Archives pour la catégorie Méditation chrétienne

Méditation chrétienne,

Responsable de la chronique : Nicolas Burle, o.p.

Mon Dieu, je T’offre cette année qui commence.

AUTEUR : Madeleine Daniélou le 16 novembre 1880 à Mayenne, morte le 13 octobre 1956 à Neuilly-sur-Seine est la fondatrice d’un groupe d’écoles privées pour les jeunes filles : les collèges Sainte-Marie et les écoles Charles-Péguy, ainsi que de la société de vie apostolique féminine : la communauté apostolique Saint-François-Xavier. Agrégée de lettres, elle écrivit de nombreux ouvrages sur la philosophie de l’éducation.


 

 

Mon Dieu,

je T’offre cette année qui commence.

C’est une parcelle de ce temps si précieux

que tu m’as donné pour Te servir.

Je la mets sous le signe de la fidélité :

fais qu’elle soit une longue ascension vers Toi

et que chaque jour me trouve plus riche de foi et d’amour.

Mon Dieu,

je T’offre tous ceux que j’aime.

Ne permets pas que je leur fasse défaut,

mais plutôt que je sois pour eux

le canal invisible de ta grâce

et que ma vie leur manifeste ton amour.

Mon Dieu,

je T’offre aussi l’immense douleur de ce monde

que tu as créé et racheté :

les souffrances des enfants innocents,

le long ennui des exilés,

l’angoisse des chefs,

et ce poids qui pèse si lourdement sur tous.

Mon Dieu,

qu’une étincelle de ta charité

éclate en nos ténèbres

et que l’aube de la paix

se lève en cette année.

Je Te le demande en union avec tes saints, avec ton Eglise,

avec ton Fils, Jésus-Christ, prince de la Paix.

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Sermon sur l’ambition

 

Jésus, ayant connu que tout le peuple viendrait pour l’enlever et le faire roi, s’enfuit à la montagne tout seul. (Jean VI, 15)

Je reconnais Jésus-Christ à cette fuite généreuse, qui lui fait chercher dans le désert un asile contre les honneurs qu’on lui prépare. Celui qui venait se charger d’opprobres devait éviter les grandeurs humaines ; mon Sauveur ne connaît sur la terre aucune sorte d’exaltation que celle qui l’élève à sa croix, et comme il s’est avancé quand on eut résolu son supplice, il était de son esprit de prendre la fuite pendant qu’on lui destinait un trône.

Cette fuite soudaine et précipitée de Jésus-Christ dans une montagne déserte, où il veut si peu être découvert que l’évangéliste remarque qu’il ne souffre personne en sa compagnie, nous fait voir qu’il se sent pressé de quelque danger extraordinaire ; et, comme il est tout-puissant et ne peut rien craindre pour lui-même, nous devons conclure très certainement, Messieurs, que c’est pour nous appréhende.

Et en effet, Chrétiens, lorsqu’il frémit, dit saint Augustin, c’est qu’il est indigné contre nos péchés ; lorsqu’il est troublé, dit le même Père, c’est qu’il est ému de nos maux : ainsi, lorsqu’il craint et qu’il prend la fuite, c’est qu’il appréhende pour nos périls. Il voit dans sa prescience en combien de périls extrêmes nous engage l’amour des grandeurs : c’est pourquoi il fuit devant elles pour nous obliger à les craindre ; et nous montrant par cette fuite les terribles tentations qui menacent les grandes fortunes, il nous apprend ensemble que le devoir essentiel du chrétien, c’est de réprimer son ambition. Ce n’est pas une entreprise médiocre de prêcher cette vérité à la cour, et nous devons plus que jamais demander la grâce du Saint-Esprit par l’intercession de la Sainte Vierge : Ave.

C’est vouloir en quelque sorte déserter la cour que de combattre l’ambition, qui est l’âme de ceux qui la suivent ; et il pourrait même sembler que c’est ravaler la majesté des princes que de décrier les présents de la fortune, dont ils sont les dispensateurs.

Mais les souverains pieux veulent bien que toute leur gloire s’efface en présence de celle de Dieu ; et, bien loin de s’offenser que l’on diminue leur puissance dans cette vue, ils savent qu’on ne les révère jamais plus profondément que lorsqu’on ne les rabaisse qu’en les comparant avec Dieu. Ne craignons donc pas aujourd’hui de publier hardiment dans la cour la plus auguste du monde qu’elle ne peut rien faire pour un chrétien qui soit digne d’estime ; détrompons, s’à se peut, les hommes de cette attache furieuse à ce qui s’appelle fortune ; et pour cela faisons deux choses : faisons parler l’Évangile contre la fortune, faisons parler la fortune contre elle-même ; que l’Évangile nous découvre ses illusions, elle-même nous fera voir ses inconstances. Ou plutôt voyons l’un et l’autre dans l’histoire du Fils de Dieu.

