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Responsable de la chronique : Yves Bériault, o.p.

Quelques regards sur l’esthétique japonaise, et son influence sur mon art

 

La beauté est la vérité, la vérité est la beauté
C’est tout ce que vous savez sur terre
Et tout ce que vous devez savoir

John Keats
               Ode sur une urne grecque


Les étrangers, occidentaux en particulier, qui foulent le sol japonais pour la première fois, sont frappés par une variété de choses différentes de celles auxquelles ils sont habitués : la nature, les gens, la langue et l’écriture, des objets de toutes sortes, souvent enveloppés d’un voile de beauté si différente, si attrayante. Les objets quotidiens sont souvent transformés de leur utilisation habituelle, ou différents par le matériel, la forme et la couleur. Ils proposent une nouvelle connaissance du monde.

Par exemple placer quelques pierres dans le jardin d’un temple ou d’une maison privée d’une manière si ingénieuse et exacte à l’œil évoquant un sens parfait de l’espace et de l’équilibre, jeter l’argile sur la roue pour créer une forme et une texture d’un vase qui fera appel à la main autant qu’à l’œil, écrire quelques caractères sur une boîte d’allumettes, sur une bouteille de saké, sur du tissu ou sur du papier, la simple présentation de panneaux publicitaires innombrables avec leurs styles d’écritures multiformes non seulement surprennent et étonnent le nouveau venu, ces nouveautés ouvrent l’esprit à de nouvelles émotions, différentes de celles auxquelles il (ou elle) est habitué.

L’arrangement esthétique dans la fabrication d’objets si profondément ressentis par la main et l’âme de l’artiste japonais témoigne d’une créativité différente et unique. Comme nous le savons dans la tradition japonaise, shokunin décrit à la fois l’artisan et l’artiste. En regardant le matériau qu’il utilise, pierre, argile, bois, herbes sèches, tissu ou métal, le shokunin a ce talent particulier pour imaginer ce qu’il peut faire d’une manière unique. Le résultat sera si différent de son homologue étranger en utilisant le même matériau.

Puis-je mentionner le nom de deux potiers que j’ai rencontré à quelques reprises il y a bien des années : le Britannique Bernard Leach et Shôji Hamada de Mashiko. Bien que profondément influencés par l’esthétique du Sôetsu Yanagi, tous deux ont fait une céramique ayant chacun une marque distincte. Le mot Mingei – que nous traduisons par métier – ayant été inventé il y a une centaine d’années par Sôetsu Yanagi annonçait une philosophie fondée sur « une beauté sauvage et indomptable chez l’homme lorsqu’il est en harmonie avec la nature » … « Cette esthétique est l’histoire de la vision, de l’ ’œil’ du Japon ». (L’artisan inconnu, aperçu japonais de la beauté par Sôetsu Yanagi, par Shôji Hamada, adapté par Bernard Leach, p.88).

Pour Sôetsu Yanagi «tout artiste sait qu’il est, qu’il se situe dans une rencontre avec l’infini, et que le travail fait avec le cœur et la main est finalement le culte de La Vie elle-même». (Idem p.90).

Pour l’artiste japonais en particulier, la vie des sens, la vie de l’intellect et la vie des émotions se combinent en un tout unique. Il pense à travers ses sentiments ; et par son imagination, il peut s’identifier à des objets de la nature différents de soi. Quoi qu’il fasse, il le fera avec un goût exact. Pourquoi donc ? Se pourrait-il qu’une manière si spéciale d’exécuter un objet d’art puisse être l’inférence d’une pensée non-dualiste ? Une façon de penser ayant ses racines dans certaines écoles de l’hindouisme et du bouddhisme où il existe un non-dualisme entre sujet et objet. Selon cette façon de penser, la dualité entre un sujet et un objet, entre ce qui est ici et ce qui est là, entre mon expérience de l’arbre dans mon jardin et l’arbre lui-même est considérée comme un attrait imaginaire ?

Au-delà de l’idée philosophique du non-dualisme et de ce qu’est un artiste (un shokunin), tel que décrit par Sôetsu Yanagi, considérons la nature telle qu’elle se présente au Japon.

Au cours des premières années de l’histoire du Japon, le climat et l’isolement géographique ont amené les Japonais à se tourner vers l’intérieur et à développer une harmonie étroite et respectueuse avec la nature pour vivre une vie meilleure. Au début de son histoire, le Japon n’a eu que des contacts sporadiques avec le continent bien que des relations internationales sont mentionnées pendant la période Nara 710-794 AD. L’écriture et la diffusion du bouddhisme venus de l’extérieur ont pris place parmi les principaux facteurs de l’expansion culturelle japonaise.

La période Nara 710-794 fut l’époque où se développèrent les relations internationales avec la dynastie chinoise des Tang et d’autres pays (principalement à l’intérieur de la période Nengô 729-749). Le Daibutsu Vairocana (le Grand Bouddha de Nara) fut achevé en 752 durant la période de croissance du bouddhisme. La domestication de l’influence étrangère est déjà apparente dans le développement d’un système d’écriture naissant. La domestication a toujours été un facteur majeur dans le développement de la culture japonaise. On notera l’épanouissement d’une culture aristocratique à la même époque.

Par la suite, alors que les influences continentales s’intensifiaient, l’artisan japonais savait et sait encore comment utiliser au mieux ses propres ressources. Son intuition longtemps nourrie par une profonde compréhension de la nature lui fait créer des objets remarquables. La nature avec sa grande variété d’éléments est, je dirais, le creuset de l’esthétique japonaise.

Prenons le cas d’un bol à thé par exemple. Faire un vase à partir de l’argile est assez simple. Former l’argile de telle sorte qu’elle sorte du four avec l’effet prévu, est le résultat d’une expérience intense. Pour faire un bol de thé dont le reflet de la texture est remarquable et qui plaît à l’œil avec un côté sensuel, il faut d’abord qu’il soit ‘senti’ dans la main du potier. Et une fois cuit dans le four, chaque bol devient un objet unique. Inspiré par son sens esthétique, le potier japonais qui fait un bol de thé affine l’argile et la texture au point que le résultat est presque sacré à certains moments. Comme on le sait, le bol utilisé pendant la cérémonie du thé est vénéré à ce niveau.

Certains potiers consacrent leur vie à fabriquer uniquement des bols à thé. Ono Genmei, un de mes chers amis qui est décédé il y a une vingtaine d’années, était un de ces potiers. Pendant dix années consécutives, il a fait chaque année une « Exposition de cent bols de thé » à Tokyo. ( Nous avons fait des échanges… entre artistes ; j’utilise ces bols différemment, parfois pour servir de la purée variée, en utilisant des épinards pour obtenir un breuvage vert ! )

Dès le début, l’artisan japonais a fait un choix judicieux parmi les ressources naturelles de la terre. Avec le temps, les éléments de la terre ont été explorés à fond. D’une manière générale, divisons les ressources naturelles disponibles en trois grandes sections.

Dans un premier temps, nous avons les produits du sol, en particulier l’argile a été travaillé depuis l’époque de Jômon. Un jour j’ai vu deux vases japonais très simples, sans aucun motif si caractéristique des vases Jomon, exposés à Montréal à l’été 2006. Le carton d’identité mentionnait qu’ils étaient parmi les plus anciens vases en argile du monde. Ils dataient de la première période de Jomon de 10,000 ans avant JC..
La période Jomon (縄 文 時代, Jōmon-jidai) est la période de la préhistoire japonaise à partir de 10.000 av. à 300 B.C.

La terre a également été utilisée pour fabriquer des objets en métal : des cloches en bronze (dôtaku) datant de la période Yayoi 300 BC à 250 AD. des miroirs (seidôkyô), des armes (seidô buki) et des épées de bronze, des têtes de lance et des têtes de hallebardes. L’acier a été martelé pour façonner les épées du temps Kofun 3-7ième AD. La forme de ces épées est d’inspiration Chinoise : droite, large et lourde. Le célèbre sabre de samouraï courbé (nihontô) a été développé vers le milieu de la période Muromachi vers le XVe siècle. A.D. 1333-1568.

Émanant de la terre, nous pouvons ajouter des pierres dures utilisées pour fabriquer des outils et des ornements tels que des pendentifs ( magatama – objets en pierre en forme de coma ). L’or a été utilisé non seulement pour faire de la monnaie, mais aussi pour orner des œuvres d’art telles que des parchemins, des paravents, des objets en laque et en métal, des sculptures et même des constructions architecturales. Le splendide temple de Kinkakuji à Kyoto ruisselant d’or vient à l’esprit de chacun d’entre nous.

Également produit par le sol, nous avons des plantes. Les artisans extraient les colorants, des rouges aux jaunes et aux bleus, et l’indigo en particulier. Ils utilisent avec grand succès diverses plantes pour tisser et pour fabriquer toutes sortes de paniers, des chapeaux coniques, des bottes et des capes pour se protéger de la pluie et de la neige. Les artisans utilisent la paille, les roseaux principalement le kôzo, le mitsubata et le gampi pour fabriquer divers types de papier appelés washi. Le chanvre, la paille de riz, le miscanthus (utilisé pour les toits de chaume) sont parfois utilisés dans la fabrication du papier. La racine de Tororo-aoi est un mucilage végétal utilisé pour lier ensemble les fibres battues dans la fabrication du papier. Les objets de bambou sont si diversifiés et splendides. Ils vont des articles purement utilitaires, de tous les jours, aux produits d’artisanat hautement décoratifs et artistiques. De leur côté, les charpentiers traditionnels utilisent une grande variété de bois avec des outils de forme étonnante avec une dextérité remarquable.

Suite à des éléments venant ou produits par le sol, nous avons des produits animaux: des coquillages et des coquilles de tortue étant utilisés de plusieurs façons. Le cuir est très utilisé, par exemple la peau d’ours et de sanglier pour faire des carquois, la peau de chat ou de chien pour couvrir le devant et le dos de l’instrument de musique appelé shamisen (samisen, sangen); les poils d’animaux et les plumes d’oiseaux sont également utilisés; les os et les cornes de cerf sont sculptés pour des usages multiples; et le fameux ver à soie est transformé, métamorphosé en tissu somptueux.

