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Témoins du Christ,

Responsable de la chronique : Marius Dion, o.p.

Mais qui es-tu pour m’empêcher de mourir ?

Cette question cinglante fut posée à l’auteur par un homme en détresse. Elle traduit le contenu et l’esprit de ces chroniques écrites du quotidien. Gilles Rebèche y raconte sa vocation de diacre à Toulon et dans l’ensemble du département du Var.

En plus de quarante histoires pétillantes où affleurent joies, grandeurs et souffrances des personnes qui subissent la pauvreté, il révèle son itinéraire au service des « sans voix » dans la rue, dans les cités, auprès des responsables politiques. Avec humour, modestie et obstination.

Au fil de ces récits se dessine le portrait d’un diacre. Celui qui, à l’image du Christ, se fait serviteur des plus fragiles. Il rappelle que la capacité de fraternité de la société et de l’Eglise se mesure à la place donnée aux pauvres. C’est ce que l’on appelle la diaconie.

Accessible à un très grand public, cet ouvrage dévoile des éclaircies du ciel, aperçues sous la paupière du quotidien.


Gilles Rebèche est diacre du diocèse de Fréjus-Toulon. Après des études de sociologie et de théologie, il crée avec son évêque la diaconie du Var, initiative originale en Europe, qui intervient dans les domaines de la santé, du logement, de l’animation des quartiers, de l’économie solidaire, de la culture, et de l’accompagnement des familles en deuil… Il est membre du Conseil national de la solidarité de l’Eglise de France.


Prologue : De commencements en commencements. pp. 9-10

A l’occasion des vingt-cinq ans de la diaconie du Var, j’ai senti l’impérieuse nécessité de rendre compte de l’Espérance déposée en moi par des témoins qui ont accepté de vivre ce qu’ils comprenaient de l’Evangile. C’est aussi une réponse fraternelle à ceux qui m’ont demandé de mettre par écrit des événements souvent relatés lors d’échanges informels.

Est-ce le passage de la cinquantaine ? Est-ce à cause des deuils successifs et nombreux de ces derniers mois : parents, amis, compagnons des premières heures ? Est-ce la réaction face aux incompréhensions de ceux qui opposent action sociale et vie spirituelle, comme s’il fallait choisir cette alternative pour vivre l’Evangile ? Est-ce le désir de transmettre aux plus jeune les valeurs reçues de tant de témoins lumineux ? Est-ce une réponse à ceux qui répètent à loisir : « A quoi sert-il d’être diacre ? », « qu’est-ce que cela veut dire la diaconie ? ». Est-ce tout cela à la fois ou est-ce autre chose ? Je ne sais pas vraiment.

Les récits de ce livre évoquent quelques-unes des rencontres vécues au cours de ces années passées ; ce qu’elles m’ont appris sur moi-même, sur ma vocation, sur l’Eglise, sur la société et bien sûr sur la diaconie, que je devais animer sans programme préétabli. Elles font souvent référence à ceux que j’appelle « mes frères et sœurs éveillés », plus vivants que jamais, même s’ils ont franchi l’épreuve de la mort. Ce sont eux qui me permettent de comprendre la question que Jésus posait à ses disciples le soir du Jeudi Saint après leur avoir lavé les pieds : « Comprenez-vous ce que j’ai fait pour vous ? » (Jean 13,12).

Cette question est surtout une invitation à relire dans nos vies les signes de la présence du Christ serviteur qui se fait proche de nous dans les réalités les plus ordinaires, les plus profanes, celles qui construisent le quotidien de la vie.

En fait, Jésus n’attend pas vraiment de réponse à sa question, mais il ajoute : « c’est un exemple que je vous ai donné : ce que j’ai fait pour vous, faites-le vous aussi » (Jean 13, 15).

Ving-cinq ans de diaconie dans le Var sont un écho humble, pour répondre à ce commandement d’amour. Ces vingt-cinq années sont déjà une mémoire d’avenir, un grand motif d’action de grâce. Elles m’ont incité à écrire pour partager cette joie d’aimer et d’être aimé. Les pages qui suivent sont comme des éclaircies du ciel aperçues sous la paupière du quotidien ! Elles ne sont pas que des souvenirs : elles éclairent aussi le futur. Peut-être pourront-elles aider les diocèses qui envisagent d’autres naissances de diaconie ?

Ce livre se veut aussi un hommage à tous ceux et celles qui, dans le Car, ont écrit avec leur vie cette belle aventure de la diaconie. Les visages de ceux qui nous précèdent ne nous fixent pas sur le passé ; au contraire ils nous invitent à regarder vers l’avant, vers l’horizon des lendemains en marchant « de commencements en commencements ».

Une prière au cœur de la nuit. pp. 184-187

Jean-Louis Aubert aimait raconter ses hauts faits avec Rolland et Michel. Grand barbu, assez filiforme, il prenait volontiers la parole en public, sans forcément que ce soit bien audible. Ils avaient pris la route ensemble à pied jusqu’à Saint-Jacques de Compostelle en envoyant régulièrement à Jéricho des cartes postales sur leur itinéraire. C’était un défi qu’ils s’étaient lancés, mais aussi une authentique démarche spirituelle. Avant de partir, ils avaient tenu à se faire bénir par l’évêque et à obtenir une lettre de recommandation pour la route. Il faut bien avouer que leur allure de pèlerins pouvait effrayer quelques hôtes, peu habitués à voir des gars de la rue, marqués sur leur corps par les traces de l’alcool ou de quelques bagarres, faire ainsi un chemin de foi.

On avait retrouvé Michel et Jean-Louis à Lourdes pour une étape sur leur chemin, Rolland ayant finalement rebroussé chemin en cours de route.

Il faut dire que l’un et l’autre étaient des habitués de Massabielle, ce lieu d’accueil créé dans la diaconie, à l’origine comme une aumônerie des sans-abri, pour rassembler les personnes en grande précarité ayant fait l’expérience d’un pèlerinage à Lourdes et désireux de se retrouver dans un climat simple et convivial pour parle, manger ensemble, s’entraider, prier et approfondir les textes bibliques.

Massabielle évoque bien sûr par son appellation la grotte des apparitions à Lourdes, mais plus encore ce lieu, appelé du temps de Bernadette Soubirous la « grotte aux cochons », car les porcs allaient s’y réfugier. Jean-Louis aimait commenter : « C’est dans cet endroit de merde, qu’une source d’eau vive a pu sortir. Ca veut dire, que même si t’es dans la merde, même si ta vie est celle d’un cochon, tu peux toujours te relever. » Se relever, c’est le désir de beaucoup de ceux qui fréquentent Massabielle. La bien nommée, Marie Cadeau, petite sœur de Saint François d’Assise, y développe depuis des années une ambiance d’accueil chaleureuse.

Jean-Louis, comme beaucoup, avait du mal à se relever, malgré sa gouaille et ses prises de paroles généreuses. Ayant subi une greffe du foie, il n’avait pas pour autant abandonner l’alcool.

Au retour de Saint Jacques de Compostelle, avec Michel, il avait fondé une association « Et après ? », prenant même le soin de déposer les statuts en préfecture. Ils voulaient ensemble créer un lieu de vie autogéré pour d’anciens SDF. Jean-Louis avait finalement accepté d’entrer en appartement à Saint-Jean-du-Var, à cause de ses problèmes de santé. Il avait chez lui un press-book qu’il montrait volontiers avec articles de presse, statuts de l’association et photos de ses exploits : le pèlerinage à Saint Jacques de Compostelle, la marche des chômeurs à Amsterdam, la journée du « refus de la misère » à Chateauvallon, les pèlerinages à Lourdes…. Et la nuit des sans-abri.

Il avait parlé de cette nuit comme s’il en avait été l’initiateur. En fait, il se souvenait d’une manifestation organisée en 1994 sur la place de la Liberté un 21 décembre. L’Etat avait décrété que ce serait la journée de la solidarité, eu égard à l’approche de Noël. La DDASS invitait les associations caritatives à organiser des spectacles et des goûters ce jour-là.