Pendant que tous les peuples courent à lui, et que leurs acclamations ne lui promettent rien moins qu’un trône, il méprise tellement toute cette vaine grandeur, qu’il déshonore lui-même et flétrit son propre triomphe par son triste et misérable équipage. Mais, ayant foulé aux pieds la grandeur dans son éclat, il veut être lui-même l’exemple de l’inconstance des choses humaines, et dans l’espace de trois jours, on a vu la haine publique attacher à une croix celui que la faveur publique avait jugé digne du trône. Par où nous devons apprendre que la fortune n’est rien, et que non seulement quand elle ôte, mais même quand elle donne, non seulement quand elle change, mais même quand elle demeure, elle est toujours méprisable. Je commence par faveurs, et je vous prie, Messieurs, de le bien entendre.


Jacques Bossuet (1627-1704). Evêque de Meaux, membre de l’Académie Française

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Faites tout avec amour

 

Auteur : saint Charles Borromée né à Arona le 2 octobre 1538 et mort à Milan le 3 novembre 1584, est un évêque italien du XVIᵉ siècle, archevêque de Milan et cardinal. Grand artisan dans son diocèse de la Réforme catholique voulue par le concile de Trente, il est considéré comme un modèle d’évêque post-tridentin.


Texte :

Nous sommes tous faibles, je le reconnais, mais le Seigneur Dieu nous a donné des moyens où nous pouvons facilement trouver du secours si nous le voulons.

Voici un prêtre qui voudrait mener la vie irréprochable à laquelle il se sait obligé, qui voudrait être chaste et avoir la conduite digne des anges qui lui convient; mais il ne se décide pas à employer les moyens voulus: le jeûne, la prière, la fuite des relations mauvaises, des familiarités nuisibles et dangereuses.

Cet autre, lorsqu’il entre au choeur pour la psalmodie ou lorsqu’il va célébrer la messe, se plaint de ce que mille pensées se présentent aussitôt à son esprit et le distraient de Dieu. Mais avant d’aller au choeur ou de célébrer la messe, qu’a-t-il fait à la sacristie, comment s’est-il préparé, quels moyens a-t-il pris pour maîtriser son attention?

Veux-tu que je t’enseigne comment progresser sans cesse de vertu en vertu et, si tu étais déjà attentif au choeur, comment tu pourras l’être davantage une autre fois pour que tes hommages plaisent à Dieu encore plus? Écoute-moi bien. Si un petit feu d’amour divin est déjà allumé en toi, ne le montre pas tout de suite, ne l’expose pas au vent; garde fermée la porte du four, pour ne pas laisser perdre la chaleur. Cela veut dire: fuis, autant que possible, les distractions, demeure recueilli en Dieu, évite les conversations frivoles. Tu as la charge de la prédication et de l’enseignement?

Etudie, applique-toi à tout ce qui est nécessaire pour bien exercer cette charge. Soucie-toi d’abord de prêcher par ta vie et tes moeurs; évite qu’en te voyant dire une chose et en faire une autre, les gens ne se moquent de tes paroles en hochant la tête. Tu as charge d’âmes? Ce n’est pas une raison pour négliger la charge de toi-même et pour te donner si généreusement aux autres qu’il ne reste plus rien de toi-même pour toi. Tu dois te souvenir des âmes dont tu es le supérieur, sans t’oublier toi-même.

Comprenez, mes frères, que rien n’est aussi nécessaire, pour des hommes d’Église, que l’oraison mentale qui doit précéder toutes nos actions, les accompagner et les suivre. Je chanterai, dit le Prophète, et je serai attentif. Si tu administres les sacrements, mon frère, pense à ce que tu fais; si tu célèbres la messe, pense à ce que tu offres; si tu psalmodies au choeur, réfléchis à qui tu parles et à ce que tu dis; si tu diriges les âmes, songe au sang qui les a lavées.

Faites tout avec amour. C’est ainsi que nous pourrons vaincre facilement les innombrables difficultés que nous rencontrons nécessairement chaque jour. du fait de notre position. C’est ainsi que nous aurons la force d’engendrer le Christ en nous et chez les autres.

