est, en même temps, une supplication et l’expression d’une grande confiance en Dieu car il a la certitude d’être exaucé. Le Dieu d’Israël, qui est un Dieu juste, ne peut que faire échouer les tentatives des méchants et faire vivre le juste.

On peut comprendre le v. 4, « au matin je me prépare pour toi », de deux façons. Il ne s’agit pas ici d’une préparation matérielle, c’est-à-dire que le psalmiste n’est pas en train de se dire comment il doit s’habiller pour être agréable à Dieu. Il s’agit ici d’une préparation à un niveau cultuel. Il faut, peut-être, préparer un animal que l’on va offrir en sacrifice à Dieu, c’est-à-dire qu’il faut l’apprêter, ou bien il s’agit de penser à la prière que l’on va offrir à Dieu en préparant ce que l’on va exposer par l’argumentation.

« Tu bénis le juste, Yahvé » (v. 13)

La deuxième partie du psaume (vv. 5-13) nous expose les données du problème et met l’accent sur Yahvé, à qui est adressée la prière, d’où une profusion de deuxième personne du singulier. Si le psalmiste crie sa prière vers Dieu dès le matin, c’est qu’un groupe de méchants s’oppose à lui. Groupe qu’il va énumérer sous différents titres : les impies ; les arrogants ; les malfaisants ; les menteurs ; les hommes de sang et de fraude. Quand il s’agit de commettre le mal, l’homme semble avoir une imagination sans limite et l’on pourrait décliner ces actions mauvaises à l’infini.

Le psaume s’attarde, en fait, à décrire la figure du méchant (vv. 5-7) et celle du juste (vv. 12-13). Le méchant ne craint pas le Seigneur, il a une haute idée de lui-même, mais Dieu va l’exterminer. Le juste, au contraire, a une crainte révérencieuse de Dieu, il l’aime et l’honore, et il reçoit en retour sa protection. Le méchant ne peut pas avoir accès au Temple (v. 5, « le méchant n’est pas ton hôte ») et il est condamné à périr (v. 7) tandis que le juste suit l’exact opposé de tout cela : il peut s’abriter dans le Temple du Seigneur et y trouver refuge (v. 12), il vivra alors dans l’allégresse à jamais (v. 12).

Les versets 8 et 11 ont la même expression significative, berob en hébreu, pour décrire l’idée d’abondance. D’un côté, le psaume a l’expression « par la grandeur de ton amour », et de l’autre, nous trouvons « pour leur crime sans nombre ». On pourrait s’attendre à voir l’amour et la bonté du juste opposés aux crimes des méchants, mais le psaume fait un glissement intéressant. Si le juste peut se rendre au Temple afin d’y trouver refuge et d’y prier son Dieu, ce n’est pas à cause de sa propre droiture, mais c’est en vertu de l’amour du Seigneur pour ceux qui font appel à lui.

« Leur gosier est un sépulcre béant » (v. 10)

Le v. 10 parle de « la bouche…du fond…du gosier…de la langue » des méchants. On peut noter l’image de l’expression « en leur fond il n’y a que ruine » car ils ne nourrissent en eux-mêmes que projets de destruction contre les autres. Au milieu du verset, nous trouvons les organes internes (fond, gosier) où se fomentent les mauvais desseins, et aux deux extrémités du verset, nous trouvons les organes externes (bouche, langue) qui servent ici non pas à exprimer des paroles dures, mais au contraire qui sont utilisés pour tromper car « rien n’est sûr dans leur bouche…mielleuse se fait leur langue ». Ce qui est le plus dangereux, ce n’est pas ce qu’ils disent à propos du juste car « leur gosier est un sépulcre béant », c’est-à-dire que rien ne sort de leur bouche. Ils se taisent afin de mieux masquer leurs projets. Leur gosier est comme un Shéol sans fond où peut s’accumuler, sans fin, tant de haine et de projets de crimes. Comme ils ne laissent rien percevoir de leurs pensées, on peut imaginer qu’ils sont prêts à aller jusqu’à commettre un meurtre, c’est pour cela que le psalmiste n’hésite pas à les appeler « hommes de sang », ce qui veut toujours signifier « meurtriers » dans l’Ancien Testament.

Il y a, dans le texte hébreu de notre psaume, un formidable jeu de mots entre boqer, « matin » (v. 4), et qéber, « sépulcre » (v. 10). Nous avons là une double opposition entre, d’une part, ce jour qui commence à poindre pour le juste (« au matin ») et ce qui est fini pour l’impie (« un sépulcre béant » d’où ne se lève plus de matin), et entre, d’autre part, la voix du juste, qui se fait entendre dès le matin, et le lieu de l’émission du son, le gosier, qui chez le méchant est devenu un lieu de mort. Le gosier des méchants est comparable à un sépulcre, séjour des morts, d’où il ne sort plus de voix, à cela le juste oppose son appel matinal vers le Seigneur (v. 4), puis un autre séjour, le séjour auprès du Seigneur dans son Temple qui est un lieu de vie (v. 12).

La formule « tu hais les malfaisants » (v. 6) pourrait être choquante pour nous. Comment est-ce possible que Dieu en arrive à détester certains hommes, fussent-ils méchants, au point de songer à les exterminer ? En réalité, Dieu déteste plus le mal que les hommes qui commettent le mal. C’est cette expérience que nous faisons lorsque nous nous confessons à un prêtre. C’est le mal que nous avons commis, c’est-à-dire nos péchés, que Dieu déteste, mais non les pécheurs que nous sommes et qui demandent pardon. Dieu souhaite que le péché et le mal disparaissent de la surface de la terre.

C’est ce mal, sous ses différents aspects, que représentent les ennemis du juste. Mais plus que l’élimination de ses ennemis qui veulent sa perte, le croyant réclame à Dieu, dans sa prière, l’élimination de tout mal sur terre. Nous sommes encore avec ce psaume dans une justice rétributive. Si Dieu est réellement bon, alors il n’est pas possible qu’il permette au méchant de commettre le mal sur le juste, il n’est pas possible que l’impie reste impuni et que le juste ne reçoive, en cette vie, les faveurs divines. Il n’y a rien de plus scandaleux que de voir prospérer ceux qui commettent l’iniquité à longueur de journée.

« Aimez vos ennemis » (Mt 5,44)

Selon la loi biblique du droit d’asile dans les sanctuaires, le juste persécuté pouvait trouver refuge au Temple. Mais, d’une façon générale, ce psaume, qui fut utilisé dans la liturgie du Temple, exprime bien la piété du peuple d’Israël à l’endroit du sanctuaire. Venir très tôt en un lieu saint pour adorer Dieu et lui demander son aide pour la journée qui commence, malgré les embûches de l’Ennemi et des adversaires, est une démarche naturelle à l’homme religieux. On la trouve encore aujourd’hui dans le Judaïsme où il est fréquent de rencontrer, dans les rues de Jérusalem, des Juifs ultra-orthodoxes se rendre dans une synagogue à 3 ou 4 heures du matin. On le trouve aussi dans le christianisme où la prière des matines place d’emblée la journée des moines et des moniales sous le regard du Seigneur.

Mais on peut aussi donner une signification intériorisée au lieu, pénétrer dans le Temple sacré – littéralement, le « palais de sainteté » (v. 8) – c’est être introduit dans l’intimité divine. Le croyant criait de bas en haut et Dieu a fait le chemin inverse de haut en bas. La créature ne peut alors que se prosterner devant son Créateur qui a daigné s’abaisser jusqu’à lui. Geste d’adoration, que l’on trouve dans beaucoup de religions non chrétiennes (pensons à l’Islam ou au bouddhisme), le prosternement devant le lieu de la présence divine existe jusqu’à nos jours aussi bien dans la tradition catholique, comme une marque de révérence profonde devant le Saint-Sacrement, que dans la tradition orthodoxe où l’on aime pratiquer les métanies (du grec « métanoïa », conversion).

Nous voyons toute la distance qui a été parcourue. Au début de notre psaume, le croyant crie, littéralement il rugit tel un lion vers Dieu pour qu’il l’entende et réponde à sa requête. Dieu a entendu, il a prêté l’oreille, il est venu lui-même effacer la distance qui nous séparait de lui. Maintenant, le croyant peut pénétrer dans le sanctuaire de son amour, et même plus, car Dieu va l’entourer de cet amour.

Ce psaume a été diversement lu au cours de l’histoire de l’Église. Ainsi Cassiodore, à l’époque des grandes hérésies du VIe siècle, en fait une relecture ecclésiologique et le proclame au nom de l’Église pour que les hérétiques et les schismatiques n’aient pas part aux dons divins. Récemment, à l’époque de la dictature au Brésil, le poète E. Cardenal en faisait une lecture plus politique et n’hésitait pas à crier vers Dieu « Tu n’es pas Toi un Dieu ami des dictateurs, tu n’es pas partisan de leur politique ».

On peut penser à tous les justes qui sont épiés, traqués et qui cherchent leur consolation en Dieu. On pensera, bien sûr, à Jésus, lui le seul Juste, livré aux mains des méchants qui connaîtra le même passage d’un cri de détresse au Père, à Gethsémani, à un cri de joie au matin de Pâques. Le chrétien peut reprendre, sans crainte, ce psaume en y ajoutant toutefois une demande de pardon pour les ennemis que Jésus est venu nous apprendre et qui manque encore dans notre psaume : Mt 5,44 « Aimez vos ennemis, et priez pour vos persécuteurs » ; Lc 23,34 « Père, pardonne-leur : ils ne savent ce qu’ils font ».

Fr. Marc Leroy, o.p.

Le psalmiste

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Responsable de la chronique : Michel Gourgues, o.p.

Psaume 4 : « Plein de gens disent : ’Qui nous fera voir le bonheur?’ »

PSAUME 4

02 Quand je crie, réponds-moi, Dieu, ma justice ! Toi qui me libères dans la détresse, pitié pour moi, écoute ma prière !

