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Méditation chrétienne,

Responsable de la chronique : Yves Bériault, o.p.

S’abandonner en offrant sa vie : la pauvreté

Pierre Claverie, né le 8 mai 1938 à Bab-el-Oued et mort assassiné le 1ᵉʳ août 1996 à Oran, est un prêtre dominicain français d’Algérie, évêque d’Oran de 1981 jusqu’à sa mort. Inclus dans le groupe des martyrs d’Algérie, il a été proclamé bienheureux le 8 décembre 2018 à Oran, en Algérie.


L’offertoire est ce pas hors de nous-même qui nous associe au Christ donnant sa vie, l’engagement de toute notre vie au service de la Bonne Nouvelle : se donner à Dieu et se donner aux autres.

Le moment de l’offertoire est celui où nous faisons le pas hors de nous-mêmes, qui nous associe au don que le Christ fait de sa vie. C’est le moment d’ouvrir les mains : autrement dit, il faut maintenant passer de la confession de foi à l’acte de foi. Lorsque l’on a découvert la puissance de la confiance et de l’amour, on ne peut plus vivre replié sur soi-même : c’est le moment de la pauvreté.

Pas à pas l’Eucharistie nous fait donc entrer dans le Royaume : nous sommes encore au seuil et ce seuil est bien celui de la pauvreté. La porte étroite que l’on ne peut franchir qu’en abandonnant ses excédents de bagage. Il faut dire que la possession et l’appropriation nous semblent tellement plus spontanées et naturelles que la pauvreté et la désappropriation. Nous avons besoin de conjurer l’avenir en accumulant toutes sortes de sécurités – pas seulement des objets mais aussi des relations, des diplômes, des honneurs. La peur de manquer fait naître des calculs et des préoccupations qui peu à peu envahissent le cœur et l’esprit et enlèvent progressivement toute disponibilité pour être attentif à autrui, dans l’instant présent de la rencontre. Cette attitude de fond qui risque de paralyser peu à peu notre meilleure bonne volonté vient certainement d’un manque de foi – d’un manque de confiance en l’avenir que Dieu veut pour chacun d’entre nous. Il ne s’agit évidemment pas de conseiller à n’importe qui de vivre de l’air du temps, sans penser jamais à l’avenir et sans faire de projets : si l’homme ne vit pas seulement de pain, il vit aussi de pain. Mais, comme le souligne l’Évangile, il ne faut pas que ce souci nous préoccupe au point de ne plus laisser place à la gratuité et à la confiance. Car plus on calcule, plus on échafaude de plans et de projets, plus on accumule des sécurités et des biens, plus on se renferme en se mettant sur la défensive. On a des choses à protéger – on veut se protéger et l’autre devient vite un intrus, un gêneur, un agresseur possible…

Vivre de cette manière c’est témoigner que l’on n’a personne sur qui compter que soi-même et Jésus a raison de dire : Malheureux êtes-vous, les riches ! car il faut être bien malheureux pour ne plus pouvoir se nourrir de confiance, de gratuité et de partage, ne serait-ce qu’un peu ! Mais comment garder cette peur, comment demeurer sur la défensive, quand on a découvert l’amour et la prévenance de Dieu en Jésus-Christ. Zachée et le jeune homme riche nous montrent bien le contraste des deux attitudes. Le jeune homme riche ne sait rien de l’amour, il cherche à posséder la vie éternelle comme il possède déjà ses biens et sa justice devant la Loi. Il est tellement préoccupé de lui-même, alors même qu’il est plein de vertu et que son âme est droite – qu’il ne voit même pas que Jésus le regarde et l’aime : et il s’en va tout triste. Zachée, lui. tout riche et probablement un peu malhonnête qu’il soit, a été saisi par le comportement du Christ : il en perd le contrôle de sa dignité, se compromet aux yeux de la foule – et le regard de Jésus le rencontre. Dans cet échange naît la foi, puisque Zachée va accueillir Jésus sous son toit – et le partage dans le dépouillement. Malheureux les riches, heureux les pauvres par l’Esprit. Ceux qui n’ont plus peur de l’avenir car Dieu se charge de l’avenir. Il n’y a pas d’exemples que des hommes et des femmes aient misé leur vie sur cette confiance et n’aient pas connu à la fois le bon­heur de vivre, de vivre libres et disponibles…

Mais, bien entendu, miser sa vie sur l’avenir de Dieu. ce n’est pas se croiser les bras en attendant que Dieu pour­voie au nécessaire. C’est essentiellement chercher le Royaume de Dieu et sa justice. L’acte de foi est acte d’abandon et engagement inconditionnel à la suite du Christ. L’offertoire est un engagement de tout notre être au service de la Bonne Nouvelle évangélique : nous nous offrons pour être le pain par lequel Dieu veut nourrir les affamés de l’amour partout dans le monde. Nous nous mettons à la disposition de Dieu, les mains ouvertes, prêts à donner ce qui les encombre mais prêts aussi à nous donner sans réticence pour que Dieu accomplisse son œuvre par nous, en nous et à travers nous. C’est d’ailleurs souvent à ce moment que se placent les professions religieuses ou les ordinations. L’offertoire est le moment de la disponibilité qui est la forme essentielle de la pauvreté fondée sur la confiance : par cette légèreté et cette disponibilité, l’homme qui suit le Christ est rendu à sa simple humanité par laquelle peut transparaître la lumière de son visage. L’engagement que réclame l’offertoire est celui d’hommes et de femmes aux mains nues, comme leur Maître, au cœur ouvert et désencombré, qui témoignent ainsi de leur confiance en Celui qui les appelle et les envoie. Plus les moyens sont pauvres, plus évidente est la source.

Nous présentons du pain. Vous connaissez le symbolisme du repas pascal : c’est le pain de la Marche au désert à la rencontre de Dieu. Ce pain est à la fois le pain de la liberté, celui qu’on mange debout, le pain de la marche en avant, celui qu’on mange pour repartir vers une prochaine étape -et le point de rencontre entre la nature et le travail de l’homme. C’est la Manne que Dieu met sur notre route, le juste nécessaire qu’on ne peut emmagasiner sous peine de le voir pourrir entre nos mains : comme tout don divin. Et ce pain, nous le présentons comme nous nous présentons nous-mêmes, debout, libres et les reins ceints, rassemblant en nous tout ce qui fait notre vie, présentant avec nous tout ce qui la rend possible et tout ce qu’elle a partagé. Pain de l’Exode où se constitue un peuple, dans la pauvreté, dans la marche au désert, dans la recherche du visage et de la Parole de Dieu. Présenter ce pain, c’est « sortir » (exode) à la rencontre de Dieu.

Nous présentons du vin. A la fois vin de la fête et symbole du sang versé. Car l’Exode de Jésus-Christ c’est sa montée à Jérusalem où il va renouveler l’Alliance. Dans l’affrontement avec les puissances de la mort, Jésus va donner sa vie, entrant dans la mort pour y déposer, à l’intérieur, le germe de la vie qui soulèvera les tombeaux : c’est ainsi que les icônes représentent la résurrection qui est assimilée à la descente aux enfers ou au séjour des morts. Il venait vaincre la mort dans la mort et, pour cela, il verse son Sang et entre dans la mort que le monde lui a préparée, comme il la prépare à tous les messagers de l’amour et de la vérité (Jean-Paul II). Ainsi s’accomplit la figure de l’Alliance où le sang des victimes est répandu sur le peuple : à la fois signe de la mort (sang versé) et signe de la vie (sang partagé). Et ce sang est du vin, pour la fête de la résurrection et de la réconciliation.

Mais comme pour tous les autres rites de l’Eucharistie, nous nous trouvons impliqués dans cette offrande. Saint Ignace l’a bien compris à la veille de son martyre, du témoignage qu’il va donner au Christ en donnant ce qu’il a de plus précieux : sa vie. Il est cette hostie qui va prendre forme de Corps du Christ. Car l’offrande est la brèche que nous faisons dans notre vie et dans notre monde, et par laquelle la vie et la puissance de Dieu peuvent pénétrer pour recréer de l’intérieur toute réalité. Comme le geste de Jésus permet à Dieu de donner la vie même à la mort. Comme le geste de Marie permet à Dieu d’entrer dans l’humanité. Chaque fiat, chaque amen est une porte ouverte au Dieu qui attend et qui frappe et demande à être invité. C’est la raison pour laquelle les pauvres sont les premiers à accueillir Dieu et les premiers vers qui Jésus va porter son regard et ses pas. L’offrande est plus spontanée quand on n’a pas de richesses à protéger et le souci d’accumuler pour vivre : le partage est plus naturel et on ouvrira sa porte plus volontiers quand on est pauvre et que l’on a vraiment besoin des autres pour vivre. L’offrande nous rappelle cela aussi : il faut savoir ouvrir sa porte et se donner.

À force de prière j’ai obtenu de voir vos saints visages. J’ai même obtenu plus que je ne demandais car c’est en qualité de prisonnier de Jésus que j’espère aller vous saluer, si toutefois Dieu me fait la grâce de le rester jusqu’au bout. C’est votre charité que je crains. Vous n’avez, vous, rien à perdre. Moi, c’est Dieu que je perds si vous réussissez à me sauver. Laissez-moi immoler puisque l’autel est prêt… Il est bon de se coucher en Dieu, au regard du monde, pour se lever avec lui. J’écris aux Églises. Je mande à tous que je veux mourir pour Dieu si vous ne m’en empêchez. Je vous conjure de ne pas me montrer une tendresse intempestive. Laissez-moi être la nourriture des bêtes par lesquelles me sera donnée la joie de Dieu. Je suis le froment de Dieu. Il me faut être moulu par la dent des bêtes pour devenir le pur pain du Christ. Caressez-les plutôt afin qu’elles soient mon tombeau, qu’elles ne laissent rien subsister de mon corps et que mes funérailles ne soient à charge à personne… Par­donnez-moi. Je sais ce qui m’est préférable. Maintenant, je commence à être un vrai disciple. Nulle chose visible ou invisible n’empêchera pour moi la joie de Jésus-Christ. Feu et croix, troupes de bêtes, dislocation des os, mutilation des membres, broiement de tout le corps : que tous ces supplices du démon tombent sur moi, pourvu que j’accède à la joie de Jésus-Christ… Si, lorsque je serai avec vous, je vous supplie, ne me croyez pas. Croyez plutôt ce que je vous écris aujourd’hui. C’est en Vivant que je vous écris mon désir de mourir. (saint ignace d’Antioche)

Prenons garde de ne jamais rien offrir – de ne nous donner qu’avec mesure et en espérant toujours être payé en retour. Celui qui veut sauver sa vie la perdra, car il n’aura pas été capable de sortir de lui-même. Celui qui perd sa vie à cause de moi…. C’est le moment de réaliser que notre vie n’a de valeur qu’à la mesure où elle se donne: pas seulement à la messe mais bien dans le quotidien des rencontres et des événements de la vie. Se donner à Dieu mais aussi se donner aux autres, c’est le mouvement de l’offertoire qui débouche sur la Pâque et la communion des enfants de Dieu. Cela implique une lutte en nous-mêmes contre l’instinct du propriétaire et, dans notre société, une brèche à ouvrir par la pauvreté dans la course à la richesse et au bien-être. C’est le sens de notre pauvreté religieuse et de votre mendicité :veillons à ne pas transformer ces exigences et cet appel en une nouvelle propriété ! Si tout est à recevoir comme un don de Dieu, nous n’avons rien à retenir et tout à partager : l’offrande est la conséquence de ce don d’amour incessant qu’est la création par Dieu.