 

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Je ne veux plus aimer que ma mère Marie

Auteur : Paul Verlaine est un écrivain et poète français né à Metz le 30 mars 1844 et mort à Paris le 8 janvier 1896. Il est bouleversé par sa rencontre avec Arthur Rimbaud en 1871 et sera condamné et emprisonné après lui avoir tiré dessus. En prison, il se convertit et renoue avec le catholicisme de son enfance.


Texte :

Je ne veux plus aimer que ma mère Marie.
Tous les autres amours sont de commandement
Nécessaires qu’ils sont, ma mère seulement
Pourra les allumer aux cœurs qui l’ont chérie.

C’est pour Elle qu’il faut chérir mes ennemis,
C’est par Elle que j’ai voué ce sacrifice,
Et la douceur de cœur et le zèle au service,
Comme je la priais, Elle les a permis.

Et comme j’étais faible et bien méchant encore,
Aux mains lâches, les yeux éblouis des chemins,
Elle baissa mes yeux et me joignit les mains,
Et m’enseigna les mots par lesquels on adore.

C’est par Elle que j’ai voulu de ces chagrins,
C’est pour Elle que j’ai mon cœur dans les Cinq Plaies,
Et tous ces bons efforts vers les croix et les claies,
Comme je l’invoquais, Elle en ceignit mes reins.

Je ne veux plus penser qu’à ma mère Marie,
Siège de la Sagesse, et source des pardons,
Mère de France aussi, de qui nous attendons
Inébranlablement l’honneur de la Patrie.

Marie Immaculée, amour essentiel,
Logique de la foi cordiale et vivace,
En vous aimant qu’est-il de bon que je ne fasse,
En vous aimant du seul amour, Porte du ciel ?

 

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Ô éternelle Trinité

 

Auteur : Sainte Catherine de Sienne est née le 25 mars 1347 à Sienne et décédée le 29 avril 1380 à Rome. Tertiaire dominicaine et grande mystique, elle est canonisée en 1461 par Pie II et déclarée docteur de l’Eglise en 1970 par Paul VI.


DES DIALOGUES DE STE CATHERINE DE SIENNE

Ô Divinité éternelle, ô éternelle Trinité, par l’union de la divine nature tu as donné un si grand prix au sang de ton Fils unique ! Toi, éternelle Trinité, tu es comme un océan profond : plus j’y cherche et plus je te trouve ; plus je trouve et plus je te cherche. Tu rassasies insatiablement notre âme car, dans ton abîme, tu rassasies l’âme de telle sorte qu’elle demeure indigente et affamée, parce qu’elle continue à souhaiter et à désirer te voir dans ta lumière, ô lumière, éternelle Trinité. ~

J’ai goûté et j’ai vu avec la lumière de mon intelligence et dans ta lumière, éternelle Trinité, et l’immensité de ton abîme et la beauté de ta créature. Alors, j’ai vu qu’en me revêtant de toi, je deviendrais ton image, parce que tu me donnes, Père éternel, quelque chose de ta puissance et de ta sagesse. Cette sagesse est l’attribut de ton Fils unique. Quant au Saint-Esprit, qui procède de toi, Père, et de ton Fils, il m’a donné la volonté qui me rend capable d’aimer. Car toi, éternelle Trinité, tu es le Créateur, et moi la créature ; aussi ai-je connu, éclairée par toi, dans la nouvelle création que tu as faite de moi par le sang de ton Fils unique, que tu as été saisie d’amour pour la beauté de ta créature.

Abîme ! Éternelle Trinité ! Divinité ! Océan profond ! Et que pourrais-tu me donner de plus grand que toi-même ? Tu es le feu qui brûle toujours et ne s’éteint jamais ; tu consumes par ton ardeur tout amour égoïste de l’âme. Tu es le feu qui dissipe toute froideur, et tu éclaires les esprits de ta lumière, cette lumière par laquelle tu m’as fait connaître ta vérité. ~

C’est dans la foi, ce miroir de la lumière, que je te connais : tu es le souverain bien, bien qui surpasse tout bien, bien qui donne le bonheur, bien qui dépasse toute idée et tout jugement ; beauté au-dessus de toute beauté, sagesse au-dessus de toute sagesse : car tu es la sagesse elle-même, tu es l’aliment des anges qui, dans l’ardeur de ton amour, s’est donné aux hommes.

