Archives pour la catégorie Billet hebdomadaire

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Responsable de la chronique : Denis Gagnon, o.p.

La Bénincasa

 

Au cours de ce temps de Pâques, la liturgie, avec raison, fait la part belle au Ressuscité et renvoie dans l’arrière-cour, les « petits saints besogneux », pour parler comme Georges Brassens. Ils apparaissent ou simplement figurent au calendrier. Sans rien de plus. Une louable exception cependant : l’évangile de Jean met en vedette au matin de Pâques Marie de Magdala, une femme surnommée «apôtre des apôtres ».

Ce dimanche 29 avril, une autre sainte s’efface devant le Ressuscité. Une autre « apôtre des apôtres », enflammée comme la première du même Amour pour « celui que son coeur aime ». Comme Madeleine son aînée, elle va courir son petit monde pour convaincre ceux qui l’auraient oublié que Jésus est toujours et encore bien vivant. Cette femme naquit non pas à Magdala, sur les bords du lac Génésareth, mais à Sienna, dans cette Toscane bouillonnante du Quatrocento. Elle s’appelait Caterina Benincasa, fille d’un teinturier qui avait sa maison au-delà d’un petit vallon qui la séparait d’un couvent dominicain.

Cette proximité ne fit pas de Catherine une moniale confite en dévotions derrière ses doubles grilles, mais une laïque tourmentée par le salut de ses contemporains. A commencer par ses compatriotes siennois et leurs voisins florentins. D’extraction roturière, quasi analphabète, rien ne la prédestinait à devenir diplomate, sinon le feu intérieur qui la brûlait et autorisait toutes ses audaces.. L’histoire de l’Eglise a gardé souvenir de son voyage en Avignon pour rappeler au pape qui avait choisi cet exil provençal que son devoir était de résider dans la ville de Rome dont il était l’évêque.

Maîtresse femme, elle savait parler aux hommes, leur intimant de suivre ses ordres qui, selon elle, étaient aussi ceux du Seigneur avec qui elle «dialoguait» jour et nuit. Il lui fallut peu d’année pour accomplir une longue carrière de sainteté. Trente-trois lui suffirent, comme elles suffirent à l’époux divin qui habitait son cœur.

Par contre, les hommes d’Eglise prirent leur temps pour reconnaître ses mérites, agacés sans doute qu’une « simple femme » puisse leur faire la leçon. Ils finirent par lui donner une barrette de « docteur », elle qui n’avait jamais fréquenté les amphis universitaires, pas plus que les bancs d’école primaire. Et pour couronner le tout, ils la déclarèrent « patronne de l’Europe ». Ne serait-ce que pour rendre hommage à ses pénibles pérégrinations» visant à rétablir l’unité d’une Eglise déchirée par un schisme qui scinda aussi l’Europe de ce temps en nations hostiles et concurrentes.

Dominicain, je ferai tout de même mention de Catherine de Sienne aux messes de ce dimanche 29 avril. Non seulement pour honorer les femmes majoritairement présentes à ces liturgies, mais aussi pour rappeler aux hommes qui s’y trouvraient qu’ils ne sont pas les seuls à prétendre servir l’Eglise, et encore moins à la guérir.

Guy Musy OP

 

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Enseigner ou Réveiller

 

J’achève la lecture d’un livre au titre interpellant: « Les enfants portiers du royaume. Accueillir leur spiritualité . L’auteur, catéchiste professionnelle, dédie son livre à ses futurs petits- enfants.

Cet ouvrage s’est construit autour de cette affirmation: les enfants sont des théologiens. Non seulement des chercheurs de Dieu, mais des experts du divin. Quelles que soient leurs diverses manières l’exprimer, quel que soit le conditionnement extérieur qui pourrait les influencer. Je n’entre pas en débat ici sur les méthodes catéchétiques (européennes, canadiennes ou américaines), mais sur cette prétention de faire de l’enfant un « révélateur » de Dieu.

Cette question en cache une autre, plus fondamentale : l’être humain serait-il « de nature » ouvert à Dieu, jusqu’à devenir son « prophète » ou son « théologien » ? Serait-ce la marque de l’image ou de la ressemblance de Dieu imprimée dans son être (Gen 2) qui confèrerait à l’enfant ce privilège ? Il lui suffirait d’exploiter cette veine « congénitale » pour devenir porte-parole de ce divin qu’il porte en lui. Le ou la catéchète ne ferait qu’amener l’enfant à parler de Dieu, avant même qu’on ne lui en parle.