Que l’esprit fasse de nous une éternelle offrande à la gloire de Dieu.

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Responsable de la chronique : Yves Bériault, o.p.

Ô mon Dieu, Trinité que j’adore

La bienheureuse Élisabeth de la Trinité (née Élisabeth Catez le 18 juillet 1880 et morte le 9 novembre 1906) est une religieuse française, carmélite, béatifiée par le pape Jean-Paul II le 25 novembre 1984 à Saint-Pierre de Rome.


Aidez-moi à m’oublier entièrement pour m’établir en vous, immobile et paisible comme si déjà mon âme était dans l’éternité. Que rien ne puisse troubler ma paix, ni me faire sortir de vous, ô mon immuable, mais que chaque minute m’emporte plus loin dans la profondeur de votre mystère. Pacifiez mon âme, faites-en votre ciel, votre demeure aimée et le lieu de votre repos. Que je ne vous y laisse jamais seul, mais que je sois là tout entière, tout éveillée en ma foi, tout adorante, toute livrée à votre action créatrice.

Ô mon Christ aimé, crucifié par amour, je voudrais être une épouse pour votre coeur, je voudrais vous couvrir de gloire, je voudrais vous aimer. . .jusqu’à en mourir ! Mais je sens mon impuissance et je vous demande de me «revêtir de vous-même», d’identifier mon âme à tous les mouvements de votre âme, de me submerger, de m’envahir, de vous substituer à moi, afin que ma vie ne soit qu’un rayonnement de votre vie. Venez en moi comme adorateur, comme réparateur et comme sauveur. Ô Verbe éternel, Parole de mon Dieu, je veux passer ma vie à vous écouter, je veux me faire tout enseignable afin d’apprendre tout de vous. Puis, à travers toutes les nuits, tous les vides, toutes les impuissances, je veux vous fixer toujours et demeurer sous votre grande lumière; ô mon astre aimé, fascinez-moi pour que je ne puisse plus sortir de votre rayonnement.

Ô feu consumant, Esprit d’amour, survenez, en moi, afin qu’il se fasse en mon âme comme une incarnation du Verbe : que je lui sois une humanité de surcroît en laquelle il renouvelle tout son mystère. Et vous, ô Père, penchez vous vers votre pauvre petite créature, «couvrez-la de votre ombre », ne voyez en elle que le « Bien-aimé en lequel vous avez mis toutes vos complaisances ».

Ô mes trois, mon Tout, ma Béatitude, Solitude infinie, immensité où je me perds, je me livre à vous comme une proie. Ensevelissez-vous en moi pour que je m’ensevelisse en vous, en attendant d’aller contempler en votre lumière l’abîme de vos grandeurs.

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Responsable de la chronique : Yves Bériault, o.p.

Méditation sur la compassion

 

Henri J.M. Nouwen est né aux Pays-Bas. Il a été ordonné prêtre en 1957. Après avoir enseigné la théologie aux universités d’Utrecht, Notre Dame (Indiana) Yale et Harvard, il a choisi de vivre avec des personnes handicapées mentales. Proche collaborateur de Jean Vanier, il est devenu pasteur de l’Arche Daybreak à Toronto. Il est l’auteur d’une quarantaine d’ouvrages de spiritualité dont plusieurs on été traduits en français. Henri J.M. Nouwen est considéré comme l’un des guides spirituels les plus marquants de notre époque.

MANIFESTER LA COMPASSION DE DIEU

Comment, dans nos vies, exercer complètement le ministère de la compassion ? D’un point de vue strictement religieux, théologique, exercer un ministère ne consiste pas à faire ce que Dieu fait, mais plutôt à vivre de telle manière que la compassion de Dieu se manifeste dans nos vies et dans celle des autres. Que notre vie révèle, rende visible, fasse découvrir la compassion de Dieu. Dieu est avec nous aujourd’hui, en ce moment même, et nous voulons que d’autres fassent l’expérience de sa présence, une présence qui guérit, réconforte, console. C’est de cela qu’il s’agit : manifester, révéler, rendre visible la compassion de Dieu, de ce Dieu Tout-Puissant parce qu’il est devenu vulnérable. Comment faire cela ? Comment manifester la compassion de Dieu sans agir comme si nous étions Dieu ? On touche là ce qui est le vrai ministère d’un médecin, d’une infirmière, d’un psychologue ou d’un prêtre.

J’aimerais introduire deux expressions: «ministère de la présence » et « ministère de l’absence » Cela peut paraître un peu étrange à première vue. Nous manifestons la compassion de Dieu par notre désir d’être présents aux autres. C’est là un des moyens de guérison les plus puissants : notre capacité d’être présents les uns aux autres. Nous devons avoir pleine conscience de ce pouvoir de guérison qui est le nôtre. Nous manifestons la compassion de Dieu lorsque nous croyons que cela vaut la peine d’être avec un autre, même si nous ne pouvons rien faire, même si nous ne voyons aucun résultat, même si nous ne constatons pas de changement.

UN MINISTÈRE DE LA PRÉSENCE

A New Haven, on expérimente une nouvelle manière de soigner les malades chroniques. C’est difficile pour des prêtres, des pasteurs, des psychiatres et des psychologues de travailler auprès des malades chroniques parce qu’ils n’y trouvent pas de satisfaction immédiate. Le grand don que nous puissions leur faire, c’est de leur être présents, avec intelligence, mais d’être présents. C’est très important de prendre conscience de cette immense puissance de notre présence, et d’aider d’autres à y croire.

Une de nos tâches les plus importantes est de rendre les gens, tous ceux qui font partie du peuple de Dieu, conscients de leur pouvoir de guérir, de leur capacité d’être présents, d’écouter, mais d’écouter vraiment, car écouter est devenu un terme trop technique. Beaucoup de gens croient qu’écouter veut dire s’asseoir et entendre les mots de celui qui parle. Écouter implique notre participation, notre engagement, notre réflexion. Nous devons écouter avec tout ce que nous sommes, nos mains, nos yeux, nos oreilles. Que l’autre sache que nous sommes vraiment là pour lui.

Etre présent à la personne, lui prendre la main, lui faire savoir que nous voulons sentir sa présence, que ce qu’elle dit révèle qui elle est, lui faire comprendre que nous voulons non seulement écouter son histoire, mais que nous voulons l’écouter avec notre histoire. Ecouter l’histoire de l’autre avec notre histoire ne veut pas dire que nous ayons à parler de nous, à étaler nos problèmes. Cela veut simplement dire que nous devons écouter avec nos tripes, avec notre cœur, notre être, de sorte que l’autre puisse vraiment dire que nous sommes une personne et que nous sommes avec lui. Faisant cela, nous révélons la grande compassion de Dieu. Croire simplement que cela vaut la peine d’être ensemble et que de là jaillit la guérison, tel est le fondement même de tous les ministères.

UN MINISTÈRE DE L’ABSENCE

Mais nous pouvons aussi manifester la compassion de Dieu par notre absence. Le mystère de la mémoire est un très grand mystère dans la vie. « Il est venu me voir. » Nous avons tous fait l’expérience de ce mystère. Nous sommes allés voir quelqu’un et nous avons parlé de choses apparemment très humbles, très superficielles, d’un match de football, d’un événement politique récent, ou tout simplement de ce qui s’était passé ce jour-là. Il nous a semblé que ce n’était qu’une petite visite, mais plus tard cette personne en a parlé à quelqu’un d’autre. Bien que nous l’ayons quittée depuis longtemps, cette visite demeurait efficace. Nous devons prendre conscience que nous exerçons notre ministère auprès des gens non seulement par notre présence mais aussi par notre absence. Lorsque nous quittons l’autre, la compassion de Dieu, qui est bien plus grande que la nôtre, devient manifeste.

Beaucoup d’entre nous se sentent coupables de ne pouvoir en faire assez pour les autres. Nous avons nos engagements personnels qui nous prennent du temps. Et, si souvent, nous sommes conscients des besoins de tant de gens, de leurs problèmes, de leurs souffrances et nous sentons continuellement que nous ne faisons pas assez. Nous devrions les voir plus souvent, leur rendre visite, leur être davantage présents, faire plus, et peu à peu notre vie intérieure s’alourdit de culpabilité. Notre vie est pleine de promesses que nous sommes incapables de tenir. Nous nous sentons mal à l’aise. Nous répétons aux autres que nous nous sentons coupables de ne pas arriver à tenir nos promesses. Nous ne sommes pas avec eux, mais avec notre sentiment de culpabilité. Nous nous torturons de ne pas être Dieu. Ce sentiment que nous devrions toujours faire davantage, être mieux, répondre à toutes les exigences de l’Évangile, fait partie de notre culture, de notre manière de vivre. Mais ce n’est pas ce que nous montre l’Évangile.

L’Evangile nous dit que Dieu seul est compatissant, pas nous. À nous de révéler sa compassion, non seulement par notre présence mais aussi par notre absence, parce que, lorsque nous quittons l’autre, nous reconnaissons que nous sommes humains et que Dieu seul est Dieu. À travers nos limites, la compassion de Dieu devient manifeste. Nous ne pouvons pas tout faire. Nous avons à laisser parler Dieu, à le laisser devenir présent. Dès lors, quitter n’est pas seulement une prise de conscience douloureuse que nous ne pouvons pas tout faire, quitter est la joyeuse célébration d’une certitude : Dieu est celui qui demeure tandis que nous partons.

C’est ce que Jésus a dit à ses disciples : « II est bon que je m’en aille, parce que si je ne m’en vais pas, je ne pourrai pas vous envoyer mon Esprit, j’ai vécu votre vie, j’ai souffert et je suis mort avec vous. Je vous reste présent. Mais il est bon que je m’en aille, parce que, par mon départ, je vous révélerai qui je suis et qui est Dieu. » Voilà ce qui est essentiel dans notre ministère: nous révélons Dieu non seulement par notre venue, mais aussi par notre départ. Nous devons donc oser dire : « J’ai passé un moment avec vous et nous avons partagé, mais il est bon pour vous que je m’en aille. Dès lors, je ne me sens plus coupable. Il est temps pour moi de partir pour que Dieu puisse mieux se manifester à vous. Je suis le chemin, mais il m’arrive aussi d’être sur le chemin ! » Beaucoup d’entre nous, que ce soit dans notre vie de famille ou dans notre ministère, portons un poids de culpabilité parce que nous ne sommes pas capables de tout faire. Ce n’est pas là le message de l’Évangile.