Tu es le vêtement qui couvre ma nudité, tu nourris les affamés de ta douceur, car tu es douce, sans nulle amertume, ô éternelle Trinité.

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Soyez ce que vous voyez, et recevez ce que vous êtes

 

Auteur : saint Augustin, né dans la Province d’Afrique au municipe de Thagaste le 13 novembre 354 et mort le 28 août 430 à Hippone. Avec Ambroise de Milan, Jérôme de Stridon et Grégoire le Grand, c’est l’un des quatre Pères de l’Église occidentale et l’un des trente-six docteurs de l’Église.


Ce que vous voyez sur l’autel de Dieu, c’est le pain et la coupe : c’est cela que vos yeux vous signalent. Mais ce dont votre foi veut être instruite, c’est que ce pain est le corps du Christ, que cette coupe est son sang. Cela tient à une brève formule, qui peut suffire à la foi. Mais la foi cherche à s’instruire. Car vous pourriez me dire un jour : « Vous nous avez ordonné de croire. Donnez-nous une explication qui nous fasse comprendre. »

En effet, chacun de nous peut avoir cette pensée : Notre Seigneur Jésus Christ, nous savons d’où il tient sa chair, de la Vierge Marie. Enfant, il a été allaité, nourri, il a grandi, il est parvenu à l’état d’homme jeune. Il est mort sur la croix, puis il en a été détaché pour être enseveli. Il est ressuscité le troisième jour, et Il est monté au ciel le jour qu’il a voulu. C’est au ciel qu’il a élevé son corps, c’est de là qu’il viendra juger les vivants et les morts, c’est là qu’il réside présentement à la droite du Père. Alors, comment ce pain est-il son corps, et cette coupe, ou plutôt son contenu, peut-il être son sang ?

Mes frères, c’est cela que l’on appelle des sacrements : ils montrent une réalité, et en font comprendre une autre. Ce que nous voyons est une apparence corporelle, tandis que ce que nous comprenons est un fruit spirituel.

Si vous voulez comprendre ce qu’est le corps du Christ, écoutez l’Apôtre, qui dit aux fidèles : Vous êtes le corps du Christ, et chacun pour votre part, vous êtes les membres de ce corps (1 Co 12,17). Donc, si c’est vous qui êtes le corps du Christ et ses membres, c’est votre mystère qui se trouve sur la table du Seigneur, et c’est votre mystère que vous recevez. A cela, que vous êtes, vous répondez : « Amen », et par cette réponse, vous y souscrivez. On vous dit : « Le corps du Christ », et vous répondez « Amen ». Soyez donc membres du corps du Christ, pour que cet Amen soit véridique.

Pourquoi donc le corps est-il dans le pain ? Ici encore, ne disons rien de nous-mêmes, écoutons encore l’Apôtre qui, en parlant de ce sacrement, nous dit : Puisqu’il y a un seul pain, la multitude que nous sommes est un seul corps (1 Co 10,17). Comprenez cela et soyez dans la joie : unité, vérité, piété, charité ! Un seul pain : qui est ce pain unique ? Un seul corps, nous qui sommes multitude. Rappelez-vous qu’on ne fait pas du pain avec un seul grain, mais avec beaucoup. Soyez ce que vous voyez, et recevez ce que vous êtes. Voilà ce que l’Apôtre dit du pain.

Au sujet de la coupe, bien qu’il n’en ait pas parlé autant que du pain, il nous fait comprendre ce qui la concerne. Car, pour avoir l’apparence visible du pain, beaucoup de grains ne forment qu’une seule pâte, afin de réaliser ce que l’Écriture Sainte nous dit au sujet des fidèles : ils avaient un seul coeur et une seule âme (Ac 4,32) devant Dieu. Il en est de même pour le vin. Rappelez-vous, mes frères, comment on fait le vin. De nombreux grains sont attachés à la grappe, mais le liquide contenu dans tous ces grains se rassemble en une boisson unique.

C’est ainsi que le Seigneur Christ nous a représentés, il a voulu que nous lui appartenions, et il a consacré sur sa table le mystère de notre paix et de notre unité. Celui qui reçoit ce mystère d’unité, mais ne garde pas le lien de la paix, reçoit un témoignage qui le condamne, au lieu de recevoir ce mystère pour son bien.