Les catéchismes ont enseigné pendant des siècles que l’enfant était né dans le péché. Si ce n’est dans le sien ou celui de ses parents, du moins dans le péché de son ancêtre Adam. Péché, hérité lui aussi, comme une malformation congénitale, qui éloigne l’humain de Dieu. A moins que le baptême ne le purifie. Et voilà qu’on nous enseigne aujourd’hui que tout enfant est né théologien. Je retiens mon souffle pour ne pas perdre l’équilibre !

Jean-Jacques Rousseau aurait trouvé sympathique l’hypothèse de notre catéchiste professionnelle. Le philosophe genevois prétendait que : « l’homme naît bon, c’est la société qui le corrompt». En un sens totalement opposé, on attribue ce slogan à Sigmund Freud : « l’enfant est un pervers polymorphe ». Lequel a tort ? Lequel a raison ? Dans le contexte qui nous intéresse, cette opposition pourrait se traduire ainsi : ou bien on parle de Dieu à l’enfant comme d’un être inconnu, extérieur à lui-même. Dans ce cas, le catéchète s’emploie à faire découvrir l’absent. Ou alors, on parle à l’enfant de Dieu comme d’un être déjà connu, même si sa présence est enfouie profondément dans les replis de son cœur.

Plutôt que tenter de résoudre ce dilemme, je préfère me référer à l’expérience. Aurais-je pu prier si ma mère ne me l’avait pas un jour appris ? Des enfants prient, d’autres, apparemment, ne prient pas ou ne prient plus. Pourquoi ? Le catéchète conduit-il l’enfant vers un expérience personnelle inédite ou réveille-t-il en lui la présence du divin déjà présent ?

On pourrait se questionner pareillement sur l’ensemble de « révélation chrétienne » . Est-elle la « divine surprise », ce qui n’est jamais monté au cœur de l’homme » , ou alors, pour se référer à René Girard, relève-t-elle de ces « choses cachées depuis la fondation du monde » qu’il suffirait de mettre en lumière pour les faire apparaître? En d’autres termes, le catéchète doit-il enseigner les rudiments de la foi aux enfants qui l’ignorent ou doit-il réveiller ce qui les habite déjà ? Volontairement, je laisse la question ouverte.

Fr.Guy Musy op

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Voyants et prophètes

Il est possible que les propos qui suivent puissent heurter la sensibilité de quelques croyants. Sans ne rien devoir au film « L’Apparition » qui ces jours crève nos écrans, je ne peux m’empêcher de vous livrer quelques réflexions personnelles sur ce sujet discuté et même disputé.

Quel enfant pieux, dûment catéchisé – à l’ancienne ! – n’a pas un jour rêvé de bénéficier de l’apparition d’un être céleste ? A l’exemple de ces petits voyants et voyantes dont un bon curé d’autrefois lisait la fascinante histoire lors de la méditation du « Mois de Marie ». L’Eglise, il est vrai, n’a pas toujours examiné ces faits avec toute la prudence requise. Et même quand elle l’aurai fait selon toutes les règles de l’art, elle ne peut formuler un jugement définitif et péremptoire sur l’authenticité de ces phénomènes mystérieux qui la dépassent. Tout au plus, elle ne se prononce que sur le comportement plus ou moins fiable des prétendus voyants et sur la légitimité d’un culte à tel ou tel endroit.

Puis-je vous faire part d’une confidence ? Il m’arrive de faire le pèlerinage de Lourdes – mais oui ! – mais sans m’interroger si Marie est bien apparue à Bernadette dans la grotte de Massabielle. Il me suffit de la savoir là où je la prie. Et si ma foi ne suffit pas, il y a celle de centaines de malades et de gens valides qui confirment à mes côtés sa présence. Marie est à Lourdes quand on la prie.

Et les petits bergers et bergères qui affirment l’avoir vue ? Ce sont des prophètes, comme ceux de la Bible. Ils nous rappellent, sous des formes étranges, des vérités coutumières et essentielles. Plus que le décor qui l’enveloppe, c’est donc le message qui est important. Ne nous trompons pas de cible. Regardons la lune, plutôt que le doigt qui l’indique. Ce que rappellent en général les « voyants » c’est la nécessité d’une « conversion » pour échapper au pire toujours menaçant. Les vieux prophètes de l’ancienne alliance tenaient le même discours. Relisez le message de La Salette ou, plus proche de nous, celui de Kibeho au Rwanda. Vous serez convaincus.