L’Évangile ne veut pas que nous exercions un ministère parce que nous nous sentons coupables, mais parce que nous croyons que Dieu est le Dieu compatissant qui est déjà venu, qui est la source de toute guérison, de tout changement et qui fait toute chose nouvelle. Pas nous, mais lui. Dans notre travail de médecin, de psychologue, de prêtre, nous ne faisons que rendre visible sa compassion. Nous annonçons sans cesse cette compassion par notre savoir-faire, par notre écoute et toute notre manière d’être.

Une fois que nous avons compris cela, nous faisons l’expérience d’une réalité beaucoup plus profonde : nous manifestons Dieu non seulement par notre vie mais aussi par notre mort. Parce que toute maladie est une annonce de notre mort, tout départ est un signe de notre dernier départ, l’expression du fait que nous sommes mortels: l’exercice de notre ministère de guérison nous aide à apprendre que nous rendons Dieu visible en ce monde par notre manière de vivre et de mourir.

Nous savons que ceux qui nous ont quittés ne nous ont pas nécessairement laissés seuls ; il nous est arrivé d’en faire l’expérience : les membres de notre famille et nos amis qui sont morts nous ont montré plus clairement que nous ne dépendons pas d’eux mais de Dieu ; leur mort et leur départ deviennent une manifestation de la présence de Dieu. C’est de cela qu’il s’agit quand nous parlons de notre vie et de notre mort comme d’un ministère. Ma vie est un ministère pour vous, pour mes amis, pour le monde dans lequel je vis, mais par ma mort je révèle aussi la compassion de Dieu. Aucun de nous ne sera vivant dans une centaine d’années. Cela est bon parce que c’est ainsi que l’amour et la compassion de Dieu deviennent visibles.

Pour conclure, je voudrais rapporter une histoire qui m’a toujours touché et qui résume assez bien ce thème de l’absence et de la présence, de la présence de Dieu et de nos faiblesses. L’histoire est extraite d’un livre intitulé Mon nom est Asher Lev, écrit par un Juif, Chaim Potok. C’est un court dialogue entre un père et son fils peintre.

Je dessinai… la manière dont mon père regardait un oiseau couché sur le côté contre le bord du trottoir près de notre maison.

« Est-il mort, Papa ? »
J’avais six ans et je ne pouvais me résoudre à le regarder.
« Pourquoi est-il mort ?
— Tout ce qui vit doit mourir.
— Tout?
— Oui.
— Toi aussi, Papa ? Et Maman ?
— Oui.
— Et moi ?
— Oui », dit-il.
Puis il ajouta en Yiddish :
« Mais ce sera peut-être après avoir vécu une bonne et longue vie, mon Asher. »
Je n’arrivais pas a comprendre. Je m’obligeai à regarder l’oiseau.
« Tout ce qui vit sera un jour comme cet oiseau ?
Pourquoi ? demandais-je.
— C’est ainsi que Ribbono Shel Olom a fait son univers, Asher
— Pourquoi ?
— Afin que la vie soit précieuse, Asher. Une chose que tu possèdes pour toujours n’est jamais précieuse. »

Chaim potok
Mon nom est Asher Lev
New York, Alfred A. Knopf, 1972, p. 156

Méditation chrétienne

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Responsable de la chronique : Jean-François Bour, o.p.

Sermon 32 : L’âme ne peut rien tolérer au-dessus d’elle, pas même Dieu

Dominicain allemand. Théologien et philosophe, Maître Eckhart enseigna à Paris et à Cologne. Son œuvre, à l’origine du courant mystique rhénan, se propose d’élever le théologique au rang d’une sagesse véritable.

« Une femme de bien a éclairé les sentiers de sa maison et n’a point mangé son pain dans l’oisiveté. »

Cette maison, c’est l’âme prise comme un tout, et les sentiers de la maison, ce sont les puissances de l’âme. Un maître ancien dit que l’âme est placée entre « un » et « deux ».
« Un », c’est l’éternité, qui se maintient toujours seule et simple. Mais « deux » c’est le temps, qui change et se multiplie. Ce qu’il veut dire par là, c’est que l’âme, par ses puissances supérieures, touche à l’éternité, c’est-à-dire à Dieu ; mais, par ses puissances inférieures, elle touche au temps et elle est sujette au changement, elle incline aux choses corporelles et y perd sa noblesse. Si l’âme pouvait entièrement connaître Dieu, comme les anges le connaissent, elle ne serait jamais venue dans le corps. Si elle était capable de connaître Dieu sans le monde, le monde n’aurait jamais été créé pour elle. Le monde a été créé pour l’âme, afin que l’œil de l’âme soit exercé et fortifié pour pouvoir supporter la lumière divine. Comme l’éclat du soleil ne tombe pas sur la terre avant d’avoir été, au préalable, atténué dans l’air et répandu sur d’autres choses, parce qu’autrement l’œil de l’homme ne pourrait la supporter, la lumière divine est d’une puissance et d’une clarté telles que l’œil de notre âme ne pourrait la supporter, si notre regard n’était pas affermi par la matière et élevé par les images, dirigé vers ta lumière divine et progressivement habitué à elle.

Par ses puissances supérieures, l’âme touche à Dieu ; et ainsi elle est formée d’après Dieu. Dieu est formé d’après Lui-même, II tient son image de Lui-même et de rien d’autre. Son Image c’est qu’il se connaît parfaitement Lui-même et qu’Il est tout entier lumière. Quand l’âme le touche par une connaissance droite, elle s’assimile à Lui dans cette Image. Quand on imprime un cachet sur la cire verte ou rouge ou sur une toile, il en résulte une image. Mais si le cachet traverse entière¬ment la cire, de façon qu’il ne reste pas la moindre cire en dessous qui ne soit imprimée par le cachet, cire et cachet ne font plus qu’un, et on ne peut plus les distinguer l’un de l’autre. De même l’âme est entière¬ment unie à Dieu dans l’image et la ressemblance, quand elle le touche en une connaissance droite.

Saint Augustin dit que l’âme est si noble et qu’elle a été créée si supérieure à toutes les créatures qu’aucune chose périssable, destinée à disparaître au jour du jugement dernier, ne peut parler à l’âme, ni agir en elle, sans intermédiaire ou sans messager. C’est le rôle des yeux et des oreilles et des cinq sens. Voilà les sentiers par lesquels l’âme s’en va dans le monde et par lesquels le monde, en retour, pénètre dans l’âme. Un maître dit que les puissances de l’âme n’ont cesse de revenir dans l’âme pour y rapporter toute leur récolte ; chaque fois qu’elles sortent, elles rapportent quelque chose. Il faut donc que l’homme protège soigneusement ses yeux, pour qu’ils ne rapportent rien qui soit nuisible à l’âme. Je suis sûr d’une chose : tout ce que voit homme de bien le rend meilleur. Voit-il des choses mauvaises, il remercie Dieu de l’en avoir préservé et le prie de convertir celui en qui est le mal. Voit-il au contraire de bonnes choses, il souhaite de les voir accomplir en lui-même. 

Ce regard doit être double : il faut se défaire de ce qui fait tort et se perfectionner là où l’on a des défauts. ]e l’ai dit à plusieurs reprises déjà : Ceux qui jeûnent beaucoup, qui font de longues veilles et de grandes œuvres, mais ne se corrigent ni de leurs faiblesses, ni de leurs mauvaises mœurs (c’est pourtant en cela que consiste le véritable progrès), ceux-là se dupent eux-mêmes et sont le jouet du diable.

Un homme avait un hérisson et s’enrichit grâce à lui. Il habitait près de la mer. Quand l’animal sentait où le vent tournait, il faisait le dos rond et pointait dans ce sens. Alors l’homme allait sur la berge et disait aux gens : « Que me donnerez-vous si je vous indique dans quel sens le vent va tourner ? » II leur vendait le vent. Et c’est ce qui le rendit riche.

De même l’homme s’enrichirait certainement en ver¬tus, qui chercherait où réside sa plus grande faiblesse, pour s’améliorer sur ce point et s’efforcer avec grand zèle de vaincre ce défaut.

C’est ce que sainte Elisabeth a fait assidûment. Elle a sagement « éclairé les sentiers de sa maison ». C’est pourquoi « elle ne redoutait pas l’hiver, car tout son personnel avait double vêtement ». Quand quelque chose pouvait lui porter préjudice, elle se tenait sur ses gardes ; où elle trouvait quelque défaut, elle s’appliquait avec zèle à le combler. C’est pourquoi « elle n’avait pas mangé son pain dans l’oisiveté ». Elle avait aussi tourné ses puissances supérieures vers notre Dieu.

Les plus hautes puissances de l’âme sont au nombre de trois. La première, c’est la connaissance ; la seconde est l’irascibilis, c’est-à-dire une puissance qui tend vers le haut; la troisième, c’est la volonté.

Quand l’âme se retire dans la connaissance de la droite vérité, dans la puissance simple où l’on connaît Dieu, alors l’âme s’appelle lumière. Et Dieu lui aussi est une lumière, et quand la lumière divine s’infuse dans l’âme, l’âme s’unit à Dieu comme une lumière à une lumière. On l’appelle alors « lumière de foi », et c’est une vertu divine. Et là où l’âme ne peut atteindre avec ses sens et ses forces, la foi l’y porte,

L’autre puissance est la puissance ascendante ; son opération propre, c’est de tendre vers le haut. Comme c’est le propre de l’œil de voir les figures et les couleurs, et comme c’est le propre de l’oreille d’entendre des sons agréables et des voix, c’est le propre de l’âme de tendre sans cesse vers le haut par cette puissance ; et s’il lui arrive de jeter les yeux de côté, elle tombe dans l’orgueil, et c’est péché. Elle ne peut pas tolérer qu’il y ait quelque chose au-dessus d’elle- Je crois qu’elle ne peut même pas tolérer que Dieu soit au-dessus d’elle ; tant qu’il n’est pas en elle et qu’elle ne se trouve pas aussi bien que Lui-même, elle ne peut avoir ni trêve ni repos. Au moyen de cette puissance, Dieu est saisi par l’âme, autant du moins que la créature le peut, et c’est pourquoi on l’appelle « espérance », et c’est aussi une vertu divine. Par cette espérance, l’âme a telle confiance en Dieu que, lui semble-t-il, dans tout son être Dieu n’a rien qu’elle ne puisse recevoir.

Sire Salomon dit que « l’eau dérobée est plus douce qu’une autre eau ». Saint Augustin écrit ; « Les poires que je dérobais me semblaient plus douces que celles que ma mère m’achetait, précisément parce qu’elles m’étaient défendues et gardées sous clef. » Pareillement l’âme trouve bien plus douce la grâce qu’elle conquiert par une sagesse particulière et de grands efforts que celle qui est commune à tout le monde.