Sermon 272, Aux nouveaux baptisés, sur le sacrement

 

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Tactiques du diable

Auteur : C.S. Lewis né à Belfast le 29 novembre 1898 et mort à Oxford le 22 novembre 1963, est un écrivain et universitaire britannique.

Il est connu pour ses travaux sur la littérature médiévale, ses ouvrages de critique littéraire et d’apologétique du christianisme, ainsi que pour la série des Chroniques de Narnia parues entre 1950 et 1957.


Première lettre

Mon cher Wormwood,

Je prends note de ce que tu me dis de l’influence que tu exerces sur les lectures de ton protégé et du soin que tu prends à le mettre aussi souvent que possible en contact avec son ami matérialiste. Mais n’es-tu pas un peu naïf ? On dirait que tu t’imagines l’arracher par le raisonnement aux griffes de l’Ennemi. Ceci aurait été possible s’il avait vécu quelques siècles plus tôt. À cette époque-là, les humains savaient encore reconnaître quand une chose était prouvée et quand elle ne l’était pas. Et lorsqu’elle était prouvée, ils y croyaient vraiment. Ils faisaient encore le lien entre la pensée et l’acte, ils étaient prêts à changer leur manière de vivre quand la logique le leur conseillait. Mais, par le moyen de la presse et des autres medias, nous avons réussi en grande partie à modifier cela. Ton homme a été habitué, depuis son enfance, à abriter une douzaine de philosophies contradictoires dans son cerveau. En jugeant d’une doctrine, l’essentiel pour lui n’est pas de savoir si elle est « vraie » ou « fausse », mais si elle est « abstraite » ou « pratique », « démodée » ou « moderne », « souple » ou « rigide ». Les slogans, et non le raisonnement, seront tes meilleurs alliés pour l’éloigner de l’Église. Ne perds pas ton temps à essayer de le convaincre que le matérialisme est vrai ! Fais-lui croire qu’il est fort, vigoureux, courageux – que c’est la philosophie de l’avenir. Car c’est à ce genre de chose qu’il est sensible.

L’inconvénient à faire appel au raisonnement c’est que l’Ennemi a l’avantage du terrain. Il sait fort bien argumenter. Tandis que dans le genre de propagande pragmatique que je préconise, il s’est montré depuis des siècles bien inférieur à notre Père d’en bas. Par le simple fait d’argumenter, tu éveilles l’esprit de ton protégé. Et une fois qu’il est éveillé, qui peut en prévoir les répercussions ?

Même si tu arrives à tordre le fil de ses pensées et que cela tourne à notre avantage, tu constateras que tu as favorisé chez lui l’habitude néfaste de réfléchir aux grands problèmes de la vie et détourné son attention de ce qui tombe sous le sens. Or c’est là-dessus que tu feras bien de fixer son attention. Et apprends-lui à appeler cela la « vraie vie » sans lui laisser la possibilité de s’interroger sur ce qu’il entend par « vrai ».

Rappelle-toi qu’il n’est pas un pur esprit comme toi. N’ayant jamais été homme (oh ! qu’il est odieux l’avantage de l’Ennemi !) tu ne peux te figurer à quel point les hommes sont esclaves du train-train des événements ordinaires. Un de mes protégés, athée authentique, lisait un jour au British Museum, lorsque je vis ses pensées partir dans la mauvaise direction. En un tour de main l’Ennemi était à ses côtés. Déjà, je voyais compromis vingt ans de dur labeur. Si j’avais perdu la tête et essayé d’argumenter, j’aurais été battu d’avance. Mais je ne suis pas si sot. Sans perdre une seconde, j’ai frappé là où je savais que je le tenais le mieux : je lui ai rappelé qu’il devait être l’heure du déjeuner. Apparemment, l’Ennemi a riposté (tu sais qu’on ne peut jamais surprendre tout ce qu’il leur dit) en insinuant qu’il y avait là matière à réflexion bien plus importante que le déjeuner. En tout cas, cela devait être l’idée qu’il cherchait à faire passer, car lorsque je lui soufflai à l’oreille : « C’est juste. En fait, la question est bien trop importante pour s’y attaquer en fin de matinée », le visage de mon protégé s’éclaira visiblement. Et quand, peu après, j’ajoutai : « Mieux vaut y revenir après le déjeuner et aborder la question en étant frais et dispos », il était déjà à mi-chemin de la porte. Une fois dans la rue, la partie était gagnée. Je lui montrai un jeune vendeur de journaux qui criait l’édition de midi et un autobus 73 qui passait justement et, avant qu’il ait atteint le bas de l’escalier, je l’avais gagné pour de bon à l’idée que, quelles que soient les pensées bizarres qui traversent l’esprit d’un homme enfermé avec ses livres, une bonne dose de « vraie vie » (et par là il entendait l’autobus et le vendeur de journaux) était suffisante pour lui prouver que « ce genre de chose » ne pouvait tout simplement pas être vrai. Conscient de l’avoir échappé belle, il parlait volontiers, par la suite, de « ce sens vague de l’actualité qui est notre ultime sauvegarde contre les aberrations de la logique pure ». Il est maintenant sain et sauf dans la maison de notre Père.