Je me souviens avoir cité un jour le poète théologien Dante Alighieri qui recommandait aux catholiques de ne pas se précipiter sur des révélations nouvelles et « particulières », alors que la lecture de la Bible suffisait amplement à leur salut. Mal m’en prit d’avoir fait alors ce rappel. Les lecteurs et lectrices de « Spitirualité 2000 » seront-ils plus indulgents ?

Fr.Guy Musy OP

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Oecuménisme

 

Avec raison, vous estimerez que ce billet survient comme la pluie après la moisson, puisque la semaine de prières pour l’unité des chrétiens est derrière nous. Qu’importe ! La question demeure, même si d’aucuns la jugent résolue. J’ai sous les yeux une circulaire d’Eglises chrétiennes de mon pays qui pourrait faire croire que les divisions entre chrétiens ne sont que des particularismes culturelles ou cultuelles, vestiges d’un passé révolu. Il suffirait de laisser du temps au temps pour estomper leurs aspérités et nous nous retrouverions réunis sans même nous en apercevoir. Notre « vivre ensemble » finira donc par avoir raison de nos divergences.

Si ce constat a quelques couleurs de vérité pour les dénominations chrétiennes traditionnelles, il ne vaut certainement pas pour la nébuleuse « évangélique ». En particulier pour les groupes qui prêchent « la religion de la prospérité » et qui sont en voie de conquérir les terres jusque là catholiques de l’hémisphère sud. Par ailleurs, plus nombreux encore sont les nouveaux athées, agnostiques ou sans religion issus de nos propres rangs. Pour ces derniers, la question de la diversité ou de l’unité des confessions chrétiennes est dérisoire et insignifiante.

Demeure donc le pré carré de plus en plus rétréci des adhérents à nos Eglises chrétiennes traditionnelle pour donner quelque importance à l’oecuménisme. Je souhaite qu’ils cessent alors de faire le bilan de ce qui les sépare ou les unit. Qu’ils ne fassent plus l’éloge de leurs champions respectifs comme autant de potaches en cours de récréation. Plutôt que se complaire en jubilés et anniversaires, ils feraient mieux de raviver leur foi fondamentale et commune dans le Dieu de Jésus-Christ. Voilà ce qu’un œcuménisme bien senti exige de nous aujourd’hui : unir nos dernières forces pour témoigner ensemble de l’Evangile. Nous finirons bien par convaincre nos enfants et petits-enfants qui ont déserté nos assemblées, avec fracas ou sur la pointe des pieds.

Cette tâche ne sera pas le produit passif du temps. De celui de la pendule d’argent des vieux de Jacques Brel, « qui ronronne au salon, qui dit oui qui dit non… ». Non. Ce témoignage commun est le fruit d’un sursaut de foi et d’énergie spirituelle suscité par l’ Esprit qui a été donné à tous.
Chrétiens de toute couleur, de toute obédience et de tous horizons réveillons-nous. L’heure n’est plus au ronron. Il est temps de raviver la flamme, de souffler sur la braise qui rougit encore.

 

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« Maman, c’est quoi Noël ? »

On m’a rapporté cette histoire juive. Elle serait délicieuse si ce n’était son contexte tragique. Nous sommes en France, dans les années 40. Le pays est occupé par les Nazis et ce qui reste d’autorité locale emboîtent le pas aux occupants pour traquer les Juifs. Une famille juive, pour sauver un enfant de cinq ans, le confie à un groupe de résistants qui le placent à la campagne dans une famille chrétien. L’enfant finit par deviner les raisons de son éloignement. Un jour, proche de Noël, sa famille d’accueil se plaint à ceux qui lui ont confié l’enfant, affirmant qu’il est voleur. On l’accuse en particulier d’avoir volé un santon de la crèche, le plus important de tous, le petit Jésus lui-même. Interrogé et confondu, l’enfant juif avoue, mais proteste. Non, il n’a pas volé l’enfant Jésus ; il l’a simplement caché. Pour éviter à ce petit juif de prendre le chemin de Drancy, dernière étape avant Auschwitz.

Cette histoire qui ne manque pas de vraisemblance est riche d’enseignement pour les chrétiens.

Tout d’abord, si Jésus vient au monde c’est pour en épouser la misère du monde. A commencer celle des enfants malheureux dont il veut être le frère. Et ces derniers le reconnaissent comme l’un des leurs.