La troisième force, c’est la volonté intérieure qui, tel un visage, est toujours tournée vers Dieu dans le vouloir divin et puise en Dieu l’amour qu’elle fait entrer en elle. Là Dieu est attiré dans l’âme et l’âme est attirée en Dieu, et cela s’appelle un « amour divin », et c’est également une vertu divine.

La béatitude divine consiste en trois choses : la connaissance, qui fait qu’il se connaît Lui-même entièrement, la liberté, qui fait qu’il demeure sans être ni saisi ni contraint par aucune de ses créatures, et la parfaite suffisance, qui fait qu’il se suffit à Lui-même et à toutes les créatures. La perfection de l’âme dépend des trois mêmes choses : la connaissance, la conscience qu’elle a d’avoir saisi Dieu, l’union dans le parfait amour.

Voulons-nous savoir ce qu’est le péché ? Tout péché vient de ce qu’on se détourne de la béatitude et de la vertu. Toute âme bienheureuse doit elle aussi « surveiller ses sentiers ». Alors « elle ne craint pas l’hiver, parce que tout son personnel aussi a double vêtement », comme l’Écriture le dit d’Elisabeth. Elle était vêtue de force pour résister à toute imperfection, et parée de la vérité. Extérieurement et vis-à-vis du monde, cette femme vivait dans les richesses et les honneurs, mais intérieurement elle possédait la vraie pauvreté. Et quand la consolation extérieure lui fit défaut, elle s’enfuit vers celui auprès de qui toutes les créatures cherchent refuge, et méprisa le monde et se méprisa elle-même. Par là, elle se dépassa elle-même et méprisa qu’on la méprisât, si bien qu’à partir de cet instant elle ne se soucia plus de rien, mais ne sacrifia rien pour autant de sa perfection. Elle demanda à soigner les malades, à laver ceux qui étaient sales et à les garder d’un cœur fidèle.

Puissions-nous de même « éclairer les sentiers de notre maison et ne pas manger notre pain dans l’oisiveté », et que Dieu nous y aide ! Amen.

Méditation chrétienne

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Responsable de la chronique : Yves Bériault, o.p.

Résurrection des corps et transfiguration de l’univers

Maurice Zundel naît à Neuchâtel en Suisse. Il est ordonné prêtre en 1919 et, suite à une décision injuste de ses supérieurs, il est exilé à Rome, où il obtient un Doctorat en Théologie. Il est ensuite prédicateur itinérant à Paris, Jérusalem et au Proche-Orient. Après son retour en Suisse, il exerce son ministère pastorale à Lausanne jusqu’à sa mort. Il est étonnant de constater à quel point la pensée de cet homme tellement humble (pratiquement inconnu de son vivant) continue de rayonner. Il est considéré, à juste titre, comme un géant de la spiritualité chrétienne.


En Jésus Christ, c’est la liberté de sa personne, la liberté de son être qui lui permet de se manifester en s’adaptant à l’état d’esprit et aux dispositions du cœur de ceux auxquels il apparaît. L’identification se fait par degré. Au cénacle, les apôtres croient voir un esprit. Ce n’est que peu à peu qu’ils se convainquent de la présence corporelle du Seigneur, cette présence corporelle qui témoigne d’une si grande liberté que, finalement, le Christ disparaîtra à leurs yeux au-delà de toutes les lois de l’espace et du temps.

Cette liberté du corps du Seigneur ressuscité, elle est appelée à devenir nôtre, puisque nous avons tous cette vo¬cation de ressusciter et que la vie glorieuse du Christ s’imprime déjà dans nos vies.

Comment cela peut-il se réaliser ? Par quel recueille¬ment, par quelle intériorisation de nous-mêmes ? C’est là évidemment toute la question que nous pouvons d’une cer¬taine manière mettre en routepar des expériences vérifiables.

Les cosmonautes nous ont appris que l’homme ne peut subsister, lorsqu’il quitte notre atmosphère, qu’en reproduisant artificiellement les conditions terrestres. S’ils n’avaient pas emporté avec eux des réserves d’oxygène et de nourritures terrestres, les cosmonautes n’auraient pas survécu sur la lune. Ces hommes sont donc restés terrestres sur la lune parce que notre organisme est ordonné et étroitement limité à notre habitation terrestre.

S’il y avait un transfert de l’humanité sur d’autres planètes dont les conditions seraient totalement différentes de celle de la terre, il faudrait que nos organes se modifient en conséquence, ce qui nous conduit à nous demander ce qui constitue finalement notre corps dans son essence. Si nous faisons abstraction des dispositifs qui nous adaptent à notre habitat terrestre, que reste-t-il de nous ?

Si nous tenons compte des conditions de l’après-vie terrestre, où il n’y aura plus de génération, plus de mariage, plus de lutte pour le pain quotidien, où donc tous les or¬ganes qui sont adaptés à ces fonctions auront disparu ? Qu’est-ce qui restera du corps ? Quelle est l’essence de notre corps ? Qu’est-ce qui maintient notre identité depuis le sein maternel jusqu’à notre mort, depuis l’embryon jusqu’au vieillard ? Qu’est-ce qui assure notre présence dans le monde visible et nous permet de nous y manifester, si on fait la soustraction de tout ce qui est rigoureusement adapté à notre habitat terrestre et aux fonctions qui ont à s’y exercer pendant le temps où nous y demeurons ?

Il y a une donnée extrêmement émouvante, c’est celle de notre voix. Notre voix que l’on reconnaît quand on nous connaît, notre voix qui s’annonce au téléphone: notre interlocuteur sait que c’est nous s’il nous connaît. Notre voix possède sa propre musique, unique. Elle correspond à une certaine longueur d’onde. Cette mesure de notre voix est sans doute la mesure qui correspond à la mesure de notre corps que l’on peut résumer, lui aussi, dans une longueur d’onde: une certaine musique, une certaine note.

Ce serait cela qui constituerait l’essence de notre présence visible et qui nous permettrait de nous manifester dans le monde visible. Les apparitions de notre Seigneur manifestent elles aussi une entière liberté, tout en gardant une signa¬ture unique. Tantôt il apparaît sous une forme, tantôt sous une autre, avec toutes les variantes que je signalais tout à l’heure dans la manière où il est reconnu et identifié.

Si bien que, finalement, il y aurait pour nous une certaine musique fondamentale qui correspondrait à notre essence singulière. Aussi bien, lorsque nous sommes en présence de quelqu’un, ce qui nous intéresse, ce n’est pas sa digestion, ou sa respiration, à moins qu’il ne soit malade et qu’il ait besoin d’un secours immédiat. Ce qui nous intéresse, c’est le mystère de sa présence. Mais qu’est-ce que cette présence ? Cela dépend naturellement de sa qualité et de la nôtre. Cela dépend de son équilibre, de la lumière qu’il porte en lui, de sa pureté et de la nôtre. Ce qui fait la qualité d’une présence, c’est quand elle est un présent, un cadeau, c’est quand elle ouvre un espace, quand elle apporte une lumière, quand elle est une source de joie.

Ce serait dans cette direction que nous aurions à vivre le Christ ressuscité en ressuscitant déjà nous-mêmes, en nous transformant, en anticipant notre résurrection, en intériorisant nos puissances organiques, de manière que nous soyons contenus tout entiers dans un certain point de lumière qui annoncerait le mystère de notre être sous la forme d’une présence, d’un présent et d’un cadeau.

C’est de cette manière que nous entrons en contact avec nous-mêmes et avec les autres, de cette manière virginale où le contact s’établit à partir de la racine de l’être, de son enracinement en Dieu, à partir de ce qu’il y a de plus diaphane en nous, enfin à partir de cette musique fonda¬mentale qui ferait de nous une note de choix du cantique du Soleil.

C’est dans cette direction que nous sommes particulièrement invités à méditer sur la liturgie pascale, tandis que nous allons à la rencontre du Seigneur ressuscité, à la rencontre de son corps glorieux qui devient la sanctification du monde. Nous lui demandons cette grâce d’être une présence diaphane, une présence de lumière et de joie, enfin une musique silencieuse dans le cœur du Seigneur et dans le cœur de nos frères, qui le reconnaîtront à travers nous, dans la mesure où nous aurons en eux un espace de lumière et d’amour.

Dans ce résumé du récit de la résurrection attribué à saint Marc, bien qu’il soit l’appendice de son Evangile, il y a une parole assez unique: «Allez dans le monde entier, proclamez l’Evangile à toute la création» (Mc 16,15). C’est le seul évangéliste, sauf erreur, qui formule la consigne de Jésus en demandant d’évangéliser non seulement les hommes, mais aussi toute la création, ce qui implique les animaux, les végétaux, les minéraux, ce qui implique toute l’histoire et finalement tout l’univers.

Ce tout petit mot correspond à celui que saint Paul adresse aux Romains (Rm 8,21-22) : «Toute la création gémit dans les douleurs de l’enfantement. » Toute la création attend, « soumise à la vanité » malgré elle, comme elle l’est en effet, et « attend la révélation de la gloire des en¬fants de Dieu». Il y a certainement une correspondance entre la vision de saint Paul et la consigne que rapporte ici la finale de saint Marc : toute la création, qui a été enténébrée par nos refus d’amour, doit être purifiée, libérée et va recevoir l’Evangile ; elle aussi est appelée à vivre en Dieu.

Cette vue synthétique qui rassemble dans une seule vo¬cation l’homme et l’univers est infiniment précieuse parce qu’elle nous donne une vue d’ensemble du plan de Dieu. La liberté divine qui éclate au cœur de la Trinité, qui est le sens même de Jésus créateur, veut se répandre à travers les créatures intelligentes sur toute la création.

Nous en avons une anticipation dans cette expérience admirable de la science qui n’a pas cessé de chercher la vérité à travers tous les phénomènes. Que des savants puis¬sent s’enthousiasmer pour les phénomènes, au point d’y consacrer leur vie, qu’ils soient comblés par cette étude de la nature, c’est évidemment le signe qu’il y a une correspondance entre leur esprit et la nature, et qu’à travers les phénomènes ils atteignent cette présence de la vérité, qui est Quelqu’un, car il est impossible que l’esprit se consacre à la vérité, qu’il en soit illuminé, qu’il en soit comblé, si la vérité n’était pas Quelqu’un.

A travers ce cheminement sur la circonférence qui symbolise le progrès de la science, il y a une relation avec le Centre éternel qui embrasse tous les temps, une relation qui éclate de temps en temps à travers les phénomènes, une relation où le savant se sent relié à ce Centre éternel. Et c’est par là qu’à travers les phénomènes, il atteint la vérité, la vérité qui est Quelqu’un, qui est le jour de notre esprit et de notre intelligence comme elle est aussi la joie la plus profonde de nos cœurs.

