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Responsable de la chronique : Guy Musy, o.p.

Repentance et conversion. Réflexions en marge d’un fait odieux

 

« Les pères ont mangé des raisins verts et les dents des enfants sont agacées »

Ce verset biblique (Jérémie 31,29) me revient en mémoire lorsque l’actualité met en vedette et en manchettes la macabre découverte de cadavres d’enfants « autochtones » confiés à une institution catholique de Colombie-Britannique, voici quelques décennies.

Mon intention n’est pas de procéder ici à une enquête et encore moins à un réquisitoire, mais, au delà de la stupeur et du dégoût que m’inspire cette nouvelle, je voudrais faire entendre qu’il s’agit là d’un fait hélas récurrent et universel.

Il y a quelques années, un rapport fameux1 a dénoncé la complicité – occulte – de mon pays (La Suisse) avec le régime nazi. Je suis persuadé que la majorité de mes concitoyens de ce temps-là ignoraient ces faits. Une minorité toutefois les approuvait et une autre minorité les dénonçait en accueillant clandestinement à nos frontières des juifs qui fuyaient les camps de la mort.

De même, il a fallu attendre ce vingt et unième siècle pour débaptiser des places publiques au milieu desquelles s’élevait la statue d’un marchand d‘esclaves africains dont les profits avaient enrichi et embelli sa ville natale. Personne n’y voyait mal à l’époque.

Ceci dit, je ne suis pas certain que la société contemporaine fasse preuve d’un sens moral plus affiné. Elle a « inventé » les génocides dont je me refuse à établir ici la liste de peur d’en oublier un. Et quelle accusation porteront contre nous les générations qui nous survivront ?

Reste que nos dents sont « agacées » par les fautes de nos pères. Nous ne sommes pas responsables de leur conduite, mais nous en portons les conséquences. Notre silence pourrait accréditer leurs malversations pour ne pas dire leurs crimes. Alors que faire ?

« Repentance », bien sûr. Mais comment éprouverais-je un sentiment personnel de contrition pour une faute que je n’ai pas commise ? Repentance alors du groupe social auquel j’appartiens moi et mes « pères » ? Groupe qui a pu tolérer autrefois des comportements qu’il désavoue aujourd’hui. Pourquoi pas. Mais comment éviter les touchantes déclarations de repentance collective qui ne coûtent rien et demeurent inefficaces ?

Alors des « réparations », financières surtout ? Elles sont possibles et nécessaires quand les victimes survivent et si leurs descendants souffrent encore des injustices qu’ont subies leurs ancêtres.

Plus que tout, s’impose l’exigence d’une « conversion » de nos mœurs actuelles, individuelles et sociales. En l’occurrence, demandons-nous comment nous accueillons aujourd’hui les « autochtones » qui frappent à nos portes. J’écris ces lignes ce dimanche consacré aux « réfugiés » de partout. Contrairement à l’évangile que je lise ce jour-ci, la mer que traversent ces naufragés est loin d’être apaisée.

Mieux vaut s‘atteler activement à faire advenir maintenant un monde fraternel et juste que verser des larmes hypocrite sur un passé, assurément odieux et qu’on espère ne plus revoir.

Prévenir vaut mieux que guérir !

1 Commission Bergier 1996 -2001

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Histoire de chaussettes – Parabole

 

Une fois n’est pas coutume. Pas de réflexions mystico-théologiques dans ce blog. Descendons de la montagne et rejoignons Sophie autour de sa corde à linge. Elle désespère, puis se réjouit de retrouver la chaussette égarée qui ira rejoindre sa jumelle éplorée.

Sophie ? Une mère de famille, un mari et trois grands fils à la maison, mais aussi une écrivaine, attentive à l’écoute et aux formations centrées sur la personne.

Ce n’est pas un conte qu’elle écrit, mais le récit d’un humble service assumée par elle et par tant d’autres mères et femmes de ménage.

J’ai choisi de vous présenter ce texte non seulement à cause de son élégance littéraire, mais parce que j’y lis une parabole à multiples sens. Cela peut-être la quête de l’âme-sœur ou le rêve inassouvi de la gémellité, la recherche de l’égaré ou de l’égarée et son difficile retour au bercail. Cela peut-être aussi l’éloge du fugueur ou de la fugueuse ou l’affirmation d’une autonomie rebelle à toute à toute fraternité.