03 Fils des hommes, jusqu’où irez-vous dans l’insulte à ma gloire, * l’amour du néant et la course au mensonge ?

04 Sachez que le Seigneur a mis à part son fidèle, le Seigneur entend quand je crie vers lui.

05 Mais vous, tremblez, ne péchez pas ; réfléchissez dans le secret, faites silence.

06 Offrez les offrandes justes et faites confiance au Seigneur.

07 Beaucoup demandent : « Qui nous fera voir le bonheur ? » Sur nous, Seigneur, que s’illumine ton visage !

08 Tu mets dans mon coeur plus de joie que toutes leurs vendanges et leurs moissons.

09 Dans la paix moi aussi, je me couche et je dors, car tu me donnes d’habiter, Seigneur, seul, dans la confiance.


Le psaume du soir. Celui qu’en raison de son dernier verset juifs et chrétiens prient à la tombée de la nuit : « En paix, je me couche, aussitôt je m’endors. Toi seul, Seigneur, tu m’établis en sûreté » (v. 9).

Dans ce psaume, le priant s’adresse tout autant, sinon davantage, aux humains qu’à Dieu.

De l’angoisse à la paix

La prière à Dieu se trouve concentrée dans le premier verset et dans les deux derniers. Au début (v. 2), le ton est celui de la supplication : « Aie pitié de moi, entends ma supplication ». Quelle épreuve ou quelle insécurité ce croyant vit-il exactement? Difficile de le dire, car il l’évoque d’un seul mot, et ce mot peut signifier à la fois angoisse, détresse, adversité. Toujours est-il qu’à la fin (vv. 8-9), le climat est complèment changé. Une joie en profondeur, un sentiment de paix et de sécurité inspirent maintenant un cri de confiance et de reconnaissance. D’inquiet qu’il était au début, le croyant éprouve maintenant la sérénité tranquille de qui s’endort en se mettant au lit.

L’ouverture et l’exclusion

Entre le début et la fin du psaume, le priant fait part de son option de foi. Lui a choisi de s’ouvrir à Dieu dans la confiance et il a la certitude que cette relation en est une de réciprocité: « Sachez-le, pour son ami le Seigneur fait merveille, le Seigneur écoute quand je crie vers lui » (v. 4).

Ainsi s’adresse-t-il à des gens qui ont fait une option différente. Des gens dont la vie ne fait pas de place à Dieu, à la recherche d’idoles et de faux absolus, ce qui, à ses yeux à lui, croyant, équivaut au vide et au mensonge (v. 3). Par ailleurs, ces gens, il les sait en quête de bonheur (v. 7), tendant à privilégier l’avoir en abondance et les plaisirs : « Tu as mis en mon coeur plus de joie qu’aux jours où débordent leur blé et leur vin nouveau » (v. 8).

Les voies de la relation à Dieu

Mais comment parvient-on à cette relation à Dieu qui donne sens à la vie du croyant? En l’espace de deux versets (vv. 5-6), le psalmiste énumère à la sauvette quatre ou cinq voies qui lui apparaissent prioritaires : la rectitude morale et la conversion; le consentement à l’intériorité et au silence, comme celui dont on peut au moins faire l’expérience sur sa couche, dans la tranquilité de la nuit; par-dessus tout, la capacité de faire confiance à Dieu et de traduire dans le concret la relation à lui.

Tout cela, ces voies de la vie spirituelle qu’il lui suffit d’évoquer d’un mot, plein de gens aussi sans doute souhaiteraient que ce croyant, qui se dit comblé par l’option qu’il a faite, s’y attarde davantage. D’autres croyants, d’autres psaumes, s’en chargeront.

 

Le psalmiste

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Responsable de la chronique : Suzanne Demers, o.p.

Psaume 3 : Confiance au milieu des angoisses

 

PSAUME 3

02 Seigneur, qu’ils sont nombreux mes adversaires, nombreux à se lever contre moi,
03 nombreux à déclarer à mon sujet : « Pour lui, pas de salut auprès de Dieu ! »
04 Mais toi, Seigneur, mon bouclier, ma gloire, tu tiens haute ma tête.
05 A pleine voix je crie vers le Seigneur ; il me répond de sa montagne sainte.
06 Et moi, je me couche et je dors ; je m’éveille : le Seigneur est mon soutien.
07 Je ne crains pas ce peuple nombreux qui me cerne et s’avance contre moi.
08 Lève-toi, Seigneur ! Sauve-moi, mon Dieu ! Tous mes ennemis, tu les frappes à la mâchoire ; les méchants, tu leur brises les dents.
09 Du Seigneur vient le salut ; vienne ta bénédiction sur ton peuple !


Le Psaume 3 étant placé avant la division entre les psautiers hébreu et grec intervenant au Ps 9, il conserve la même numérotation dans les deux. Après les deux « psaumes d’introduction » que sont les Ps 1 et 2, on a un psaume de confiance qui montre beaucoup de points communs avec le psaume 4 qui suit (3,2 vs 4,2b ; 3,3 vs 4,7 ; 3,5 vs 4,4b ; 3,4 vs 4,3a.4a ; 3,7 vs 4,3). Le thème est le même, celui d’un fidèle du Seigneur qui, entouré d’ennemis, oppose aux menaces sa seule confiance en Dieu. De style simple, presque tranquille en dépit des circonstances qui semblent tragiques, le psaume est avant tout une prière et un acte de foi ; le psalmiste semble réfléchir en présence de Dieu et comme pour être entendu de lui jusque dans ses pensées les plus secrètes.

Genre littéraire et structure

Il y a beaucoup de psaumes de lamentation dans la psautier et il s’agit surtout de lamentations individuelles (une cinquantaine), comme ici (voir encore Ps 5-7 ; 13 ; 17 ; 22 ; 25 ; 26 ; 28 ; 31, etc.). Leur contenu est varié : périls de mort, persécution, exil, vieillesse, maux dont on demande d’être délivré. Ils comportent généralement les éléments suivants : invocation ; appel au secours ; prière dans laquelle on dépeint la triste situation du suppliant ; expression de confiance. On rappelle à Dieu ses anciens bienfaits, on lui reproche de paraître indifférent, on proteste de son innocence, on affirme sa certitude de la prière exaucée. D’autres commentateurs ont préféré parler de « psaumes de confiance » : confiance absolue du psalmiste fondée sur les actions salvifiques du Seigneur expérimentées dans le passé.

De la structure habituelle des psaumes de lamentation, le Ps 3 ne retient que les trois premiers des éléments : lamentation, c’est-à-dire exposé de la situation (v.1-3) ; supplication de salut et prière (v.8) ; confiance d’être exaucé (v.4-6 ; 7-9). Le tout est unit par une grande inclusion à l’aide du mot « se lever » (v.2b et v.8a). Les ennemis nombreux se lèvent contre le psalmiste, mais à la fin, c’est Dieu qui se lèvera pour qu’il triomphe. La prière jaillit de la constatation d’une situation désespérée que Dieu seul peut redresser. La supplication finale peut alors d’exprimer dans le calme et l’assurance.

Commentaire :

• Le titre du psaume, toujours omis dans la récitation liturgique, est intéressant. « Psaume. De David. Quand il fuyait devant son fils Absalon ». C’est une référence à 2 S 15-18 pour relier le psaume à un contexte historique. L’indication est sans doute suggérée par le v.2, mais elle n’indique évidemment pas la circonstance de la composition du psaume (plutôt la relecture davidique effectuée plus tard). En l’occurrence, le souvenir de l’événement dramatique invite les fidèles à imiter le roi David, modèle d’humilité et de patience dans l’épreuve (2 S 16,9-14).

• Eux, les ennemis (v.2-3). Le psalmiste insiste par trois fois sur le grand nombre de ses ennemis. L’identification des ennemis dans les psaumes de lamentation est une question difficile. Ici, l’allure générale de la prière et son vocabulaire militaire semblent indiquer des hommes de guerre (cf. Ps 22,17 ; 25,19 ; 31,14 ; 38,20 ; 56,3 ; 69,5 ; 119,157). Partout autour de lui, on tient des propos défaitistes, estimant que Dieu l’a abandonné à un sort fatal. C’est ce qu’a aussi vécu David, dans la ligne du titre du psaume (2 S 16,7-8). Humainement parlant, tout semble perdu !

• Toi, Seigneur (v.4-5). La conjonction « mais » marque la transition entre la complainte initiale et la proclamation de confiance qui suit. À partir d’ici, le « toi » du Seigneur domine toute la scène. En face des nombreux ennemis du psalmiste se dresse, seul et inébranlable, le bouclier du Seigneur (v.4a). À l’orgueil des adversaires s’oppose désormais la « gloire » du Seigneur (v.4b) au sens où c’est Dieu qui lui donne du « poids » (sens premier de « gloire » en hébreu). Aux menaces des ennemis succède maintenant l’intervention du Seigneur qui soulève la tête de son protégé (v.5 ; cf. Gn 40,13 ; Ps 27,6 ; Si 11,12-13). La réponse du Seigneur descend de Sion, la montagne sainte où s’élève le temple de Jérusalem, lieu de rencontre du ciel et de la terre.

La confiance se concrétise ici en un cri de foi envers Dieu. S’il ne peut plus compter sur les hommes, le psalmiste dispose toujours d’un recours efficace : Dieu lui-même. Comme le souligne le « mais » placé au début du verset en vue d’insister sur le contraste, le Seigneur seul suffit à neutraliser l’action des multitudes précédemment évoquées. En Dieu, le psalmiste trouve comme un merveilleux bouclier qui l’enveloppe de toutes parts et le préserve sûrement de tous les coups des adversaires (cf. Dt 33,29 ; Ps 7,11 ; 18,3.31.36 ; 28,7 ; 33,20, etc.). Un premier motif de confiance lui vient de l’expérience du passé. Chaque fois qu’en d’autres circonstances critiques il s’est adressé à Dieu, celui-ci l’a toujours exaucé (cf. Ps 22,5-6.10-11 ; 71,5-6.14-17).