Il y a donc une vocation spirituelle de l’univers, que la science, à sa manière, accomplit, que l’âme aussi, bien sûr, avant la science, s’applique à réaliser. Mais si, à travers le spectacle de la nature, les artistes, en cherchant à l’ex¬primer, n’ont pas cessé d’enrichir le musée de nos émerveillements, c’est qu’à travers la nature, eux aussi, à leur manière, sous l’aspect de la beauté, ont rencontré dans l’univers une présence qu’ils n’ont jamais cessé de nous rendre sensible, puisque l’œuvre d’art, c’est comme le sacre¬ment de la beauté, qui contient la suggestion et la communication d’une présence.

Et, plus profondément encore, à travers la communion des êtres, l’amour humain, qui n’a pas cessé de porter la vie, plonge dans le cœur de Dieu plus que toute autre manifestation de notre existence. Cet amour a ses racines en Dieu et nous ramène à lui, puisqu’il est impossible d’aimer d’un amour éternel sans échanger avec lui.

Il y a donc déjà, dans l’expérience humaine, une anticipation de cette consigne rapportée par saint Marc: «Allez dans le monde entier, proclamez l’Evangile à toute la créa¬tion» (Mc l6, I5). Cela nous ouvre sur le contact avec l’univers et nous engage à un respect infini de toute créature, puisqu’à travers toute la création circulent la pensée et l’amour de Dieu, et qu’il n’y a pas une structure dans l’univers qui ne reflète la pensée et l’amour de Dieu.

L’univers sacramentel constitue d’ailleurs déjà à sa manière, et comme un chef-d’œuvre incomparable, la personnalisation de tout l’univers, puisque Jésus a emprunté les signes sensibles pour nous communiquer sa présence et sa grâce.

Il y a dans le Christ une sacralisation de l’univers qui correspond à la plus profonde expérience humaine et qui nous appelle nous-mêmes à entrer dans cette transfiguration, à y collaborer en faisant chanter toutes les fleurs, comme le dit la messe du Rosaire : « Fleurs, fleurissez et donnez votre parfum, offrez la grâce de votre feuillage et la louange de votre cantique, et, dans toutes ses œuvres, bénissez le Seigneur» (Si 39, I4).

La joie pascale est donc une joie qui veut se répandre dans tout l’univers. Et ce n’est pas seulement l’homme qui doit devenir alléluia des pieds à la tête, c’est tout l’univers.

Beyrouth, le 2 avril 1972

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Responsable de la chronique : Yves Bériault, o.p.

Marie Madeleine, apôtre auprès des apôtres

 

Les femmes porteuses d’aromates ont envoyé Marie Madeleine au sépulcre en avant selon le récit de saint Jean le Théologien. Il faisait noir, mais l’amour l’éclairait : aussi a-t-elle aperçu la grande pierre roulée de devant la porte du tombeau et elle retourna dire : « Disciples, sachez ce que j’ai vu : la pierre ne recouvre plus le tombeau. Auraient-ils enlevé mon Seigneur ? Pas de gardes en vue, ils ont fui. Serait-il ressuscité, celui qui offre aux hommes déchus la résurrection ? »…

Celui qui voit tout, voyant Madeleine vaincue par les sanglots et accablée de tristesse, en a eu le coeur touché… Celui qui sonde les reins et les coeurs, sachant que Marie reconnaîtrait sa voix, appela sa brebis, lui, le vrai pasteur : « Marie », dit-il. Aussitôt elle le reconnut : « C’est bien mon bon pasteur qui m’appelle pour me compter désormais avec les quatre-vingt-dix-neuf brebis. Je sais bien qui il est, celui qui m’appelle : je l’avais dit, c’est mon Seigneur, c’est celui qui offre aux hommes déchus la résurrection. »…

Le Seigneur lui dit : « Femme, que ta bouche désormais proclame ces merveilles et les explique aux fils du Royaume qui attendent que je m’éveille, moi le Vivant. Va vite, Marie, rassemble mes disciples…; éveille-les tous comme d’un sommeil afin qu’ils viennent à ma rencontre avec des flambeaux allumés. Va dire : l’Époux s’est éveillé, il sort de son tombeau… Apôtres, chassez votre tristesse mortelle, car il s’est réveillé celui qui offre aux hommes déchus la résurrection… »

« –Mon deuil s’est soudain transformé en liesse, tout m’est devenu joie et allégresse. Je n’hésite pas à le dire : j’ai reçu la même gloire que Moïse ; j’ai vu, oui, j’ai vu, non sur la montagne mais dans le sépulcre, non voilé par une nuée mais dans son corps, j’ai vu le Maître des êtres incorporels et des nuées, celui qui est, qui était et qui vient. C’est lui qui m’a dit : Hâte-toi, Marie, va révéler à ceux qui m’aiment que je suis ressuscité. Aux descendants de Noé apporte cette bonne nouvelle comme la colombe leur a apporté le rameau d’olivier (Gn 8,11). Dis-leur que la mort est détruite et qu’il s’est levé du tombeau, celui qui offre aux hommes déchus la résurrection. »

Méditation chrétienne

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Responsable de la chronique : Yves Bériault, o.p.

Vivre ensemble et seul dans l’intimité du Christ ressuscité

Maurice Zundel naît à Neuchâtel en Suisse. Il est ordonné prêtre en 1919 et, suite à une décision injuste de ses supérieurs, il est exilé à Rome , où il obtient un Doctorat en Théologie. Il exerce par la suite un ministère de prédicateur itinérant à Paris, Jérusalem et au Proche-Orient. Après son retour en Suisse, il exerce son ministère pastorale à Lausanne jusqu’à sa mort. Il est étonnant de constater à quel point la pensée de cet homme tellement humble (pratiquement inconnu de son vivant) continue de rayonner ; il est considéré à juste titre comme un géant de la spiritualité chrétienne.

Jésus ressuscité entre dans la gloire de son Père. Il remonte vers le Père, comme il le dit à Marie-Madeleine. Il remonte vers le Père pour nous communiquer cette gloire qu’il avait avant que le monde fût.

Et quelle est cette gloire qui va transfigurer notre vie et lui donner une valeur incomparable? Cette gloire, c’est l’Esprit Saint qu’il va répandre dans nos cœurs. Cette gloire, c’est la présence de Dieu, son habitation au plus intime de nous. Voilà que le ciel vient en nous, et que Dieu nous habite, que notre vie est identifiée avec la sienne : « Le ciel, dit le pape saint Grégoire, c’est l’âme du juste. »

II nous arrive souvent de nous demander quelle est la valeur de notre vie. Nous voulons tous être uniques et donner un sens à notre vie. Et au terme de notre existence, nous ne voulons pas avoir vécu en vain. Mais comment notre vie pourrait-elle être unique sans faire tort aux autres ? Sans nous retrancher de la communion humaine ?

Et voilà le miracle et le mystère: en Dieu, le secret de chacun, son unicité et son universalité se confondent parce que toute grâce est une mission, parce que celui qui reçoit Dieu voit son cœur s’ouvrir à l’infini et devient une présence à tous les hommes. Voilà le mystère merveilleux que l’Église réalise d’une manière unique: la possibilité de relier les deux pôles de la vie commune et de la vie sociale : «ensemble et seul». On ne peut pas former une communauté sans vivre ensemble, mais on ne peut pas former une communauté véritablement humaine sans que sa propre solitude soit reconnue et respectée, car la communauté vaut ce que vaut la solitude de chacun.

Voyez le communisme, qui a envahi une partie du monde et qui n’a pas cessé d’offrir ses pièges en promettant un paradis à brève échéance. Le communisme se trompe, non pas parce qu’il préconise la communauté de biens — qui peut être acceptable et même admirable, qui est du reste le régime de la vie monastique —, mais parce qu’il ignore ou méconnaît la solitude. Il perd de vue que le bien suprême, c’est le bien qui s’accomplit au plus intime de chacun et que, si chacun est vraiment présent à la Lumière et totalement offert à la présence divine, chacun devient alors un bien commun, universel. C’est là le véritable universel, que l’on confond toujours avec le général. L’universel, c’est ce trésor confié à chaque conscience, c’est ce bien divin, le seul bien véritablement commun.

Lors d’un concert, si les artistes sont dignes de la musique qu’ils présentent, si toute la salle est unanime à écouter, si elle est une seule respiration, une seule aspiration vers la beauté, chacun éprouve alors cette beauté d’autant plus profondément que le silence est total. Cette beauté, chacun l’éprouvera comme le secret le plus intime de son cœur.

C’est là l’image d’une société parfaite et véritablement humaine: ensemble et seul. On communie ensemble à un bien suprême, un bien qui est intérieur à chacun et qui est le secret le plus intime de sa personne. Et c’est cette gloire que Jésus veut nous communiquer quand il répand son Esprit dans nos cœurs, cette gloire en laquelle nous nous enracinons dans la mesure où nous vivons le mystère de l’Église. Car l’Église a ses assises dans la conscience de chacun, et chacun de nous doit devenir toute l’Église. Sans doute n’avons-nous pas tous la même fonction dans cette Église, mais nous avons tous la même mission d’être les porteurs de Dieu, les porteurs du Christ. Par notre vie même, nous avons à témoigner de sa présence en le communiquant.

C’est cela qui nous remplit de joie en voyant le Christ ressuscité et remonté vers son Père devenir le dispensateur de la gloire divine qui est répandue dans nos cœurs par l’Esprit qu’il nous donne. Car, dès cet instant, chacun d’entre nous peut alors entrer dans une grandeur infinie et recevoir une mission universelle. Dès lors, même la vie la plus humble, la plus cachée, peut rayonner sur le monde entier et lui apporter la vie éternelle,

II faut retenir ce message, il faut garder avec le plus grand amour ce trésor confié à chacun de nous. Il faut que chacun de nous prenne conscience que l’Église, c’est notre affaire. Le salut du monde, chacun de nous en a la charge, et le sens même de chacune de nos vies, c’est de porter tout l’univers pour en faire à Dieu une offrande de lumière et d’amour.

Quel honneur si chacun de nous peut découvrir dans le silence de son cœur cette présence du Seigneur ressuscité, et si chacun de nous se sent promu, élevé et magnifié par ce don de Dieu, si chacun de nous acquiert par là un plus grand respect de sa vie et prend cette admirable résolution d’être digne de cette mission et d’apporter partout où il va ce merveilleux secret — sans le dire, mais dans l’amour même du Dieu qu’il porte en lui-même — en traitant l’autre avec un respect tel qu’il puisse découvrir au fond de son âme ce Christ qui est le Christ de tous, ce Christ qui est aussi le Christ de chacun, ce Christ qui nous appelle chacun par notre nom, ce Christ qui nous fait à la fois uniques et universels.