Et puis, riche de sens est le geste fraternel du petit juif qui cache son petit frère Jésus pour éviter qu’on lui fasse du mal. On ne craint plus aujourd’hui pour sa sécurité. A moins qu’il ne vive dans un pays contrôlé par Daesch. Mais certains s’emploient encore à le cacher en éloignant sa crèches des lieux publics.

Plus grave, beaucoup de chrétiens cachent le petit Jésus au fond de leurs poches et, pour dire la vérité, ils ne savent plus ce qu’ils en ont fait et où ils pourraient le retrouver. Ils finiront donc par ne plus savoir à quoi sert cet enfant.

Le temps de Noël est approprié pour faire sortir le petit Jésus de sa cachette. Ne l’étouffons pas sous nos tourtières ; ne le noyons pas sous nos coupes de Champagne. Il se pourrait qu’il ait quelque chose à dire à ce jeune convive invité à votre réveillon et qui finit par vous demander : « Maman, c’est quoi Noël ? ». Il vaudrait mieux que vous puissiez lui répondre vous-même plutôt que le renvoyer chez sa « mamie ».

fr.Guy Musy op

 

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Révolution de palais

Révolution de palais dans le landerneau ecclésial. Une fois de plus, on va nous changer la formule du « Notre Père ». On ne dira plus : « Ne nous soumets pas à la tentation », mais « Ne nous laisse pas entrer en tentation ! ». Histoire d’innocenter Dieu du mal qui pourrait nous arriver. Il ne nous « induit » donc pas en tentation, comme s’il voulait tester notre force de résistance. Il s’emploie désormais à nous en préserver. Dont acte !

Loin de moi le souci – légitime – de savoir si cette nouvelle traduction respecte ou non la version grecque originale. Ce qui m’intéresse en premier chef c’est ce mot « tentation » et la réalité qu’il désigne.

Dans notre parler courant, nous déclinons au pluriel le mot tentation. Comme autant de fruits défendus mais convoités et désirables qui font ployer les arbres de nos vergers. A commencer, comme le reconnaissait un expert en humanité, par la femme du voisin ou le mari de la voisine. Mais le « Notre Père » ne parle pas de ces tentations frivoles. Pas plus que celles du pauvre saint Antoine, ermite dans son désert de sable. Il lui suffit de n’en évoquer qu’une seule, la plus grave de toutes, qui équivaut à un arrêt de mort si par malheur il nous arrivait d’y succomber. Le livre de l’Apocalypse l’appelle « la grande épreuve ». Seuls ont survécu les martyrs qui l’ont traversée.

Cette tentation est celle de l’apostasie, du reniement, de l’étouffement des espérances inséminées par l’Esprit dans le cœur des baptisés. L’apostat abandonne au bord de chemins graveleux des graines d’évangile desséchées. Il arrache la Parole de la bouche des enfants et relègue dans la poussière des bibliothèques et des musées les trésors de la foi chrétienne. Telle est, au dire de Jésus, l’épreuve des derniers temps, celle qui nous incite à prier le Père de nous en préserver. Serait-ce notre tentation, chrétiens et chrétiennes de cette génération ? S’il faut la traverser que le Ciel nous accompagne ! Et si nous sommes trop faibles pour l’affronter que le Ciel nous en garde !

Vous permettrez au prêtre qui rédige ce « billet » de rappeler la prière silencieuse que la liturgie met sur ses lèvres avant qu’il ne communie à chaque messe : « Que je ne sois jamais séparé de Toi ! ». En style direct et personnel, c’est la même demande que celle formulée par le « Notre Père ».

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Ruptures et retrouvailles

31 octobre 1517. Une rumeur tenace voudrait que Martin Luther, frère mendiant de l’Ordre des Ermites de Saint Augustin, ait affiché ce jour-là sur les portes de la chapelle du château de Wittenberg 95 thèses contre la vente des indulgences. Qu’ils les ait réellement affichées ou simplement divulguées importe peu. En fait, le moine théologien invitait ses collègues en « science sacrée » à une dispute académique, selon l’habitude de ce temps. Le fait que le frère Martin choisit pour le faire la veille de la Toussaint, alors que son Prince exposait une collection de reliques dont il était friand et que les fidèles se bousculaient aux échoppes des églises pour acheter ce fameux sauf conduit qui ouvrait la porte du paradis à leurs défunts n’était pas innocent, ni gratuit. La disputatio à laquelle Luther invitait ne concernait pas le sexe des anges, mais l’argent sonnant et trébuchant du pape, des évêques et des princes allemands qui tiraient profit de ce commerce juteux. L’affaire était donc « sérieuse ». On aurait pu cependant la régler en un tour de main de main, si le moine n’avait pas en même temps soulevé un pan du voile ou de la chape de plomb qui écrasait ses contemporains. Au diable l’angoisse du salut et les indulgences pour l’obtenir. Dieu fait grâce au pécheur qui se tourne vers lui ; il l’enveloppe du manteau de sa miséricorde, sans rien n’exiger de sa part.