• Moi, le suppliant (v.6-7). L’auteur du psaume semble faire de la nuit le temps privilégié de sa prière. Dans la Bible, la nuit et le sommeil revêtent une valeur symbolique. La nuit évoque la mort, le retour au chaos primordial qui a été vaincu par la création. En revanche, le jour symbolise la vie. Chaque aurore qui se lève sur le monde recommence les merveilles de la création et témoigne d’une nouvelle victoire de Dieu sur les puissances des ténèbres. Deuxième motif de confiance donc : dans les circonstances présentes, la nuit paraît avoir été agitée. Or, le psalmiste l’a passée à dormir d’un sommeil paisible, signe évident de la protection divine. Que la nuit s’achève sans incident, voilà bien la preuve que déjà Dieu l’assiste dans son épreuve. Au v.7, le psalmiste affirme sa paix intérieure inébranlable en dépit de l’adversité (cf. Ps 4,9).

Au v.8, l’appel final à Dieu s’articule sur une nouvelle profession de foi, dont le psalmiste attend l’intervention décisive qui le sauvera. Deux images en traduisent la teneur. Le Seigneur est comme un justicier qui sait rendre aux méchants selon leurs œuvres ; puis le Seigneur est semblable à un chasseur qui met définitivement hors d’état de nuire l’animal redoutable. Le psalmiste professe donc qu’il croit en la justice et en la toute-puissance de son Dieu. Le psalmiste ne doute pas de l’intervention du Seigneur. Bien que non encore acquis, son salut n’est plus seulement en vue, il le considère désormais assuré, tellement exigé par ce qu’il sait de son Dieu qu’il le tient déjà comme réalité. Aux allégations défaitistes et affolées des gens de son entourage, le psalmiste ne peut opposer de fin de non recevoir plus victorieuse que ce ferme et paisible credo en l’assistance divine.

Relecture chrétienne et liturgie

Le v.6 a été appliqué par la tradition chrétienne au mystère pascal de la mort et de la résurrection du Christ. C’est pourquoi la liturgie des Heures prie ce psaume le dimanche. La Règle de saint Benoît fait réciter ce psaume tous les matins aux vigiles, avant le psaume invitatoire (Ps 94 vulgate), sans doute à cause du v.6. « Sous les traits des moines d’Occident, dont il était le patriarche, il voyait sans doute l’avant-garde de l’Église militante se mettre en branle à la lueur de l’aurore » (Robert Michaud, Les Psaumes, p.47). Aussi, le sentiment d’être seul, abandonné de tous (v.3b) a été celui de Jésus en croix (cf. Mt 27,40).

Hervé Tremblay, o.p.

 

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Responsable de la chronique : Michel Gourgues, o.p.

Psaume 2 : Pourquoi ce tumulte des nations…?

 

Lu à l’Office des lectures du Vendredi Saint, le Psaume 2 gagne à être replacé dans le contexte de l’institution royale israélite. L’auteur, professeur d’Écritures Saintes à l’Université Saint-Paul, se livre à l’exercice et nous propose son interprétation de ce chant qui célèbre la gloire eu vrai Roi.


1 Pourquoi ce tumulte des nations,
ce vain murmure des peuples ?
2 Les rois de la terre se dressent,
les grands se liguent entre eux
contre le Seigneur et son messie :
3 « Faisons sauter nos chaînes,
rejetons ces entraves ! »

4 Celui qui règne dans les cieux s’en amuse,
le Seigneur les tourne en dérision ;
5 puis il leur parle avec fureur,
et sa colère les épouvante :
6 « Moi, j’ai sacré mon roi
sur Sion, ma sainte montagne. »

7 Je proclame le décret du Seigneur !

Il m’a dit : « Tu es mon fils ;

moi, aujourd’hui, je t’ai engendré.
8 Demande, et je te donne en héritage les nations,
pour domaine la terre tout entière.
9 Tu les détruiras de ton sceptre de fer,
tu les briseras comme un vase de potier. »

10 Maintenant, rois, comprenez,
reprenez vous, juges de la terre.
11 Servez le Seigneur avec crainte,
rendez lui votre hommage en tremblant.
12 Qu’il s’irrite et vous êtes perdus :
soudain sa colère éclatera.

Heureux qui trouve en lui son refuge !


UN ROI MESSIE

Le Psaume 2 contient plusieurs références au roi et à la royauté. Au début de l’histoire d’Israël, les tribus sont politiquement indépendantes. Leur unité est basée sur la religion, Yahvé étant considéré comme le Roi d’Israël. Mais graduellement, sous la pression des ennemis environnants, les Israélites réalisent que pour survivre ils ont besoin d’un pouvoir centralisé. À cette époque, une telle autorité ne peut être qu’un roi. Mais un problème se pose: comment avoir un roi en Israël puisque Yahvé en est déjà le Roi ?

Grâce à l’intervention des prophètes, on comprend que, tout en ayant Yahvé comme Roi, Israël peut aussi avoir un roi comme les autres nations. Au nom de Yahvé, Samuel oint Saül (1 Samuel 10, 1) et ensuite David (1 Samuel 16, 13). Le roi est ainsi l’oint de Dieu, le mashiah (v. 2 en hébreu, d’où en français « messie »), « consacré par l’onction ». L’oracle du prophète Natân, qui constitue l’alliance davidique, est un autre facteur important dans cette théologie royale. Dieu annonce que le roi infidèle sera personnellement puni ; il assure en même temps David que sa dynastie subsistera à jamais (2 Samuel 7, 1-17). On perçoit ainsi l’importance de l’intronisation d’un nouveau roi en Israël. Pareil contexte permet de comprendre le Psaume 2 : il célèbre l’arrivée d’un nouveau roi en Juda, à Jérusalem. Il est impossible de savoir pour quel roi le psaume a été composé car il peut s’appliquer à n’importe quel successeur du roi David.

UN PSAUME D’INTRONISATION DU ROI

Le Psaume 2 n’est pas une prière ; il proclamé par le nouveau roi le jour de son intronisation. Il se divise en quatre parties :
A (v. 1-3) Les rois de la terre en révolte
B (v. 4-6) Le Seigneur et le roi
B’ (v. 7-9) Le roi et le Seigneur
A’ (v. 10-12) Les rois de la terre soumis

A. Les rois de la terre en révolte (v. 1-3)

Les rois vassaux profitent souvent de la mort du roi suzerain pour se révolter, avec l’espoir de regagner liberté et indépendance. Après la mort de Salomon, cela survient en Israël. Les tribus du Nord, fatiguées de payer de lourdes taxex, veulent se libérer et retrouver leur autonomie. La rébellion se solde par la séparation en deux royaumes : celui du Nord et celui du Sud (1 Rois 12). Le Psaume 2 parle d’une révolte semblable. On a essayé de la dater en l’identifiant avec tel ou tel mouvement de vassaux contre le roi d’Israël. Mais le psaume parle plutôt d’une révolte à dimension universelle. Même aux jours les plus glorieux de la monarchie, Israël n’a jamais été un empire d’envergure mondiale. Le psaume reprend simplement des clichés du langage royal, peut-être empruntés aux peuples voisins qui, eux, avaient souvent plusieurs vassaux.

Le psaume s’ouvre par un « Pourquoi ». Cette interrogation revient souvent dans la bouche des psalmistes quand ils se plaignent de leur souffrance. Ici, le pourquoi a une portée beaucoup plus large. Comment comprendre ce bouleversement mondial ? Qui peut saisir la raison de ce que font les « nations », « les peuples » ? Le grand « tumulte » n’est qu’un « murmure », le bouleversement des peuples est « vain » ! Ce vain « murmure » de révolte contraste avec le « murmure » de la loi jour et nuit du Psaume 1. Les dirigeants de l’histoire humaine sont les « rois » et les « grands » ; leur révolte est « contre le Seigneur et son messie ». Ces vassaux veulent se libérer de l’autorité du roi de Juda. Mais comme ce roi est l’oint de Dieu, son messie, le rejet de son autorité implique le rejet du Seigneur lui-même. Les acteurs du drame veulent être complètement libérés. Ils clament : « Faisons sauter nos chaînes », « rejetons ces entraves ! »

B. Le Seigneur et le roi (v. 4-6)

La deuxième strophe est structurée de la même manière que la première : d’abord une description des acteurs et ensuite la parole d’un de ceux-ci. Pourtant le contraste entre les deux est fortement marqué : au projet « des rois de la terre » s’oppose le projet de « celui qui règne dans les cieux ». Ces versets rappellent l’épisode de la tour de Babel. Dans leur projet purement humain, ses constructeurs croyaient avoir atteint le ciel. Ironie de l’histoire, le Seigneur descend pour voir ce qu’ils sont en train de faire et anéantit leur projet (Genèse 11, 1-9). Dieu réagit de la même façon à cette révolte des nations : il « s’en amuse », il ironise, il « les tourne en dérision ». Finalement, furieux, il cède à la « colère ». Dieu s’adresse aux rois en révolte en insistant avec autorité : « Moi ! ». Lui seul prend les décisions et détermine l’histoire, peu importe ce que tous les rois de la terre planifient. Le Seigneur qui règne dans les cieux a oint son roi pour régner sur la montagne de Sion. Parce qu’elle est une « montagne », elle se rapproche des cieux où réside le Seigneur ; « sainte », elle est mise à part pour une mission particulière. Elle ne peut être le lieu de révolte des « nations » et des « peuples ». Au contraire, elle est destinée à être le lieu de leur rassemblement : « Il arrivera dans l’avenir que la montagne du temple du Seigneur sera placée à la tête des montagnes… Toutes les nations afflueront vers elle, des peuples nombreux se mettront en marche » (Isaïe 2, 2-5).

B’. Le roi et le Seigneur (v. 7-9)

Dans la deuxième strophe, le Seigneur parle de son roi aux rois en révolte. Maintenant le roi « proclame le décret du Seigneur » à propos de son identité et de sa mission. « Tu es mon fils », écho de la promesse de l’alliance davidique : « Je serai pour lui un père, il sera pour moi un fils. » (2 Samuel 7, 14) Comme dans la deuxième strophe (v. 6), Dieu insiste : « Moi ». Lui seul décide de l’histoire et du roi. Et il le fait « aujourd’hui » même : « Je t’ai engendré ».