Cette proposition avait suscité la colère de certains SDF, qui en réaction avaient organisé cette nuit des sans-abri, pour dire que la solidarité ne s’arrêtait pas à 18h avec la fermeture des bureaux, qu’ils étaient des adultes et non pas des enfants à qui on fait croire au Père Noël en offrant un goûter ! Jean-Louis avait été de l’aventure et en gardait une certaine nostalgie.

Un soir, au cours d’un échange alors que nous venions d’accueillir des familles du Kosovo, il prit la parole : « Quand on a couché dehors, ça vous marque toute une vie. Même si on a un appartement, on n’oublie pas ! On voit le monde autrement. Les Kosovars qui sont arrivés, ils savent que chez eux d’autres sont dehors, sans maison… et ils y pensent. Alors, je vous propose que tous ceux qui veulent, on passe une nuit dehors pour prier avec les sans-abri de la terre entière ! ». Nous étions tous émus par cette proposition qui fut l’unanimité.

C’était en 1999, l’occasion d’entrer dans le jubilé de l’an 2000 en célébrant à quelques jours de Noël cet événement. Depuis, chaque année, même si Jean-Louis nous a quittés, nous nous retrouvons le 21 décembre, et dans la nuit redisons cette prière :

« Maître du ciel et des saisons, Dieu d’Abraham, d’Isaac, d’Ismaël et de Jacob,
Maitre du temps et de l’histoire, Dieu des commencements et des éternités,
Toi qui fis la nuit et le jour, entends monter de la terre entière le cri des pauvres et des opprimés.

Ecoute la prière de tous ceux et celles qui se trouvent sans abri à travers le monde à cause des guerres et des cataclysmes, à cause de la misère et de l’injustice, à cause de l’inconscience ou de l’imprévoyance des responsables publics.

Accorde à tous ceux qui souffrent de n’avoir ni maison, ni abri, de trouver secours et protection.

Suscite au cœur de tous les nantis le désir d’une solidarité effective et concrète.
Donne force et courage, paix et confiance à tous ceux qui dans leur détresse se tournent vers Toi.

Permets que la lumière de ton Amour éclaire l’intelligence et le cœur de tous ceux qui auc quatre coins du monde décident du sort économique et social de leurs frères humains.

Repousse loin de nous tout ce qui aliène les consciences : le pouvoir de l’argent, la peur de l’autre, l’égoïsme et l’orgueil, l’indifférence et le mépris.

Fais surgir de nos vies les fruits de ton Esprit, pour qu’advienne dans ce monde la civilisation de l’amour, dès aujourd’hui, maintenant, durant cette nuit, demain matin et pour les siècles des siècles.»


 

Témoins du Christ

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Responsable de la chronique : Marius Dion, o.p.

La vie de Frère Roger, fondateur de Taizé (1er partie)

 

En 1940, en pleine guerre, un jeune homme s’installe seul dans le petit village de Taizé et y cache des réfugiés, notamment des juifs. Aujourd’hui, c’est une communauté mondialement connue. Elle accueille des dizaines de milliers de jeunes de tous les pays. Elle anime des rencontres sur tous les continents et est présente aux cotés des plus pauvres du monde. Le livre donne amplement la parole à Frère Roger lui-même pour raconter ses origines familiales, la naissance puis la réalisation de ses intuitions, les étapes d’une aventure risquée, semée, certes, de succès, mais aussi de limites, en particulier sur le chemin de l’œcuménisme qui avait été si bien engagé. Nous ne pouvons construire qu’à partir de ce que nous sommes, avec nos limites et nos fragilités. Dieu dépose un trésor d’Evangile dans les vases d’argile que nous sommes. .

Le fondateur de Taizé demeure étonné de ce qui est arrivé. Cette biographie raconte l’extraordinaire itinéraire spirituel d’un homme et l’aventure sans pareille d’une communauté chrétienne au Xxe siècle.


Extrait du Chapitre Un désert humain

La défaite française de 1940 avait laissé le pays séparé en deux zones, l’une occupée, l’autre libre. Des réfugiés, des juifs en particulier, essayaient de fuir et de se cacher dans la zone non occupée. Roger se sentait poussé à partir pour la France, afin d’être près des plus démunis. Il savait qu’il devait vivre et prier au cœur de la détresse, pour que naisse ce dont il avait l’intuition. Je souhaitais commercer en quelque sorte par me mesurer moi-même : suis-je capable de me tenir au milieu d’une des plus grandes épreuves du moment ?

Il demanda à une agence s’il trouverait une maison en France. .. Dès septembre, Roger retourna à Cluny chez le notaire pour signer la promesse d’achat d’une maison à Taizé. Le voyant si jeune, le notaire lui fit remarquer que, une fois qu’il aurait signé, s’il changeait d’avis il aurait une somme à payer. Roger alla un moment à l’église Notre-Dame-de-Cluny pour prier. Puis il revint et signa.

Le choix de Taizé, village tout simple et en partie abandonné, garde pour frère Roger une part de mystère. Je savais, dit-il, que ce projet devait se réaliser dans un désert. Or une succession d’événements avait fait de cette région un désert humain : la maladie qui avait frappé les vignobles, l’attraction exercée par des zones plus industrielles, la Première Guerre mondiale dont si peu d’hommes étaient revenus. La solitude pesait particulièrement sur les personnes âgées. Mais, pour ma part, je n’en fus pas gêné. Il y avait trop de nécessités immédiates. Depuis le premier jour, j’ai dû apprendre à travailler la terre et à vivre de très peu.

Taizé se trouvait à quelques kilomètres au sud de la ligne de démarcation qui coupait la France en deux. Apprenant que frère Roger vivait à Taizé, des amis de Lyon lui demandèrent, dès 1940, s’il pouvait cacher dans sa maison des réfugiés, des juifs notamment. Et la maison devint le lieu d’un va-et-vient de réfugiés, parfois abattus par la peur et l’épuisement. Chacun n’indiquait à frère Roger que son prénom et ne disait de son passé que ce qu’il souhaitait dire. Frère Roger préparait de la soupe aux orties et des escargots qu’il trouvait à profusion car il y avait autrefois, au pied de la colline, une escargotière. Il allait les ramasser et les jetait dans l’eau bouillante. Il les ressortait de l’eau et on les mangeait tels quels.

Ainsi la nécessité d’accueillir et de gagner sa vie s’est imposée à lui dès le début. Il découvrit que, même avec très peu, il est possible de recevoir et de partager. La simplicité des moyens donne naissance à un sens de l’universel et de la communion, alors que, parfois, l’abondance peut être une source d’embarras pour celui qui reçoit, comme pour celui qui est accueilli.

Les repas à Taizé sont restés simples. Mais la simplicité n’est jamais confondue avec l’austérité. Avec de l’imagination, avec presque rien, il est possible d’apporter de la gaieté et un sens festif à l’existence quotidienne.

Frère Roger conserve des souvenirs chaleureux de l’accueil de certains habitants de Taizé, en particulier la voisine qui, l’hiver, chauffait une brique pour qu’il la mette dans son lit avant la nuit. …Trois fois par jour, frère Roger se retirait pour prier dans un petit oratoire qu’il avait aménagé. Certains des réfugiés étaient juifs. Pour frère Roger, il n’était pas question que ses hôtes se sentent obligés de se joindre à lui pour la prière. J’aurais trouvé insupportable qu’ils viennent prier par gratitude. Ils savaient que je priais mais je ne disais rien. On ne peut forcer quiconque. C’est une période où j’ai beaucoup aimé chanter seul. Le chant, la musique jouaient un tel rôle dans ma famille depuis mon enfance.

Se remémorant cette époque, frère Roger pense qu’il était non pas naïf mais sans expérience encore. Et il découvrit la face la moins généreuse de l’humanité. Il était en danger continuel bien que, durant les deux premières années, ses parents aient demandé au général Filloneau, oncle par alliance d’une des sœurs de frère Roger, de protéger de loin leur fils. Pendant l’été 1942, il reçut une lettre du général l’informant qu’il ne pouvait plus assurer sa protection et qu’il valait mieux quitter Taizé. Il décida de ne plus accueillir de réfugiés pour ne pas les mettre en danger. Mais lui-même resta, en dépit des visites régulières de la police civile. Il se souvient de s’être exhorté à consentir à tout ce qui pourrait lui arriver, de la même manière que, adolescent, il s’était résolu à consentir à sa maladie. Un soir de l’été 1942, il faisait chaud, les fenêtres étaient grandes ouvertes. J’étais assis à une petite table sur laquelle j’écrivais. La menace d’être arrêté était pesante. Ce soir-là, face à la peur qui prenait aux entrailles, il y eut un oui à Dieu. Je fus saisi par une prière que je dis vraiment sans comprendre : Même s’il fallait perdre la vie, permets que se poursuive ici ce qui a commencé.