Non seulement l’esthétique japonaise creuse dans la nature pour extraire la matière première de ses ressources afin de produire une large gamme d’objets, mais l’esthétique japonaise a une caractéristique très particulière. Elle est très sensuelle. Autrement dit, l’esthétique japonaise est une esthétique qui implique tous les sens du corps. Elle regroupe la vue, le toucher, le son, l’odorat et le goût. Les cinq sens sentent, filtrent, pétrissent, forgent et modifient les produits de la nature. Analysons-les séparément.

En premier lieu, la Vue

Comme nous le savons, les îles volcaniques du Japon ne sont que partiellement habitables. Toutefois, chaque mètre carré de ces îles a été examiné, je dirais, scruté et évalué pour son utilisation, et pour sa beauté.

Dès le début, un culte de la nature s’est développé. Des lieux innombrables ont été sélectionnés car ils sont chargés d’énergie sacrée. En conséquence, un grand nombre de festivals à forte connotation religieuse célébrant la nature et les saisons ont vu le jour. Rappelez-vous la vénération envers le Mont Fuji depuis l’antiquité, celle du massif sacré de Kiso Ontake (préfecture de Nagano) où les pratiquants de la secte éclectique sangaku shinkô s’engagent dans une discipline ascétique et accomplissent des pénitences austères pour se purifier. D’autres cultes se sont développés autour de pierres d’une forme particulière, autour d’arbres anciens et tortueux, et autour de cascades comme l’impressionnant Nachi no Otaki dans la préfecture de Wakayama (133m de haut, 13m de large). L’eau coule comme un rayon de lumière majestueux. En parcourant le pays, on remarque que certains espaces dans les champs et dans les forêts sont réservés aux dieux habitant des petits sanctuaires et des sculptures religieuses. Certains de ces endroits sont encore aujourd’hui tabous pour les femmes.

(Le 4 avril 2018, plusieurs femmes se sont précipitées sur un anneau de Sumo Dohyo pour fournir des soins d’urgence au maire de Maizuru, Kyoto, qui s’était effondré dans un discours. , considérées comme « impurs », elles sont sont interdites. Les officiels ont ensuite jeté de grandes quantités de sel sur le ring pour « repurifier » le sol souillé par le sexe faible).

Notre vue identifie non seulement les objets, mais elle évalue aussi la perspective et l’espace. L’espace est primordial en architecture, dans les jardins comme dans les compositions florales. Qui plus est l’espace est important parce que l’espace est une extension tridimensionnelle dans laquelle les gens se situent et que les événements se produisent. C’est dans un espace que les gens ont une position relative et un sens de l’orientation et de la direction. Pour comprendre ce concept d’espace, prenons par exemple l’engawa, la véranda des maisons japonaises traditionnelles.

Dans de telles maisons japonaises traditionnelles, un espace comme un couloir s’étend entre les panneaux de papier coulissants shoji cachant l’intimité des habitants, et les volets extérieurs en bois amado qui servent de protection pendant la nuit et contre les intempéries. Les panneaux de papier et des volets en bois étaient ouverts pendant la journée afin que tout l’intérieur soit visible au public. Pourtant, la véranda n’était pas nécessairement à l’extérieur. Elle était conçue comme une extension de l’intérieur. De fait le toit de la véranda ne faisait qu’un avec la maison. En regardant les rouleaux, e-maki, nous avons une bonne idée de la maison des roturiers des temps anciens. Il est évident que pendant la journée, la véranda engawa était un espace de vie pour les activités quotidiennes. Puisque les portes coulissantes en papier et les volets en bois étaient généralement ouverts pendant la journée, la notion d’intérieur et d’extérieur de l’engawa devenaient floue. Je pense que « d’une certaine manière » l’engawa pourrait refléter une approche non-dualiste, où il y a un non-dualisme entre ce qui est l’intérieur et de qui est l’extérieur.

D’un autre côté, il y avait une raison concrète de construire un engawa entre l’intérieur et l’extérieur de la maison. Jusqu’à la réforme de Meiji au milieu du 19ième siècle, les gens étaient divisés en classes. Voir l’intérieur de la maison permettait donc aux fonctionnaires (et aux voisins aussi) de voir si les gens à l’intérieur étaient habillés selon leur statut et si leurs biens n’étaient pas au-dessus de leur niveau social.

En relation avec l’art, la vue est cruciale en calligraphie pour évaluer l’espace (ma). Au début, l’œil voit des traits noirs sur le fond blanc du papier. Mais pour le connaisseur, le blanc du papier est considéré comme positif avec lequel le noir de l’encre doit parvenir à une juste entente. Le calligraphe doit sentir comme par intuition le bon équilibre, l’équilibre exact, l’espacement parfait du noir et du blanc dans son travail au moment même où son pinceau touche le papier.

De même, l’œil évalue l’espace pratiquement tout le temps. (Par exemple: en traversant une rue … Les facteurs temps et espace sont interactifs). L’œil évalue l’espace même en regardant un arrangement floral ou quand on présente un plat de nourriture japonaise (je ne parle pas de fastfood !). Tous les éléments sont parfaitement disposés dans un bol ou sur une assiette : les ingrédients, souvent peu nombreux, les formes, la texture et les couleurs de la nourriture doivent respirer bellement dans un espace spécifique.

De plus, l’œil évalue les couleurs, le plus souvent sans même s’en rendre compte. La perception des couleurs varie d’une culture à l’autre et d’un individu à l’autre. Il est triste de savoir qu’un grand nombre de personnes sont plus ou moins daltoniens alors que d’autres sont totalement daltoniens.

La perception des couleurs du japonais a été influencée dès le début par une nature luxuriante qui les entoure. Avec le temps, l’influence de la couleur est venue de la Corée et de la Chine avec des tissus et des objets de toutes sortes. A noter que la combinaison de rose vif, choquant, bleu cobalt et vert clair telle que souvent vue dans les tissus coréens est une combinaison de couleurs inconnue dans les textiles japonais.

L’œil attrape les couleurs vives comme le rouge. Le rouge vif est partout présent. Il symbolise le sang et le feu, la vie et la mort. Il est la couleur de l’excitation et de la passion, et est aussi la couleur du sacré.

Le rouge vif est largement répandu en Asie en général. Au Japon, à côté du symbole du soleil sur le drapeau national, la couleur rouge est abondamment utilisée par exemple sur les portes torii des sanctuaires Shinto. Je pense aux portes d’entrée du sanctuaire Fushimi Inari à Kyôto avec plus de 10 000 torii alignés sur deux rangs, et sur les vêtements des préposés Miko dansant avec des clochettes Kagura Suzu également dans les sanctuaires shintoïstes.

La couleur rouge a été utilisée depuis l’Antiquité lors de l’estampillage de documents. La calligraphie et les peintures en Chine et au Japon sont estampillées d’un sceau, un hanko. Estampiller un document avec un hanko est symboliquement l’équivalent de signer un document avec son sang. C’est comme dire je valide ce document avec mon sang.

La tradition du sceau remonte à la dynastie Quin (221 av. J.-C.) en Chine. Et durant la dynastie Tang (à partir de 618 A.D.–) une encre rouge faite de cinabre était normalement utilisée comme pigment. Au Proche-Orient et en Occident, la tradition d’utilisation des sceaux remonte au IIIe millénaire BC. Dans l’ancienne Mésopotamie, des petits rouleaux cylindriques sculptés ou gravés dans la pierre ou d’autres matériaux ont été utilisés. Ceux-ci pouvaient être roulés pour créer une impression sur l’argile (qui pourrait être répétée indéfiniment). L’Egypte avait aussi ses sceaux, souvent sculptés sous un scarabée de bon augure.

Au Moyen Âge en Europe, les sceaux étaient également importants pour valider les documents. On estampillait les sceaux dans un pigment composé de cire et de résine qui était de couleurs souvent variées selon un code permettant de classer le contenu des documents.

Au Japon, le yin de couleurs vives et fortes est en équilibre avec le yang plus tamisé de shibui. En parlant de tons discrets, l’expression japonaise shiju hatcha hyaku nezu (littéralement, 48 bruns et 100 gris) suggère une grande sensibilité aux gradations de couleurs ou à la modulation.

L’argile et le grès à peine décorés trouvent leur équilibre avec la porcelaine qui est très colorée. Les rouges et les noirs, couleurs de base dans l’échelle des couleurs, sont abondamment utilisés … dans les laques par exemple. Le bleu est une autre couleur de base, et, étonnamment, est partagé partout, par toute l’humanité. Le ciel par une journée ensoleillée et la mer affichent la plus grande variété de couleur dans l’expérience de l’humanité: le bleu. Une teinte plus sombre et plus profonde de bleu, l’indigo est une couleur qui ont été utilisée dans les tissus au Japon en particulier depuis la période Meiji. On croyait que l’indigo était efficace pour conjurer les insectes et les serpents venimeux. On dit qu’il y a plus de cinquante espèces de plantes indigo à travers le monde. Pour l’observation des étrangers dans le passé, l’indigo a imprégné la vie des Japonais au point qu’ils l’ont surnommé « le bleu Japon ». Lafcadio Hearn qui a abondamment écrit sur le Japon a mentionné que l’air même au Japon semblait bleu.

Pour équilibrer cette couleur profonde et attrayante de l’indigo ou d’autres tons plus shibui, un certain nombre de couleurs vives sont également utilisées au Japon, par exemple, dans les festivals de Tanabata et de Nebuta, utilisés pour les kimonos de jeunes filles et pour les costumes des acteurs Kabuki. Si, en général, les Japonais âgés et cultivés préfèrent les teintes et les couleurs sobres, errant dans les allées scintillantes de Harajuku ou dans le centre électrique d’Akihabara ou dans certaines sections de Shibuya ou de Shinjuku, on voit aujourd’hui une exploitation de couleurs totalement différente sur les affiches, les cheveux et dans les habillements des jeunes!

Une autre note qui reflète la sensibilité des Japonais pour les couleurs est que les gens dans le passé célébraient les changements de saisons en utilisant des motifs et des couleurs dans les vêtements et la vaisselle en particulier, propres à la saison. De telles couleurs symboliques se sont reflétées dans les vêtements des aristocrates dans le passé et sont utilisées même aujourd’hui dans une certaine mesure.

Quelques mots supplémentaires devraient être ajoutés sur les couleurs. Au Japon, sous l’influence de la culture chinoise et bouddhiste, des couleurs vives de rouge et d’or étaient parfois appliquées à des bâtiments, des sculptures et des objets d’usage courant. Mais avec une fréquence égale les Japonais sont revenus à une esthétique plus simple qui tire le meilleur parti de la couleur du matériau lui-même. J’ai remarqué cette tendance en architecture en particulier.