En Israël, le roi n’est pas vu comme un descendant direct de Dieu, comme en Égypte, mais devient fils de Dieu par adoption au jour de son intronisation. Fils de Dieu, donc héritier : il lui suffit de demander et le Seigneur lui « donne en héritage les nations » et « pour domaine la terre toute entière. » Le roi, fils de Dieu, reçoit un règne universel qui dépasse de loin la royauté de n’importe quel souverain en Juda.

Dans l’histoire humaine, les rois croient devoir faire la guerre, que c’en soit une de défense ou de conquête. Le roi choisi par Dieu mène une guerre contre les rois révoltés et le Seigneur lui promet : « Tu les détruiras de ton sceptre de fer ». À la place du verbe « détruire », la Bible grecque traduit « paître » ; elle suggère ainsi non pas un roi guerrier mais un pasteur (cf. Psaume 22, 1). Le Seigneur poursuit : « Tu les briseras comme un vase de potier. » Dans la célébration de l’intronisation, le nouveau roi brisait un vase sur lequel était inscrit le nom de l’ennemi. La victoire lui était ainsi assurée.

A’. Les rois de la terre soumis (v. 10-12)

La quatrième strophe met de nouveau en scène les acteurs en révolte. Maintenant, ils sont invités à se soumettre. Puisque le Seigneur, selon son projet, a promis un règne universel au roi, celui-ci lance un ultimatum aux autres rois : « Maintenant ». Il leur stipule ses exigences : « Comprenez », « reprenez-vous » ou « corrigez-vous ». Comprendre ne suffit pas, il faut vouloir se convertir. « Servez le Seigneur avec crainte », avec respect pour la grandeur de Dieu, « rendez-lui votre hommage en tremblant ». L’ultimatum leur est lancé ; à eux de décider ce qu’ils doivent faire pour éviter que le Seigneur ne « s’irrite » et ne laisse éclater sa « colère ». Le Seigneur a déjà parlé dans sa « colère » (v. 5) ; il pourrait lui donner libre cours. Le résultat serait inéluctable : « Vous êtes perdus ». La décision revient aux rois, leur comportement décidera de leur sort.

UNE INTRODUCTION AU PSAUTIER

Que dire de la conclusion du psaume : « Heureux qui trouve en lui son refuge ! » Elle est considérée généralement comme un ajout, peut-être pour adoucir la fin plutôt violente de ce psaume. Centré sur le nouveau roi de la dynastie davidique, le Psaume 2 introduit bien la collection des écrits attribués à David (Psaumes 3 – 40 ; 50 – 71). Cette béatitude forme aussi une inclusion avec celle qui ouvre le Psaume 1 : « Heureux est l’homme… qui se plaît dans la loi du Seigneur. » (v. 1-2) Certains croient que naguère les Psaumes 1 et 2 n’en formaient qu’un, introduisant tout le psautier. Dépourvus de titres, ils chantent tous deux le cœur de la foi d’Israël : la Torah (Psaume 1) et le roi (Psaume 2). En d’autres mots, les deux grandes alliances vétérotestamentaires, celle du Sinaï avec le don de la loi et celle de David avec la promesse de la permanence de sa dynastie.

UN PSAUME MESSIANIQUE

Un changement de gouvernement va souvent de pair avec des espoirs de meilleures conditions de vie. En Israël, l’intronisation d’un nouveau roi, d’un autre « messie », fait rêver d’un monde meilleur. Si un roi a déçu, on met tous ses espoirs dans son successeur. Déçu du comportement du roi Achaz, le prophète Isaïe annonce la venue de son successeur dans l’oracle de l’Emmanuel (Isaïe 7). Après la destruction de Jérusalem et la disparition de la royauté, Israël continue à rêver, non plus pour la venue d’un autre « messie » mais pour la venue du « Messie », celui qui assurera la victoire sur tous les ennemis du Seigneur et de son peuple. La tradition juive donne ainsi au Psaume 2 une interprétation messianique, comme au Psaume 109 qui lui ressemble.

Voyant dans Jésus de Nazareth ce « Messie » (en grec Christos), les premières communautés chrétiennes relisent le psaume qui prend alors un sens nouveau. Pierre et les apôtres, persécutés par les « grands de la terre », proclament que les ennemis, païens et juifs, se sont ligués en vain contre le Seigneur et son messie pour le faire mourir, car il est ressuscité (Actes 4, 25-26). Comme le Seigneur dit au roi « Tu es mon fils », ainsi le Père déclare la filiation de Jésus à son baptême (Luc 3, 22). Les apôtres proclament que, à la résurrection, Dieu manifeste une fois de plus la filiation divine du Christ en lui donnant une royauté universelle (Actes 13, 33 ; Hébreux 1, 5 ; 5, 5). Dans l’Apocalypse, la victoire promise au roi (Psaume 2, 8-9) est également promise à chaque personne restée fidèle au service du Seigneur jusqu’à la fin (2, 26-27 ; cf. 12, 5 ; 19, 15).

Cette révolte « contre le Seigneur et son messie » du psaume royal a d’abord été comprise dans un sens messianique, puis christologique, et enfin ecclésiologique. L’Église du Christ a souvent été attaquée et persécutée par les rois et les grands de la terre mais en vain.

Dans un monde marqué par le terrorisme et le contre-terrorisme, la grande question de ce psaume semble plus actuelle que jamais : « Pourquoi ce tumulte des nations ? ». La conclusion du psaume offre peut-être une réponse : « Heureux qui trouve en lui [le Seigneur] son refuge !

 

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Responsable de la chronique : Michel Gourgues, o.p.

Le psaume 1 : Portail de tout le psautier. Le choix fondamental

 

Qui, alors qu’il entrait dans une cathédrale, n’a pas été impressionné par un portail majestueux ? C’est la fonction du Ps 1 par rapport à tout le psautier : il constitue une préface qui résume la doctrine morale du livre, il ouvre le chemin de tout le psautier. Un choix fondamental est devant tout être humain… Deux chemins s’affrontent ; un seul conduit au bonheur.

1 Heureux est l’homme qui n’entre pas au conseil des méchants,
qui ne suit pas le chemin des pécheurs,
ne siège pas avec ceux qui ricanent,
2 mais se plaît dans la loi du Seigneur
et murmure sa loi jour et nuit !
3 Il est comme un arbre planté près d’un ruisseau,
qui donne du fruit en son temps,
et jamais son feuillage ne meurt ;
tout ce qu’il entreprend réussira,
4 tel n’est pas le sort des méchants.
Mais ils sont comme la paille balayée par le vent :
5 au jugement, les méchants ne se lèveront pas
ni les pécheurs, au rassemblement des justes.
6 Le Seigneur connaît le chemin des justes,
mais le chemin des méchants se perdra.

Texte

Le Ps 1 ne comporte pas de titre, ce qui est exceptionnel et démontre bien sa fonction de préface. Si l’on se fie à une variante de Ac 13,33 et à certaines traditions juives, il semble que les Ps 1 et 2 aient déjà été unis en un seul psaume s’ouvrant et se terminant par une béatitude et la mention du chemin (Ps 1,1 vs 2,12).

• v.3 Les mots « tout ce qu’il entreprend réussira » sont souvent considérés comme une addition venant de Jos 1,8.

• v.4a La Septante grecque a deux fois « tel n’est pas ».

• v.4b Après « la paille balayée par le vent » le grec et le latin ajoutent « de la surface de la terre ».

• v.5a Le grec lit « assemblée » des justes, c’est-à-dire le même mot qu’au v.1 (les deux mots hébreux d’ailleurs, sont très semblables).

• v.6a La grande majorité des traducteurs comprend la phrase avec Dieu comme sujet du verbe « connaître ». Mais la phrase est ambiguë et on pourrait aussi comprendre que c’est le chemin du juste qui « connaît » le Seigneur. Ainsi, les deux verbes du v.6 auraient « chemin » comme sujet. Dans ce cas, le chemin du juste mène à la connaissance tandis que le chemin du méchant mène à la perdition.

Genre littéraire

On inclut ce psaume parmi les « psaumes didactiques » ou « psaumes sapientiels ». Ces psaumes ont spécialement pour but d’instruire, d’enseigner. La pédagogie n’est pas liée ici à une forme littéraire particulière ; le psalmiste emploie diverses méthodes : leçons de l’histoire (Ps 78, 105 ; 106), exhortations à la manière des prophètes (Ps 14 ; 50 ; 52 ; 53 ; 75 ; 81), monitions, réflexions sapientielles sur des problèmes de morale (Ps 49). À l’exemple des sages, ils utilisent le proverbe ou des procédés alphabétiques (Ps 37 ; 112 ; 119) qui facilitent la mémorisation. Voir encore Ps 73 ; 127 ; 133 et surtout le long Ps 119 qui compte 176 versets ! Parmi les sujets abordés dans ces poèmes sapientiaux, la Loi occupe une place privilégiée (Ps 1 ; 19,8-14 et 119). Méditée avec amour, elle est une source inépuisable de bienfaits. Les psalmistes proclament aussi le bonheur du juste, la ruine du méchant et abordent les problèmes de la rétribution et de la mort (Ps 37 ; 49 ; 73). Le Ps 1 renferme les deux idées : excellence de la Loi et foi en la doctrine de la rétribution temporelle, à savoir bonheur pour les justes et châtiment pour les méchants.

La date du psaume, comme c’est souvent le cas, est très difficile à préciser. On le date généralement de l’époque exilique (5e-4e siècle avant Jésus-Christ), c’est-à-dire au moment du retour d’exil, alors que la reconstruction du temple de Jérusalem et le développement de la Torah prirent une si grande importance dans la communauté israélite.

Structure

Le psaume consiste en un diptyque à volets antithétiques (v.1-3//4-5) suivi d’une conclusion qui synthétise tout le contenu (v.6). Première partie, la voie du juste (v.1-3) : une négation (v.1) ; une affirmation (v.2) ; un symbole végétal (v.3). Deuxième partie, la voie de l’impie (v.4-5) : un symbole végétal (v.4) ; une négation (v.5). Le psaume développe davantage la partie sur le juste que celle sur les impies.

Commentaire

Première partie : la voie du juste (v.1-3).