Vois-tu où je veux en venir ? Grâce à des procédés que nous avons mis en œuvre depuis des siècles, il est quasiment impossible aux hommes de croire à l’inconnu tant qu’ils ont le connu sous les yeux. Insiste auprès de ton protégé sur la banalité des choses. Surtout n’essaye pas de te servir de la science (de la vraie science, je veux dire) pour combattre le christianisme. Elle l’amènerait à réfléchir à des réalités qu’il ne peut ni voir ni toucher. Il est déplorable qu’il y ait eu ces dernières années plusieurs cas de ce genre parmi les physiciens les plus en vue. Si tu ne peux pas l’empêcher de se mêler de questions scientifiques, oriente-le vers l’économie et la sociologie. Mais, sous aucun prétexte, tu ne dois le laisser échapper à l’emprise de la « vraie vie ». Le mieux c’est encore de ne le laisser lire aucun ouvrage scientifique mais de lui donner l’impression qu’il sait tout et que tout ce qu’il peut glaner dans ses conversations ou ses lectures est « le résultat des recherches les plus récentes ». Souviens-toi que tu es là pour lui brouiller les idées. En écoutant certains blancs-becs parmi vous, on pourrait croire que notre mission est d’enseigner !

Ton oncle affectionné

Screwtape

 

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Responsable de la chronique : Nicolas Burle, o.p.

Quel héritage ?

Auteur : Le Père Henri Caffarel, né le 30 juillet 1903 à Lyon et décédé à Troussures (Oise) le 18 septembre 1996 , est un prêtre catholique français, fondateur des équipes Notre-Dame.


N’auriez-vous pas compris ce qui se passe dans l’âme de vos enfants au jour de leur baptême ? Ils reçoivent la grâce, et donc les vertus théologales – non pas certes épanouies mais à l’état germinal. Or vous le savez bien, tout ce qui est germinal dans la création est habité par une énergie interne sous la poussée de laquelle le germe va croître jusqu’à son parfait développement. En ce petit enfant que vous ramenez des fonts baptismaux, foi, charité, espérance, sont des germes vivants.

Or je vous pose la question : ce Dieu dont vos enfants ont faim, le leur offrez-vous ? Chaque jour, vous leur rompez le pain du corps : leur donnez-vous également le pain spirituel ? Vous avez, j’en conviens, le souci de faire connaître Dieu à vos tout-petits. Mais pourquoi, pères et mères, abandonnez-vous la partie quand ils ont grandi ? Vous ne leur parlez plus de Dieu. Et vous vous étonnez ensuite que leur foi défaille…

On me répond parfois : “A chacun son métier ! Nous ne sommes pas prêtres, prêcher n’est pas notre rôle. D’ailleurs les enfants ne veulent pas de sermons. L’exemple, le témoignage n’ont-ils pas plus de poids ?” Je vous attendais là. C’est la réponse classique de nos contemporains, de ceux qui n’ont plus le courage de parler de Dieu : “On témoigne, disent-ils ; on se tait mais l’exemple parle.” Quelle confiance dans la valeur exemplaire de votre vie ! Et quel contre-sens : si j’ouvre mon dictionnaire, je lis qu’un témoin est un homme qui dit ce qu’il sait, ce qu’il a vu ou entendu. Avouez qu’il y a peut-être d’autres raisons à votre silence : la timidité, le respect humain, la crainte des réactions de l’enfant, le sentiment de votre ignorance ou du moins de votre maladresse pour parler des sujets religieux. A moins que, si étrange que ce soit, vous n’ayez rien à dire de Dieu.

A côté de l’enseignement donné par l’Eglise avec autorité publique, il y a l’enseignement privé. Et c’est bien pour vous, parents, une fonction d’Eglise, une fonction sacrée, officielle, que “d’évangéliser” vos enfants, de “transmettre la foi” à ceux à qui vous avez transmis la vie physique. Et certes il convient que votre vie ne démente pas vos paroles mais en soit l’illustration et le commentaire.