La quintessence de l’esthétique japonaise pour moi se trouve dans la hutte dans laquelle on pratique la cérémonie du thé. Là on rend hommage à la surface naturelle du bois non traité, des murs d’argile, de la paille doré igusa 藺草 des nattes et d’autres tons dans la même gamme brunâtre. Le brun n’est pas l’une des couleurs primaires ou primaires utilisées dans les mélanges de couleurs, comme nous le savons. Mais nous remarquons qu’il est constamment présent à la fois dans la nature et dans notre environnement quotidien. En général, c’est la couleur de la terre elle-même. Nous trouvons cette couleur dans le sable et la pierre, dans l’écorce des arbres et dans la fourrure de nombreux animaux. Le brun a toujours occupé une place particulière dans la culture du Japon. Brun et vert : deux couleurs naturelles trouvées dans la nature. Bien que rarement utilisé ensemble dans les cultures occidentales traditionnelles, elles offrent une combinaison des plus agréables et reposantes.

Le toucher

Un grand soin est apporté pour charmer le sens du toucher. Une pièce de céramique, par exemple, un bol de thé pendant la cérémonie du thé attend les mains pour le manipuler doucement et chaleureusement, comme si elles vénéreraient un objet religieux. Après avoir bu le breuvage vert le vase est caressé. Le sens du toucher est également joyeusement éveillé dans une pièce de tatami en glissant les pieds nus sur les fibres ondulantes des nattes de paille, ou en frottant délicatement la main sur des objets de bois poli, comme des tables, des boîte ou des outils en bois. Les objets en bambou en particulier invitent la main à sentir la texture, à sentir la vie qui traverse les pores du bois. La texture d’un large éventail de matériaux, tels que la soie, la perle, l’argile, la pierre et même le métal est appréciée pour les effets qu’elle produit, par les émotions qu’elle provoque ou évoque en manipulant de tels matériaux.

Le sens de l’oreille, le son

Le sifflement de l’eau bouillante dans une bouilloire, le chant des oiseaux et des insectes dans un bosquet ou dans une forêt, la variation d’un filet d’eau déversé dans un étang, le bourdonnement du vent dans un sous-bois de bambou sont souvent la source de sons produits par les instruments de musique japonaise. En grande partie ces instruments sont faits de matériaux naturels : principalement le bambou pour la flûte shinobue et pour le shakuhachi, le bois de santal spécial, le mûrier ou le coing pour la caisse de résonance du shamisen et le pin pour les fameux tambours (taiko). Ces bois sont combinés avec des peaux d’animaux (chats, chiens, peau de vache).

D’autre part, les chansons populaires et classiques (naga-uta) se rapportent aux manifestations de la nature ainsi qu’aux griefs du cœur. L’expression vocale des acteurs Noh et Kabuki est la plus singulière, quand elle n’est pas déconcertante à l’oreille occidentale ! Toutefois, la couleur des sons, l’harmonie, le rythme et les accents de la voix soutenus par de simples instruments de musique enveloppent le spectateur dans un monde différent.

Le sens de l’odorat, l’odorat

Chaque pays a son propre arôme ; chaque ville a sa propre odeur. Le Japon, l’Inde, la Turquie, l’Italie ou le Canada ont tous des senteurs différentes. Bangkok ne sent pas la même chose que Montréal ou Tokyo ! L’odeur d’un pays provient aussi de sa nature, de son climat particulier et de sa végétation, comme des gens et de leur cuisine. Et aussi d’un certain nombre d’autres facteurs. Par exemple, le printemps dans une érablière québécoise, lorsque la neige est pratiquement disparue et que le soleil revient, la terre a une odeur très particulière. Serait-ce que la douceur de la sève d’érable parfume l’air ? D’autre part, l’odeur du tempura, du soba, de la sauce soja, celle du radis daikon et du radis mariné appelé takuan, la fragance du saké présenté dans les ravissantes boîtes à boire en cèdre ou en pin appelées masu sont de très caractéristiques arômes japonaises. On ne peut oublier l’effluence singulière des nattes de tatami dans une pièce nouvellement rafraîchie.

Il y a même un art de sentir l’encens dont l’esthétique raffinée a évolué dans certaines coteries au Japon du XVème siècle. Il consiste à brûler des bois odorants spéciaux et parfois chers afin d’en identifier l’essence. Le rituel de l’encens Koh-Do est devenu un art en soi. Alors que des intellectuels tels que des écrivains, des artistes, des marchands aisés et des propriétaires terriens commencèrent à adopter les formalités du rituel, Koh-Do exerça une grande influence sur la calligraphie, la littérature et la cérémonie du thé.

Goût

Nous sommes bien conscients de la diversité de la nourriture japonaise. Certains plats sont de plus en plus appréciés par les gens du monde entier. Pour expliquer ce que je veux dire par le sens esthétique du goût, prenons le kaiseki ryôri, qui est un exemple typique de raffinement restreint. C’est un repas composé d’un certain nombre de petits plats magistralement arrangés avec des ingrédients frais. Pour l’œil, les plats sont composés dans un arrangement équilibré de formes, de couleurs et de textures. En outre, les ingrédients ont différentes textures détectées par la langue et le palais ; ils ont un goût différent et ont même une odeur subtile. Enfin, ils sont affichés dans une gamme de plats et assiettes sélectionnés, la plupart du temps mais pas seulement en céramique. L’affichage améliore les formes et les couleurs des différents ingrédients. Bref pour le connaisseur un tel repas remplit tous les sens, il comprend même le son de la conversation. Je suppose que le son de la musique koto serait parfait pour une telle occasion.
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D’une certaine manière, la vie des sens, la vie de l’intellect et la vie des émotions sont combinées dans leur ensemble et sont entrelacées de telle manière dans l’acception japonaise de la beauté qu’il peut difficilement être comparé à toute autre culture. Une telle combinaison enracinée et raffinée fascine et invite à approfondir davantage ces principes de l’esthétique japonaise.

En guise de conclusion, puis-je ajouter que l’esthétique japonaise, pour autant que je puisse comprendre certains de ses éléments, m’a beaucoup influencé. De plus, mon art s’inspire non seulement de matériaux japonais tels que le papier et le tissu, mais aussi de techniques, de thèmes ou de sujets japonais. Le masque de Noh par exemple apparaît un certain nombre de fois dans mes estampes et dans mes peintures. D’autre part, la notion plus abstraite de ma (espace) telle que mentionné plus haut devient souvent une clé pour comprendre la composition de mon art, elle me guide comme la structure non tracée de mes travaux.

Dans son ensemble, le Japon et son esthétique, telle que je les comprends, ont eu une influence longue et profonde sur mon art, tant par les matériaux utilisés que sur le plan mental et spirituel.

Suite à ces considérations concernant l’esthétique japonaise, faisons une transition et parlons d’une implication plus personnelle : L’ART

En tant qu’artiste, je voudrais vous montrer quelques œuvres en mentionnant comment l’esthétique, les matériaux et les motifs japonais ont influencé mon art.

Gaston Petit, o.p. Peintre

 

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“Le Christ est le Sauveur et le Salut” (Placuit Deo)

 

[Donnée à Rome, le 22 février 2018, en la fête de la Chaire de saint Pierre, la lettre de la Congrégation pour la doctrine de la foi, « Placuit Deo aux évêques de l’Église catholique sur certains aspects du salut chrétien », a été rendue publique le 1er mars 2018. Décidée au cours de la Session plénière de la Congrégation, le 24 janvier 2018, elle a été approuvée par le pape François le 16 février 2018 qui en a ordonné la publication. Le texte est composé de six parties, une introduction suivie des chapitres intitulés : « L’incidence des transformations culturelles contemporaines sur le sens du salut chrétien », « L’aspiration humaine au salut », « Le Christ, Sauveur et Salut », « Le salut dans l’Église, corps du Christ » et, en guise de conclusion, « Communiquer la foi, en attente du Sauveur ». « L’enseignement sur le salut dans le Christ demande à être toujours à nouveau approfondi », rappellent les signataires du texte, Mgr Luis F. Ladaria, sj, préfet et Mgr Giacomo Morandi, secrétaire de la Congrégation. C’est pourquoi, dans le sillon de la grande tradition de la foi et en se référant à l’enseignement du pape François, la lettre « entend mettre en évidence quelques aspects du salut chrétien, qui peuvent être aujourd’hui difficiles à comprendre à cause des récentes transformations culturelles ». En effet, est-il souligné, le monde contemporain « n’entend pas sans mal la confession de foi chrétienne, qui proclame Jésus comme l’unique Sauveur de tout l’homme et de l’humanité entière ». « D’une part, l’individualisme centré sur le sujet autonome tend à voir l’homme comme un être dont la réalisation dépend de ses seules forces » (néo-pélagianisme), d’autre part on voit se diffuser « la vision d’un salut purement intérieur, qui suscite peut-être une forte conviction personnelle (…), mais sans que soient assumées, guéries et renouvelées nos relations avec les autres et avec le monde créé » (néo-gnosticisme). Afin de répondre à ces deux réductionnismes, il est nécessaire de reconnaître la manière dont Jésus est Sauveur, poursuit le texte. Ainsi, le Christ est Sauveur « dans la mesure où il a assumé l’intégralité de notre humanité et a vécu une vie humaine en pleine communion avec le Père et avec ses frères », est-il souligné. Le salut consiste « à nous incorporer à cette vie qui est la sienne, en recevant Son Esprit ». « Le Christ est en même temps le Sauveur et le Salut. »] Documentation catholique.


I. Introduction

1. « Il a plu à Dieu dans sa bonté et sa sagesse de se révéler en personne et de faire connaître le mystère de sa volonté (cf. Ep 1, 9) grâce auquel les hommes, par le Christ, le Verbe fait chair, accèdent dans l’Esprit Saint auprès du Père et sont rendus participants de la nature divine (cf. Ep 2, 18 ; 2 P 1, 4). La profonde vérité (…) sur Dieu et sur le salut de l’homme, resplendit pour nous dans le Christ, qui est à la fois le médiateur et la plénitude de toute la Révélation » (1). L’enseignement sur le salut dans le Christ demande à être toujours à nouveau approfondi. En tenant le regard fixé sur le Seigneur Jésus, l’Église se tourne avec amour maternel vers tous les hommes, pour leur annoncer l’ensemble du dessein d’alliance du Père qui, par l’Esprit Saint, veut « ramener toutes choses au Christ, chef unique » (Ep 1, 10). Dans le sillon de la grande tradition de la foi et en se référant particulièrement à l’enseignement du pape François, la présente Lettre entend mettre en évidence quelques aspects du salut chrétien, qui peuvent être aujourd’hui difficiles à comprendre à cause des récentes transformations culturelles.