En novembre 1942, frère Roger accompagna en Suisse quelqu’un qui était sans papiers pour franchir la frontière. C’est précisément à ce moment-là que la France fut totalement occupée et qu’il devint impossible d’y retourner. Quelque temps plus tard, un ami de Cluny, Gaston Chautard, fit savoir à frère Roger que, les 11 et 12 novembre ; la Gestapo avait visité deux fois la maison de Taizé. Il avait été dénoncé. Depuis, j’ai souvent pensé que, dans chaque pays du monde, il devait y avoir une proportion à eu près égale d’êtres humains capables du plus grave quand les circonstances s’y prêtent. Et Roger resta en Suisse. Il fut profondément touché par cette dénonciation. Une fois de plus, il en appela aux intuitions de son enfance et de sa jeunesse. Il importait avant tout de consentir, sans se laisser atteindre par la désespérance et le découragement. A Genève, il se mit à aller prier chaque matin, avec quelques jeunes, dans une chapelle de la cathédrale.

Extrait du Chapitre la parabole de la communauté

Pendant la période qu’il avait passé à Taizé, Roger avait rédigé une petite brochure et l’avait publié en automne 1941. Dans cette brochure de 18 pages, il décrivait son idéal de vie commune. Il avait intitulé ce texte Notes explicatives. La toute première version, le l’avais écrite pour moi-même. Vers l’âge de 18 ans, j’ai eu conscience que, pour se construire intérieurement, il était indispensable de découvrir quelques références essentielles auxquelles revenir jusqu’à la mort. J’avais réalisé que le chrétien se charpente à partir de quelques valeurs fondamentales d’Evangile autour desquelles s’élabore une unité de la personne. S’il fallait oser prendre de grands risques pour le Christ, et non pas choisir la facilité, j’allais avoir besoin d’être vigilant. Dans l’Ecriture, il y a des textes plus fondamentaux que d’autres. Frère Roger a toujours considéré que les Béatitudes étaient particulièrement essentielles. Aussi, lorsqu’il se mit à écrire, il commença par les trois mots qui récapitulaient l’esprit des Béatitudes : joie, simplicité, miséricorde. Là se trouvait pour lui comme une lumière d’Evangile. Mais, comment vivre ces réalités quand on est seul ?

Avec le temps, Roger avait ressenti la nécessité d’une source commune à partir de laquelle une parabole de communauté puisse se réaliser à quelques-uns. Dans sa brochure, il raconte ces rencontres d’étudiants, ces balades à travers champs et bois, ces veillées tardives pendant lesquelles, au cours de longs entretiens, nous découvrions une préoccupation commune qui tous nous avait pris à la gorge : notre solitude, l’état d’isolement qui nous menaçait une fois les études terminées . Cette constatation l’amena à préparer les bases d’une vie en communauté. Il s’agissait pour nous, écrivait-il, de rompre avec une tradition trop individualiste afin d’user pleinement des richesses engendrées par la vie commune. Tenter de former une communauté : Voilà l’appel qui devint irrésistible.

Pour donner des fondements solides à la vie intérieure, cette brochure de 1941 met en évidence quelques mots que Roger avait déjà fixés pour lui-même depuis longtemps : Que ta journée, labeur et repos soient vivifiées par la Parole de Dieu ; maintiens en tout le silence intérieur pour demeurer en Christ ; pénètre-toi de l’esprit des Béatitudes, joie, simplicité, miséricorde.

Frère Roger écrit aussi que la réconciliation des chrétiens est une vocation essentielle : Nous voudrions conserver présente la vision du déchirement du Corps du Christ. Notre communauté doit être un foyer d’œcuménisme.

La brochure annonce qu’à Taizé une maison a été ouverte comme lieu de prière. Cette annonce est commentée par une note en bas de page qui montre que Roger avait dans le cœur beaucoup plus que ce qu’il avait osé écrire : On nous pose souvent la question : allez-vous créer dans cette maison une communauté permanente ? La question est trop brûlante aujourd’hui pour pouvoir donner des précisions à ce sujet.

Il est intéressant de remarquer que tout ce qui allait naître dans les années à venir était déjà contenu en germe dans la brève brochure de 1941, rédigée par un jeune homme de 25 ans. Ces Notes explicatives furent publiées à Lyon fin 1941 par l’intermédiaire de l’abbé Couturier, un pionnier de l’œcuménisme.

Parmi ceux qui lurent la brochure, il y eut deux étudiants de Genève qui devinrent plus tard les deux premiers frères de Roger. Ils furent frappés par sa publication et prirent contact avec lui à l’occasion de ses passages en Suisse : Max Thurian qui étudiait la théologie, et Pierre Souvairan, l’agronomie. Fin 1942, lorsque Roger, de retour de Taizé, dut rester à Genève, Max et Pierre le rejoignirent pouru vivre avec lui dans un appartement situé à l’ombre de la cathédrale de Genève, rue du Puits-Saint-Pierre. Un quatrième vint partager leur vie, Daniel de Montmollin. Ils commencèrent une vie de travail commun et de prière, dans le célibat et dans la communauté des biens, avec une promesse renouvelée chaque année. Max préparait une thèse sur la liturgie et Roger reprit la sienne sur un sujet en relation avec ce qui commençait à prendre forme : L’idéal monastique avant saint Benoît et sa conformité à l’Evangile.

Une vie en commun, une très belle vie , commença à Genève. L’appartement était toujours plein d’hôtes, comme l’était la chapelle qu’ils utilisaient à la cathédrale. Bientôt la prière du matin eut lieu dans la cathédrale elle-même. Geneviève, la sœur de Roger, tenait l’orgue pour la prière commune. Elle se souvient de sa propre surprise en voyant le nombre de jeunes qui venaient le matin prendre part à la prière avant d’aller au travail.

Extrait du chapitre Des voies nouvelles

A la fin des années 1970, une génération nouvelle arrivait sur la colline de Taizé. Le processus de maturation et d’approfondissement que souhaitaient les frères avait besoin de s’appuyer sur une recherche des sources de la foi, de la confiance en Dieu. Désormais, chaque matin, tout au long de l’année, des frères allaient donner dans tous les groupes, en de nombreuses langues, une introduction aux sources chrétiennes.

En été 1975, une journée du peuple de Dieu eut lieu à Taizé. Les cardinaux Marty et Dopfner, présidents des conférences épiscopales de France et d’Allemagne, y participèrent. Ce fut l’occasion d’exprimer à beaucoup ce que frère Roge avait déjà dit aux jeunes responsables le lendemain du concile des jeunes : Taizé ne veut pas organiser un mouvement autour de la communauté, mais, souhaite stimuler les jeunes à devenir chez eux créateurs de paix, porteurs de réconciliation et de confiance sur la terre, en s’engageant dans leur ville, leur village, leur paroisse, avec toutes les générations, des enfants aux personnes âgées.

Pour accompagner les jeunes dans cette recherche, il fut décidé que, une fois par an, la communauté irait aux eux passer cinq ou six jours dans une grande ville, du 28 décembre au 3 janvier. Ce furent les rencontres européennes qui, dès 1978, eurent lieu à Paris, Barcelone, Rome, Londres, Cologne…

Avec les années, le nombre de participants devint si grand que la cathédrale de la ville ne suffisait plus pour la prière commune, il fallut relier plusieurs églises par lignes téléphoniques. Puis, quand les frontières de l’Europe de l’Est s’ouvrirent, ces rencontres eurent lieu à Wroclaw, Pragues, Budapest,. Ensuite, les rencontres de Vienne, en 1992, de Paris, en 1994, rassemblèrent plus de cent mille jeunes, non seulement européens mais aussi d’autres continents. Désormais, lors de chaque rencontre, les jeunes sont réunis dans le plus grand espace qu’on puisse trouver, généralement des halles d’exposition ornées et transformées en lieux de prière. Chaque année, de septembre à janvier, des frères vivent dans la ville pour y préparer, avec les paroisses, l’accueil des dizaines de milliers de jeunes.