Soyez des chercheurs de Dieu, nourrissez assidûment votre foi de la Parole de Dieu, “Gardez la Parole”, comme il est de la Vierge Marie “qu’elle conservait toutes ces choses, les méditant en son cœur” et vous ne tardez pas à devenir des vivants et “l’Esprit saint vous conduira dans toute la vérité”. La joie de connaître fera de vous des apôtres. Apôtres de vos enfants d’abord. Tout père, toute mère, doit être un prophète au sens biblique du mot, c’est-à-dire un homme qui écoute Dieu, qui parle de Dieu et au nom de Dieu qui proclame les hauts faits de l’amour divin.

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Au nom de la Mère

Auteur : Erri de Luca est né à Naples en 1950 et vit aujourd’hui près de Rome. Venu à la littérature « par accident » avec Pas ici, pas maintenant, son premier roman mûri à la fin des années quatre-vingt, il est depuis considéré comme un des écrivains les plus importants de sa génération, et ses livres sont traduits dans de nombreux pays. En 2002, il a reçu le prix Femina étranger pour Montedidio.


PRÉFACE
Ce que nous savons sur Miriàm/ Marie provient des pages de Matthieu et de Luc. On agrandit ici un détail qu’ils ont évoqué : le démarrage de la nativité dans le corps féminin, le plus parfait mystère naturel. Au fond, le concours masculin est sans poids, le crachat d’une minute. Dans cette histoire, il manque sans qu’on en ressente le manque. Leurs livres ne disent pas que dans l’étable se trouvaient des sages-femmes ou autre personnel autour de l’accouchement. Ce qui n’est pas écrit fait également partie du récit : il n’y en avait pas. Elle accoucha seule. C’est le plus grand prodige de cette nuit de nativité : l’habileté d’une fille mère, sa solitude assistée. C’est bien autre chose qu’une étoile filante et trois Mages sur des pistes chamelières, la sagesse d’accouchement de Miriàm/ Marie.
On agrandit ici des détails pour tenter une proximité. « Au nom du père » : inaugure le signe de la croix. Au nom de la mère s’inaugure la vie.

Note sur le nom Miriàm En hébreu, il existe deux m , un normal qui se met à n’importe quel endroit du mot et un qui ne se met qu’à la fin. Miriàm a deux m , un de début et un terminal.
Ils ont deux formes opposées. Le m final, mem sofìt en hébreu, est fermé de chaque côté. Le m
initial est gonflé et a une ouverture en bas. C’est une consonne enceinte. Miriàm a été à l’origine d’un fils, mais il lui a fallu aussi être au pied de la fin. Le double m de son nom annonce son destin. Sa valeur numérique (290) coïncide avec celle de prì, fruit.
Marie est un très beau nom, mais dans cette histoire il est nécessaire d’ajouter aussi l’autre
nom.

STANCE
Mistral de mars

Il n’est pas étrange dans la nature de se féconder au vent, comme les fleurs.
Fleur est le nom du sexe des vierges, qui le cueille, effleure.
Miriàm/Marie fut enceinte d’un ange en avent toutes portes ouvertes, à l’heure de midi.
Le vent s’enroula sur son flanc, déliant sa ceinture il laissa une semence en son sein.
Elle fut montée sans écarter le bord de sa robe.
À la première récolte de blé on comptait trois mois à partir du mistral de mars qui baisa son souffle la faisant matrice d’un fils de décembre, qui est lune de kislev pour elle Miriàm/ Marie Juive de Galilée.

(…)

Joseph demande à Marie :
“Sais tu ce qu’est la grâce ?
“Non pas précisément”, lui dit elle.

Et Joseph lui transmit :
“Il ne s’agit pas d’une allure séduisante,
ni d’une belle démarche de certaines de nos femmes bien en vue.
C’est la force surhumaine d’affronter le monde seul, sans effort, de le défier en duel tout entier sans même se décoiffer.
Elle n’est pas féminine, c’est un talent de prophète.
C’est un don et toi tu l’as reçu.
Qui le possède est affranchi de toute crainte.
Je l’ai vu sur toi le soir de la rencontre et depuis lors tu l’as sur toi.
Tu es pleine de grâce.
Autour de toi, il y a une barrière de grâce, une forteresse.
Toi, tu la répands, Miriam: même sur moi.”