II. L’incidence des transformations culturelles contemporaines sur le sens du salut chrétien

2. Le monde contemporain n’entend pas sans mal la confession de foi chrétienne, qui proclame Jésus comme l’unique Sauveur de tout l’homme et de l’humanité entière (cf. Ac 4, 12 ; Rm 3, 23-24 ; 1 Tm 2, 4-5 ; Tt 2, 11-15) (2). D’une part, l’individualisme centré sur le sujet autonome tend à voir l’homme comme un être dont la réalisation dépend de ses seules forces (3). Dans cette vision, la figure du Christ correspond plus à celle d’un modèle qui inspire des actions généreuses, avec ses paroles et ses gestes, qu’à celle de Celui qui transforme la condition humaine, en nous incorporant à une nouvelle existence réconciliée par l’Esprit avec le Père et entre nous (cf. 2 Co 5, 19 ; Ep 2, 18).

D’autre part, on voit se diffuser la vision d’un salut purement intérieur, qui suscite peut-être une forte conviction personnelle ou le sentiment intense d’être uni à Dieu, mais sans que soient assumées, guéries et renouvelées nos relations avec les autres et avec le monde créé. Dans cette perspective, il devient difficile de saisir le sens de l’incarnation du Verbe, qui l’a fait membre de la famille humaine, en assumant notre chair et notre histoire, pour nous les hommes et pour notre salut.

3. Dans son magistère ordinaire, le pape François s’est souvent référé à deux tendances qui représentent les deux déviances mentionnées ci-dessus, lesquelles ressemblent par certains aspects à deux hérésies de l’Antiquité, le pélagianisme et le gnosticisme (4). Notre époque est envahie par un néo-pélagianisme, qui donne à l’individu, radicalement autonome, la prétention de se sauver lui-même, sans reconnaître qu’au plus profond de son être, il dépend de Dieu et des autres. Le salut repose alors sur les forces personnelles de chacun ou sur des structures purement humaines, incapables d’accueillir la nouveauté de l’Esprit de Dieu (5). De son côté, un certain néo-gnosticisme présente un salut purement intérieur, enfermé dans le subjectivisme (6). Ce salut consiste à s’élever « par l’intelligence au-delà de la chair de Jésus jusqu’aux mystères de la divinité inconnue » (7). On prétend libérer la personne du corps et du monde matériel, où ne se voient plus les traces de la main secourable du Créateur, mais seulement une réalité privée de sens, étrangère à l’identité ultime de la personne et manipulable au gré des intérêts de l’homme (8). Il est clair, d’autre part, que la comparaison avec les hérésies pélagienne et gnostique ne peut évoquer que des traits communs généraux, sans entrer dans des jugements sur la nature exacte des erreurs antiques. En effet, il existe une grande différence entre le contexte sécularisé d’aujourd’hui et celui des premiers siècles chrétiens au cours desquels sont nées ces hérésies (9). Toutefois, dans la mesure où le gnosticisme et le pélagianisme représentent des dangers permanents de déformation de la foi biblique, il est possible de leur trouver une certaine ressemblance avec les mouvements contemporains que l’on vient de décrire.

4. L’individualisme néo-pélagien et le mépris néo-gnostique du corps défigurent la confession de foi au Christ, Sauveur unique et universel. Comment le Christ pourrait-il être le médiateur de l’Alliance avec toute la famille humaine, si l’homme est un individu isolé qui s’auto-réalise par ses seules forces, tel que le présente le néo-pélagianisme ? Comment le salut pourrait-il nous parvenir par l’incarnation de Jésus, sa vie, sa mort et sa résurrection dans son véritable corps, s’il ne s’agissait que de libérer l’intériorité de l’homme des limites du corps et de la matière, selon la vision néo-gnostique ? Face à ces tendances, la présente Lettre veut redire que le salut consiste dans notre union avec le Christ qui, par son incarnation, sa vie, sa mort et sa résurrection, a fait naître un nouvel ordre de relations avec le Père et entre les hommes, et nous a introduits dans cet ordre grâce au don de son Esprit, afin que nous puissions nous unir au Père comme fils dans le Fils, et devenir un seul corps dans « le premier-né de nombreux frères » (Rm 8, 29).

III. L’aspiration humaine au salut

5. L’homme perçoit, directement ou indirectement, qu’il est une énigme : qui suis-je, moi qui existe sans avoir en moi le principe de mon être ? Toute personne recherche le bonheur à sa manière et tente de l’atteindre en ayant recours aux ressources dont elle dispose. Toutefois, cette aspiration universelle n’est pas nécessairement exprimée ou déclarée ; au contraire, elle est plus secrète et cachée qu’il n’y paraît, prête à se révéler face à des urgences particulières. Très souvent, elle coïncide avec l’espoir de la santé physique ; parfois, elle prend la forme du désir anxieux d’un plus grand bien-être économique ; de manière diffuse, elle s’exprime par le besoin d’une paix intérieure et d’une vie pacifique avec le prochain. D’autre part, tout en se présentant comme le désir d’un bien plus grand, la recherche du salut garde aussi un caractère de résistance et de dépassement de la douleur. À la lutte pour la conquête du bien se joint la lutte contre le mal, mal de l’ignorance et de l’erreur, mal de la fragilité et de la faiblesse, mal de la maladie et de la mort.

6. Par son refus de toute prétention à l’auto-réalisation, la foi au Christ nous l’apprend, ces aspirations ne peuvent trouver leur accomplissement plénier que si Dieu lui-même les rend possibles, en nous attirant à lui. Le salut total de la personne ne consiste pas en ce que l’homme pourrait obtenir par lui-même, comme la richesse ou le bien-être matériel, la science ou la technique, le pouvoir ou l’influence sur les autres, la bonne réputation ou l’auto-satisfaction (10). Rien de créé ne peut satisfaire entièrement l’homme, parce que Dieu nous a destinés à être en communion avec lui, et notre cœur sera sans repos tant qu’il ne reposera pas en lui (11). « La vocation dernière de l’homme est réellement unique, à savoir divine » (12). Ainsi la révélation ne se limite-t-elle pas à annoncer le salut comme une réponse à l’attente contemporaine. « S’il fallait, à l’inverse, juger ou évaluer la rédemption d’après les besoins existentiels des hommes, comment pourrions-nous échapper au soupçon d’avoir simplement créé un Dieu-Rédempteur à l’image de nos propres besoins ? » (13).

7. En outre, il est nécessaire d’affirmer que, pour la foi biblique, l’origine du mal ne se trouve pas dans le monde matériel et corporel, vu comme une limite ou comme une prison auxquelles nous devrions échapper. Au contraire, la foi proclame que tout le cosmos, créé par Dieu (cf. Gn 1, 31 ; Sg 1, 13-14 ; 1 Tm 4, 4), est bon, et que le mal le plus nuisible à l’homme est celui qui procède de son cœur (cf. Mt 15, 18-19 ; Gn 3, 1-19). En péchant, l’homme a abandonné la source de l’amour, et il se perd dans des formes corrompues de l’amour, qui l’enferment toujours plus en lui. Cette séparation de Dieu – de celui qui est la source de communion et de vie – porte à la perte de l’harmonie des hommes avec le monde et entre eux, en introduisant la domination de la désagrégation et de la mort (cf. Rm 5, 12). Par conséquent, le salut que la foi nous annonce ne concerne pas seulement notre intériorité, mais l’intégralité de notre être. C’est toute la personne, en effet, corps et âme, qui a été créée par l’amour de Dieu à son image et à sa ressemblance, et qui est appelée à vivre en communion avec lui.

IV. Le Christ, Sauveur et Salut

8. À aucun moment du chemin de l’homme Dieu n’a cessé d’offrir son salut aux fils d’Adam (cf. Gn 3, 15), en établissant une alliance avec tous les hommes en Noé (cf. Gn 9, 9) et, plus tard, avec Abraham et sa descendance (cf. Gn 15, 18). Le salut donné par Dieu assume ainsi l’ordre du créé que partagent tous les hommes, et il parcourt leur chemin concret dans l’histoire. En se choisissant un peuple auquel il a offert les moyens nécessaires pour lutter contre le péché et s’approcher de lui, Dieu a préparé la venue d’« une force qui nous sauve, dans la maison de David, son serviteur » (Lc 1, 69). À la plénitude des temps, le Père a envoyé au monde son Fils, qui a annoncé le Royaume de Dieu, en guérissant toute sorte de maladie (cf. Mt 4, 23). Les guérisons opérées par Jésus, manifestations de la providence de Dieu, étaient des signes qui renvoyaient à sa personne, à celui qui s’est pleinement révélé comme Seigneur de la vie et de la mort dans son événement pascal. Selon l’Évangile, le salut pour tous les peuples commence avec l’accueil de Jésus : « Aujourd’hui, le salut est arrivé pour cette maison » (Lc 19, 9). La bonne nouvelle du salut a un nom et un visage : Jésus-Christ, Fils de Dieu Sauveur. « À l’origine du fait d’être chrétien, il n’y a pas une décision éthique ou une grande idée, mais la rencontre avec un événement, avec une Personne, qui donne à la vie un nouvel horizon et, par-là, son orientation décisive » (14).