Le grand mot « liberté » était lâché, vite récupéré par les princes désireux de s’affranchir de l’Eglise pour s’enrichir à ses dépens. Puis par les paysans allemands désireux à leur tout de briser leur servitude féodale. On connaît la suite de ce malentendu : la déchirure de l’Eglise d’Occident et la sanglante répression des paysans à laquelle le moine de Wittenberg, les mains liées par son prince, ne pouvait que consentir et même applaudir. Il en résulta des églises « nationales » (cujus regio iliius religio », et d’autres réduites à la seule subjectivité de leurs membres. Face à elles, une Eglise catholique plus romaine que jamais, ramenée à sa portion congrue et livrée à l’absolutisme de son clergé.

Fallait-il célébrer un tel événement ? Le commémorer sans doute, mais le célébrer ? Ou alors rendre grâce pour toutes les convergences et retrouvailles de ces cinquante dernières années entre luthériens et catholiques : la célébration oecuménique de Lund en présence du pape François, lointain successeur de ce Léon X qui excommunia le moine rebelle, les martyrs allemands des deux camps qui payèrent de leur vie leur résistance au pouvoir nazi, les chorals et les « passions » de Jean-Sébastien Bach qui ne connaissent aucune barrière confessionnelle, les églises romanes de Scandinavie, bijoux dans l’écrin de leur cimetière, dont la chaire luthérienne voisine avec les retables des saints catholique…

Laissons aux passé ce qui lui appartient, aux morts le soin d’enterrer leurs morts. Rêvons plutôt à une fraternité retrouvée et aux rives du Rhin qui cesseraient d’être frontières.

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Ars et son petit berger


A travers champs de maïs et de blé, voici Ars et son « saint curé ». Redécouverte après tant d’années. Atmosphère paisible dans la vieille église engloutie sous une hideuse coupole. Verrue qui offense le pauvre qui officiait en ce lieu. Emotion face à sa chaire et au banc étroit qui lui servait de confessionnal. Le presbytère m’a paru cette fois-ci relativement confortable vu les besoins d’un curé de campagne de jadis. De même que le « jardin de curé » qu’un aménagement récent a transformé en écrin de verdure. Peu de pèlerins aujourd’hui, si ce n’est un groupe polonais et un séminariste d’allure bizarre. A propos de séminaire, je découvre au milieu des champs l’énorme bâtisse que fit construire Mgr Bagnard. Je le contemple de loin et ne m’y attarde pas.

La route qui mène au séminaire s’appelle « Chemin du petit berger » dont le monument émerge à l’horizon. Un jeune curé, visage émacié, demande à un gamin gardien de chèvres le chemin qui conduit à Ars. Là où sa hiérarchie l’envoie exercer son métier. Le « petit berger » obéit et le prêtre d’ajouter : « Tu me montres le chemin d’Ars, moi je te montrerai le chemin du Ciel ! ».
Cette réplique peut paraître niaise, elle ne cesse pourtant de m’interpeller. Outre le fait que le « petit berger » devenu grand quitta ce monde six jours après la mort de son curé, les deux destinations, l’humaine et la transhumaine, relèvent d’un ordre différent, aurait dit Blaise Pascal dans ses Pensées. En rigueur de termes, Ars et le Ciel sont rigoureusement incompatibles. Ce n’était pas l’avis du saint curé : le même chemin pouvait conduire à Ars et au Ciel. Sa foi lui servait de lunettes.

Serais-je compris des « petits bergers» de mon temps si je n’avais que le Ciel à leur faire découvrir ? C’est cependant la mission qui m’est impartie.