Mais j’y pense ! Cette tâche servile fut aussi assumé par celui qui un soir avant de mourir lava à grande eau bien plus que nos chaussettes, mais aussi nos pieds. Tout en nous suppliant de l’imiter et de rassembler avec lui tous les enfants de Dieu dispersés.

La lessive est finie !

« La lessive est finie. Il faut maintenant étendre chaque vêtement sur le fil. La main dans la corbeille à linge, j’extrais une à une les chaussettes du magma de vêtements encore humides.

J’ai beau leur dire et leur redire de nouer ensemble les paires, la plupart des chaussettes finissent uniques. Sans leur douce moitié. Je plonge ma main pour les pêcher parmi les vêtements mouillés, tire sur les fibres dont l’élasticité soudaine me surprend. À cause de l’humidité, je peine à distinguer les couleurs d’origine, alors je me trompe parfois de paires et suspends sur l’étendoir, par exemple, une chaussette bleu foncé à côté d’une noire.

Constatant mon erreur, je m’empresse de les espacer de quelques centimètres avec l’espoir de trouver rapidement la jumelle manquante. J’accélère le tempo. Saisissant un à un les autres vêtements, je me dépêche de les étendre sur les autres fils disponibles, réservant les barres extérieures, plus larges, aux pièces les plus délicates que les plis induits par le séchage risqueraient d’abimer. La tâche accapare toute mon attention, et cet étrange empressement ne me quitte plus, entre fébrilité entêtée et joie d’en finir.

Peu à peu la corbeille en plastique se vide. Il arrive qu’une chaussette jaillisse encore par surprise de sous le tas de vêtements. Je la saisis, la brandis presque, la maintiens un bref instant dans ma paume, le temps de vérifier que sa jumelle se trouve bien encore en attente au fond de la corbeille.

Si je ne la vois pas dans la corbeille, je la cherche sur l’étendoir, passant en revue du plat de la main les chaussettes dépareillées et sèches, accumulées sur son bord, certaines depuis plusieurs semaines. Des chaussettes de taille et de couleurs variées, des neuves, d’autres usées jusqu’à la trame. Lorsque le moment arrive de reconstituer une des paires en attente, c’est un véritable événement que je vis. Je prends le temps de contempler, côte à côte sur le fil, la chaussette souple et humide et sa jumelle ratatinée, rigidifiée par la sécheresse de la chambre.

Mon sourire n’est que le simple signe d’une jubilation, en vérité, que la pudeur m’oblige à garder toute intérieure. Mon cœur cogne, mon souffle augmente. Ma main, en réunissant enfin la paire manquante, accomplit une réparation dont la portée m’échappe, bien plus vaste que les apparences. Peut-être que c’est cela, un peu, le sentiment de réussir. »

Sophie

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Rêve et réalité. L’Apocalypse et l’Evangile

 

Récemment, lors d’une célébration d’adieu à une maman centenaire, un de ses fils choisit de faire entendre à l’assemblée le chapitre 21 de l’Apocalypse : « Voici que je fais toutes choses nouvelles ». Un vieux monde s’en va. Un autre tout neuf s’en vient. La première création disparaît pour laisser place à une autre qui ne connaîtra ni la mort ni les larmes.  

Ce passage biblique me ramène à mon école primaire. Quand je n’étais pas content de ma copie, il m’arrivait de la déchirer de haut en bas et d’en écrire une nouvelle. Une opération facilitée aujourd’hui par l’ordinateur. Il suffit d’actionner la touche « effacer » et s’envole tout ce qui était « sélectionné ». Reste bien sûr à le remplacer. Mais ceci est une autre histoire.

Est-ce ainsi que Dieu va régler ses comptes avec notre vieux monde ?  Tout effacer, puis en réinventer  un autre ? A vrai dire, le créateur a déjà fait cette expérience. Avec un succès mitigé toutefois. Après le déluge, les hommes ne se sont pas guéris de leur perversité et les larmes ont continué de couler.