9. Au long de sa tradition séculaire, par le biais de multiples figures, la foi chrétienne a mis en lumière cette œuvre salvifique du Fils incarné. Elle l’a fait sans jamais séparer l’aspect de guérison que procure le salut, par où le Christ nous rachète du péché, de l’aspect d’élévation, par où il nous rend fils de Dieu, participants de sa nature divine (cf. 2 P 1, 4). Si l’on considère la perspective salvifique en un sens descendant (à partir de Dieu qui vient racheter les hommes), Jésus illumine et révèle, rachète et libère, divinise l’homme et le justifie. Si l’on prend la perspective ascendante (à partir des hommes qui s’adressent à Dieu), Il est celui qui, en souverain prêtre de la Nouvelle Alliance, offre au Père le culte parfait au nom des hommes : Il se sacrifie, expie les péchés et reste toujours vivant pour intercéder en notre faveur. Ainsi apparaît, dans la vie de Jésus, une admirable synergie de l’agir divin avec l’agir humain, qui montre que la perspective individualiste est sans fondement. D’une part, en effet, le sens descendant témoigne de la primauté absolue de l’action gratuite de Dieu ; avant toute action de notre part, il est essentiel de recevoir les dons de Dieu avec humilité, pour pouvoir répondre à son amour salvifique. D’autre part, le sens ascendant nous rappelle que, par le biais de l’agir pleinement humain de son Fils, le Père a voulu régénérer notre agir, afin qu’assimilés au Christ, nous puissions accomplir « les bonnes œuvres, que Dieu a préparées d’avance, afin que nous cheminions en elles » (Ep 2, 10).

10. En outre, il est clair que le salut apporté par Jésus en sa personne même n’advient pas de manière purement intérieure. En effet, pour pouvoir communiquer à toute personne la communion salvifique avec Dieu, le Fils s’est fait chair (cf. Jn 1, 14). C’est précisément en assumant la chair (cf. Rm 8, 3 ; He 2, 14 ; 1 Jn 4, 2) et en naissant d’une femme (cf. Ga 4, 4) que « le Fils de Dieu s’est fait fils de l’homme » (15) et notre frère (cf. He 2, 14). Ainsi, en tant qu’il est venu faire partie de la famille humaine, « Il s’est uni en quelque sorte à tout homme » (16) et il a établi, avec Dieu, son Père, et avec tous les hommes, un nouvel ordre de rapports, dans lequel nous pouvons être incorporés pour participer à sa vie même. Par conséquent, l’assomption de la chair, loin de limiter l’action salvifique du Christ, lui permet d’être concrètement médiateur du salut de Dieu pour tous les fils d’Adam.

11. En conclusion, pour répondre tant au réductionnisme individualiste de tendance pélagienne qu’au néo-gnosticisme qui promet une libération purement intérieure, il faut reconnaître la manière dont Jésus est Sauveur. Il ne s’est pas borné à nous montrer le chemin de la rencontre de Dieu, un chemin que nous pourrions parcourir ensuite par nous-mêmes, en obéissant à ses paroles et en imitant son exemple. Pour nous ouvrir la porte de la libération, le Christ a préféré devenir Lui-même le chemin : « Je suis le chemin » (Jn 14, 6) (17). En outre, ce chemin n’est pas un parcours purement intérieur, en marge de nos rapports avec les autres et avec le monde créé. Au contraire, Jésus nous a donné un « chemin nouveau et vivant qu’il a inauguré pour nous à travers (…) sa chair » (He 10, 20). En somme, le Christ est Sauveur dans la mesure où il a assumé l’intégralité de notre humanité et a vécu une vie humaine en pleine communion avec le Père et avec ses frères. Le salut consiste à nous incorporer à cette vie qui est la sienne, en recevant Son Esprit (cf. 1 Jn 4, 13). Il est devenu ainsi, « d’une certaine manière, le principe de toute grâce selon l’humanité » (18). Il est en même temps le Sauveur et le Salut.

V. Le salut dans l’Église, corps du Christ

12. Le lieu où nous recevons le salut apporté par Jésus est l’Église, communauté de ceux qui, incorporés au nouvel ordre de relations inauguré par le Christ, peuvent recevoir la plénitude de son Esprit (cf. Rm 8, 9). Comprendre cette médiation salvifique de l’Église aide puissamment à dépasser toute tendance réductionniste. En effet, le salut que Dieu nous offre ne s’obtient pas par les seules forces de l’individu, comme le voudrait le néo-pélagianisme, mais à travers les rapports qui naissent du Fils de Dieu incarné et qui forment la communion de l’Église. En outre, puisque la grâce que nous donne le Christ n’est pas, comme le prétend la vision néo-gnostique, un salut purement intérieur, mais qu’elle nous introduit dans les relations concrètes qu’il a lui-même vécues, l’Église est une communauté visible : en elle, nous touchons la chair de Jésus, surtout dans les frères qui subissent le plus la pauvreté et la souffrance. En somme, la médiation salvifique de l’Église, « sacrement universel du salut » (19), nous assure que le salut ne consiste ni dans l’auto-réalisation de l’individu isolé, ni non plus dans sa fusion intérieure avec le divin, mais dans l’incorporation à une communion de personnes, qui participe à la communion de la Trinité.

13. La vision individualiste et la vision purement intérieure du salut contredisent toutes deux l’économie sacramentelle par l’intermédiaire de laquelle Dieu a voulu sauver la personne humaine. Dans l’Église, la participation au nouvel ordre de rapports inaugurés par Jésus advient par les sacrements, dont le baptême est la porte (20), et l’Eucharistie la source et le sommet (21). On voit ainsi, d’une part, l’inconsistance des prétentions à l’auto-salut qui comptent sur les seules forces humaines. La foi confesse, au contraire, que nous sommes sauvés par le baptême, qui nous imprime le caractère indélébile de l’appartenance au Christ et à l’Église, d’où dérive la transformation de notre mode concret de vivre les rapports avec Dieu, avec les hommes et avec le créé (cf. Mt 28, 19). Ainsi, purifiés du péché originel et de tout péché, nous sommes appelés à une nouvelle existence conforme au Christ (cf. Rm 6, 4). Avec la grâce des sept sacrements, les croyants grandissent et se régénèrent continuellement, surtout quand le chemin se fait plus ardu et les chutes plus nombreuses. Quand, en péchant, ils cessent d’aimer le Christ, ils peuvent être réintroduits, par le sacrement de la pénitence, dans l’ordre de rapports inaugurés par Jésus, pour cheminer comme il l’a fait Lui-même (cf. 1 Jn 2, 6). Ainsi, nous tournons notre regard avec espérance vers le jugement dernier, où toute personne sera jugée sur la réalité de son amour (cf. Rm 13, 8-10), surtout à l’égard des plus faibles (cf. Mt 25, 31-46).

14. L’économie salvifique sacramentelle s’oppose aussi aux tendances qui proposent un salut purement intérieur. Le gnosticisme, en effet, s’associe à un regard négatif sur l’ordre du créé, qu’il comprend comme une limitation de la liberté absolue de l’esprit humain. Par conséquent, le salut est vu comme une libération du corps et des relations concrètes dans lesquelles vit la personne. Au contraire, dans la mesure où nous sommes sauvés « par le moyen de l’offrande du corps de Jésus Christ » (He 10, 10 ; cf. Col 1, 22), le véritable salut, loin d’être une libération du corps, inclut aussi sa sanctification (cf. Rm 12, 1). Le corps humain a été modelé par Dieu, qui a inscrit en lui un langage qui invite la personne humaine à reconnaître les dons du Créateur et à vivre en communion avec ses frères (22). Par son incarnation et son mystère pascal, le Sauveur a rétabli et renouvelé ce langage originaire, et il nous l’a communiqué dans l’économie corporelle des sacrements. Grâce aux sacrements, les chrétiens peuvent vivre en fidélité à la chair du Christ et, par conséquent, en fidélité à l’ordre concret de rapports qu’il nous a donné. Cet ordre de rapports requiert, de manière particulière, le soin de l’humanité souffrante de tous les hommes, par l’intermédiaire des œuvres de miséricorde corporelles et spirituelles (23).

VI. Conclusion : communiquer la foi, en attente du Sauveur

15. La conscience de la vie en plénitude à laquelle nous introduit Jésus Sauveur pousse les chrétiens à la mission, pour annoncer à tous les hommes la joie et la lumière de l’Évangile (24). Dans ce but, « tous les hommes de bonne volonté, dans le cœur desquels la grâce agit de manière invisible » (25), seront prêts à établir un dialogue sincère et constructif avec les croyants d’autres religions, confiants que Dieu peut conduire au salut dans le Christ. Tout en se donnant de toutes ses forces à l’évangélisation, l’Église continue à invoquer la venue définitive du Sauveur, puisque « nous avons été sauvés en espérance » (Rm 8, 24). Le salut de l’homme ne sera accompli qu’à partir du moment où, après avoir vaincu le dernier ennemi, la mort (cf. 1 Co 15, 26), nous participerons complètement à la gloire de Jésus ressuscité, qui portera à sa plénitude notre relation avec Dieu, avec nos frères et avec tout le créé. Le salut intégral, de l’âme et du corps, est le destin final auquel Dieu appelle tous les hommes. Fondés dans la foi, soutenus par l’espérance, opérant par la charité, à l’exemple de Marie, Mère du Sauveur et première des sauvés, nous sommes certains que « nous avons notre citoyenneté dans les cieux, d’où nous attendons comme sauveur le Seigneur Jésus-Christ, lui qui transformera nos pauvres corps à l’image de son corps glorieux, avec la puissance active qui le rend même capable de tout mettre sous son pouvoir » (Ph 3, 20-21).

Mgr Luis F. Ladaria, sj, archevêque titulaire de Thibica, préfet

Mgr Giacomo Morandi, archevêque titulaire de Cerveteri, secrétaire


(1) Concile œcuménique Vatican II, Constitution dogmatique Dei Verbum, n. 2.

(2) cf. Congrégation pour la Doctrine de la Foi, Déclaration Dominus Iesus(6 août 2000), nn. 5-8 : AAS 92 (2000), 745-749 ; DC 2000, n. 2233, p. 813-815.

(3) cf. Pape François, Exhortation apostolique Evangelii gaudium (24 novembre 2013), n. 67 : AAS 105 (2013), 1048 ; DC 2014, n. 2513, p. 24-25.

(4) cf. Pape François, Lettre encyclique Lumen fidei (29 juin 2013), n. 47 : AAS 105 (2013), 586-587 ; DC 2013, n. 2512, p. 26 ; Exhortation apostolique Evangelii gaudium, nn. 93-94 : AAS (2013), 1059 ; DC 2014, n. 2513, p. 31-32 ; Discours aux participants au Ve Congrès national de l’Église en Italie, Florence (10 novembre 2015) : AAS 107 (2015), 1287.

(5) cf. Pape François, Discours aux participants au Ve Congrès national de l’Église en Italie, Florence (10 novembre 2015) : AAS 107 (2015), 1288.