Oui, ce bien commun, c’est vous ; le bien commun de toute l’humanité, c’est chacune de nos âmes dans la mesure où nous laissons Dieu vivre en nous et susciter en nous cet espace illimité où toute la création puisse se sentir accueillie.

Avec quel bonheur nous allons rendre grâce au Seigneur qui nous appelle à une telle dignité et qui nous envoie dans le monde pour être un Évangile vivant, pour porter la paix et la joie, afin que chacun se sente infiniment aimé par le Christ, notre frère et notre Dieu !

Beyrouth, le 2 avril 1972

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Responsable de la chronique : Yves Bériault, o.p.

Le corps mystique du Christ (2ème partie)

Philosophe et religieuse allemande d’origine juive. Elle se convertit au catholicisme en 1922. Elle entre au carmel de Cologne (1933) puis doit fuir au carmel de Echt (Pays-Bas) en 1938. Elle est arrêtée par les nazis en 1942, déportée au camp d’Auschwitz-Birkenau où elle meure gazée. Béatifiée en 1987, canonisée en 1998, elle est proclamée co-patronne de l’Europe en 1999.

Voies de salut

Comment dire encore: Que ta volonté soit faite, si nous ne sommes plus certains de ce que Dieu exige de nous ? Avons-nous encore les moyens de nous garder sur ses chemins si la lumière intérieure s’éteint? Ces moyens existent, et ils sont si puissants que le risque – en principe possible – de s’égarer devient en fait infiniment improbable.

Dieu est venu pour nous sauver, pour nous relier à lui, pour conformer notre volonté à la sienne. Il connaît notre nature. Il la prend en compte et nous a donc donné tout ce qui peut nous aider à parvenir au but. L’Enfant divin est devenu le Maître, et il nous a dit ce que nous devons faire.

Pour pénétrer de vie divine toute une vie d’homme, il ne suffit pas de s’agenouiller une fois l’an devant la crèche, en se laissant captiver par le charme de la Nuit sainte. Pour y parvenir, il faut, tout au long de sa vie, être chaque jour en relation avec Dieu, écouter les paroles qu’il a prononcées et qui nous ont été transmises, et obéir à ces paroles. Il faut avant tout prier, comme le Seigneur lui-même nous l’a appris, et comme il l’a tant de fois répété : Demandez et vous recevrez. C’est la plus sûre promesse de l’exaucement. Et quiconque dit tous les jours du fond du cœur : «Seigneur, que ta volonté soit faite», peut être sûr de ne pas se méprendre sur la volonté de Dieu, même lorsqu’il n’en a plus la certitude subjective.

Le Christ ne nous a pas laissés orphelins. Il nous a envoyé son Esprit qui nous a enseigné toute vérité ; il a fondé son Église, que son Esprit dirige, et il y a placé ses vicaires par la bouche desquels son Esprit nous parle en langage d’hommes. En elle, il a rassemblé les croyants en une communauté, voulant que chacun se porte garant de l’autre. Ainsi ne sommes-nous pas seuls ; et celui qui viendrait à perdre confiance en son propre discernement et même en sa prière, trouverait de l’aide dans la force de l’obéissance et dans la puissance de l’intercession. Et le Verbe s’est fait chair. Ce mystère est devenu vérité dans l’étable de Bethléem. Mais il s’est encore réalisé sous une autre forme. Celui qui mange ma chair et boit mon sang aura la vie éternelle. Le Seigneur, qui sait que nous sommes des hommes et restons aux prises, jour après jour, avec nos faiblesses, vient au secours de notre humanité d’une manière véritablement divine. De même que le corps matériel a besoin de pain quotidien, de même la vie divine en nous demande continuellement une nourriture. Ceci est le pain de vie qui est descendu du ciel, celui qui en fait véritablement son pain quotidien voit se renouveler en lui chaque jour le mystère de Noël, l’Incarnation du Verbe. C’est là certainement le chemin le plus sûr pour conserver l’union à Dieu et pour s’enraciner chaque jour plus solidement et plus profondément dans le Corps mystique du Christ.

Je sais bien que cela apparaîtra à beaucoup comme une voie trop radicale. Cela signifie, pour la plupart de ceux qui commencent à s’y engager, un bouleversement de toute leur vie, extérieure et intérieure. Mais c’est précisément ce qu’il faut ! Nous devons créer dans notre vie un espace pour le Sauveur eucharistique afin qu’il puisse convertir notre vie en sa vie. Est-ce trop demander ? On a le temps pour tant de choses inutiles : la lecture de livres futiles, de magazines, les heures passées dans les cafés ou à bavarder au coin d’une rue – gaspillant en distractions son temps et ses forces. Ne serait-il vraiment pas possible de trouver une heure, le matin, où l’on se rassemble au lieu de se disperser, où l’on puise des forces au lieu de les dissiper, pour faire face aux tâches journalières ?

Certes, il faut plus que cette heure. Il faut que de cette heure à la suivante nous vivions de manière à pouvoir y revenir. Il n’est plus permis de se relâcher, ne fût-ce qu’un moment. Quand on rencontre les mêmes personnes chaque jour, même sans qu’un mot soit prononcé, on sent le regard et le jugement qu’elles portent sur nous ; on s’efforce de s’adapter à son entourage et si l’on n’y parvient pas, la vie commune tourne au supplice.

C’est précisément ce qui se passe dans nos rapports quotidiens avec le Seigneur. On devient de plus en plus sensible à ce qui lui plaît et à ce qui lui déplaît. Si, par le passé, on était assez satisfait de soi, tout va changer. On commence à se découvrir bien des laideurs qu’on s’efforcera de corriger, et des imperfections dont on aura peine à se défaire. On se fait progressivement petit et humble, on devient patient et indulgent pour la paille dans l’œil de l’autre, tout occupé que l’on est d’une poutre dans le sien. Finalement on apprend à se supporter dans la lumière implacable de la Présence divine et à s’abandonner à sa miséricorde qui peut venir à bout de tout ce qui excède nos forces. Il y a loin de l’autosatisfaction du «bon catholique», qui fait son devoir, qui lit la bonne presse, qui vote bien, etc. mais qui, pour le reste, fait ce qui lui plaît — à une vie conduite par la main de Dieu et reçue de sa main, dans la simplicité de l’enfant et l’humilité du publicain. Pourtant quiconque s’est engagé sur cette route ne reviendra plus sur ses pas.

Ainsi, être enfant de Dieu signifie à la fois diminuer et croître. Vivre de l’eucharistie signifie sortir insensiblement de l’étroitesse de sa propre vie pour naître à l’immensité de la vie du Christ. Celui qui recherche le Seigneur dans sa Maison ne voudra plus l’entretenir uniquement de lui-même et de ses affaires. Il commencera à s’intéresser aux affaires du Seigneur. La participation au Sacrifice quotidien nous entraîne naturellement dans la vie de la liturgie. Tout au long du cycle de l’année liturgique, les prières et les rites de la Messe font repasser devant notre âme l’histoire du Salut, et nous permettent d’en pénétrer le sens toujours plus profondément. Le Saint Sacrifice renouvelle en nous le mystère central de notre foi, le pivot de l’histoire du monde : le mystère de l’Incarnation et de la Rédemption. Qui pourrait assister au Saint Sacrifice de la messe, le cœur et l’esprit ouverts, sans être pris par l’esprit de sacrifice et par le désir de se fondre, lui et sa pauvre vie personnelle, dans le grand œuvre du Rédempteur ? Les mystères du christianisme forment un tout indivisible. Si l’on se plonge dans l’un, on est conduit à tous les autres. C’est ainsi que le chemin qui commence à Bethléem mène immanquablement au Golgotha, de la crèche à la croix. Lorsque la Vierge Marie présenta l’Enfant au Temple, il lui fut annoncé qu’un glaive lui transpercerait l’âme et que cet enfant, donné pour la chute et la résurrection de beaucoup, serait un signe de contradiction. C’est l’annonce des douleurs, de la lutte entre la lumière et les ténèbres, dont la crèche est déjà marquée.

Certaines années, il arrive que la Chandeleur et la Septuagésime, la fête de l’Incarnation et la préparation à la Passion, tombent presque le même jour. Dans la nuit du péché, c’est l’étoile de Bethléem qui luit ; c’est l’ombre de la Croix qui tombe sur la clarté de la crèche. La lumière s’éteint dans l’obscurité du Vendredi Saint, mais remonte plus éclatante, soleil de grâce, au matin de la Résurrection. C’est à travers les souffrances et la croix que le Fils de l’Homme fut élevé à la gloire de la Résurrection ; traverser la souffrance et la mort, avec le Fils de l’Homme, pour atteindre la gloire de la Résurrection, c’est le chemin ouvert à chacun de nous, à l’humanité tout entière.

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Responsable de la chronique : Yves Bériault, o.p.

Le Corps mystique du Christ (1ère partie)

Philosophe et religieuse allemande d’origine juive. Elle se convertit au catholicisme en 1922. Elle entre au carmel de Cologne (1933) puis doit fuir au carmel de Echt (Pays-Bas) en 1938. Elle est arrêtée par les nazis en 1942, déportée au camp d’Auschwitz-Birkenau où elle meure gazée. Béatifiée en 1987, canonisée en 1998, elle est proclamée co-patronne de l’Europe en 1999.

Un avec Dieu

Nous ignorons où l’Enfant divin veut nous conduire sur cette terre, et nous n’avons pas à le demander avant le temps. Tout ce que nous savons, c’est que pour ceux qui aiment le Seigneur toute chose aboutit au bien, et que les chemins tracés par le Seigneur mènent au-delà de cette terre.

En prenant un corps, le Créateur du genre humain nous offre sa divinité. Dieu s’est fait homme pour que les hommes puissent devenir fils de Dieu. O admirable échange ! C’est pour cette œuvre que le Sauveur est venu dans le monde. L’un d’entre nous avait rompu le lien de notre filiation à Dieu, l’un d’entre nous devait renouer et expier la faute. Aucun rejeton de la vieille souche, malade et abâtardie, n’aurait pu le faire. Il fallait que sur ce tronc fût greffé un plan nouveau, sain et noble. Il est ainsi devenu l’un de nous et en même temps plus que cela : un avec nous. C’est bien là ce qu’il y a de merveilleux dans le genre humain : que nous soyons tous un. S’il en était autrement, si nous nous tenions les uns à côté des autres comme autant d’individus autonomes et séparés, libres et indépendants, la chute de l’un n’aurait pas entraîné la chute de tous. Il eût été possible que le prix de l’expiation fût payé pour nous d’une autre façon et qu’il nous fût compté; mais alors sa justice n’aurait pu être imputée aux pécheurs et aucune justification n’aurait été possible. Or il est venu pour former avec nous un corps mystérieux : lui, le Chef, et nous ses membres. Si nous acceptons de mettre nos mains dans celles de l’Enfant divin, si nous répondons «oui» à son suis-moi, alors nous sommes siens et la voie est libre pour que passe en nous sa vie divine.