Mais entre-temps est survenu un être exceptionnel, envoyé de Dieu, dont le programme n’étai pas de détruire notre vieux monde, mais de le guérir et donc de le sauver. Non pas le jeter à la poubelle, mais tenter de le réparer et de le remettre en servie. Un travail de grand-mère d’autrefois qui savait raccommoder, rapiécer et repriser ou de  cordonnier de village qui mettait son zèle  et son  art à ressemeler nos galoches usées. Nous n’avions pas le cœur à les jeter. Et l’argent aurait manqué pour les remplacer. 

Le Jésus du troisième évangile – celui de Luc – se comporte comme nos grands-mères et nos anciens cordonniers. Il ne jette rien à la poubelle et récupère ce que d’autres jugent sans valeur. Il ne désespère de personne, même pas du brigand mis en croix à ses côtés. Il court les montagnes à la recherche d’une brebis égarée et la ramène au bercail juchée sur ses épaules. Il annonce le Royaume déjà présent et agissant au milieu de nous. Comme le grain de blé dans la terre, des germes de résurrection sont enfouis dans les cœurs de humains. Semis de vie éternelle qui poussent en silence, envers et contre tout, entre ronces et épines, sécheresses et inondations.

Vous l’aurez compris. Ma préférence va au Jésus des évangiles. Ce choix me coûte du travail et de la peine bien sûr, mais il me réconforte, malgré quelques déceptions inévitables, Mieux vaut s’engager dans ce qui est encore réparable et améliorable que rêver à un chamboulement illusoire qui remettrait les compteurs à zéro. 

Je comprends que les souffrances des persécutés dont l’Apocalypse traduit le cri puissent les amener à désespérer du temps présent pour  imaginer un futur de rêve. Pourtant, je veux croire à ce lien mystérieux qui relie ce monde à un autre que je ne perçois pas encore. Pas de solution de continuité  entre ce que fut la vie de Germaine dont le corps inanimé git devant moi et l’éternité dans laquelle elle vient d’entrer. 

En un mot comme en mille, je fais mienne la formule d’un chrétien anonyme persécuté à la fin du 2ème siècle : «  Si noble est le poste que Dieu a assigné aux chrétiens, qui ne leur est pas permis de déserter » (Lettre à Diognète,6,9).

Une consigne très forte qui devrait particulièrement résonner à nos oreilles « chrétienne » en cette période de pandémie. 

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Enfants dispersés

Ce samedi, veille des Rameaux, le grand-prêtre Caïphe fait le prophète malgré lui. Ce pontife rusé et machiavélique a compris que pour sauver sa charge et sa vie il devait prendre la décision de supprimer Jésus sous prétexte qu’il valait mieux faire périr un seul individu plutôt que mettre en péril de mort tout un peuple. Un procédé bien connu des épiciers : mieux vaut jeter à la poubelle un fruit gâté que de laisser pourrir tout un étalage. En période d’épidémie, sans aller jusqu’à la suppression du « pestiféré », on a tout de même inventé l’isoloir et la quarantaine.

Le quatrième évangile qui rapporte cet événement nous dit encore que la déclaration de Caïphe, sans le savoir ni le vouloir, donnait un sens à l’exécution de cet « agitateur » qu’il exécrait. La mise à mort de Jésus devrait « rassembler dans l’unité tous les enfants de Dieu dispersés ». Cette « prophétie » – car c’en est une ! – n’est pas passée inaperçue. Elle figure textuellement dans la troisième prière eucharistique  de notre messe où elle prend la forme d’une demande instante adressée au « Père très aimant ». 

La formule  déborde aussi le cadre liturgique jusqu’à devenir le titre d’un roman récent écrit par une rwandaise que le génocide a séparée des siens, désormais « dispersés » aux quatre vents du globe. Une prière aussi ou un souhait très vif de voir à nouveau rassemblées les familles que le Covid a fait éclater, au point de se demander si on reconnaîtra un jour les visages de ceux qui jusque jà nous étaient familiers.

Mais la question fondamentale demeure. Le sacrifice de Jésus a-t-il vraiment concouru à réunir non seulement des hommes et des femmes géographiquement éloignés, mais encore des frères et des sœurs que la haine et la violence avaient transformés en ennemis ? Autrement dit, la prophétie de Caïphe a-t-elle été réalisée ? 