(6) cf. Pape François, Exhortation apostolique Evangelii gaudium, n. 94 : AAS 105 (2013), 1059 : «… l’attrait du gnosticisme, une foi renfermée dans le subjectivisme, où seule compte une expérience déterminée ou une série de raisonnements et de connaissances que l’on considère comme pouvant réconforter et éclairer, mais où le sujet reste en définitive fermé dans l’immanence de sa propre raison ou de ses sentiments » ; Conseil Pontifical de la Culture – Conseil Pontifical pour le dialogue interreligieux, Jésus-Christ le porteur d’eau vive. Une réflexion chrétienne sur le “Nouvel Âge” (janvier 2003), Cité du Vatican 2003.

(7) Pape François, Lett. enc. Lumen fidei, n. 47 : AAS 105 (2013), 586-587 ; DC 2013, n. 2512, p. 26.

(8) cf. Pape François., Discours aux participants au pèlerinage du diocèse de Brescia (22 juin 2013) : AAS 95 (2013), 627 : « dans ce monde où l’on nie l’homme, où l’on préfère marcher sur la route du gnosticisme, (…) ou du “pas de chair” – un Dieu qui ne s’est pas fait chair (…) ».

(9) Selon l’hérésie pélagienne, qui s’est développée au cours du Ve siècle dans le cercle de Pélage, l’homme, pour accomplir les commandements de Dieu et être sauvé, a besoin de la grâce comme d’une simple aide extérieure à sa liberté (une sorte de lumière, d’exemple, de force), mais non comme d’une guérison et régénération radicale de la liberté, sans mérite préalable, afin de pouvoir faire le bien et obtenir la vie éternelle.
Plus complexe est le mouvement gnostique, né aux Ier et IIe siècles, et qui connaît des formes très diverses. En règle générale, les gnostiques croyaient que le salut s’obtient par une connaissance ésotérique ou “gnose”. Cette gnose révèle au gnostique sa véritable essence, autrement dit l’étincelle de l’Esprit divin qui habite dans son intériorité, laquelle doit être libérée du corps, étranger à sa véritable humanité. C’est seulement ainsi que le gnostique revient à son être originaire en Dieu, dont une chute originelle l’avait éloigné.

(10) cf. Saint Thomas, Summa theologiae, I-II, q. 2.

(11) cf. Saint Augustin, Confessions, I, 1 : Corpus Christianorum, 27,1.

(12) Concile œcuménique Vatican II, Constitution pastorale Gaudium et spes, n. 22.

(13) Commission Théologique Internationale, Le Dieu rédempteur : questions choisies, 1995, n. 2.

(14) Pape Benoît XVI, Lettre encyclique Deus caritas est (25 décembre 2005), n. 1 : AAS 98 (2006), 217, DC 2006, n. 2352, p. 166 ; cf. pape François, Exhortation apostolique Evangelii gaudium, n. 3 : AAS 105 (2013), 1020 ; DC 2014, n. 2513, p. 7.

(15) Saint Irénée, Adversus haereses, III, 19,1 : Sources Chrétiennes, 211, 374.

(17) cf. Saint Augustin, Tractatus in Ioannem, 13, 4 : Corpus Christianorum, 36, 132 : « Je suis le Chemin, la Vérité et la Vie (Jn 14, 6). Si tu cherches la vérité, suis le chemin, car le chemin est la vérité même. Le but auquel tu tends et le chemin que tu dois parcourir sont identiques. Tu ne peux parvenir au but si tu suis un autre chemin ; par un autre chemin, tu ne peux parvenir au Christ : au Christ tu ne peux parvenir que par le moyen du Christ. En quel sens arrives-tu au Christ par le moyen du Christ ? Tu arrives au Christ Dieu par le moyen du Christ homme ; par le moyen du Verbe fait chair, tu arrives au Verbe qui était au commencement, Dieu auprès de Dieu ».

(16) Concile œcuménique Vatican II, Constitution pastorale Gaudium et spes, n. 22.

(19) Concile œcuménique Vatican II, Constitution dogmatique Lumen gentium, n. 48.

(18) Saint Thomas, Quaestio de veritate, q. 29, a. 5, co.

(21) cf. Concile œcuménique Vatican II, Constitution dogmatique Lumen gentium, n. 11 ; Constitution Sacrosanctum Concilium, n. 10.

(20) cf. Saint Thomas, Summa theologiae, III, q. 63, a. 3.

(23) cf. Pape François, Lettre apostolique Misericordia et misera (20 novembre 2016), n. 20; AAS 108 (2016), 1325-1326 ; DC 2017, n. 2525, p. 42.

(22) cf. Pape François, Lettre encyclique Laudato si’(24 mai 2015), n. 155: AAS 107 (2015), 909-910 ; DC 2015, n. 2519, p. 46-47.

(25) Concile œcuménique Vatican II, Constitution pastorale Gaudium et spes, n. 22.

(24) cf. Pape Jean Paul II, Lettre encyclique Redemptoris missio (7 décembre 1990), n. 40: AAS 83 (1991), 287-288 ; DC 1991, n. 2022, p. 168 ; Pape François, Exhortation apostolique. Evangelii gaudium, nn. 9-13: AAS 105 (2013), 1022-1025 ; DC 2014, n. 2513, p. 9-10.

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Responsable de la chronique : Yves Bériault, o.p.

Carême 2018 : Message du Pape François

6 février 2018, message du pape François pour le Carême 2018

Chers frères et sœurs,

La Pâque du Seigneur vient une fois encore jusqu’à nous ! Chaque année, pour nous y préparer, la providence de Dieu nous offre le temps du Carême. Il est le « signe sacramentel de notre conversion » (1), qui annonce et nous offre la possibilité de revenir au Seigneur de tout notre cœur et par toute notre vie.

Cette année encore, à travers ce message, je souhaite inviter l’Église entière à vivre ce temps de grâce dans la joie et en vérité ; et je le fais en me laissant inspirer par une expression de Jésus dans l’Évangile de Matthieu : « À cause de l’ampleur du mal, la charité de la plupart des hommes se refroidira » (24, 12). Cette phrase fait partie du discours sur la fin des temps prononcé à Jérusalem, au Mont des Oliviers, précisément là où commencera la Passion du Seigneur. Jésus, dans sa réponse à l’un de ses disciples, annonce une grande tribulation et il décrit la situation dans laquelle la communauté des croyants pourrait se retrouver : face à des événements douloureux, certains faux prophètes tromperont beaucoup de personnes, presque au point d’éteindre dans les cœurs la charité qui est le centre de tout l’Évangile.

Les faux prophètes

Mettons-nous à l’écoute de ce passage et demandons-nous : sous quels traits ces faux prophètes se présentent-ils ?

Ils sont comme des « charmeurs de serpents », c’est-à-dire qu’ils utilisent les émotions humaines pour réduire les personnes en esclavage et les mener à leur gré. Que d’enfants de Dieu se laissent séduire par l’attraction des plaisirs fugaces confondus avec le bonheur ! Combien d’hommes et de femmes vivent comme charmés par l’illusion de l’argent, qui en réalité les rend esclaves du profit ou d’intérêts mesquins ! Que de personnes vivent en pensant se suffire à elles-mêmes et tombent en proie à la solitude !

D’autres faux prophètes sont ces « charlatans » qui offrent des solutions simples et immédiates aux souffrances, des remèdes qui se révèlent cependant totalement inefficaces : à combien de jeunes a-t-on proposé le faux remède de la drogue, des relations « use et jette », des gains faciles mais malhonnêtes ! Combien d’autres encore se sont immergés dans une vie complètement virtuelle où les relations semblent plus faciles et plus rapides pour se révéler ensuite tragiquement privées de sens ! Ces escrocs, qui offrent des choses sans valeur, privent par contre de ce qui est le plus précieux : la dignité, la liberté et la capacité d’aimer. C’est la duperie de la vanité, qui nous conduit à faire le paon… pour finir dans le ridicule ; et du ridicule, on ne se relève pas. Ce n’est pas étonnant : depuis toujours le démon, qui est « menteur et père du mensonge » (Jn 8, 44), présente le mal comme bien, et le faux comme vrai, afin de troubler le cœur de l’homme. C’est pourquoi chacun de nous est appelé à discerner en son cœur et à examiner s’il est menacé par les mensonges de ces faux prophètes. Il faut apprendre à ne pas en rester à l’immédiat, à la superficialité, mais à reconnaître ce qui laisse en nous une trace bonne et plus durable, parce que venant de Dieu et servant vraiment à notre bien.

Un cœur froid

Dans sa description de l’enfer, Dante Alighieri imagine le diable assis sur un trône de glace (2) ; il habite dans la froidure de l’amour étouffé. Demandons-nous donc : comment la charité se refroidit-elle en nous ? Quels sont les signes qui nous avertissent que l’amour risque de s’éteindre en nous ?

Ce qui éteint la charité, c’est avant tout l’avidité de l’argent, « la racine de tous les maux » (1Tm 6, 10) ; elle est suivie du refus de Dieu, et donc du refus de trouver en lui notre consolation, préférant notre désolation au réconfort de sa Parole et de ses sacrements (3). Tout cela se transforme en violence à l’encontre de ceux qui sont considérés comme une menace à nos propres « certitudes » : l’enfant à naître, la personne âgée malade, l’hôte de passage, l’étranger, mais aussi le prochain qui ne correspond pas à nos attentes.

La création, elle aussi, devient un témoin silencieux de ce refroidissement de la charité : la terre est empoisonnée par les déchets jetés par négligence et par intérêt ; les mers, elles aussi polluées, doivent malheureusement engloutir les restes de nombreux naufragés des migrations forcées ; les cieux – qui dans le dessein de Dieu chantent sa gloire – sont sillonnés par des machines qui font pleuvoir des instruments de mort.

L’amour se refroidit également dans nos communautés. Dans l’exhortation apostolique Evangelii gaudium, j’ai tenté de donner une description des signes les plus évidents de ce manque d’amour. Les voici : l’acédie égoïste, le pessimisme stérile, la tentation de l’isolement et de l’engagement dans des guerres fratricides sans fin, la mentalité mondaine qui conduit à ne rechercher que les apparences, réduisant ainsi l’ardeur missionnaire (4).

Que faire ?