• v.1a La Bible contient plusieurs « béatitudes », genre caractéristique de la littérature de sagesse. Elle exprime une louange, une salutation ou un souhait (cf. Dt 33,29 ; 1 R 10,8 ; Is 30,18 ; 56,2 ; Ps 32,1-2 ; 33,12 ; 112,1.8 ; Jb 5,17 ; Pr 3,13 ; 8,34 ; Mt 5,3-11 ; 16,17 ; Lc 1,45 ; 6,20-22 ; 11,27-28). La béatitude ne naît pas de l’accomplissement de préceptes moraux mais de la relation d’amour qui s’établit entre le Dieu de l’alliance et le croyant. Cette première phrase de tout le psautier donne un ton joyeux à tout l’ensemble.

• v.1b Le « chemin » désigne dans la Bible, outre le sens littéral du mot, une manière de vivre, un comportement, ou même une option morale et/ou religieuse (Dt 5,33 ; Jg 2,17.22 ; 1 S 12,23 ; 2 S 22,22 ; Jb 31,7 ; Ps 16,11 ; 26,12 ; 107,17 ; 119,9.15.35.101.104.128 ; Pr 2,8 ; 3,31 ; 4,14). Aussi, dans les Actes des Apôtres, la « Voie » désigne-t-elle le christianisme naissant (Ac 9,2 ; 16,17 ; 18,25-26 ; 19,9 ; 22,4 ; 24,22). Ici, la voie du juste est d’abord décrite négativement et trois termes désignent ceux que le juste doit éviter : « les méchants, les pécheurs, ceux qui ricanent ».

• v.1c « Ceux qui ricanent ». Dans la tradition des sages, ce mot désigne les hommes rebelles aux enseignements (Jb 17,2 ; Jr 15,17), et il apparaît surtout dans le livre des Proverbes (Pr 1,22 ; 3,34 ; 9,7-8.12 ; 13,1 ; 14,6 ; 15,12 ; 19,25.29 ; 21,24). Ce sont des esprits forts, des ricaneurs sceptiques qui, dans leur orgueil, méprisent les pauvres imbéciles qui prennent au sérieux les lois et les ordonnances du Seigneur. Dans ce verset, il faut remarquer la progression des verbes qui caractérisent les différentes attitudes de l’homme qui choisit le mal : « entrer (= marcher), suivre, siéger », Le juste, c’est celui qui n’entre pas dans l’engrenage du mal.

• v.2a La voie du juste est maintenant décrite positivement. Elle est joyeuse parce qu’elle est fondée sur l’adhésion à la Torah. La Loi du Seigneur apparaît comme une révélation offrant à l’homme une direction pour sa vie. Source de joie pour le psalmiste (Ps 19,8-12 ; 119,92 ; Ba 4,1-4 ; Si 24,23) la loi n’apparaît pas du tout ici comme une institution provisoire ou accablante, comme dans les textes pauliniens (Rm 3,20 ; 1 Co 15,56 ; Ga 4,21-31).

• v.2b « Murmurer » la loi. Le verbe employé ici décrit le léger mouvement des lèvres qui accompagne la lecture (cf. 1 S 1,13 ; Ac 8,28-30). C’est que, chez les Anciens, comme c’est encore le cas aujourd’hui chez les juifs, la Loi était méditée et étudiée à mi-voix. Cette récitation à voix basse est une méditation (Jos 1,8 ; Dt 6,4-8 ; 11,18-19 ; Ps 63,7 ; 77,13 ; 143,5 ; Si 14,20-21) qui s’oppose au cri de la prière de lamentation dans l’épreuve (Ps 3,5 ; 5,3).

• v.3 Le symbole de l’arbre planté au bord des eaux illustre la vitalité du juste qui est considéré comme verdoyant, stable et solidement enraciné. Si le juste se nourrit de la loi du Seigneur, ni les crises ni la vieillesse ne l’empêchent de porter du fruit (Jr 17,7-8 ; Éz 17,3-24 ; 31,3-9 ; 47,12 ; Jb 8,11-19 ; 15,30-33 ; Ps 52,10 ; 92,13-14). Dans un pays qui manque cruellement d’eau, on comprend la force de la métaphore !

Deuxième partie : la voie de l’impie (v.4-5).

• v.4 Un autre symbole végétal inspiré de la vie rurale. Après le battage, du blé et de la paille mélangés couvraient l’aire. Le vanneur lançait le tout en l’air : le blé, plus lourd, tombait à terre tandis que la paille sèche, beaucoup plus légère, s’envolait au vent. Tels sont les impies : morts et secs, leur inconsistance stérile s’oppose à la stabilité féconde des justes. La Bible parle souvent de la paille emportée par le vent (Jb 13,25 ; 21,18 ; Ps 35,5 ; 83,14 ; Sg 5,14 ; Is 40,24 ; 41,15-16 ; 47,14 ; Jr 13,24 ; Os 13,3 ; So 2,2 ; Mt 3,12).

• v.5 Une négation aide à mieux décrire le sort réservé aux impies : ils ne se lèveront pas au rassemblement des justes. Il s’agit d’abord de l’interdiction d’intervenir dans la délibération à la porte de la ville, ce qui est une honte (Ps 69,13 ; 127,5 ; Pr 22,22 ; 31,23 ; Am 5,12). Il s’agit ensuite du grand jugement qui aura lieu dans l’assemblée des dieux, où les méchants ne seront pas admis, mais jugés (Ps 82,1 ; Is 1,24-27 ; 2,12-22 ; 65,8-25 ; 66,18-23 ; Ml 3,5). Ici l’assemblée des justes remplace l’assemblée des dieux. Par la suite, on a pensé qu’il s’agissait du jugement eschatologique qui aboutit au bonheur éternel des justes et au châtiment des méchants, mais la doctrine eschatologique de l’époque ne supporte pas cette interprétation, du moins dans son sens littéral. Le psaume envisage plutôt l’option fondamentale pour ou contre Dieu selon le point de vue actuel qui souligne le bonheur (v.1) et la prospérité actuelles du juste (v.3). L’ambiguïté du verbe « se lever » a été exploitée par la Septante grecque et surtout la Vulgate latine qui traduit par le verbe « ressusciter ».

• v.6 Le verset final contient une antithèse sur le sort respectif des justes et des méchants. D’un côté, Dieu connaît la voie du juste ; de l’autre, la voie de l’impie est un chemin fermé, sans issue, un cul-de-sac ne menant nulle part. Le Seigneur « connaît » au sens biblique de s’intéresser à, protéger, aimer (Gn 18,19 ; Ps 31,8 ; 37,18 ; 44,22 ; 69,20 ; Jr 1,5 ; Os 13,5 ; Am 3,2). Le chemin des justes conduit à la vie (Ps 16,11 ; 139,24 ; Pr 10,17) tandis que le chemin des méchants se perd, (Ps 2,12 ; 81,13-14 ; 112,10 ; Pr 4,14 ; 10,28 ; 11,18 ; 12,28 ; 14,12 ; Si 21,10 ; Is 59,8).

Enseignement

Un mot unit tout le psaume, c’est « chemin ». Les deux voies sont un thème célèbre dans la Bible (Dt 30,15-20 ; Ps 15 ; 19,8-15 ; 92 ; 112 ; 119 ; Pr 4,18-19 ; 12,28 ; 15,24 ; Si 15,17 ; 33,14 ; Jr 21,8). Un double chemin, irréconciliable et incompatible, s’ouvre devant tout homme : celui de la justice et celui de la méchanceté. Entre les deux, il y a une distance physique, psychologique, sociale, morale et spirituelle. Il y a deux chemins, mais il n’aboutissent pas au même endroit. Le chemin du juste débouche sur le Seigneur, celle du méchant sur le néant ; le premier conduit à l’accomplissement total, à l’amour total, le second conduit à la disparition, à l’effondrement définitif. Dans la pensée du psalmiste, c’est la méditation et l’étude incessantes de la parole de Dieu écrite qui développent la connaissance amoureuse de Dieu. Cela renvoie à l’expérience spirituelle et mystique. Qui veut se donner des racines pour résister aux tempêtes et aux vents contraires soulevés par les forces du mal n’a qu’à entretenir une relation assidue avec la parole du Seigneur. Tel est le chemin de la connaissance et de la vraie vie. Qui met une telle semence dans son cœur et sur ses lèvres jour et nuit n’a pas à craindre le jugement final ; sa vie présente est le gage de son sort éternel. Sa semence, grâce à l’eau qui la pénètre, fait des racines ; il devient indéracinable. La parole de Dieu possède un dynamisme pour aider à se situer, s’ajuster et s’évaluer. On a alors l’assurance que, même si le vent des épreuves et les sécheresses de la vie nous arrachent ou nous jaunissent quelques feuilles, l’ensemble des feuilles reste vert et se renouvelle sans cesse à partir de l’eau, de manière à produire tout son fruit en son temps.

Relecture chrétienne

Il n’y a pas de citations explicites du Ps 1 dans le Nouveau Testament. Toutefois, on retrouve la spiritualité des deux voies (Mt 6,24 ; 7,12-14 ; Lc 16,13), surtout en Jn 14,6 où Jésus se présente lui-même comme le chemin du chrétien. Le traité des deux voies est exprimé dans un petit traité de morale contenu dans la Didachè. C’est surtout le v.3 qui favorisa une interprétation christologique. Dans l’arbre verdoyant planté au bord d’un ruisseau, on a vu, à partir de saint Justin, l’arbre de la croix qui fait participer le croyant à la vie divine. D’ailleurs, les antiennes de la liturgie vont dans le même sens : « L’arbre de vie, c’est ta croix, Seigneur ». La Lettre de Barnabé, les saints Cyprien, Hippolyte, Grégoire de Nysse et Jérôme attribuent un sens ecclésiologique et baptismal aux eaux du v.3. Le v.5 a été appliqué à la résurrection, surtout dans la Septante et la Vulgate Pour rester dans la comparaison de l’arbre, on parle beaucoup dans le Nouveau Testament de « porter du fruit » (Mt 3,8-10 ; 7,16-20 ; 12,33 ; Lc 3,9 ; Jn 15,2-8.16 ; 2 Co 9,10 ; Ga 5,22-23) ou d’avoir des racines (Mc 4,17//).