A Taizé, les rencontres de jeunes sont devenues intercontinentales. Aujourd’hui, chaque semaine, elles réunissent des jeunes de 35 à 70 nations, du Mexique au Kazakhstan, du Congo à l’Inde, de Haïti à l’Afrique du Sud.


Spink, Katryn. La vie de frère Roger de Taizé. Seuil, 2013.


A suivre, le mois prochain : Frère Roger : un reflet du Christ de compassion.

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Responsable de la chronique : Marius Dion, o.p.

Dieu aux portes du monde

 

Parce que tu as aimé cette terre Seigneur, voilà qui me donne d’espérer quand je sens ma foi vacillante. À voir vivre tes enfants rieurs, comment ne pas sentir la tendresse de ton regard posé tout doucement sur chacun d’eux. Tu es là ! Je le crois. Et je devine ta joie, car c’est ma joie. Et je connais ta peine lorsqu’ils souffrent, car c’est la mienne, et elle ne peut venir que de Toi.

Et du plus profond de mon impuissance, monte en moi cet appel à les consoler avec toi ! À prendre avec toi ce poids de douleur qui accable notre terre jusqu’à plus soif. Mais je te découvre plus pauvre que moi. Plus pauvre que moi dans ta toute-puissance. Et ton amour n’en finit plus d’attendre les deux mains clouées sur le bois. Qui donc prendra sur lui le poids de ta croix? Faut-il être entré dans ta gloire pour mesurer le poids infini de ta souffrance et trouver la force de l’assumer avec toi?

Pourquoi te cacher derrière ce silence qui enveloppe l’univers, comme si, sur le point de parler, tu retenais ton souffle, l’espace d’un instant. Un instant d’éternité où l’Homme attend les yeux tournés vers le ciel…

Pourtant, tout dans l’univers ne s’écrie-t-il pas :  » Gloire! Des astres créés, aux rires des enfants, contemplez Celui qui vient! Celui qui Est! Contemplez! Il est là, aux portes du monde, et vous êtes chez Lui. L’univers est son jardin et l’Homme, un promeneur solitaire qui cherche son chemin. N’entendez-vous pas sa voix?  »

Et l’Homme, reste-là, hébété au cœur du jardin, soûlé par le poids de sa vie, ne sachant plus où regarder quand tout, autour de lui, l’appel vers Toi. Nous aurais-tu donc créés aveugles ?

Pourtant, un jour, mes yeux ont vu. C’était de nuit. C’est bien connu, tous les saints le disent, tu ne viens que de nuit. Tu es venu vers moi parce que je t’avais appelé, je t’avais supplié… Il y a de çà longtemps, et c’est maintenant, tellement le souvenir en est vivace. Ton Nom alors s’est gravé en ma mémoire, en moi qui ne suis rien, une passion inutile d’après certains. Tu es venu au cœur de ma faiblesse et de ma peur. Tu as dit les mots qui seuls pouvaient me relever : j’étais aimé de Toi !

 

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Responsable de la chronique : Marius Dion, o.p.

Madeleine Delbrêl : une vie donnée au dialogue avec les athées

Connue surtout pour son engagement social dans le monde ouvrier et son dialogue avec les communistes, se sentait proche des athées.A dix-sept ans, elle avait même proclamé son athéisme dans un texte fameux intitulé : « Dieu est mort… vive la mort. »


« Militante sociale, 1904-1964 », indique la plaque de la petite rue Madeleine Delbrêl, à Mussidan, le bourg de Dordogne où elle est née. « L’une des plus grandes mystiques du XXe siècle », déclarait quant à lui le cardinal Martini, archevêque émérite de Milan, en Italie, pasteur et théologien renommé. Une militante sociale mystique ? Bizarre.

La suite du portrait est à l’avenant. Ce petit bout de femme à la santé fragile perce les nuits pour discuter passionnément avec des amis ouvriers ou pour écrire, paquet de Gauloises et cafetière à portée de main. L’artiste éprise de beauté goûte le roquefort et le vin rouge plus que la tasse de thé. L’assistante sociale réaliste qui travaille à la mairie d’Ivry-sur-Seine avec « des grands types du Parti » est d’une fidélité sans faille à l’Eglise.

L’originalité de Madeleine, ses talents, son parcours, font éclater les classifications habituelles. Et sa conversion violente et totale, qui la laisse « éblouie par Dieu », à l’âge de vingt ans, n’explique pas tout. Les étiquettes ne tiennent pas bien sur elle. Par héritage familial peut-être : le couple de ses parents n’est pas dans la norme. Jules, son père, un Gascon d’origine ouvrière, intelligent et dynamique, original jusqu’à l’extravagance, fait une belle carrière aux Chemins de fer. Lucile, sa mère, plus effacée, est de famille bourgeoise. Jules et Lucile se sépareront en 1936. Leur fille unique dira : « J’ai vécu, et cela fut une chance, hors des cloisonnements sociaux. Ma famille était faite de tout. »

Madeleine évolue librement dans les environnements les plus divers. C’est la même qui fréquente les milieux intellectuels et reçoit, à vingt-et-un ans, le prix Sully-Prudhomme de l’Académie Française pour ses poèmes, qui choisit, huit ans plus tard, de quitter Paris pour vivre parmi les ouvriers d’Ivry-sur-Seine, bastion historique du Parti communiste. Parce que l’Evangile l’appelle à vivre au coude à coude avec les pauvres, avec ceux dont la plus grande misère est peut-être de ne pas connaître Dieu. C’est le début d’une aventure de plus de trente ans, interrompue par sa mort. Dieu… Il faut bien y venir pour comprendre Madeleine. A dix-sept ans, au lendemain de la Grande Guerre, alors qu’elle étudie les lettres et la philosophie à la Sorbonne, elle proclame son athéisme dans un texte fameux intitulé : « Dieu est mort… vive la mort. » Trois pages où elle pointe l’absurdité de l’existence humaine fuyant la réalité : la mort est le point final. Comment ne pas penser à Jacques et Raïssa Maritain qui, une vingtaine d’années plus tôt, dans les mêmes interrogations sur le sens de la vie, également étudiants à la Sorbonne, songeaient au suicide ? Ils découvrirent la foi avec Léon Bloy et animèrent ensuite les milieux intellectuels et artistiques chrétiens.

Madeleine, elle, rencontre Jean Maydieu et son groupe d’amis. Les deux jeunes gens sont si bien ensemble qu’on les considère comme fiancés. Mais Jean disparaît sans crier gare pour entrer chez les dominicains.

L’Évangile, le livre à vivre

En plein remue-ménage intérieur, à la limite de ses forces, Madeleine se laisse interroger au contact de ces jeunes proches d’elle. Ils réfléchissent, vivent, et n’en sont pas moins chrétiens ! Dieu n’est donc plus rigoureusement impossible… Madeleine est une femme réaliste. C’est une constante dans sa vie. Donc, plutôt que d’agiter des idées sur Dieu, elle décide de prier. Elle raconte : « Dès la première fois, je priai à genoux par crainte, encore, de l’idéalisme… Depuis, lisant et réfléchissant, j’ai trouvé Dieu ; mais en priant j’ai cru que Dieu me trouvait et qu’il est la vérité vivante, et qu’on peut l’aimer comme on aime une personne. »

Deux ans plus tard, par la vie paroissiale et le scoutisme dans lequel elle s’est engagée, elle rencontre l’abbé Lorenzo, vicaire à Saint-Dominique, à Paris. Il « fait exploser l’Evangile » pour elle. Ce sera désormais pour elle « non seulement le livre du Seigneur vivant, mais le livre du Seigneur à vivre », écrira-t-elle. Elle le lit « comme on mange du pain ». Un pain « tenu par les mains de l’Eglise ». La jeune convertie désire « être volontairement à Dieu autant qu’un être humain peut appartenir à celui qu’il aime ». Le carmel l’attire, mais elle décide de rester dans le monde, notamment pour prendre soin de sa mère. Madeleine, elle-même souvent malade, lit beaucoup. Elle acquiert une solide culture chrétienne et passe un diplôme de l’Ecole pratique de service social.