Une amie me fait souvenir, au moment même où j’écris ces lignes, qu’il y a 25 ans exactement neuf moines étaient enlevés en pleine nuit de leur monastère de Tibhirine, puis retrouvés égorgés quelques semaines plus tard. Leur sacrifice a-t-il porté des fruits ? Tout spécialement sur cette terre qui a bu leur sang ? On pourrait s’interroger de même sur l’efficacité du sacrifice de Mgr Oscar Romero assassiné au cours d’une messe qu’il célébrait à San Salvador. Et sur celui de tant d’autres victimes innocentes dont on voudrait croire qu’elles ne sont pas mortes pour rien.

Sans doute, je pèche par impatience. Il faut ménager du temps au grain qui pourrit en terre pour que je puisse un  jour goûter à son pain. Le sang des martyrs n’est qu’une semence enfouie dans les larmes. Une longue période nous sépare de la moisson et des cris de joie des moissonneurs. Je veux bien y croire. Même s’il m’arrive plus souvent qu’à mon tour de crier devant l’autel, comme les élus de l’Apocalypse : « Jusqu’à quand, Seigneur ? ».     

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Année Saint-Joseph ? Pourquoi pas !

ARCABAS. Le songe de Joseph

 

Est-il besoin de rappeler les circonstances qui ont amené en 1870 le pape Pie IX à déclarer l’époux de Marie « Patron de l’Eglise Universelle » ? Circonstances pas très glorieuses, en effet. Garibaldi et ses « chemises rouges » venaient de ravir au pape ce qui lui restait d’Etat et de pouvoir politique. Saint Joseph, patron des causes désespérées, était appelé à la rescousse. Pour veiller sur les biens de l’évêque de Rome ou pour soutenir la dynamique spirituelle de toute l’Eglise ? C’est, bien sûr, cette seconde option qu’a retenue le pape François en consacrant cette année 2021 à saint Joseph. Cent cinquante ans après la proclamation de son prédécesseur Pie IX.

Cette initiative a reçu ci et là un sourire condescendant et  et indulgent. Une concession à la « piété populaire » du pape François qui accompagne ses interventions surprenantes et même téméraires. Pensez à son voyage en Irak. Il est vrai que dans ma jeunesse on n’invoquait Joseph que comme « patron de la bonne mort ». Comme au Québec,  il n’était pas rare dans ma région  que  son nom s’accolât au patronyme – c’est mon cas ! – d’un petit baptisé catholique. A telle enseigne que nos voisins protestants appelaient « dzodzets » les habitants de mon canton. Autrement dit, des benêts un peu demeurés, qui ne pouvaient prendre une décision sans avoir préalablement consulté leur curé.

Pauvre Joseph ! Il méritait une réhabilitation. Figurez-vous que le philosophe Jean-Paul Sartre, athée notoire, s’y est essayé. Après la déroute de l’armée française en 1940, prisonnier militaire en Allemagne, Sartre ne refusa pas de s’associer à une célébration de Noël et révéler à cette occasion ce que la présence de Joseph à la crèche lui inspirait:

« Je ne montrerai qu’une ombre au fond de la grange et aux yeux brillants, car je ne sais que dire de Joseph. Et Joseph ne sait que dire de lui-même. Il adore et il est heureux d’adorer. Il se sent un peu en exil.  Je crois qu’il souffre sans se l’avouer. Il souffre parce qu’il voit combien la femme qu’il aime ressemble à Dieu. Combien déjà elle est du côté de Dieu. Car Dieu est venu dans l’intimité de cette famille. Joseph et Marie sont séparés pour toujours par cette incendie de clarté et toute la vie de Joseph, j’imagine, sera d’apprendre à accepter. Joseph ne sait que dire de lui-même : il adore et il est heureux d’adorer. »

Grand silence donc. Inutile de l’étoffer ou de l’étouffer par des propos pieux. Joseph  absent demeure présent. 

J’ajoute au personnage une note de tendresse, délicate et intérieure qui se moque des grandes démonstrations. Une tendresse si nécessaire en ces temps de pandémie, quand les effusions et les caresses sont bannies. Restent le regard et le geste amical ou amoureux. Restent les mots qu’on se dit ou s’écrit. Mais aussi les mots  venimeux que l’on tait parce qu’Ils pourraient blesser et même tuer.

 Demeurent surtout l’admiration et l’adoration !

Saint Joseph au chômage ? Détrompez-vous. Il reprend du service. Plus que jamais.