Si nous constatons en nous-mêmes ou autour de nous les signes que nous venons de décrire, c’est que l’Église, notre mère et notre éducatrice, nous offre pendant ce temps du Carême, avec le remède parfois amer de la vérité, le doux remède de la prière, de l’aumône et du jeûne.
En consacrant plus de temps à la prière, nous permettons à notre cœur de découvrir les mensonges secrets par lesquels nous nous trompons nous-mêmes (5), afin de rechercher enfin la consolation en Dieu. Il est notre Père et il veut nous donner la vie.

La pratique de l’aumône libère de l’avidité et aide à découvrir que l’autre est mon frère : ce que je possède n’est jamais seulement mien. Comme je voudrais que l’aumône puisse devenir pour tous un style de vie authentique ! Comme je voudrais que nous suivions comme chrétiens l’exemple des apôtres, et reconnaissions dans la possibilité du partage de nos biens avec les autres un témoignage concret de la communion que nous vivons dans l’Église. À cet égard, je fais mienne l’exhortation de saint Paul quand il s’adressait aux Corinthiens pour la collecte en faveur de la communauté de Jérusalem : « C’est ce qui vous est utile, à vous » (2 Co 8, 10). Ceci vaut spécialement pour le temps de carême, au cours duquel de nombreux organismes font des collectes en faveur des Églises et des populations en difficulté. Mais comme j’aimerais que dans nos relations quotidiennes aussi, devant tout frère qui nous demande une aide, nous découvrions qu’il y a là un appel de la providence divine : chaque aumône est une occasion pour collaborer avec la providence de Dieu envers ses enfants ; s’il se sert de moi aujourd’hui pour venir en aide à un frère, comment demain ne pourvoirait-il pas également à mes nécessités, lui qui ne se laisse pas vaincre en générosité ? (6).

Le jeûne enfin réduit la force de notre violence, il nous désarme et devient une grande occasion de croissance. D’une part, il nous permet d’expérimenter ce qu’éprouvent tous ceux qui manquent même du strict nécessaire et connaissent les affres quotidiennes de la faim ; d’autre part, il représente la condition de notre âme, affamée de bonté et assoiffée de la vie de Dieu. Le jeûne nous réveille, nous rend plus attentifs à Dieu et au prochain, il réveille la volonté d’obéir à Dieu, qui seul rassasie notre faim.

Je voudrais que ma voix parvienne au-delà des confins de l’Église catholique, et vous rejoigne tous, hommes et femmes de bonne volonté, ouverts à l’écoute de Dieu. Si vous êtes, comme nous, affligés par la propagation de l’iniquité dans le monde, si vous êtes préoccupés par le froid qui paralyse les cœurs et les actions, si vous constatez la diminution du sens d’humanité commune, unissez-vous à nous pour qu’ensemble nous invoquions Dieu, pour qu’ensemble nous jeûnions et qu’avec nous vous donniez ce que vous pouvez pour aider nos frères !

Le feu de Pâques

J’invite tout particulièrement les membres de l’Église à entreprendre avec zèle ce chemin du carême, soutenus par l’aumône, le jeûne et la prière. S’il nous semble parfois que la charité s’éteint dans de nombreux cœurs, cela ne peut arriver dans le cœur de Dieu ! Il nous offre toujours de nouvelles occasions pour que nous puissions recommencer à aimer.

L’initiative des « 24 heures pour le Seigneur », qui nous invite à célébrer le sacrement de réconciliation pendant l’adoration eucharistique, sera également cette année encore une occasion propice. En 2018, elle se déroulera les vendredi 9 et samedi 10 mars, s’inspirant des paroles du Psaume 130 : « Près de toi se trouve le pardon » (Ps 130, 4). Dans tous les diocèses, il y aura au moins une église ouverte pendant 24 heures qui offrira la possibilité de l’adoration eucharistique et de la confession sacramentelle.

Au cours de la nuit de Pâques, nous vivrons à nouveau le rite suggestif du cierge pascal : irradiant du « feu nouveau », la lumière chassera peu à peu les ténèbres et illuminera l’assemblée liturgique. « Que la lumière du Christ, ressuscitant dans la gloire, dissipe les ténèbres de notre cœur et de notre esprit » (7) afin que tous nous puissions revivre l’expérience des disciples d’Emmaüs : écouter la parole du Seigneur et nous nourrir du Pain eucharistique permettra à notre cœur de redevenir brûlant de foi, d’espérance et de charité.

Je vous bénis de tout cœur et je prie pour vous. N’oubliez pas de prier pour moi.

Pape François

 

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Journée de la paix 2018 : les migrants et les réfugiés, en quête de paix

Message du pape François

Les migrants et les réfugiés: des hommes et des femmes en quête de paix

1. Meilleurs vœux de paix

Que la paix soit sur toutes les personnes et toutes les nations de la terre ! Cette paix, que les anges annoncent aux bergers la nuit de Noël,1 est une aspiration profonde de tout le monde et de tous les peuples, surtout de ceux qui souffrent le plus de son absence. Parmi ceux-ci, que je porte dans mes pensées et dans ma prière, je veux une fois encore rappeler les plus de 250 millions de migrants dans le monde, dont 22 millions et demi sont des réfugiés. Ces derniers, comme l’a affirmé mon bien-aimé prédécesseur Benoît XVI, «sont des hommes et des femmes, des enfants, des jeunes et des personnes âgées qui cherchent un endroit où vivre en paix ».2 Pour le trouver, beaucoup d’entre eux sont disposés à risquer leur vie au long d’un voyage qui, dans la plupart des cas, est aussi long que périlleux; ils sont disposés à subir la fatigue et les souffrances, à affronter des clôtures de barbelés et des murs dressés pour les tenir loin de leur destination.

Avec un esprit miséricordieux, nous étreignons tous ceux qui fuient la guerre et la faim ou qui sont contraints de quitter leurs terres à cause des discriminations, des persécutions, de la pauvreté et de la dégradation environnementale.

Nous sommes conscients qu’ouvrir nos cœurs à la souffrance des autres ne suffit pas. Il y aura beaucoup à faire avant que nos frères et nos sœurs puissent recommencer à vivre en paix dans une maison sûre. Accueillir l’autre exige un engagement concret, une chaîne d’entraide et de bienveillance, une attention vigilante et compréhensive, la gestion responsable de nouvelles situations complexes qui, parfois, s’ajoutent aux autres problèmes innombrables déjà existants, ainsi que des ressources qui sont toujours limitées. En pratiquant la vertu de prudence, les gouvernants sauront accueillir, promouvoir, protéger et intégrer, en établissant des dispositions pratiques, « dans la mesure compatible avec le bien réel de leur peuple, …[pour] s’intégrer ».3 Ils ont une responsabilité précise envers leurs communautés, dont ils doivent assurer les justes droits et le développement harmonieux, pour ne pas être comme le constructeur imprévoyant qui fit mal ses calculs et ne parvint pas à achever la tour qu’il avait commencé à bâtir.4

2. Pourquoi tant de réfugiés et de migrants ?

En vue du Grand Jubilé pour les 2000 ans depuis l’annonce de paix des anges à Bethléem, saint Jean-Paul II interpréta le nombre croissant des réfugiés comme une des conséquences d’« une interminable et horrible succession de guerres, de conflits, de génocides, de “ purifications ethniques ”»,5 qui avaient marqué le XXème siècle. Le nouveau siècle n’a pas encore connu de véritable tournant: les conflits armés et les autres formes de violence organisée continuent de provoquer des déplacements de population à l’intérieur des frontières nationales et au-delà de celles-ci.

Mais les personnes migrent aussi pour d’autres raisons, avant tout par «désir d’une vie meilleure, en essayant très souvent de laisser derrière eux le “ désespoir ” d’un futur impossible à construire ».6 Certains partent pour rejoindre leur famille, pour trouver des possibilités de travail ou d’instruction : ceux qui ne peuvent pas jouir de ces droits ne vivent pas en paix. En outre, comme je l’ai souligné dans l’Encyclique Laudato si’, « l’augmentation du nombre de migrants fuyant la misère, accrue par la dégradation environnementale, est tragique ».7

La majorité migre en suivant un parcours régulier, tandis que d’autres empruntent d’autres voies, surtout à cause du désespoir, quand leur patrie ne leur fournit pas de sécurité ni d’opportunités et que toute voie légale semble impraticable, bloquée ou trop lente.

Dans de nombreux pays de destination, une rhétorique s’est largement diffusée en mettant en exergue les risques encourus pour la sécurité nationale ou le poids financier de l’accueil des nouveaux arrivants, méprisant ainsi la dignité humaine qui doit être reconnue pour tous, en tant que fils et filles de Dieu. Ceux qui fomentent la peur des migrants, parfois à des fins politiques, au lieu de construire la paix sèment la violence, la discrimination raciale et la xénophobie, sources de grande préoccupation pour tous ceux qui ont à cœur la protection de chaque être humain.8

Tous les éléments dont dispose la communauté internationale indiquent que les migrations globales continueront à caractériser notre avenir. Certains les considèrent comme une menace. Moi, au contraire, je vous invite à les regarder avec un regard rempli de confiance, comme une occasion de construire un avenir de paix.

3. Avec un regard contemplatif

La sagesse de la foi nourrit ce regard, capable de prendre conscience que nous appartenons tous « à une unique famille, migrants et populations locales qui les accueillent, et tous ont le même droit de bénéficier des biens de la terre, dont la destination est universelle, comme l’enseigne la doctrine sociale de l’Église. C’est ici que trouvent leur fondement la solidarité et le partage ».9 Ces mots nous renvoient à l’image de la Jérusalem nouvelle. Le livre du prophète Isaïe (ch. 60) et celui de l’Apocalypse (ch. 21) la décrivent comme une cité dont les portes sont toujours ouvertes, afin de laisser entrer les gens de toute nation, qui l’admirent et la comblent de richesses. La paix est le souverain qui la guide et la justice le principe qui gouverne la coexistence de tous en son sein.

Il nous faut également porter ce regard contemplatif sur la ville où nous vivons, «c’est-à-dire un regard de foi qui découvre ce Dieu qui habite dans ses maisons, dans ses rues, sur ses places […en promouvant] la solidarité, la fraternité, le désir du bien, de vérité, de justice»10; en d’autres termes, en réalisant la promesse de la paix.