En 1933, le 15 octobre, jour de la fête de sainte Thérèse d’Avila, Madeleine s’installe à Ivry-sur-Seine avec deux amies, anciennes du scoutisme comme elle. C’est le début de ce qu’on appellera plus tard les « Equipes Madeleine Delbrêl ».

Elles ne seront jamais plus d’une quinzaine. Les fondatrices ignorent tout de la condition ouvrière et du marxisme. Or la cohabitation entre catholiques et communistes est rude. Il arrive aux jeunes femmes de recevoir des cailloux dans la rue : elles sont du parti des « curés » ! Comme le sont aussi les trois patrons d’Ivry payant le plus mal leurs ouvriers… L’assistante sociale collabore avec les services municipaux. Elle découvre la solidarité et l’organisation des communistes. Madeleine et ses compagnes se mêlent si bien à la population que, dans leur maison, se croisent des gens de tous bords, de tous âges, accueillis avec la même cordialité. Le style y est très franciscain : simplicité et joie, fantaisie.

Un ami s’interroge : « Votre vie ensemble me pose une énigme scientifique… » Audace prophétique aussi. A la façon de saint François qui alla à la rencontre des musulmans, Madeleine participe à des meetings du Parti. Elle désire comprendre ceux avec qui elle vit et travaille. En 1936, le responsable communiste Maurice Thorez (qui habitait Ivry), « tend la main » aux chrétiens dans un appel célèbre. C’est à cette époque, semble-t-il, que Madeleine connaît la « tentation » de devenir communiste, selon ses propres mots. Elle replonge dans les évangiles et n’y trouve pas l’ombre d’une justification de la violence que prône le communisme. Puis elle lit des textes de Lénine sur la religion. Une lecture décisive : « Une fiche clinique d’une asphyxie de la foi était comme établie et je pouvais constater sur moi que, pour les premiers résultats tout au moins, la méthode était parfaitement efficace. A ce moment-là, je sursautai de crainte pour Dieu, mon trésor », écrit-elle.

Quelques mois avant sa mort, Madeleine dira encore : « J’ai été et je reste éblouie par Dieu. » L’identité profonde de l’assistante sociale apparaît clairement : Madeleine est une amoureuse, une mystique. Son action ne se comprend qu’à partir de là. La tentation surmontée, ses engagements ne changent pas pour autant. Ainsi, au moment de la tenue du premier congrès eucharistique de l’Après-guerre, à Barcelone, en 1952, elle écrit aux évêques espagnols pour qu’ils ne marquent pas d’inféodation au dictateur espagnol Franco lors de cette manifestation. Sans succès.

Lors de l’affaire des époux Rosenberg, marxistes juifs suspectés d’espionnage des Etats-Unis au profit de l’URSS, elle prend la parole au cours d’un grand rassemblement au Vel’d’Hiv. Elle veille dans la prière la nuit de leur exécution, le 19 juin 1953.

Soeur aînée des prêtres-ouvriers

C’est à cette époque également que prend place la crise des prêtres ouvriers. Rome met fin à l’expérience qui dure depuis une dizaine d’années. On a pu dire de Madeleine qu’elle était la soeur aînée des prêtres-ouvriers : elle a réalisé leur idéal de témoigner du Christ en travaillant au milieu des ouvriers ; elle a été mêlée de près aux débuts du séminaire de la Mission de France à Lisieux, en 1941. Et elle souffre beaucoup de la crise.

Son expérience du communisme et son sens de l’Eglise déterminent sa position : il faut obéir à l’Eglise. C’est ici que prend place la seule anecdote « merveilleuse » de la vie de Madeleine. Elle a un grand désir d’aller prier à Rome sur la tombe des apôtres pour l’issue de la crise. Est-ce bien raisonnable, demandent ses compagnes ? Elles n’ont pas d’argent, Madeleine relève de maladie et on a besoin d’elle à Ivry. Et si la somme nécessaire arrivait de façon inopinée, ne serait-ce pas l’indication qu’il faut faire ce voyage ? Or un billet de loterie est offert à l’équipe. Il est gagnant et couvre exactement le montant du voyage…

Les témoins de la vie de Madeleine soulignent unanimement sa bonté, sa tendresse et son attention aux personnes. Les chercheurs qui commencent à étudier sa vie et ses écrits mettent en évidence un autre aspect, méconnu jusqu’alors, de son parcours : son expérience de la souffrance.

Sa santé, l’accompagnement de ses parents, ses engagements pour l’Eglise lui en ont donné une expérience précoce. Jusqu’à atteindre, vers 1955-1956, les limites de ses possibilités physiques et nerveuses.

Et quand Madeleine parle de la souffrance, c’est dans les formules-chocs des mystiques : « Le chrétien est voué au combat […] Pour cela il n’a qu’une seule arme, sa foi […] qui transforme le mal en bien, s’il reçoit lui-même la souffrance comme une énergie de salut pour le monde. »

Ailleurs, elle évoque la souffrance comme « tout ce négatif qui rend libre pour l’amour ». Libre pour l’amour, Madeleine l’a été. Les textes qu’elle a laissés, lumineux, ouvrent pour nous la porte de son monde intérieur : elle donne Dieu, tout simplement.

Le 13 octobre 1964, ses compagnes la trouvent morte à sa table de travail. Cette grande table où l’on peut voir encore les cartes du monde, de l’URSS, de l’Afrique, de Rome que la grande missionnaire aimait avoir sous les yeux. Son agenda, habituellement plein de rendez-vous bien à l’avance, n’en contenait plus à partir de ce jour.


Christophe Chaland- Article paru dans la revue Panorama. Reproduit par le Journal La Croix – CROIRE

 

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Responsable de la chronique : Marius Dion, o.p.

« Nous sommes là-bas à cause de ce Messie crucifié. »

Le 1er août 1996, Pierre Claverie, o.p. évêque d’Oran, était assassiné, en compagnie d’un jeune Algérien musulman. Leur mort, sangs mêlés, est un grand symbole. Né en 1938, à Bab el-Oued, dans ce qu’il appelait volontiers la « bulle coloniale », Pierre Claverie a passé sa vie à aller à la rencontre de l’autre, s’efforçant de dépasser les barrières que la race, la religion et les drames du passé dressent entre les hommes. Face à la montée du fondamentalisme et de la violence qui endeuille l’Algérie depuis maintenant dix ans, cet homme chaleureux, doué pour la rencontre, a choisi de rester et de dénoncer le rejet de l’autre, au risque de sa vie. « Nous sommes « donnés » à ce pays et à ce peuple avec lequel nous lie une alliance d’amitié que rien, même la mort, ne pourra briser. » En cela, il voulait être un disciple du Christ, pour qui le choix du « plus grand amour » est de «  donner sa vie pour ses amis ». Son combat pour ‘une humanité plurielle, non exclusive » rend son parcours exemplaire pour notre temps.

À ceux qui se sont interrogés sur son refus obstiné de quitter une Algérie en plein chaos et menaçante, il expliquait, deux mois avant son assassinat, lors d’une homélie au monastère des dominicaines de Prouilhe (France).


« Nous sommes là-bas à cause de ce Messie crucifié. À cause de rien d’autre et de personne d’autre! Nous n’avons aucun intérêt à sauver, aucune influence à maintenir. Nous ne sommes pas poussés par quelque perversion masochiste. Nous n’avons aucun pouvoir, mais sommes là comme au chevet d’un ami, d’un frère malade en silence, en lui serrant la main, en lui tenant le front.  À cause de Jésus parce que c’est lui qui souffre là, dans cette violence qui n’épargne personne, crucifié à nouveau dans la chair de milliers d’innocents.

Comme Marie, sa mère et saint Jean, nous sommes là au pied de la Croix où Jésus meurt abandonné des siens et raillé par la foule.  N’est-il pas essentiel pour le chrétien d’être présent dans les lieux de souffrance, dans les lieux de déréliction, d’abandon ?