 . 

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Monsieur de Genève

Nous fêtions ce dernier dimanche dans notre diocèse un saint évêque que l’on appelait en son temps Monsieur de Genève.  Contemporain des femmes et des hommes qui fondèrent Québec et Montréal, de la même trempe que Marguerite Bourgeois, de Mgr de Laval ou de Mère Marie de l’Incarnation. Sauf que François de Sales ne fut jamais installé dans sa cathédrale genevoise transformée en temple réformée quelques décennies plus tôt. Et de surcroît chargé de ramener à la foi catholique une partie de son diocèse indûment annexée à « La Rome protestante ». Une mission difficile pour cet évêque vagabond et clandestin. Un peu comme le fameux roi Jean sans Terre, désireux de reconstituer le royaume dont il avait été dépouillé.

Alors que son souverain était tenté d’utiliser la contrainte pour ramener ses sujets à l’ancienne foi, François s’y opposa, On a retenu une de ses devises préférées : « Rien par force, tout par amour ». Et il s’employa à lui faire honneur, souvent au risque de sa vie. J’ai visité à quelques lieues de chez moi le refuge qui lui servait d’abri au milieu d’une région qui lui était hostile, tout en retenant le bras de son prince qui rêvait de croiser du fer pour ramener à la  raison ces hérétiques obstinés.

La méthode missionnaire de François me paraît heureusement décrite dans cette recette qu’il avait lui-même concoctée : « Dans la conduite des âmes, il faut une tasse de science, un baril de prudence et un océan de patience ». Nos évangélisateurs modernes de toute robe feraient bien d’utiliser dans leur proportion ces ingrédients essentiels à une gastronomie œcuménique de qualité. Refusant d’agresser par les armes ses opposants, privé de chaires pour les admonester et les endoctriner, François rédigeait de petits billets, extraits de son catéchisme, qu’il se contentait de glisser sous leurs portes. Il préférait attendre avec patience le jour où il discuterait pacifiquement avec eux du bien-fondé de ses arguments. Est-ce la raison pour laquelle on a fait de François de Sales le patron des journalistes ? 

Que ceux et celles qui assimilent François à un polémiste poussiéreux et intolérant se souviennent que cet évêque fut aussi un chantre de l’Amour de Dieu et de l’amour tout court. Tous aimés de Dieu, mais chacun à sa manière. Comme cet océan fleuri que Monsieur de Genève admirait dans l’échoppe d’une « bouquetière » qui en tirait une foule de petits bouquets diversement colorés. Cette image fleurie sert d’exorde à l’ouvrage le plus célèbre de François de Sales : « Introduction à la vie dévote ». 

« Le monde, écrivaitil encore, est né de l’amour, il est soutenu par l’amour, il va vers l’amour, il entre dans l’amour. »

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L’Essentiel de Noël

Je reçois au soir du 24 décembre ce message d’un cher et vieil ami :

« Il est encore temps pour te souhaiter une belle nuit de Noël. Quels adjectifs trouver pour ne tomber ni dans la mièvrerie ni dans le trop habituel. Je cherche comment il faudrait parler de Noël et je prie pour être éclairé là-dessus. Auras-tu à prêcher ? A parler de l’irruption de cette nouvelle ère ? Les chants traditionnels disent-ils l’essentiel ? »

Oui, je dois prononcer l’homélie de la septième messe de Noël célébrée dans notre église. Le Covid 19 nous oblige à cet émiettement liturgique. Mais qu’aurais-je pu ajouter à tout ce qui avait été déjà dit ?

Mon ami me tendait une perche secourable. Autant que moi, il se fatigue des clichés et des pieuses ritournelles débitées à Noël par des fonctionnaires du culte verbeux et lassants. Pour m’éviter ce piège, il m’indique une piste originale : les « chants traditionnels » que le coronavirus nous interdit de chanter à pleine voix cette année dans nos églises de Suisse. Selon lui, ils diraient l’essentiel ?

Je fredonnais à cet instant un Noël populaire des années 30 appris dans la classe de mon père, l’instituteur du village. J’en retrouve les paroles dans un chansonnier poussiéreux sur un rayon oublié de ma bibliothèque. Il est question d’un certain Simon, vieux berger de Bethléem, boiteux, traînant la patte derrière une cohorte de jeunes collègues sportifs, à la course pour voir « ce qui est arrivé ». Le boiteux arrive enfin à la crèche « fatigué, minable »,trouble-fête au milieu d’un concert orchestré par les anges. 