Dans la liturgie

À l’Office divin, on prie le Ps 1 le dimanche I à l’Office des lectures. On le prie encore aux lundi et dimanche de l’octave Pâques à l’Office des lectures. Traditionnellement, le psaume est aussi utilisé pour les fêtes des saints, qui ont été des justes par excellence. À l’Eucharistie, le Ps 1 fait fonction de psaume responsorial le 6e dimanche du temps ordinaire C, en réponse à Jr 17,5-8 sur l’arbre, alors que l’évangile est Lc 6,17.20-26. En semaine, on le prie le vendredi de la 2e semaine de l’Avent, alors que la première lecture est Is 48,17-19 ; puis le jeudi après les cendres, en réponse à Dt 30,15-20 sur le choix entre le bien et le mal ; enfin le jeudi de la 2e semaine de carême, en réponse encore à Jr 17,5-10.

 

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Psaume 16 (15) : C’est toi mon bonheur

Pitié pour moi, Yahvé, vois mon malheur (Ps 9,14)
Seigneur, vois mon malheur et ma peine (Ps 25,18)
Je me plains et frémis (Ps 55,18)
Mon œil est usé par le malheur (Ps 88,10)
Je déverse devant lui ma plainte (Ps 142,3)

Ils sont nombreux les psaumes où des croyants crient leur malheur. Souffrance., maladie, échec, incompréhension, angoisse, insécurité, péché : tout y passe du visage multiforme de la misère et de l’épreuve humaines.

Cependant, il ne faut pas l’oublier, le psautier s’ouvre par une proclamation de bonheur : Heureux est l’homme, celui-là… (Ps 1,1). Et il est au moins un psaume dans lequel, d’un bout à l’autre, un croyant ne fait que chanter son bonheur, ne parlant que de joie , de plaisir ou de délices , pour lesquels il bénit son Dieu.

Garde-moi, ô Dieu, mon refuge est en toi : le psaume 16 (15, dans la numérotation liturgique) est tout entier concentré dans cette formule initiale, car la suite ne fait qu’en expliciter en ordre inverse les deux membres.

Mon refuge est en toi

Cette part de l’affirmation est développée dans la première partie du psaume (versets 2-6). Là, il est question de l’engagement du croyant à l’égard de Yahvé.
Cet engagement s’est traduit à travers une option ferme et durable : J’ai dit au Seigneur : ‘C’est toi mon bonheur’ (v. 2). Et cette option l’a emporté sur d’autres qui se présentaient et qui continuent d’ailleurs d’en séduire plus d’un dans l’environnement du croyant. Au lieu de céder à des cultes étrangers, au lieu d’accrocher sa vie à des idoles multiples et changeantes (vv. 3-4), voici quelqu’un qui, dans un idéal de totalité et de permanence, a mis tous ses œufs dans le même panier, ouvrant sa vie au Dieu unique et faisant de la référence à lui une valeur absolue.

Et c’est dans cette option durable, précisément, qu’il trouve le bonheur. Sa relation à Dieu s’est approfondie et lui est devenue précieuse comme un domaine dont on a hérité, comme une bonne terre que la corde de l’arpenteur a délimitée pour soi, où l’on aime à se réfugier et où l’on se sent en sécurité (vv. 5-6). On croit déjà entendre la sérénité confiante de Paul : Je sais en qui j’ai mis ma foi (2 Tim 1,12).

Garde-moi, ô Dieu

Après l’engagement du croyant envers Dieu, voilà que la deuxième partie du psaume (vv. 7-11) parle de l’engagement de Dieu envers le croyant. A l’option posée par ce dernier, répondra la protection de Dieu. Et, de même que son option se veut durable, la protection de son Dieu, il en est assuré, le sera aussi.
Cette présence durable de Dieu, le priant du psaume est sûr d’en bénéficier dès maintenant : Je garde le Seigneur devant moi sans relâche. Puisqu’il est à ma droite, je ne puis chanceler (v. 8). Mais sa certitude ne s’arrête pas là. Il compte encore sur la protection de Dieu pour l’avenir : Tu n’abandonneras pas mon âme au shéol, tu ne laissera pas ton ami voir la tombe . (v. 10). Que veut-il dire exactement? Sans doute, dans la perspective plus primitive de la foi d’Israël, exprime-t-il l’espoir que Dieu lui accordera santé et longue vie, qu’il le préservera d’une mort prématurée.

Il n’est pas un Dieu des morts mais des vivants

Si telle était originellement l’attente du psalmiste, d’autres croyants ne tarderont pas à emprunter sa prière en y coulant une espérance plus ample.
Il faut dire que le psaume lui-même y prêtait. Tout se passe en effet comme si, déjà, en finale, la perspective s’y élargissait et comme si le croyant envisageait les horizons d’une vie vécue pour de bon dans la communion à Dieu : Tu m’apprendras le chemin de vie, devant ta face plénitude de joie, à ta droite délices sans fin (v. 11).

Toujours est-il que, lorsque viendra pour elle le temps de traduire le psaume en grec, la communauté juive témoignera d’une lecture approfondie . Et c’est ainsi qu’au verset 10, on rendra tu ne laisseras pas ton ami voir la fosse par tu ne laisseras pas ton ami voir la corruption . La protection de Dieu, dès lors, ne consistait plus seulement à préserver d’une mort prématurée, mais à tirer quelqu’un de la corruption du tombeau. Et c’est ainsi compris que, tout naturellement, après Pâques, les premiers chrétiens appliqueront à la résurrection de Jésus le passage du psaume, comme en témoignent le discours de Pierre à la Pentecôte (Ac 2,31) et celui de Paul à la synagogue d’Antioche de Pisidie (Ac 13,35). Tiré de la corruption du tombeau et exalté à la droite de Dieu, le Ressuscité partageait désormais la plénitude de la communion à lui.

Puisque j’ai mis en Dieu mon refuge, Dieu me protégera : telle était, pour l’essentiel, la certitude exprimée dans le psaume 16. Il me protégera, à la vie à la mort , comprendront plus tard des croyants juifs, puis chrétiens. Car si Dieu est le Dieu de quelqu’un, se dira-t-on, il ne peut l’être que pour de bon, la mort elle-même ne saurait briser la relation à lui.

Cette vision-là paraît avoir été celle de Jésus lui-même, comme en témoigne la réponse qu’il fit un jour à un groupe de sadducéens mettant en doute l’espérance de la résurrection des morts (Mc 12,26-27). Dieu, protestera-t-il, n’est pas un Dieu des morts mais un Dieu des vivants . Le psaume , dès lors, avait trouvé sa pleine portée : C’est toi mon bonheur. Tu m’apprendras le chemin de vie…

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Psaume 75 (74) : Dieu jugera avec droiture !

 

1 Du maître de chant. « Ne détruis pas. » Psaume. D’Asaph. Cantique.
2 A toi nous rendons grâce, ô Dieu, nous rendons grâce,
Proche est ton nom, qu’on publie tes merveilles.
3 « Au moment que j’aurai décidé,
je ferai, moi, droite justice ; 4 la terre s’effondre et tous ses habitants : j’ai fixé, moi, ses colonnes. » – (pause)
5 « J’ai dit aux arrogants : Pas d’arrogance ! aux impies : Ne levez pas le front, 6 ne levez pas si haut votre front, ne parlez pas en raidissant l’échine. »
7 Car ce n’est plus du levant au couchant, ce n’est plus au désert des montagnes 8 qu’en vérité, Dieu, le juge, abaisse l’un ou élève l’autre : 9 Yahvé a en main une coupe, où fermente un vin épicé ; il en versera, ils en sucreront la lie, ils boiront, tous les impies de la terre.
10 Et moi, j’annoncerai à jamais, je jouerai pour le Dieu de Jacob ; 11 je briserai le front des impies ; et le front du juste se relèvera.
Traduit par © La Bible de Jérusalem, Éditions du Cerf, Paris 1998


Verset 1 Ce cantique appartient au recueil de 12 psaumes d’Asaph (Ps 50 et 73-83). Il est l’un des chantres attachés au culte du Temple au Dieu unique à Jérusalem, dans la période israélite d’avant l’exil ou dans la période juive après le retour d’exil à Babylone. Il proteste face aux prétentions des gens vantards : Dieu seul est juste juge : il jugera certainement avec droiture !

Le psalmiste utilise trois genres littéraires : l’hymne dans son inclusion sur le nom divin (’elōhîm et Yahvé) aux vv.2 et 10 ; l’oracle prophétique aux vv.3-6 et l’instruction de sagesse aux vv.7-9. La conclusion est claire au v.11 : les prétentieux seront humiliés tandis que le juste sera rétabli, loué. Fort de cette conviction, la communauté affirme les merveilles (v.2) du Créateur maître de l’univers (vv.7-8). Au plan de sa structure, le Ps 75(74) présente un diptyque en quatre parties : vv.2-3 ; 4-6 ; 7-8 ; 9-11 de type A.B.A’.B’. Voyons de plus près :

v.2 C’est par une forte reconnaissance que la communauté exprime sa gratitude envers Dieu pour son action de juge et souhaite que les lèvres publient cette merveille et bien d’autres ! vv.3-6 Le psalmiste proclame la justice divine dans une communauté qui y croit : Dieu revendique sa prérogative de pouvoir rétablir la justice bafouée par les arrogants et les impies. Devant l’effondrement d’une planète et de ceux qui l’habitent à cause de leur comportement, la fixation de son assise demeure stable par l’action créatrice de Dieu, selon la conception cosmique antique d’une terre plane dont la base repose sur de fermes piliers. Au sujet des impies aux v.5-6 et 11, la répétition du mot hébreu « ןרֶקָ » est à décoder : c’est « la corne », qui a été traduit par « le front ». C’est le symbole de puissance et de vigueur (vv.5.6, sens métaphorique, cf. Ps 18,3 ; 89,18 ; Za 2,1). Donc on peut comprendre le reproche adressé aux impies qui « le prennent de haut », qui sont présomptueux. Et ce même mot décrira plutôt « la force » des impies au v.11 (métonymie). Ce triple impératif dit l’avertissement maximal en vue de mettre fin à cet abus.

vv.7-8 La leçon de sagesse en discours indirect insiste sur le fait que l’avenir de l’homme et son sort ne dépend pas d’un lieu de la terre, que ce soit l’Orient ou l’Occident. Mais c’est de Dieu qu’il vient, mettant chacun à un juste niveau. C’est à l’égard de tous les impies, d’où qu’ils soient, que s’exerce le jugement divin.

v. 9 Le thème prophétique de « la coupe » manifeste quant à lui la colère divine pour ses opposants. Aucun impie ne pourra résister au vin fort qui l’annihilera.

v. 10 Le psalmiste persiste dans son option préférentielle pour «  le Dieu de Jacob », celui du 3e patriarche, souvent invoqué dans les psaumes (notamment 46,4.8.12 ; 76,7 ; 81,5 ; 84,9 ; 114,7 ; 146,5). v.11 La finale annonce la fin « des impies » au pluriel et dit l’avenir « du juste » au singulier : il sera élevé, relevé.