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Discernement des esprits

Marocains d’origine, parlant catalan avec leurs copains et copines. Une douzaine d’ados et de jeunes, nés aux pieds des Pyrénées dans une bourgade où tous les habitants les connaît ou les fréquente. Terroristes ? Vous rêvez. Soyez sérieux ! Ils ne sortent pas de prison, ni ne rentrent de Syrie ou d’Irak. Bien sûr, ils pouvaient cacher leur jeu, comme on dit pour s’excuser. Mais qui donc leur en avait appris les règles criminelles ? Alors, les yeux se tournent vers un mystérieux imam. Je préfère qu’un imam soit visé, plutôt que le Coran ou l’islam. Et je m’interroge. Avons-nous à faire à un imam ou à un gourou dénaturé ? Quelle force de séduction faut-il mettre en oeuvre pour entraîner à des actions criminelles des jeunes que rien ne dispose à les commettre. Et de leur faire miroiter le paradis s’ils passent à l’acte. L’entendement est détruit, faisant disparaître avec lui les plus élémentaires repères de la conscience qui d’ordinaire permettent de distinguent le bien du mal. Je ne connais rien de plus pervers.

Je sais bien que Daesh ne détient pas le monopole de ces turpitudes. Pas plus que le salafisme. Ces déviances diaboliques témoignent jusqu’à l’absurde de la force de l’esprit quand il est mis au service du mal. Et s’il agissait selon les forces du bien, à quel miracle ne faudrait-il pas s’attendre ? J’ai parlé d’esprit ; la spiritualité est l’un de ses dérivés, ambigus et confus comme lui. Il ne suffit pas d’en faire une religion pour se croire dans l’orbite du bien. Seul, le discernement des esprits permet à l’esprit de produire de merveilleux fruits et d’éviter l’abominable. Je crains que de nos jours personne de raisonnable n’ose s’en charger de peur de profaner le sacro-saint espace individuel au sein duquel désormais tout le monde se plaît et se complaît. Je plaide pour la vérité. Si nous voulons survivre.

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Marcher pour vivre

Existe-t-il encore des paysages qui ne présentent pas un bout de route, un sentier, un pont ou un viaduc? Les chemins sont de plus en plus nombreux sur la planète. Et les moyens de transport plus raffinés les uns que les autres. La terre s’est enveloppée d’un immense filet de routes et de chemins. Nous avons l’impression que tout le reste tient en place grâce à ces ramifications de voies de communication.

Ce développement routier ne relève pas de la pure gratuité. Nous nous déplaçons souvent. Nous voyageons. Nous allons ailleurs. Nous déménageons. Nous empruntons les autoroutes en automobile, en camion. Les aéroports sont bondés de voyageurs qui profitent de l’avion. Nous redécouvrons la vie nomade de nos ancêtres.

Peut-être avons nous besoin d’évasion. Peut-être est-ce la curiosité qui nous entraîne vers des régions inconnues. La soif de rencontrer et de lier connaissance nous conduit ailleurs.

L’engouement pour les voyages se manifeste à une époque où les changements sociaux se produisent à une haute échelle. Ce n’est pas simple coïncidence. Nos déplacements physiques provoquent nos déplacements sociaux, le déplacement de nos mentalités, de nos idées, de nos perceptions. De paysage en paysage, le regard se modifie.

La vie nous force à changer. Et nous demandons à notre corps de se déplacer pour traduire notre besoin de changement. Et notre désir de croissance, car il s’agit bien ici de croissance et non de changement pour le changement. C’est le cas en particulier de l’étude et de la formation intellectuelle ou professionnelle. Apprendre, c’est voyager. Étudier, c’est visiter des pays inconnus ou pénétrer plus avant dans les jungles mystérieuses du savoir. Si les voyages forment la jeunesse, le livre, les écoles et les mass médias nous font aussi voyager, et voyager pour notre développement personnel. La race humaine est en perpétuel mouvance. La vie palpite dans cet immense grouillement des êtres.

Parfois, la fatigue nous fait rêver à l’auberge. Certains jours, nous aimerions nous asseoir, cesser de bouger. La tentation est dangereuse. Nous arrêter, c’est risquer de bloquer notre croissance. C’est risquer de figer. Avec le danger de fabriquer des absolus là où tout devrait demeurer relatif.

Nous sommes faits pour marcher. La vie est un grand voyage depuis les tout premiers ébats qui ont suivi notre naissance. Notre corps prend de la maturité. Parfois, nous avons l’impression d’avoir atteint le sommet. Nous avons l’impression de ne plus pouvoir changer. Mais ce n’est qu’impression. Nous cesserons de changer uniquement à notre tout dernier souffle de vie. Nous nous arrêterons seulement au bout de la vie.

Alors, bonne route, bon pèlerinage sur tous les chemins qui se présentent, vers tous les paysages qui attendent notre passage. Marchons pour vivre.

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