Un éblouissement me saisit.  Ce chant, c’est l’Evangile tout entier ! Des traînards, des cabossés et des trouble-fêtes, toutes ses pages en sont pleines. A commencer par ce nourrisson qui vagit dans une mangeoire d’animaux. Les derniers deviennent premiers, les malpropres sont lavés, les adultères pardonnés. Le pauvre Simon n’est pas le seul de nos jours à ouvrir le porche de cette cour des miracles. Jetez donc un œil autour de vous, au-delà de vos fenêtres et de vos parvis !

Ma chansonnette m’apprend encore que c’est Marie, la mère, qui détecte l’incongru et invite le perclus à s‘approcher de Jésus. J’aurais dû m’y attendre. A Cana, elle prévient la gêne des nouveaux époux et au Calvaire, la Pietà tient dans ses bras ce qui reste du « maudit pendu sur le bois ». Consolatrice des affligés, Marie tient déjà son rôle dans la nuit de Noël.

La dernière strophe est sublime. Simon n’a que sa pauvreté à offrir à l’enfant, une peau de mouton qui lui sert de « parure ». Le voici nu, sans masque ni chalumeau à la ceinture. Sans or, ni myrrhe et pas le moindre grain d’encens. Marie s’en servira pour tisser « la robe sans couture ». De la crèche à la croix un seul et même cheminement.  

Le sacrifice de l’Agneau joint à celui du pauvre sauve le monde.  

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Archipel

Archipel ! Chapelet d’ilots proches ou lointains, séparés par des bras d’océan. C’est en usant de cette image maritime qu’un ami décrivait récemment le catholicisme nord-américain. Une dizaine familles par îlot, ou même une seule, séparées les unes des autres par une mer hostile ou indifférente. Des catholiques fidèles à la messe, aux pratiques de piété traditionnelle et à la lettre du catéchisme. Les enfants grandissent près d’un foyer paroissial ou d’une communauté religieuse, étudient dans des institutions labellisées  catholiques et fréquentent des groupes de jeunes qui affichent le même sigle et arborent le même drapeau. Il arrive que certains de ces jeunes s’affranchissent ou se rebellent. Mais il arrive aussi, dans le meilleur des cas, que d’aucuns parviennent à authentifier leur foi par une adhésion personnelle, libérée du contrôle social, familial ou ecclésial.

Je ne suis pas américain pour vérifier ces propos. Je les trouve tout de même pertinents. Car ce qu’ils décrivent pourrait bien concerner aussi le continent qui m‘a vu naître. 

A vrai dire, ce ne sont pas ces quelques ilots qui me posent question, mais la mer qui les entoure. Elle aurait donc englouti la masse de mes coreligionnaires. La polémique suscitée de nos jours par les directives sanitaires étatiques qui réduisent à quasi rien l’espace toléré aux cultes chrétiens en dit long sur la perte de visibilité des Eglises de nos pays et l’absence de considération publique à leur endroit. Un diagnostic  établi par des professeurs d’éthique de nos diverses Facultés de Théologie de Suisse romande est très explicite à ce sujet : « On n’attend plus rien des Eglises aujourd’hui, on ne leur tend plus le micro, mais elles-mêmes n’osent plus parler de la mort, de l’âme et du monde à venir ». (cf. La Tribune de Genève du 14 novembre dernier). Alors, à quoi bon les ménager ? Elles ne servent à rien dans la lutte contre la pandémie ?

Certaines institutions ecclésiales méritent ce désaveu.  Mais que dire des chrétiens et des chrétiennes enfouis dans cet océan ? Ils ne sont pas tous en train de se noyer, passagers d’une épave en perdition. Beaucoup ont enfilé une tenue de scaphandre ou se comportent en sous-marins, blindés par leur foi. C’est ainsi que je me représente Jésus dans la « Galilée des Nations », non pas recroquevillé dans une forteresse, mais faisant luire la lumière au cœur de la nuit, parmi ceux qui gisent à l’ombre de la mort.