Du point de vue juif, le Ps 75(74) est un chant du peuple de Terre sainte qui développe un oracle divin énoncé par un prêtre ou un prophète (v.3-6) en lien avec le culte du Temple. Cet oracle annonce aux impies qui se vantent avec arrogance que leur jugement va venir. On peut penser aux oracles de Jérémie contre les nations païennes avec la vision de « la coupe » à boire (Jr 25,15-17 ; 48,26 ; 49,12 ; 51,17). Le jugement sera repris plus tard dans déclarations du prophète Daniel face au roi chaldéen Balthazar qui buvait dans les vases dérobés au Temple (Dn 5). L’abaissement et l’élévation par la justice divine se retrouvent dans le cantique d’Anne au 1er livre de Samuel (1S 2,1-10) : Dieu qui pèse les actions abaisse et aussi élève.

Du point de vue chrétien, l’évangile fait clairement écho au v. 8b : « Quiconque s’élèvera sera abaissé et quiconque s’abaissera sera élevé. » (Mt 23,12) Le verset final est dans le même esprit. Il se retrouve dans le Magnificat de Marie (Lc 1,5). Il exprime d’une part les appels à la délivrance des croyants qui acclament le Messie qui a réalisé tant de merveilles en sa vie publique et par sa résurrection ! Le cri en faveur de la justice de Dieu (Is 51,8) résonne à l’entrée de Jésus dans Jérusalem : « Hosanna ! » (Mt 21,9 ; Mc 11,9-10 ; Jn 12,13). D’autre part ce chant annonce déjà la justice du « Fils de l’homme » (Mt 25, 31) et du « Roi » (Mt 25,34.40.41.45) en fonction des actes de notre vie. C’est un appel à la vigilance dans la solidarité envers le prochain et un avertissement de la crainte de Dieu à l’égard des potentats ou des égoïstes solitaires. (cf. l’heure du jugement annoncé aux idolâtres par les anges en Ap 14,9-10). Le Dieu de Jésus-Christ est communion d’Amour (Agapè) et de vie et non pas de domination orgueilleuse arrogante ; c’est pourquoi Jésus boira la coupe de colère au jardin de Gethsémani à la place des pécheurs pour que nous puissions boire à la coupe du salut, celle de l’Eucharistie, comme le note André Feuillet (Le sacerdoce du Christ et de ses Ministres, Paris 1972, p.118).

Dans la liturgie des Heures de l’Eglise, le psaume 75(74) est chanté lors de la prière du milieu du jour du mercredi de chaque 3e semaine. Proposant de louer Jésus qui peut faire droite justice car il a été glorifié après sa vie de service et son abaissement (cf Jn 12,23).

fr. Christian Eeckhout, o.p. – Jérusalem = Pour la page du PSALMISTE sur le site www.spiritualite2000.com en janvier 2018.

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Psaume 83 (82) : Les ennemis se coalisent contre Israël et contre Dieu

Nous terminons notre longue collaboration à la chronique « Le Psalmiste » avec un psaume difficile, mal connu et mal aimé, au point qu’il est complètement omis en liturgie. On comprend que les collaborateurs de notre chronique l’aient gardé pour la toute fin… En effet, il s’agit d’un psaume « imprécatoire », c’est-à-dire qui souhaite des malheurs aux ennemis, ce qui rend les croyants d’aujourd’hui mal à l’aise. Depuis que la liturgie des Heures se célèbre en langues modernes et n’est plus réservée aux clercs, il a été décidé d’omettre les versets imprécatoires de certains psaumes. Dans cette optique, trois des 150 psaumes ont été complètement omis (Ps 58; 83; 109).

Le Ps 83 énumère dix peuples voisins dont les relations avec Israël ont presque toujours été mauvaises. A-t-il été écrit en référence à un événement historique précis? Les avis sont partagés. À cause du grand nombre d’ennemis et de la mention de l’Assyrie, la plupart des commentateurs croient que l’auteur ne vise aucune situation historique particulière et que la liste des ennemis symboliserait l’éternelle hostilité des nations contre Israël. D’autres y voient une coalition réelle, du temps de la monarchie, impossible cependant à identifier parce qu’il est difficile d’imaginer une situation dans laquelle tant d’ennemis se seraient coalisés contre Israël. De plus, un problème chronologique surgit puisque ces nations n’ont pas toutes existé en même temps. Il faut aussi évaluer l’implication des deux positions. S’il s’agit du thème général de l’hostilité des nations, la situation n’est pas urgente et le « salut » souhaité peut être assez théorique. Mais s’il s’agit d’un danger réel, le psaume reçoit une charge émotive supplémentaire.

Le psaume prend l’allure d’un chant de guerre contre les ennemis de la nation. Si le thème n’a rien d’original, il est traité ici avec une vigueur particulière, voire une violence, qui dérange. Mais il ne faut pas trop s’en scandaliser; il faut plutôt replacer le psaume dans le contexte du monde ancien dans lequel les divinités étaient loin d’être toutes pacifiques. Il faut quand même souligner un sens de la justice selon lequel le « salut » n’est pas une vague notion spirituelle mais une situation humaine et historique urgente qui requiert une action divine.

Le genre littéraire du psaume est une lamentation collective, dont il ne retient, cependant, que les deux premières étapes : la lamentation et la supplication. On propose la structure suivante :
• Appel à Dieu (v. 2)
• Premier temps : lamentation (v. 3-9)
Le projet des coalisés (v. 3-5)
La liste des coalisés (v. 6-9)
• Deuxième temps : supplication et malédictions (v. 10-19)
La liste des victoires de Dieu (v. 10-13)
Le jugement cosmique de Dieu (v. 14-16)
Le jugement moral de Dieu (v. 17-19).

Commentons les versets. Le v. 1 n’est que le titre (« Psaume. Cantique d’Asaph »). Le v. 2 est un appel à Dieu. Ce qui le motive est classique, le « silence de Dieu », signe de son inaction, de son apparente indifférence. Il y a un paradoxe intéressant entre le silence de Dieu et les « ennemis qui grondent ». Dans ce verset, les ennemis d’Israël sont les propres ennemis de Dieu, eux qui « lèvent la tête » comme dans un mouvement d’orgueil. Comme au v. 6, le psalmiste souligne que, à travers Israël, c’est Dieu lui-même que vise la haine des ennemis.

Premier temps : lamentation (v. 3-9)
Le projet des coalisés (v. 3-5). Les ennemis d’Israël et de Dieu apparaissent au v. 3, ils intriguent contre Israël (v. 4, littéralement « contre ton trésor », c’est-à-dire « les tiens ») au point de vouloir le « retrancher d’entre les nations » (v. 5). Selon la façon de voir des Anciens, les ennemis d’Israël sont aussi considérés comme les ennemis de Dieu puisque c’est lui qui a donné le pays aux fils d’Israël (Dt 26,5-9; Jos 14,2-13) et en garantit les frontières qui sont, de ce fait, inamovibles (Dt 19,14; 27,27; Jb 24,2; Pr 22,8; 23,20; Os 5,10). Tout acte qui menace ce don est donc considéré comme un acte contre Dieu.

La liste des coalisés (v. 6-9). Une liste de pays permet d’enraciner la menace dans le concret, de ne pas en faire une idée abstraite qui, du coup, pourrait être considérée comme négligeable. Le nombre des pays ennemis impressionne – il y en a dix –, multipliant ainsi la puissance des ennemis. Il y a un certain ordre dans la liste : d’abord les peuples de l’est, puis ceux de l’ouest, en remontant du sud au nord.

Les Édomites, peuple frère mais ennemis héréditaires d’Israël, descendants d’Ésaü frère de Jacob, habitant le sud de la mer Morte (Gn 25,19-34).
Les Ismaélites, descendants d’Ismaël, fils d’Abraham et d’Agar, qui sont des nomades arabes (Gn 16,3-16).
Les Moabites, dont le territoire s’étend à l’est de la mer Morte (Gn 19,30-38).
Les fils d’Agar, semi-nomades, habitant le désert à l’est de Moab et d’Ammon.
Guébal, tribu arabe du sud de la mer Morte, dans le voisinage de Pétra.
Les Ammonites, tribu araméenne de Transjordanie (Gn 19,30-38).
Les Amalécites, l’une des plus anciennes tribus nomades ennemies d’Israël, dans le désert du sud, le Néguev (Ex 17,8-16).
Les Philistins, résidants des bords de la Méditerranée.
Les habitants de Tyr, ville importante de la Phénicie.
Les Assyriens dominèrent l’Orient ancien autour de 850 à 605 avant notre ère. C’est la seule mention d’un des grands empires. Les fils de Lot (v. 9) sont Ammon et Moab dont on a déjà parlé.

On ne sait quelle importance accorder à l’absence de l’Égypte, ennemi juré d’Israël depuis toujours. Ceux qui voient dans la liste l’idée générale de l’hostilité contre Israël suggèrent que la liste des ennemis pouvait être flexible, s’allongeant ou se raccourcissant selon les situation concrètes.