Où serait l’Église de Jésus-Christ, elle-même Corps du Christ si elle n’était pas là d’abord? Je crois qu’elle meurt de n’être pas assez proche de la Croix de son Seigneur. Si paradoxal que cela puisse paraître, et saint Paul le montre bien, la force, la vitalité, l’espérance chrétienne, la fécondité de l’Église viennent de là. Pas ailleurs, ni autrement.

Elle se trompe, l’Église, et elle trompe le monde, lorsqu’elle se situe comme une puissance parmi d’autres, comme une organisation humanitaire ou comme un mouvement évangélique à grand spectacle. Elle peut briller, elle ne brûle pas du feu de l’amour de Dieu, « fort comme la mort » comme le dit le Cantique des cantiques. Car il s’agit bien d’amour ici, d’amour d’abord et d’amour seul. Une passion dont Jésus nous a donné le goût et tracé le chemin. « Il n’y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ceux qu’on aime »… »

Mgr Pierre Claverie, évêque d’Oran, Algérie


 

Dans J.J. Pérennès. Pierre Claverie. Un Algérien par alliance. Cerf, 2000. p. 364-365

 

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Responsable de la chronique : Marius Dion, o.p.

« La beauté sauvera le monde ! »

 

Écrivant en 1952, Pie XII, dans sa Lettre aux artistes, souligne à quel point le travail de l’artiste est essentiel à la vie de l’Église et de notre monde. S’inspirant de l’affirmation inoubliable de l’écrivain russe Dostoïevski, « la beauté sauvera le monde », il écrit : « Le beau doit nous élever. La fonction de tout art, et donc de tout artiste, consiste à briser l’espace étroit et angoissant dans lequel l’homme, tant qu’il vit ici-bas, est plongé pour ouvrir une fenêtre vers l’infini! »

Dans sa quête du beau et de l’inexprimable, l’artiste est à sa manière un chercheur de vérité, interrogeant sans cesse cette passion qui le consume et le fait vivre. Qu’il soit comédien, musicien, peintre, écrivain, sculpteur ou artisan, et j’en passe, il y a en lui un espace secret où se livre un combat qui ressemble à celui de Jacob avec l’ange. L’inspiration n’est jamais un dû, elle ne se livre qu’après une lutte ardue : « Bénis-moi! »Voilà souvent le cri de l’artiste au cœur de son combat.

L’artiste évoque aussi la figure d’un Moïse, le contemplatif devant le Buisson Ardent. Il me semble qu’il est toujours hanté par cette question fondamentale : « Quel est ton nom? » L’artiste a besoin de saisir ce qui lui échappe. Comme le scientifique, il cherche à comprendre, à saisir l’indicible. Il est fasciné par ce qui le dépasse et il entraîne le monde dans sa soif d’absolu. Cette recherche du beau et du vrai, comme l’affirment Dostoïevski et Pie XII, est capable de sauver le monde. Je le crois. Mystérieusement, elle le rend plus humain, elle lui permet de s’ouvrir à lui-même et de se dire.

Hommage donc à tous ces artistes qui peuplent notre imaginaire de formes et de couleurs inédites, de sons, d’images et de chansons, qui nous transportent à mille lieux, pour mieux nous dire qui nous sommes. Hommage à tous ces artistes célèbres et méconnus qui ont tellement enrichi le patrimoine humain. Hommage surtout à cet artiste qui sommeille en chacun de nous et qui, de mille et une manières, au fil des jours, recrée le quotidien et enfante le monde de demain. Prêtons-lui attention, prenons-le au sérieux, même si ses efforts paraissent parfois malhabiles. A sa façon, il poursuit l’œuvre de création que Dieu a commencée de bon matin.

Yves Bériault, o.p.
Dominicain. Ordre des prêcheurs

 

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Responsable de la chronique : Marius Dion, o.p.

La grâce qui coûte et la grâce à bon marché

En 1935, le contexte politique, économique et ecclésial dans lequel Dietrich Bonhoeffer prend la direction du séminaire de Finkenwalde, comme chargé de la formation théologique et pastoral des futurs pasteurs de l’Eglise confessante est on ne peut plus difficile. A 30 ans, il a déjà beaucoup réfléchi aux impératifs du combat contre un ordre dont les fondements et les objectifs ne l’ont jamais trompé. Comment tenir ensemble fidélité évangélique, amour du prochain, respect des lois et résistance active ? Entre 1935 et 1937, Bonhoeffer développera le fruit de ses méditations à la lumière du « Viens et suis-moi ». Le 5 avril 1943, il est arrêté sous l’inculpation d’« affaiblissement du potentiel de guerre de l’Allemagne », en l’absence de preuves concrètes de sa participation au complot contre Hitler. Il sera  pendu par les nazis au camp de Flossenbürg, le 9 avril 1945.


« La grâce à bon marché est l’ennemie mortelle de notre Eglise. Actuellement dans notre combat, il y va de la grâce qui coûte.

La grâce à bon marché, c’est la grâce considérée comme une marchandise à liquider, le pardon au rabais, la consolation au rabais, le sacrement au rabais. La grâce servant de magasin intarissable à l’Eglise, où des mains inconsidérées puisent pour distribuer sans hésitation, ni limite ; la grâce non tarifée, la grâce qui ne coûte rien. Car on se dit que, selon la nature même de la grâce, la facture est d’avance et définitivement réglée. Sur la foi de cette facture acquittée, on peut tout avoir gratuitement. Les dépenses sont infiniment grandes, par conséquent les possibilités d’utilisation et de dilapidation sont, elles, aussi, infiniment grandes.

Le trésor caché

La grâce à bon marché, c’est la justification du péché et non point du pécheur. Puisque la grâce fait tout toute seule, tout n’a qu’à rester comme avant. “Toutes nos œuvres sont vaines.” Le monde reste monde et nous demeurons pécheurs “même avec la vie meilleure”. Le monde est justifié par grâce ; il faut donc (en raison du sérieux de cette grâce, pour ne pas résister à cette irremplaçable grâce !) que le chrétien vive comme le reste du monde ! Le chrétien, donc, n’a pas à obéir à Jésus, il n’a qu’à mettre son espoir dans la grâce !

Ceci, c’est la grâce à bon marché.

La grâce qui coûte, c’est le trésor caché dans le champ : à cause de lui, l’homme va et vend joyeusement tout ce qu’il a ; c’est la perle de grand prix ; pour l’acquérir, le marchand abandonne tous ses biens ; c’est la royauté du Christ : à cause d’elle, l’homme s’arrache l’œil qui est pour lui une occasion de chute ; c’est l’appel de Jésus-Christ : l’entendant, le disciple abandonne ses filets et le suit.

La grâce qui coûte, c’est l’Evangile qu’il faut toujours chercher à nouveau ; c’est le don pour lequel il faut prier, c’est la porte à laquelle il faut frapper.

Elle coûte parce qu’elle appelle à l’obéissance ; elle est grâce parce qu’elle appelle à l’obéissance à Jésus-Christ ; elle coûte parce qu’elle est, pour l’homme, au prix de sa vie ; elle est grâce parce que, alors seulement, elle fait à l’homme cadeau de la vie ; elle coûte parce qu’elle condamne les péchés, elle est grâce parce qu’elle justifie le pécheur. La grâce coûte cher d’abord parce qu’elle a coûté cher à Dieu, parce qu’elle a coûté à Dieu la vie de son fils – “Vous avez été acquis à un prix élevé” – parce que ce qui coûte cher à Dieu ne peut être bon marché pour nous. Elle est grâce d’abord parce que Dieu n’a pas trouvé que son fils fût trop cher pour notre vie, mais qu’il l’a donné pour nous. La grâce qui coûte, c’est l’incarnation de Dieu.

La grâce qui coûte, c’est la grâce en tant qu’elle est le sanctuaire de Dieu qu’il faut protéger du monde, qu’on n’a pas le droit de livrer aux chiens ; aussi est-elle grâce en tant que Parole vivante, Parole de Dieu qu’il prononce lui-même comme il lui plaît. Cette Parole nous atteint sous la forme d’un appel miséricordieux à suivre Jésus sur la voie de l’obéissance, elle se présente à l’esprit angoissé et au cœur abattu sous la forme d’une parole de pardon. La grâce coûte cher parce qu’elle contraint l’homme à se soumettre au joug de l’obéissance à Jésus-Christ, mais c’est une grâce que Jésus dise : “Mon joug est doux et mon fardeau léger.”