C’étaient des paroles qui méritaient des étreintes.
Nous restâmes allongés sans une caresse.
J’y pensai un moment et je répondis par jeu : »tu es fou amoureux, Ioseph »

(…)

En est-il ainsi pour chaque mère ou bien cette nuit est-elle unique au monde? Avec toi, j’apprends le doute d’être n’importe qui, prise au hasard, ou bien la plus secrète. Seule certitude, c’est que tu m’écoutes.

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De la vie communautaire (2/2)

Auteur : Dietrich Bonhoeffer, né le 4 février 1906, est un pasteur luthérien, théologien et auteur. Résistant de la première heure au nazisme, il est exécuté le 9 avril 1945 sur ordre personnel d’Hitler.

 

Vivre la reconnaissance

Pour la reconnaissance dans la communauté chrétienne, il en va comme pour le reste de la vie chrétienne. Seul l’être qui remercie pour la moindre chose qu’il reçoit, reçoit aussi les plus grandes. Nous empêchons Dieu de nous donner les dons spirituels plus importants qu’il nous a préparés, parce que nous ne le remercions pas pour les dons quotidiens. Nous pensons que nous ne devrions pas nous satisfaire de la faible mesure de connaissance spirituelle, d’expérience et d’amour qui nous est donnée et que nous aurions toujours à considérer avec convoitise les dons spirituels les plus grands. Nous nous plaignons de n’avoir pas la certitude, la foi, l’expérience que Dieu a donné à d’autres chrétiens, et qui ne seraient pas aussi grandes, fortes et riches en nous, et nous tenons ces doléances pour pieuses. Nous demandons de grandes choses dans nos prières et nous oublions de rendre grâce pour les petites choses – mais sont-elles si petites ?- que nous recevons journellement.

Comment Dieu pourrait-il confier de grandes choses à celui qui ne veut pas recevoir avec reconnaissance les petites que sa main nous accorde ? Ne disons-nous pas merci chaque jour pour la communauté dans laquelle nous nous trouvons, même là où il n’y a ni grande expérience, ni de richesses constatable, mais là où nous rencontrons beaucoup de faiblesse, de foi pusillanime (= peureuse) et de difficulté, nous préférons toujours nous plaindre à Dieu que tout soit si pauvre, médiocre et ne corresponde pas du tout à ce à quoi nous nous attendions ; ainsi nous empêchons Dieu de faire croître notre communauté selon la mesure et la richesse qui sont déjà préparées pour nous tous en Jésus Christ. Cela vaut en particulier pour la plainte, souvent entendue, de pasteurs et de paroissiens zélés à propos de leur paroisse. Un pasteur ne doit pas se plaindre de sa paroisse, surtout pas devant les gens, ni non plus devant Dieu ; elle ne lui a pas été confiée pour qu’il s’en fasse l’accusateur devant Dieu et devant les hommes. Celui qui commettrait l’erreur d’accuser la communauté chrétienne dans laquelle il se trouve, qu’il se demande d’abord si ce n’est pas seulement son image illusoire qui doit être détruite par Dieu et s’il en juge ainsi, qu’il remercie Dieu qui l’a conduit dans cette situation difficile ; s’il juge la situation autrement, qu’il se garde cependant de devenir l’accusateur de l’Eglise de Dieu ; qu’il s’accuse plutôt lui-même de son incrédulité, qu’il prie Dieu de lui faire connaître sur quel point particulier il a failli ou péché et de l’empêcher d’être coupable envers ses frères, qu’il intercède pour eux en reconnaissant sa propre faute, qu’il accomplisse la tâche qui lui a été confiée et qu’il remercie Dieu.

Il en est de la communauté chrétienne comme de la sanctification des chrétiens. Elle est un don de Dieu sur lequel nous ne pouvons exprimer aucune prétention. Ce qu’il en est réellement de notre communauté et de notre sanctification, Dieu seul le sait. Ce qui nous paraît faible et médiocre, cela peut être grand et magnifique pour Dieu. Le chrétien ne doit pas prendre continuellement le pouls de sa vie spirituelle ; de même la communauté chrétienne ne nous a pas été donnée par Dieu pour que nous mesurions continuellement sa température. Plus nous recevons chaque jour avec gratitude ce qui nous est donné, plus la communauté grandira et croîtra de jour en jour selon le bon plaisir de Dieu, de manière plus sûre et plus équilibrée.

Méditation chrétienne

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