Tel est le commencement de la vie éternelle en nous. Ce n’est pas encore la vision béatifique dans la lumière de gloire, c’est encore l’obscurité de la foi; mais ce n’est plus l’obscurité de ce monde — c’est être déjà dans le Royaume de Dieu. Lorsque la Vierge prononça son fiat, le Royaume de Dieu commença sur terre, et elle en fut la première servante. Tous ceux qui, avant ou après la naissance de l’Enfant, se réclamèrent de lui en paroles et en actes, Joseph, Élisabeth et son enfant, et ceux qui se tinrent autour de la crèche, entrèrent, eux aussi, dans le Royaume de Dieu.

Le règne du Roi divin diffère de ce que les Psaumes et les prophètes laissaient entendre. Les Romains restaient maîtres du pays, et les grands prêtres et les scribes continuaient à tenir le pauvre peuple sous leur joug. Et pourtant, tout homme qui appartenait au Seigneur portait en lui, invisible, le Royaume des cieux. Son fardeau terrestre ne lui était pas enlevé pour autant — bien plutôt alourdi – mais il y avait en lui un élan et une force qui rendaient doux le joug et léger le fardeau.

Il en va toujours ainsi. La vie divine allumée dans l’âme est cette même Lumière venue dans les ténèbres, ce miracle de la Nuit sainte. Et qui la porte en lui la reconnaît quand on l’évoque. Pour les autres, tout ce qu’on peut en dire n’est qu’un incompréhensible balbutiement. Tout l’Évangile de Jean n’est qu’un tel balbutiement sur la Lumière éternelle qui est Amour et Vie.

Dieu en nous et nous en Lui : voilà notre part au Royaume de Dieu, dont l’Incarnation a posé le fondement.

Un en Dieu

Être un avec Dieu est premier. Mais une chose en découle immédiatement. Si le Christ est le Chef et si nous sommes les membres du Corps mystique, nous sommes l’un à l’autre ce qu’un membre est à un autre membre – nous sommes tous ensemble un en Dieu, dans une même vie divine. Et si Dieu est en nous et s’il est l’Amour, nous ne pouvons qu’aimer nos frères. En cela, notre amour des hommes est la mesure de notre amour de Dieu.

Pourtant cet amour est autre que l’amour naturel. Celui-ci ne s’adresse qu’à ceux qui nous sont proches par les liens du sang, par une affinité de caractère ou par des intérêts communs. Les autres nous sont étrangers, ne nous concernent pas, et leur manière d’être peut même nous rebuter au point que nous les tenions à distance. Pour le chrétien, il n’y a pas d’étranger; le prochain est toujours celui qui se trouve devant nous et qui a le plus besoin de nous – qu’il soit parent ou non, que nous le trouvions sympathique ou non, qu’il soit ou non moralement digne de notre aide. L’amour du Christ ne connaît pas de limites, il n’a pas de cesse, il n’est rebuté ni par la laideur ni par la saleté. Le Christ est venu pour les pécheurs et non pour les justes. Et si son amour vit en nous, nous ferons comme lui et nous irons à la recherche des brebis perdues.

L’amour naturel veut avoir l’être aimé pour soi, et autant que possible le posséder sans partage. Le Christ est venu pour ramener au Père l’humanité égarée; or qui aime de son amour veut les hommes pour Dieu et non pour lui-même. Tel est d’ailleurs le plus sûr moyen de les posséder pour toujours, car si nous avons confié un homme à la garde de Dieu, nous sommes avec lui un en Dieu ; alors que la soif de posséder conduit souvent -en fait tôt ou tard- à tout perdre. Ceci vaut pour l’âme d’autrui comme pour la nôtre, comme pour tout bien extérieur. Qui veut s’enrichir et conserver dans le monde, perdra. Qui abandonne à Dieu, l’emportera.

Que ta volonté soit faite

Nous abordons ici le troisième signe de notre adoption divine. Être un avec Dieu était le premier. Être un en Dieu, le second. Voici le troisième : A cela je reconnais que vous m’aimez, si vous gardez mes commandements. Être enfant de Dieu signifie se laisser conduire par la main de Dieu, faire la volonté de Dieu et non la sienne, remettre à Dieu tous ses soucis et toutes ses espérances, ne plus s’occuper de soi ni de son avenir. C’est sur cette base que reposent la liberté et la joie de l’enfant de Dieu. Or combien peu les possèdent parmi les âmes pieuses, même parmi celles qui font preuve d’une abnégation héroïque ! Elles ploient constamment sous le poids de leurs soucis et de leurs devoirs. Tous connaissent la parabole des oiseaux du ciel et des lys des champs, mais s’ils rencontrent un homme qui n’a ni ressources ni pension ni assurance et qui pourtant ne s’inquiète pas de son avenir, les voilà qui hochent la tête comme devant quelque chose d’anormal. Certes, celui qui attendrait du Père céleste qu’il lui assure un revenu et une situation conformes à ses désirs pourrait commettre une grave erreur. La confiance en Dieu ne reste inébranlable que si elle est disposée à tout recevoir de la main du Père. Lui seul sait ce qui est bon pour nous. Et si un jour le besoin et les privations devaient mieux convenir qu’un confortable revenu, ou l’échec et l’humiliation mieux que les honneurs et l’estime, il serait bon de se préparer aussi à cette éventualité. Y parvenir, c’est vivre le présent complètement libéré du souci de l’avenir.

Que ta volonté soit faite. Pris dans toute sa plénitude, cet acte d’abandon doit être la règle de la vie chrétienne. Il doit régir la journée, du matin au soir, le cours de l’année, la vie entière. Tel doit être l’unique souci du chrétien — tous les autres sont pris en charge par le Seigneur ; mais celui-là reste le nôtre jusqu’à notre dernier jour. C’est un fait objectif: nous ne sommes pas définitivement assurés de toujours rester dans les voies du Seigneur. De même que les premiers hommes ont pu déchoir de leur état d’enfant de Dieu et tomber dans l’éloignement de Dieu, de même, chacun de nous se tient suspendu entre le néant et la plénitude de la vie divine. Tôt ou tard, nous en ferons subjectivement l’expérience. Dans l’enfance de la vie spirituelle, quand nous avons juste commencé à nous laisser conduire par Dieu, nous sentons, forte et ferme, sa main qui nous guide ; nous voyons de façon évidente ce que nous devons faire et ce que nous devons laisser. Mais il n’en ira pas toujours de même. Celui qui appartient au Christ doit vivre toute la vie du Christ. Il doit mûrir jusqu’à atteindre l’âge adulte du Christ, et un jour entamer son chemin de croix, vers Gethsémani et vers le Golgotha. Et toutes les souffrances venues de l’extérieur ne sont rien en comparaison de la nuit obscure de l’âme, quand la lumière divine ne luit plus et que la voix du Seigneur ne parle plus. Dieu est là, mais il se cache et se tait.

Pourquoi en est-il ainsi ? Ce sont là les secrets de Dieu, et ils ne se laissent pas pénétrer jusqu’au fond. Mais il nous est possible de les pénétrer quelque peu. Dieu est devenu homme pour qu’à nouveau nous puissions participer à sa vie. En ceci résident la cause et la fin de sa venue dans le monde.

Mais entre ces deux moments il y a encore autre chose. Le Christ est à la fois Dieu et Homme, et qui veut partager sa vie doit avoir part à la vie divine et à la vie humaine. La nature humaine qu’il avait assumée rendait possible qu’il souffre et qu’il meure ; mais la nature divine, qu’il possédait de toute éternité, donna à la souffrance et à la mort une valeur infinie et une force rédemptrice. La souffrance et la mort du Christ se perpétuent dans son Corps mystique et dans chacun de ses membres. Tout homme doit souffrir et mourir ; mais lorsqu’il est un membre vivant du Corps du Christ, sa souffrance et sa mort tiennent de la divinité du Chef une force rédemptrice. C’est la raison objective pour laquelle tous les saints ont demandé à souffrir, et il ne s’agit pas là d’un goût maladif pour la souffrance. Il est vrai qu’aux yeux de la raison naturelle cela semble de la perversion, mais à la lumière du mystère de la Rédemption, cela se révèle parfaitement raisonnable.

Ainsi uni au Christ, le chrétien tiendra bon, inébranlablement, dans la nuit obscure, subjectivement vécue comme un éloignement et un abandon de Dieu. Mais peut-être la Providence divine fait-elle de son épreuve l’instrument de libération d’un être objectivement prisonnier. C’est pourquoi, encore, et précisément au cœur de la nuit la plus obscure, que ta volonté soit faite.

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Responsable de la chronique : Yves Bériault, o.p.

Attente et naissance

Née à la Chaux-de-Fonds (Suisse). Fille d’un médecin protestant. Médecin elle-même, mariée, mère de famille, elle se convertit au catholicisme en 1940, suite à sa rencontre avec le père Hans Urs von Balthasar. Avec la collaboration de ce dernier-pendant vingt-sept ans- elle fonde un institut séculier et publie une œuvre théologique considérable (environ soixante volumes) d’une grande richesse spirituelle et biblique. Elle meurt à Bâle en 1967.

[…] Cette attente est donc une préparation à la souffrance. Rien tout d’abord n’est encore visible de la Passion. Seules apparaissent les épreuves que doit « endurer » toute grossesse. La conception par l’Esprit était déjà une épreuve ; celle-ci s’accroît durant l’attente de la naissance, pour être dépassée encore par la naissance elle-même. Et ce qu’elle endure passivement en se laissant faire devient une préparation immédiate au chemin de la Croix. Dans ce crescendo qui va de simples épreuves de la Passion concrète, il n’y a pas seulement un renforcement de la passivité mais aussi de l’activité. Car il est exigé de la Mère une disponibilité toujours plus grande, une conformité toujours croissante. Elle n’endure pas seulement la souffrance, elle l’embrasse de toute son âme, elle l’approuve, elle y coopère comme un cadeau que Dieu fait à son âme. Elle l’accueille comme si elle n’avait jamais attendu autre chose, comme si ce cadeau était le comble de ses désirs. L’accueil actif de la souffrance s’intensifie à la mesure de son abandon passif. Dès le moment où elle attend l’Enfant, elle est prête à donner aux hommes son Fils ; et on se sert sans cesse de sa disponibilité. Elle le donne déjà constamment pendant qu’elle l’attend. II n’y a pas dans sa vie un moment de pure attente qui serait suivi ensuite du pur état de la mère qui a accouché pour faire place finalement à ce bout de chemin allant à la Croix. Bien au contraire, la Mère donne le Fils sans interruption au monde et au Père, à quelque moment de sa vie qu’elle se trouve. Elle se veut tellement dans la main du Père, du Fils et de l’Esprit que même au temps où elle le forme et l’abrite en elle, elle ne considère jamais son Fils comme sa propriété, qu’elle se sait uniquement au service d’une mission qui la dépasse de loin.
 