Deuxième temps : supplication et malédictions (v. 10-19)
Les victoires de Dieu (v. 10-13). Parce que l’action divine est la même à travers les âges et que le passé est garant du futur, le psalmiste demande à Dieu d’infliger aux ennemis d’aujourd’hui le châtiment qu’il infligea jadis aux ennemis du passé. L’auteur évoque l’époque des juges sans doute parce que le psaume reflète une menace d’intégrité territoriale, comme les guerres du temps des Juges défendaient l’intégrité du territoire d’Israël menacé. Plus précisément, il y a des allusions à Jg 7–8, l’épisode de Gédéon contre les Madianites (aussi Is 9,3). Sissera et Yabin sont le roi et le général de Haçor, vaincus par Débora au torrent du Qissôn (Jg 4–5; 1 S 12,9). Oreb et Zéèb sont des chefs madianites vaincus par Gédéon (Jg 7,25; 8,3); Zéba et Salmuna seraient deux rois madianites poursuivis par Gédéon dans la région du mont Tabor (Jg 8,5-28; 9,17). Au v. 11, « servir de fumier pour la terre », signifie sans doute pourrir sur le sol, sans sépulture (Jr 8,2; 9,21). Il s’agissait du pire malheur pouvant frapper un humain, et, pour un ennemi, un manque total de respect, une absence absolue de dignité (Dt 28,26; 1 R 14,11; Ps 79,2; Qo 6,3; Jr 7,33; 16,4; Éz 29,5).

Le jugement cosmique de Dieu (v. 14-16). Dieu maître de l’histoire est aussi maître de la création. Sa maîtrise sur l’une est signe de sa maîtrise sur l’autre; sa victoire sur l’une est signe de sa victoire sur l’autre. Ici, le psalmiste demande donc à Dieu de déchaîner contre les ennemis les forces de la nature. Au v. 14, il s’agit du fort vent qui soulève la menue paille, comme lors du battage du blé pour séparer le grain plus lourd de la paille. Le psalmiste attend de la colère divine le même effet de dispersion et de destruction à l’égard des ennemis que celui du vent sur l’aire à blé. Qu’ils tourbillonnent dans le vent comme la menue paille (Ps 1,4; Jb 21,18; Is 17,13). Qu’ils disparaissent comme les forêts et les montagnes boisées dévorées par le feu (v. 15). Qu’ils soient poursuivis par les ouragans et épouvantés par les orages (v. 16). Les v. 14-16 se correspondent structurellement :
Vent qui emporte (v. 14)
Feu qui dévaste (v. 15a)
Feu qui dévaste (v. 15b)
Vent qui emporte (v. 16).

Le jugement moral de Dieu (v. 17-19). Le psalmiste demande que, dans leur échec, les ennemis d’Israël soient contraints de discerner l’action de Dieu en faveur de son peuple ainsi que sa suprématie universelle. Le but des jugements de Dieu, c’est aussi que les ennemis, honteux, cherchent le Seigneur. À cause du v. 18, il est douteux que ce souhait aille jusqu’à la conversion des ennemis. Sous la contrainte, on peut s’incliner de mauvaise grâce.

Il faut dire quelque chose ici d’un problème spécial. La malédiction ou la violence dans la l’Ancien Testament a toujours été une difficulté pour les croyants chrétiens. Il faut comprendre que la malédiction ou prière d’imprécation contre les ennemis faisait partie de la culture et de la religion des peuples anciens. Les relations difficiles avec les peuples voisins s’entrevoyaient comme objet d’une action tout autant divine que politique (Nb 22–24), comme on peut voir dans les oracles contre les nations qui se trouvent, comme une partie bien définie, dans la plupart des livres prophétiques.

Dans ce contexte, la relecture chrétienne apparaît presque impossible! Un des trucs développés par la tradition chrétienne dans des cas semblables a été de spiritualiser. Parfois, c’est la seule solution possible. De cette manière, les ennemis historiques deviennent le mal sous toutes ses formes, qui attaque ou menace la vie chrétienne. Certains auteurs spirituels ont été jusqu’à établir des correspondances entre divers vices ou vertus et les peuples de la liste. Selon cette manière de voir, le psaume pourrait se réciter en pensant aux ennemis de la foi et / ou de l’Église qui, depuis toujours, s’acharnent pour les détruire. Bien évidemment, il faut faire preuve de prudence dans cette ligne interprétative afin d’éviter de tomber dans le personnel ou dans une agressivité que, justement, on dénonce chez les autres. Il reste que l’établissement du règne de Dieu et la prédication de l’évangile sont un véritable combat et qu’il y a de l’opposition.

Saint Augustin a appliqué ce psaume au Christ qui a commencé par se taire et se laisser juger, mais qui ne se taira plus quand il viendra juger le monde. Grâce à des étymologies ingénieuses, il ira jusqu’à identifier les ennemis de Dieu et du Christ. Certains Pères, comme saint Jérôme, ont voulu voir dans le psaume une prière pour la conversion des ennemis, mais, pour en arriver là, il faut ne pas avoir bien lu notre psaume!

Hervé Tremblay, o.p.
Collège universitaire dominicain
Ottawa, ON

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Psaume 64. Châtiment des calomniateurs.

 

1 Du maître de chant. Psaume. De David.

2 Écoute, ô Dieu, la voix de ma plainte,
contre la peur de l’ennemi garde ma vie ;
3 au complot des méchants soustrais-moi,
à la meute des ouvriers de mal !

4 Eux qui aiguisent leur langue comme une épée,
ils ajustent leur flèche, parole amère,
5 pour tirer en cachette sur l’homme intègre,
ils tirent soudain et ne craignent rien.

6 Ils s’encouragent dans leur méchante besogne,
ils calculent pour tendre des pièges,
ils disent : « Qui les verra ? »
7 Ils combinent des méfaits :
« C’est parfait, tout est bien combiné ! »
Au fond de l’homme, le cœur est impénétrable.

8 Dieu a tiré une flèche,
soudaines ont été leurs blessures ;
9 il les fit choir à cause de leur langue,
tous ceux qui les voient hochent la tête.

10 Tout homme alors craindra,
il publiera l’œuvre de Dieu,
et son action, il la comprendra.

11 Le juste aura sa joie en Yahvé
et son refuge en lui ;
ils s’en loueront, tous les cœurs droits.

(Bible de Jérusalem)


Les vv. 2-7 sont un appel vers Dieu pour qu’il sauve des dangers venant de ceux qui complotent. Les vv. 8-10 sont là pour rappeler des actions que Dieu a faites pour aider dans le passé et en même temps pour donner des raisons d’espérer dans le futur. Le v. 11 est la conclusion du psaume qui donne une réponse aux interrogations du début.

vv. 2-7 : Ces vv. 2-7 nous décrivent ceux qui veulent comploter contre le psalmiste. Au v. 2, le suppliant demande à Dieu d’entendre sa plainte, puis d’agir avec efficacité. L’urgence de la demande est retranscrite par la rapidité avec laquelle on est passé d’une demande d’écouter à une demande d’agir. Parce qu’il y a une réelle urgence, il faut que Dieu agisse tout de suite. Le suppliant ne demande pas à Dieu de tuer ses ennemis, mais de le protéger de leurs attaques. Le v. 3 continue dans la description des périls qui menacent le suppliant. Il s’agit d’un complot que veut faire une foule de gens méchants. Avec le v. 4, on utilise la métaphore guerrière. Les attaques des adversaires ressemblent à des coups portés par des épées et des flèches. Leurs langues et leurs paroles peuvent être aussi dangereuses que des armes tranchantes. Leur parole est amère à l’image d’une flèche trempée dans du poison. Nous retrouvons le mot « flèche » au v. 8 et le mot « langue » au v. 9. Mais, Dieu est devenu un archer qui tire une flèche et la langue est devenue pour les méchants la cause de leur chute. On pense ici à Ps 57,7 : « ils creusaient devant moi une trappe, ils sont tombés dedans. ».
Non seulement, ils veulent faire du mal à l’homme intègre, mais le v. 5 précise qu’ils veulent faire cela en cachette. Ils n’ont pas le courage de l’affronter face-à-face. De la même façon qu’ils tirent soudain avec leur arc, leurs blessures seront aussi soudaines, blessures causées par la flèche tirée par Dieu sur eux. Au v. 7, cette première partie se termine par un proverbe : « Au fond de l’homme, le cœur est impénétrable. ». Ce proverbe peut être lu de façon ironique, en effet, il voudrait dire que les méchants sont tellement certains de réussir dans leurs actions mauvaises qu’ils ne sont pas capables d’en changer afin d’éviter la punition divine. Ils sont tellement sûrs de leurs coups qu’ils en oublient que Dieu peut agir contre eux.

vv. 8-10 : Les vv. 8-10 décrivent l’expérience que le suppliant a pu faire des interventions de Dieu en sa faveur. Au v. 8, on nous dit que « Dieu a tiré une flèche, soudaines ont été leurs blessures. ». Nous retrouvons deux mots « flèche » et « soudaines » que nous avions déjà au v. 4 (pour « flèche ») et au v. 5 (pour « soudain »). Mais ici, les choses sont totalement inversées. Ce ne sont plus les méchants qui tirent des flèches sur le suppliant, mais c’est Dieu qui tire une flèche sur les méchants. Ce ne sont plus eux qui tirent soudain, mais ce sont des blessures qui apparaissent de façon soudaine sur les corps des méchants. Leur langue, qui était leur arme, est devenue ce qui les a conduits à leur chute. L’ironie du texte est ici très prononcée. Les ennemis pensaient que personne ne verrait les pièges qu’ils avaient tendus pour faire le mal, et maintenant tout le monde les voit très bien. Tous les passants peuvent voir leur échec et ils hochent la tête de satisfaction ou d’horreur.

v. 11 : Le psaume se termine par le v. 11 qui reprend le mot « cœur » déjà présent précédemment. Au v. 7, on disait que le cœur des méchants était impénétrable, c’est-à-dire que leur méchanceté étant sans fin, et qu’ils étaient arrogants et sûrs d’eux. Le renversement qui a eu lieu à partir du v. 8 fait que nous parlons maintenant du cœur de l’homme juste. Son cœur est droit car il a sa joie et son refuge en Dieu son Sauveur.

fr. Marc Leroy, o.p.
École biblique de Jérusalem

 

Le psalmiste

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