Bien sûr, je souhaite que tous ces catholiques « anonymes » puissent se retrouver un jour pour se conforter, unir leurs forces et surtout raviver les convictions qui les animent. Ils ne le feront pas nécessairement dans une église de pierre, de bêton ou de bronze. Ni même en passant sous les fourches caudines d’un droit canon  devenu pour une bonne part anachronique. Pour l’instant, ces hommes et ces femmes sont « le sel de la terre » et la pincée de levain dans la pâte d’un monde où bien et mal se côtoient et se  confondent. Ou encore, comme la semence qui croît jour et nuit sans que l’on ne sache comment, à l’insu des regards sceptiques et malveillants. 

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La mission est morte. Vive la mission !

Missionnaire ! Un titre de gloire dans mon enfance, séduite par l’épopée de ces hommes et de ces femmes qui couraient le monde, souvent au risque de leur vie, pour répondre à l’appel du Christ : « Allez, de toutes les nations faites des disciples ! » ( Matthieu  28,19).

Dans les décennies qui suivirent la décolonisation, ce titre a perdu son aura. La mission n’est plus honorée, elle est même décriée. Anachronique en tous les cas, puisque les missionnaires, natifs ou originaires de nos régions, ont disparu. 

Je n’ai pas l’intention d’établir ici le bilan de cette entreprise ecclésiale, sublime ou odieuse selon le discours contrasté de nos contemporains, ni d’en relever les avatars au cours de sa longue histoire. Je constate simplement que désormais mon pays et ceux qui l’entourent  – et cela doit valoir aussi pour le Québec – sont devenus eux-mêmes des champs, non pas à moissonner, mais à ensemencer. Reste à savoir par qui et, surtout, comment.

Pour venir au secours d’un Occident manifestement déchristianisé, on a voulu d‘abord courir au plus pressé : importer d’Afrique ou d’Asie des prêtres chargés de remplir les cases vides des échiquiers de nos diocèses. Ce qui n’aurait dû être qu’un service de suppléance momentané tend à devenir une fonction permanente. Un clergé généreux sans aucun doute, mais dont la mission – temporaire – n’était pas de faire surgir de nouvelles vocations de prêtres au sein d’un peuple qui en avait perdu le goût et même le souvenir. On lui demandait avant tout de maintenir un système clérical  en voie d’extinction. De plus, il n’est pas certain que cet apport extérieur ne s’épuise lui-même à son tour. Alors que faire pour répondre à l’appel missionnaire qui ne cesse de nous parvenir ?  

 En 1943, au cours de la deuxième guerre mondiale, les Abbés Godin et Daniel poussèrent un cri dans un livre qui à l’époque fit grand bruit ; « La France, pays de mission ». Madeleine Delbrël s’en fit l’écho en souhaitant rencontrer dans son pays des missionnaires qui ne monteraient ni sur un bateau ni dans un avion, mais dans les couloirs du métro parisien. Et ce fut la fondation de la Mission de France, l’expérience des « prêtres-ouvriers » et de tant d’autres initiatives similaires, aujourd’hui périmées ou sur le déclin.

Suivit, et maintenant à bout de souffle, ce qu’on a appelé « la nouvelle évangélisation », entreprise surtout par les  « communautés nouvelles », charismatiques de surcroît. De nos jours, plusieurs d’entre elles sont à la peine et passent par le feu de l’épreuve. 

Toutefois, une relève  missionnaire se profile, ad intra comme ad extra. Il ne sera pas dit que Dieu abandonne son projet de salut.

Tout d’abord, je suis émerveillé par l’engagement de tant de laïcs, qui, sans en faire un titre de gloire, ont pris le relais des missionnaires disparus. Des femmes en particulier, présentes sur des plateformes où personne n’aurait imaginé les voir dans ma jeunesse. Nos frères dominicains de France ont même mis sur pied à leur intention des ateliers de formation à la prédication. Pour ne rien dire de toutes celles qui sont engagées dans la réflexion théologique et éthique, dans les rouages de la pastorale, les médias et  productions éditoriales, la diaconie, la catéchèse et les multiples aumôneries (prisons, hôpitaux, écoles etc.), autrefois chasses gardées des clercs. 

A cet apport décisif est venu s’ajouter depuis une quarantaine d’années un  instrument extraordinaire mis au service de la mission universelle. Je veux parler d’internet dont les multiples facettes, chaque jour renouvelées et élargies, permettent de diffuser aux quatre vents la richesse de l’Evangile. 