C’est pourquoi on ne peut pas dire non plus que dans sa mission il y a quelque part un arrêt, un moment de repos, de détente, une interruption. Elle ne peut jamais déposer  cette mission, comme on dépose un fardeau trop lourd, pour se reprendre un peu. Elle fait tellement un avec sa mission qu’elle ne trouve de repos qu’en elle, c’est-à-dire à l’intérieur de l’exigence divine. Tout ce qu’elle reçoit elle doit aussitôt l’utiliser dans le sens de sa mission, et donc le transmettre à Dieu et au monde. Chaque fois qu’elle discerne quelque chose et le comprend, ce discernement est fait de telle manière qu’il est revendiqué par Dieu. Non seulement pendant la Passion, mais de tout temps, aussi longtemps qu’elle a eu le Fils, elle a vécu dans cet état de « reddition » du Fils. 

Toutes ses expériences ne sont pas purement temporelles, déterminées seulement par le déroulement de sa vie dans le monde- Elles participent mystérieusement à la temporalité surnaturelle des expériences du Fils. Cette exigence continuelle de devoir abandonner le Fils la met ainsi constamment dans la situation du donneur. En tant que Mère dans le monde, déjà, elle sait que Dieu donne les enfants pour les reprendre plus tard. Mais comme Mère du Fils éternel, elle apprend comment le Père éternel lui prend éternellement ce Fils qu’il lui donne éternellement. Et en acceptant à son tour d’elle le Fils, il lui prodigue en même temps sa présence toujours plus grande : la présence du Dieu trinitaire. A la place d’une intimité humaine avec ce Fils qui va naître, il la fait participer à l’intimité infinie du Père et du Fils, à laquelle il l’initie en tant que Mère de son Fils. 

Tout amour appelé à durer doit consentir à cette dilatation du subjectif dans l’objectif. Une fiancée, une épouse humaine doit aussi se laisser de bonne grâce initier aux intérêts de son mari et comprendre que partager ses pensées personnelles est une voie pour mieux le connaître et l’aimer. C’est là qu’elle doit le trouver et chercher à le trouver, et non exclusivement dans leurs rapports conjugaux. Or c’est ainsi que Marie est entraînée, par-delà son intimité personnelle avec l’Enfant, dans les profondeurs des mystères entre le Père et le Fils. Il lui est par là donné en partage l’indifférence parfaite et c’est véritablement de ce qui appartient au Père et au Fils qu’elle peut seulement vivre encore. Plus jamais elle ne cherchera quelque chose pour elle-même, une chose qu’elle pourrait avoir et obtenir en propre du Fils ; elle devient si indifférente à elle-même qu’elle veut uniquement ce qui lui est donné. Son initiation progressive à la relation du Père et du Fils n’est rien que l’exacte réponse à sa propre offrande : « Qu’il me soit fait selon ta parole ». parce que cette offrande elle-même émane déjà de l’amour actif de cette relation entre le Père et le Fils. Dieu exauce son renoncement à elle-même en le prenant au sérieux.
 
En Marie se résume tout espoir du monde. La Rédemption est promise à l’humanité ; son Sauveur est déjà présent, caché en son sein. Mais est-ce qu’un être humain pourra enfanter le Fils de Dieu ? Est-ce que l’attente du monde va suffire pour porter à son terme la promesse de Dieu ? Ce n’est pas que la foi de Marie aurait fait défaut. Mais sa foi pendant son attente doit participer à l’obscurité de la foi du Fils sur la Croix, lui qui, en assumant ce mystère de sa Mère, enfantera dans la déréliction totale et la nuit de l’esprit le monde nouveau et la Rédemption. Les deux mystères, celui de l’Avent et celui de la Croix, se comprennent mutuellement. Dans son Avent, la Mère participe par avance aux douleurs spirituelles de l’enfantement de son Fils, en y assumant son rôle féminin de co-rédemptrice.
 
Ainsi, elle vit l’Avent dans le crépuscule séparant l’Ancienne Alliance de la Nouvelle. Dans l’Ancienne Alliance, un enfant servait à la famille, à la tribu, et les soins que la femme donnait à l’enfant étaient un service rendu à sa communauté. Enceinte, le souci de la femme était de pouvoir mettre au monde un enfant qui soit utile à sa tribu, à sa race. Mais pour le Fils de Marie, la tribu de l’Ancienne Alliance s’élargit à l’Église et au monde. Et le service de Marie est un service qu’elle rend au monde. Sera-t-elle à la hauteur de ce service ? Comment cette angoissante question pouvait-elle ne pas s’élever dans son cœur ? Elle aurait pu ne pas sentir cette crainte. Elle aurait été libre de rester dans l’état radieux où la mettait son oui, car elle n’avait pas à subir la punition d’Ève. Mais elle laisse Dieu transformer son oui en service à l’Enfant. Le oui lui-même avait été grand, large, aisé. L’ange médiateur entre Dieu et elle était l’expression de la splendeur de ce oui. Mais maintenant l’ange a disparu et le oui ne resplendit plus. Dieu s’en sert dans le sens de la Rédemption du Fils. Il est soumis à l’austérité d’un service effacé, ordonné à la Croix que le Fils porte en représentation de l’humanité.
 
Mais de même que la semence qui a été déposée en elle par l’Esprit Saint a pénétré de manière spirituelle son sein maternel, le fruit mûr, le Fils, lui non plus ne quittera pas son sein de façon naturelle. Pas plus que la conception, la naissance du Fils ne va violer sa virginité. Le mystère de l’Avent qui s’intensifie à l’approche de la naissance ne se transforme pourtant pas en douleurs pendant et après la naissance ; car le Fils quitte son sein de manière aussi spirituelle qu’il y est entré, comme, plus tard, il entrera et sortira à travers les portes closes de la salle de la Cène et de l’Église. Sans doute l’attente de Marie, qui récapitule tous les espoirs angoissés et douloureux du monde, peut-elle s’intensifier comme la grande vigile qui prépare la Nativité, mais à la naissance elle-même, elle va se transformer en pleine Joie de la Noël où la Mère peut non seulement accueillir l’Enfant comme le don parfait du Père, mais même coopérer, dans la joie suprême, à son enfantement Ce que Marie, sous le voile de la foi ne pouvait qu’attendre pendant la grossesse avec assiduité et patience lui est donné maintenant avec une joie qui dépasse infiniment toute attente, cela parce qu’aussi elle reconnaît à présent combien féconde sa propre foi est devenue pour Dieu lui-même. Ce qu’elle met au monde à Noël n’est pas seulement le fruit de son sein ; c’est aussi le don que, de la plénitude de sa fécondité virginale, elle offre à Dieu et aux hommes, dans la reconnaissance débordant de son âme et de son corps.
 
Ni l’angoisse de l’attente ni la joie de la naissance ne portent atteinte à son intégrité. Celle-ci  reste au contraire constamment la condition de possibilité même de  ces souffrances autant que de cette joie. Seulement, par cette intégrité, elle échappe à la malédiction du péché originel et obtient ce qui avait été promis à Eve au Paradis mais perdu par sa faute : l’union de la virginité et de la fécondité. Pour Marie, la virginité n’a de sens que pour autant qu’elle garantisse une plus grande fécondité pour Dieu : c’est à lui qu’elle remet son intégrité pour qu’il la façonne à son bon plaisir. Et Dieu se sert de son abandon pour en faire une fécondité surabondante et surnaturelle. C’est un don réciproque : la virginité immuable de Marie est un don que lui fait son Fils et qu’elle lui rend pour permettre à l’Esprit de la couvrir de son ombre et laisser s’accomplir la grossesse, mais que le Fils lui restitue avec reconnaissance, pour la posséder aussi pendant sa maternité comme l’Epouse éternellement vierge.
 
Et Marie .peut faire rayonner quelque chose de ce privilège sur d’autres femmes. Il y a des femmes qui ont mis au monde des enfants, peut-être même beaucoup, et qui pourtant ont gardé l’esprit vierge. Elles ont choisi le mariage et rempli fidèlement leurs devoirs conjugaux. Mais arrivées à l’âge où elles ne peuvent plus avoir d’enfants, elles retrouvent l’essence virginale de leurs années de virginité. Peut-être leur mari n’a-t-il plus besoin d’elles, peut-être les époux se sont-ils mis d’accord ou peut-être Dieu leur a-t-il donné l’esprit de renoncement Ce qui les anime là, c’est certainement une grâce mariale. Comme si celle qui a toujours été Vierge en même temps que Mère pouvait gratifier d’une sorte de retour à la virginité, non pas physique mais spirituelle. Ce qu’il y avait dans le mariage est comme voilé dans l’oubli et ce voile est un voile de grâce.
 
Que Dieu donne les enfants pour les reprendre, Marie ne le sait pas seulement d’un savoir humain, mais bien plus encore par sa connaissance du Fils dans la foi. Car son Fils est celui qui vient du Père et retourne au Père. Elle n’a été investie de sa maternité que pour pouvoir donner au Père ce Fils comme un Fils fait homme. Mais elle le donne à Dieu tout en respectant sa volonté qui est de s’abandonner au monde. Ainsi à Noël, elle le donne à la foi au monde et au Père. Elle le donne au monde crée par Dieu pour qu’il puisse être sauvé et elle le donne au Père pour qu’il sauve le monde. Dans un tel acte, elle accomplit une double mission : elle fait don de son Fils unique à Dieu et au monde : au monde qui réclame à grands cris la Rédemption, et à Dieu qui aspire à son retour. Elle se tient au foyer de ce double appel à la Rédemption, celui de Dieu et celui du monde.
 
L’attente qui était une plénitude cachée devient à la naissance du Fils une plénitude manifeste. La promesse a pris forme dans l’apparition du Dieu incarné. La mère qui l’a mis au monde et le serre dans ses bras porte  l’Enfant que son corps a formé, mais elle porte aussi son Dieu en qui elle croit, ce Dieu qui a façonné et lui a donné toute sa foi. Ainsi sait-elle aussi qu’à l’avenir elle devra vivre davantage pour la foi que pour l’Enfant, pour Dieu que pour le Fils, et que, devenue la Mère du Fils unique, elle doit devenir la Mère de tous.
 
Dans la conception il n’y avait rien de sensible; il n’y avait que la foi. Maintenant elle serre l’Enfant dans ses bras. C’est déjà là un développement prodigieux du petit grain de moutarde de la foi. Mais bien plus important sera le progrès qu’il faut encore attendre ; le pas qui mène de la crèche à la Croix, de l’Enfant à l’humanité. Cette ouverture est aussi pour Marie le véritable mystère de la Nativité.
 
Et de même que la Mère est devenue féconde pour recevoir le Fils, elle devient désormais féconde en lui pour devenir la Mère de tous. Ainsi dorénavant il y aura une double fécondité : celle du Fils dans la Mère et celle de la Mère dans le Fils.

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