A deux reprises, Pierre a entendu l’appel : “Suis-moi !” Ce fut la première et la dernière parole adressée par Jésus à son disciple (Marc 1,17 ; Jean 21,22). Toute sa vie est comprise entre ces deux appels. Entre les deux, il y a toute une vie de disciple dans l’obéissance au Christ. Au centre, se trouve la confession où Pierre reconnaît Jésus comme le Christ de Dieu. Par trois fois, au début, à la fin, et à Césarée de Philippe, Pierre s’est entendu annoncer la même chose : Christ est son Seigneur et son Dieu. C’est la même grâce du Christ qui l’appelle : “Suis-moi !” et qui se révèle à lui dans la confession de sa foi au Fils de Dieu.

La vie chrétienne

A trois reprises, la grâce s’est arrêtée sur la route de Pierre, la grâce une, annoncée trois fois différemment ; ainsi était-elle la grâce propre du Christ et non pas certes une grâce que le disciple se serait personnellement attribuée. Ce fut la même grâce du Christ qui triompha du disciple, l’amenant à tout abandonner à cause de l’obéissance, qui produisit en lui la confession, cette confession qui devait sembler blasphématoire au monde ; ce fut cette même grâce qui appela Pierre, l’infidèle, à entrer dans l’ultime communion, celle du martyre, lui pardonnant ainsi tous ses péchés. Grâce et obéissance sont, dans la vie de Pierre, indissolublement liées. Il avait reçu la grâce qui coûte.

Si la grâce est le “résultat”, donné par le Christ lui-même, de la vie chrétienne, cette vie n’est alors à aucun moment dispensée d’obéissance. Si par contre la grâce est l’hypothèse de principe de ma vie chrétienne, je possède alors, par là même, d’avance, la justification des péchés que je commets pendant cette vie dans le monde.

Je puis donc continuer à pécher, fort de cette grâce, puisque le monde est, en principe, justifié par grâce. Par conséquent, je demeure comme auparavant dans mon existence de citoyen de ce monde, les choses restent ce qu’elles sont et je puis être sûr que la grâce de Dieu me couvre. Sous couvert de cette grâce, le monde entier est devenu “chrétien” ; mais sous couvert de cette grâce, le christianisme est devenu le monde à un point jamais encore atteint. Le conflit est résolu, qui opposait la vie à laquelle est appelé le chrétien et celle qu’on mène en tant que citoyen de ce monde.

La vie chrétienne consiste précisément pour moi à vivre dans le monde et comme le monde, à ne me distinguer en rien de lui ; il ne m’est pas permis, à cause de la grâce, de m’en distinguer en quoi que ce soit !.

La grâce comme hypothèse, c’est la grâce à bon marché ; la grâce comme résultat, c’est la grâce qui coûte. »


Source : www.topchretien.com

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Responsable de la chronique : Marius Dion, o.p.

Le papillon d’automne

 

Ce matin, attiré par le soleil d’automne
et le coloris extraordinaire de cette saison en mon pays,
j’ai pris mes souliers de marche en direction de la montagne.

L’air sentait bon, feu de bois et feuilles séchées,
le tout emporté dans l’air frais du matin.

Derniers sursauts d’une saison
sur le point de céder la place
aux brises qui apportent le froid.

Sur ma route, j’ai croisé un papillon,
événement rarissime pour la saison.
Surpris, je l’ai vu s’élever soudainement devant moi,
avec une vigueur inhabituelle pour un papillon.

Il se débattait dans l’air frais du matin,
comme aspiré par cette lumière d’or réfléchie par les feuilles,
ou plutôt comme inspiré par cette lumière,
car il semblait danser avec l’énergie de celui qui sait
que le temps est compté.

Un petit papillon d’automne,
signe d’espérance et de détermination
sur la route d’un marcheur solitaire.

A sa manière, sans le savoir,
il me parlait de la suite du Christ

Saisi par la lumière du Christ ressuscité,
plus éblouissant qu’un milliard de soleils d’automne,
nous allons de-ci de-là,
emportés par le souffle de l’Esprit,
au gré des événements et des saisons.

Les jours qui passent,
lorsqu’ils baignent dans cette lumière,
ne font que raviver la foi de ceux qui croient,
car le temps est court et la moisson est grande, très grande !
Tant de défis à relever, tant d’amour à donner et à recevoir.

Il nous faut donc devenir papillon d’automne
sur tous ces chemins de par le monde
où se trouvent des promeneurs solitaires
qui cherchent un sens à la vie
au fil des saisons qui passent.

Voilà où nous entraîne l’admirable lumière du Christ :
au cœur de la vie !
Apprends donc à danser ta foi,
là où le souffle de l’Esprit te conduit.

Il n’y a pas de plus belle saison
dans la vie de celui qui croit au Fils de Dieu !

Yves Bériault, o.p.

 

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Responsable de la chronique : Marius Dion, o.p.

Fleurs séchées et papillons

À l’âge de sept ans, mon enfance a connu un bouleversement sans précédent dans sa courte histoire. Après de « nombreuses » années d’aventures urbaines sur l’asphalte de Montréal, je déménageais avec ma famille dans une campagne promise au plus brillant avenir : celui de banlieue. Mes points de repère dans la vie allaient brusquement changer. Pendant quelques jours, au grand étonnement de mes parents, je restai assis sagement sur la galerie de la maison. Je n’osais pas m’aventurer dans cet univers inconnu et sûrement hostile. Peu à peu, cette campagne nouvellement conquise m’apprivoisa à son tour. Je découvris avec étonnement ses champs fleuris et ses boisés. Je les imaginais s’étendre jusqu’au bout du monde. Je venais de découvrir la forêt enchantée des étés de mon enfance.

Avec mes nouveaux amis, compagnons d’infortune nouvellement arrivés dans cette banlieue en voie de devenir, je prenais peu à peu possession de mon royaume : fleurs séchées, chasse aux papillons, grenouilles et menées, « talles » de framboises sauvages, pommettes volées chez le fermier. Tout revêtait un air d’aventure lorsque de bon matin nous partions en excursion.

Dans notre forêt, Robin des Bois et chevaliers, Tarzan, cow-boys et Indiens se côtoyaient sans difficulté. Notre fermier bougon devenait notre shérif de Nottingham, et de château en château, de conquête en conquête, chaque jour notre imaginaire préparait les rêves de la nuit. Dans la forêt, le temps semblait immobile. Il nous façonnait avec une infinie délicatesse.

À l’automne, lorsque la rentrée inévitable se présenta, celle que ma petite tête d’enfant insouciant avait complètement oubliée, je n’étais plus tout à fait le même. Bien plus qu’une collection de souvenirs hétéroclites et d’aventures loufoques, l’été qui s’achevait laissait en moi son empreinte. Nous étions complices. Je rentrai à l’école un peu nostalgique avec mon baluchon de souvenirs, alors que je tombais sous la férule des règles grammaticales et des mathématiques. Plus de doute possible, l’été était bel et bien terminé.

Pourtant, il continuait à nourrir mes rêves éveillés, mon goût de l’aventure et de la découverte. Il m’apprenait à espérer. Depuis, année après année, je l’ai toujours attendu avec hâte et fébrilité, comme un ami fidèle. Avec le temps, j’ai compris que l’été était un grand éducateur, un maître insurpassable avec ses fleurs sauvages, ses ouaouarons et ses papillons éphémères. Plus qu’aucune autre saison, l’été m’a préparé à la vie. J’ai toujours aimé aller à son école.

Car si l’été sait si bien nourrir notre imaginaire, c’est sans doute pour que l’automne venu nous puissions mieux enraciner nos raisons de vivre et d’espérer. En fait, au coeur de la vie et en dépit de leurs contrastes, les saisons sont les grandes complices du temps qui passe. Bonne rentrée!

Yves Bériault, o.p.