Encore faut-il que cet instrument merveilleux soit maîtrisé et même exorcisé, Car, comme la langue dont parle la Lettre de Jacques, avec internet « nous bénissons le Seigneur et Père et nous maudissons les hommes qui sont à l’image de Dieu » (Jacques 3,9). Mais l’usage ambivalent de la langue comme celui d’internet  ne nous empêche pas d’être éloquents, ni de nous en servir pour la gloire de Dieu. 

La mission est morte. Vive la mission !

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Musique et peinture : Nouveaux chemins d’évangélisation ?

Je salue l’initiative de l’Eglise catholique de Genève de promouvoir dans cinq paroisses de la ville un programme de concerts et d’expositions d’œuvres d’art. Ces manifestations pourraient  déboucher, pense-t-on, sur une réflexion spirituelle et, dans le meilleur des cas, sur un acte de foi. Karl Barth a écrit que Dieu se délecte de la musique de Mozart. Quant aux icônes, nombreux  ceux qui estiment qu’elles reflètent quelques lueurs d’un lointain paradis. 

Je me réjouis donc qu’au moment où l’Eglise se déchire sur des épiphénomènes transitoires elle mette enfin le doigt sur le vrai problème. Car la crise que traversent les chrétiens de nos jours, quelle que soit leur dénomination confessionnelle, est d’abord une crise de la foi. Nous avons perdu nos repères de croyants et les générations nouvelles les ignorent. Alors, tant mieux si la Flûte enchantée et je ne sais quel Violon d’Ingres nous aident à les retrouver. A condition que cette singulière catéchèse tienne ses promesses et ne défaille pas au milieu du gué qu’elle tente de traverser. Deux exemples pour me faire comprendre. 

Je viens de « prendre part » ou, plus correctement, d’«assister » à un concert qui mettait au programme le Requiem du Mozart. Un parterre garni de gens de ma génération ou de la précédente. Aucun jeune de dix-huit-trente ans. Pas mieux qu’à la messe du dimanche ! Un silence sacré, des apparitions sur scène : le chœur, les solistes et le chef. Et en finale, des applaudissements, rituels eux aussi. Mais au-delà de cette liturgie d’esthètes, ai-je été touché, interpellé par le message dramatique transmis par le compositeur dont on a dit qu’il pensait à sa mort prochaine quand il composait ce Requiem ? Ai-je entrevu mon propre trépas à travers cette musique qui annonçait le sien ? Sans appropriation du message de l’artiste, je demeure un observateur externe, critique ou admiratif de l’œuvre, mais le cœur étranger à ce qu’il voulait me transmettre.

J’en dirai autant du retable du peintre et sculpteur Hans Geiler (1527) de Fribourg en Suisse. Ce chef d’œuvre a retrouvé son emplacement originel dans l’église des moniales dominicaines d’Estavayer-le-Lac, petite ville du même pays. Il représente la Vierge entourée de saint Dominique et saint Thomas d’Aquin. Sur ses volets latéraux, la nativité et l’adoration des mages. Bien sûr, il est permis de s’extasier devant ce triptyque, pérorer à l’infini sur les technique des sa composition ou s’intéresser à son histoire. Il serait toutefois regrettable de demeurer étranger ou indifférent au «mystère » qu’il veut évoquer et même célébrer. 

Je souhaite que le visiteur ou le touriste qui fait le pèlerinage d’Estavayer, sans forcément se mettre à genoux comme le vieux mage du tableau, se retrouve dans ce Joseph que l’artiste a peint les yeux mi clos, penché à travers une lucarne, perdu dans ses pensées au point de laisser choir son chapeau. Quel magnifique symbole du cheminement du croyant dont la première étape est  le  silence et la perplexité. 

Une authentique œuvre d’art devrait mettre en route celui qui la contemple. A condition qu’il en perce l’écorce ou la coquille et étanche sa soif au jus de la sève et du fruit. Sans doute, pour ce faire, aura-t-on besoin d’un éveilleur ou d’une éveilleuse. Socrate parlait de sage-femme et d’accoucheur. Serait-ce le rôle dévolu à la nouvelle évangélisation ?       

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