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Compagnon de Jésus, un itinéraire – Jean-Yves Calvez

Comment devient-on jésuite ? Comment choisit-on un jour de tout quitter pour se faire compagnon de Jésus, au service d’une fraternité plus large ? Avec une simplicité pudique, Jean-Yves Calez partage ici son itinéraire d’homme et de religieux tendu vers l’universel. Car très vite, il se découvre appelé vers l’ailleurs : le monde de l’Est, la Chine et la Russie, l’univers intellectuel de l’incroyance et surtout du marxisme – dont il deviendra l’un des grands spécialistes, la dimension sociale de l’engagement chrétien. Passionné par le dialogue avec l’humanisme contemporain, associé à la rédaction des textes du Concile Vatican II, Jean-Yves Calvez évoque aussi les figures qui l’ont marqué, comme Paul VI ou le père Pedro Arrupe. Pour lui, la vocation de jésuite n’a rien d’un idéal désincarné, ni d’un parcours individualiste ; elle se met au service de la justice et de la libération de l’homme. Car le monde est le lieu d’un combat spirituel, pour que naisse le Royaume.


P 61. Si je tente un bilan, je suis heureux de ce que la Compagnie de Jésus ait décidé de se rapprocher des pauvres, des gens simples, des plus démunis et de lutter pour la justice. L’ayant décidé, elle a fait des pas significatifs. J’ai été frappé, parcourant le monde, du nombre de communautés jésuites établies dans des bidonvilles et d’autres zones de déréliction. Jusque chez ces day workers de Kamagasaki, en périphérie d’Osaka, chez qui un jésuite japonais avait choisi de vivre. Je lui ai rendu visite il y a quelques années. J’ai vu ces gens, des étrangers, souvent illégaux, logeant dans des hôtels aux minuscules boxes, sortes de niches de cimetière, pour dormir, se rendant le matin à cinq heures dans un hall de marché pour être embauchés pour la journée. J’ai vu les malades couchant dans la rue sous le crachin, car ils n’avaient plus de quoi rien payer.

J’ai eu envie plus d’une fois d’aller rejoindre une de ces communautés. J’ai cru ne pas devoir le faire parce que j’avais besoin d’une localisation plus commode pour mes voyages, mais je n’ai pas soumis cela au discernement de beaucoup, je me suis peut-être trouvé facilement une excuse. On peut toujours m’objecter : dis-nous qui tu fréquentes… faut-il donc laisser pour l’autre vie de fréquenter les pauvres ? Peut-on accepter d’en fréquenter en tout cas si peu ?
Je crois beaucoup à la pauvreté de disponibilité. Je m’efforce de donner facilement mon temps, à des élèves, à des jeunes, à des religieux et religieuses qui n’ont guère de recours pour confronter leurs idées. Je n’oublierai jamais le père Arrupe, si disponible, si présent à son interlocuteur ; celui-ci avait l’impression qu’il n’avait d’attention que pour lui seul. C’est dans le même esprit que j’ai souvent insisté sur la « conversation », présentée par les premiers jésuites comme un ministère crucial, souvent tenue en moindre estime dans les temps ultérieurs. Il y a tant de choses sérieuses à faire… Mais il ne faut jamais oublier ce que permettent les détours de la conversation, la spontanéité de ses associations, le champ de tout ce à quoi elle donne accès. Et elle est possible avec tant de personnes.

Quant à la pauvreté matérielle, nous avons légitimement déclaré dans nos dernières congrégations générales qu’elle ne doit pas nous interdire ce qui convient pour l’apostolat. Mais avec cette clause nous vidons parfois de contenu la décision de vivre comme des gens vraiment simples. Sachant que le maître dont nous sommes les disciples n’avait, lui, « pas de pierre où reposer la tête ». En somme, ayant quitté Nazareth, il n’avait plus de propriété stable, de moyens de vie stables. Nous, pas tout à fait assurément.

Entretiens avec Paul Legavre à partir de la page 71

P 78
P.L : « celui qui est ordonné entre en affinité décisive avec celui qui est devenu le centre de sa vie, Jésus de Nazareth, le Christ ». Comme s’éprouve humainement et spirituellement cette réalité ?

JY. C : L’affinité avec Jésus de Nazareth. Il s’agit toujours de l’affinité intérieure, dont j’ai parlé en parlant de Jésus médité, contemplé, humainement approché autant qu’il est possible dès le début de ma vie dans la Compagnie de Jésus, comme je l’ai dit tout à l’heure. A travers des années de fréquentation, sans arrêt ni retour, Jésus devient « centre », ou plutôt vrai compagnon, écouté dans ses paroles de l’Ecriture, et dans des paroles, des suggestions intérieures, écouté dans les occasions plus importantes surtout.

Avec l’ordination presbytérale cependant, un pas est franchi, cette affinité est déclarée, publiquement, dirai-je. Dans le rite même, ces hommes qui s’avancent vers l’autel, se détachant en quelque sorte, sans se séparer aucunement certes, sont impressionnants. Ils acceptent de se dire marqués, engagés. Vis-à-vis de Dieu assurément, mais très particulièrement aussi vis-à-vis de Jésus de Nazareth, hors duquel il n’y a pas de christianisme bien sur, quelque mystérieux, unique dans les religions, que soit ce centrage religieux sur un homme. Entre parenthèses, cela dit d’abord l’extrême estime de l’homme que nous trouvons prononcée dans le psaume 8 : « tu le fis à peine moins qu’un dieu… » ; On accepte de témoigner spécialement de cela aussi en étant ordonné. J »insiste pour tant sur le fait qu’on ne se sépare pas des autres chrétiens, simplement on assume parmi eux un rôle plus public, plus marqué… Il faut l’assumer vraiment, et on n’a jamais fini de se remettre en question pour être fidèle à cet engagement.

P 90
En quoi consiste la prière personnelle de Jean-Yves Calvez ? Qu’est-ce qui aide le plus ? Que permet cette prière ?

L’événement, je l’ai dit, compte beaucoup pour moi. Rien d’étonnant à ce que ma prière connaisse des formes multiples, sensibles à l’événement, à ce qui survient. Je signalerai « la prière du métro », prier pour chacun, anonyme, en devinant ce qu’il attend du Seigneur, ce que le Seigneur attend de lui, et rendre grâce pour lui, pour elle ; « la prière de l’insomnie », où l’imaginaire joue beaucoup, en notant que je dois certes veiller à ne pas retenir trop vite les suggestions de cette prière-là pour discernent et décider : « la prière de discernement », le discernement tout entier selon les méthodes d’Ignace étant pour moi acte de prière fondamental. Je connais aussi la prière du matin, mais assez peu celle du soir, compte bien tenu des sens du mot « fraîcheur », dont la limpidité et la lucidité, fort différente de la prière d’insomnie. Là, l’Ecriture évangélique est souvent pour moi l’aliment. L’action de grâce s’inscrit, elle, dans l’Eucharistie, généralement du milieu du jour, du midi, prière où tout rejoint l’offrande de Jésus au midi de sa vie, au midi du vendredi saint.

C’est vraiment le centre pour moi, et le centre du centre est le dans les mots de Jésus, « Ceci est mon corps, livré », « Ceci est mon sang, versé », tout me semblant devoir entrer dans ce Ceci. Mais ma prière la plus vraie, c’est toujours, je crois, celle de la « contemplation pour obtenir l’amour » : « Prends et reçois, Seigneur, toute ma liberté, ma mémoire, mon intelligence et toute ma volonté… Tout ce que j’ai et possède tu me l’as donné ; A toi, Seigneur, je le rends… Donne-moi seulement de t’aimer, donne-moi ta grâce, celle-ci me suffit ». Des paroles, pas trop. Du silence surtout. Une présence. Mais c’est important dans mes journées, ou dans mes semaines quand mes journées sont entièrement dévorées, voire dans mes années quand il me faut, par la retraite spirituelle intensive, rattraper les temps de dispersion. Pour la prière, il faut de l’intensité quelque part… puisque nous ne sommes pas des anges. J’aime aussi « donner » des retraites, comme on dit, accompagner autrui dans le chemin de la prière, parce que cela m’entraîne moi-même ; je reçois alors plus que je donne.


Dirige actuellement le Département d’Ethique Publique du Centre Sèvres d’Etudes Philosophiques et Théologiques (Paris) et y enseigne ainsi qu’à l’Institut catholique de Paris (Faculté des Sciences Sociales et Economiques).

Témoins du Christ

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