En observant les migrants et les réfugiés, ce regard saura découvrir qu’ils n’arrivent pas les mains vides: ils apportent avec eux un élan de courage, leurs capacités, leurs énergies et leurs aspirations, sans compter les trésors de leurs cultures d’origine. De la sorte, ils enrichissent la vie des nations qui les accueillent. Ce regard saura aussi découvrir la créativité, la ténacité et l’esprit de sacrifice d’innombrables personnes, familles et communautés qui, dans tous les coins du monde, ouvrent leur porte et leur cœur à des migrants et à des réfugiés, même là où les ressources sont loin d’être abondantes.

Enfin, ce regard contemplatif saura guider le discernement des responsables du bien public, afin de pousser les politiques d’accueil jusqu’au maximum « de la mesure compatible avec le bien réel de leur peuple »,11 c’est-à-dire en considérant les exigences de tous les membres de l’unique famille humaine et le bien de chacun d’eux.

Ceux qui sont animés par ce regard seront capables de reconnaître les germes de paix qui pointent déjà et ils prendront soin de leur croissance. Ils transformeront ainsi en chantiers de paix nos villes souvent divisées et polarisées par des conflits qui ont précisément trait à la présence de migrants et de réfugiés.

4. Quatre pierres angulaires pour l’action

Offrir à des demandeurs d’asile, à des réfugiés, à des migrants et à des victimes de la traite d’êtres humains une possibilité de trouver cette paix qu’ils recherchent, exige une stratégie qui conjugue quatre actions: accueillir, protéger, promouvoir et intégrer.12

«Accueillir» rappelle l’exigence d’étendre les possibilités d’entrée légale, de ne pas repousser des réfugiés et des migrants vers des lieux où les attendent persécutions et violences, et d’équilibrer le souci de la sécurité nationale par la protection des droits humains fondamentaux. L’Écriture nous rappelle ceci : « N’oubliez pas l’hospitalité : elle a permis à certains, sans le savoir, de recevoir chez eux des anges ».13

«Protéger» rappelle le devoir de reconnaître et de garantir l’inviolable dignité de ceux qui fuient un danger réel en quête d’asile et de sécurité, et d’empêcher leur exploitation. Je pense, en particulier, aux femmes et aux enfants qui se trouvent dans des situations où ils sont plus exposés aux risques et aux abus qui vont jusqu’à faire d’eux des esclaves. Dieu ne fait pas de discriminatio: « Le Seigneur protège l’étranger, il soutient la veuve et l’orphelin ».14

«Promouvoir» renvoie au soutien apporté au développement humain intégral des migrants t des réfugiés. Parmi les nombreux instruments qui peuvent aider dans cette tâche, je désire souligner l’importance d’assurer aux enfants et aux jeunes l’accès à tous les niveaux d’instruction : de cette façon, ils pourront non seulement cultiver et faire fructifier leurs capacités, mais ils seront aussi davantage en mesure d’aller à la rencontre des autres, en cultivant un esprit de dialogue plutôt que de fermeture et d’affrontement. La Bible nous enseigne que Dieu « aime l’étranger et lui donne nourriture et vêtement » ; par conséquent, elle exhorte ainsi : « Aimez donc l’étranger, car au pays d’Égypte vous étiez des étrangers ».15

«Intégrer», enfin, signifie permettre aux réfugiés et aux migrants de participer pleinement à la vie de la société qui les accueille, en une dynamique d’enrichissement réciproque et de collaboration féconde dans la promotion du développement humain intégral des communautés locales. Comme l’écrit saint Paul : « Ainsi donc, vous n’êtes plus des étrangers ni des gens de passage, vous êtes concitoyens des saints, vous êtes membres de la famille de Dieu ».16

5. Une proposition pour deux Pactes internationaux

Je souhaite de tout cœur que cet esprit anime le processus qui, tout au long de l’année 2018, conduira à la définition et l’approbation par les Nations-Unies de deux pactes mondiaux: l’un, pour des migrations sûres, ordonnées et régulières, et l’autre concernant les réfugiés. En tant qu’accords adoptés au niveau mondial, ces pactes constitueront un cadre de référence pour avancer des propositions politiques et mettre en œuvre des mesures pratiques. Voilà pourquoi il est important qu’ils soient inspirés par la compassion, la prévoyance et le courage, de façon à saisir toute occasion de faire progresser la construction de la paix : c’est la condition pour que le réalisme nécessaire de la politique internationale ne devienne pas une soumission au cynisme et à la mondialisation de l’indifférence.

Le dialogue et la coordination constituent, en effet, une nécessité et un devoir spécifiques de la communauté internationale. Au-delà des frontières nationales, il est également possible que des pays moins riches puissent accueillir un plus grand nombre de réfugiés ou de mieux les accueillir, si la coopération internationale leur assure la disponibilité des fonds nécessaires.

La Section Migrants et Réfugiés du Dicastère pour le Service du Développement Humain Intégral a suggéré 20 points d’action17 pouvant servir de pistes concrètes pour l’application de ces quatre verbes dans les politiques publiques, ainsi que pour le comportement et l’action des
communautés chrétiennes. Ces contributions, comme d’autres, entendent exprimer l’intérêt de l’Église catholique envers le processus qui conduira à l’adoption de ces pactes mondiaux des Nations Unies. Cet intérêt confirme une sollicitude pastorale plus générale, qui est née avec l’Église et se poursuit à travers ses multiples œuvres jusqu’à nos jours.

6. Pour notre maison commune

Les paroles de Saint Jean-Paul II nous inspirent : « Si le “rêve” d’un monde en paix est partagé par de nombreuses personnes, si l’on valorise la contribution des migrants et des réfugiés, l’humanité peut devenir toujours plus la famille de tous et notre Terre une véritable “maison commune ”».18 Dans l’histoire, beaucoup ont cru en ce «rêve» et ceux qui l’ont vécu témoignent qu’il ne s’agit pas d’une utopie irréalisable.
Parmi eux, il faut mentionner sainte Françoise-Xavière Cabrini, dont nous fêtons en cette année 2017 le centenaire de sa naissance au ciel. Aujourd’hui, 13 novembre, de nombreuses communautés ecclésiales célèbrent sa mémoire. Cette grande petite femme, qui consacra sa vie au service des migrants, devenant ensuite leur patronne céleste, nous a enseigné comment nous pouvons accueillir, protéger, promouvoir et intégrer nos frères et sœurs. Par son intercession, que le Seigneur nous accorde à tous de faire l’expérience que « c’est dans la paix qu’est semé la justice, qui donne son fruit aux artisans de la paix ».19

Du Vatican, le 13 novembre 2017
En la fête de sainte Françoise-Xavière Cabrini, Patronne des migrants
FRANÇOIS
_____________________________
1 Luc 2,14.
2 Benoît XVI, Angélus, 15 janvier 2012.
3 Jean XXIII, Lett. enc. Pacem in terris, n. 106.
4 Cf. Luc 14, 28-30.
5 Jean-Paul II, Message pour la Journée mondiale de la Paix 2000, n. 3.
6 Benoît XVI, Message pour la Journée mondiale du Migrant et du Réfugié 2013.
7 N. 25.
8 Cf. Discours aux Directeurs nationaux de la pastorale des migrants participant à la Rencontre organisée par le
Conseil des Conférences Épiscopales d’Europe (CCEE), 22 septembre 2017.
9 Benoît XVI, Message pour la Journée mondiale du Migrant et du Réfugié 2011.
10 Exhort. ap. Evangelii gaudium, n. 71.
11 Jean XXIII, Lett. enc. Pacem in terris, n. 106.
12 Message pour la Journée mondiale du Migrant et du Réfugié 2018, 15 août 2017.
13 Hébreux 13, 2.
14 Psaume 146, 9.[
15 Deutéronome 10, 18-19.
16 Ephésiens 2, 19.
17 20 Points d’action pastorale et 20 Points d’action pour les Pactes mondiaux (2017) ; voir aussi Document ONU
A/72/528.
18 Jean-Paul II, Message pour la Journée mondiale du Migrant et du Réfugié 2004, n. 6.
19 Jacques 3, 18.


Source : Zenit News

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La réponse pastorale aux défis migratoires : accueillir, protéger, promouvoir et intégrer

 

Le 22 septembre 2017, le pape François a rencontré les responsables nationaux de la pastorale des migrants réunis à l’initiative du Conseil des Conférences épiscopales d’Europe (CCEE). Reprenant les quatre verbes déjà utilisés dans son discours devant les participants au Forum international « Migrations et Paix » du mois de février 2017, puis dans son message pour la Journée mondiale du migrant et du réfugié : “accueillir, protéger, promouvoir et intégrer”. « Défendre les droits fondamentaux des migrants et réfugiés indépendamment de leur statut migratoire » est aussi ce qu’a souhaité le pape François.


Chers frères et sœurs,

Je vous accueille avec joie à l’occasion de votre rencontre et je remercie le cardinal-président pour les paroles qu’il m’a adressées en votre nom à tous. Je veux vous remercier de tout cœur pour votre engagement, ces dernières années, en faveur de nos nombreux frères et sœurs migrants et réfugiés qui frappent aux portes de l’Europe à la recherche d’un lieu plus sûr et d’une vie plus digne.

Face aux flux migratoires massifs, complexes et variés, qui ont remis en question les politiques migratoires adoptées jusqu’à présent et les instruments de protection sanctionnés par des conventions internationales, l’Église entend demeurer fidèle à sa mission : celle d’« aimer Jésus-Christ, de l’adorer et de l’aimer, particulièrement dans les plus pauvres et abandonnés ; au nombre de ceux-ci figurent certainement les migrants et les réfugiés » (Message pour la journée mondiale du migrant et du réfugié 2015 : Insegnament II, 2 [2014], 200).

L’amour maternel de l’Église envers nos frères et sœurs exige de se manifester de façon concrète à toutes les étapes de l’expérience migratoire, du départ au voyage, de l’arrivée au retour, de sorte que toutes les réalités ecclésiales locales situées le long du trajet soient protagonistes de l’unique mission, chacune selon ses possibilités. Reconnaître et servir le Seigneur dans ces membres de son « peuple en chemin » est une responsabilité commune à toutes les Églises particulières dans l’accomplissement d’un engagement constant, coordonné et efficace.

Chers frères et sœurs, je ne vous cache pas ma préoccupation devant les signes d’intolérance, de discrimination et de xénophobie que l’on constate dans diverses régions d’Europe. Ceux-ci sont souvent motivés par la méfiance et par la crainte à l’égard de l’autre, celui qui est différent, l’étranger. Je suis encore plus préoccupé par la triste constatation que nos communautés catholiques en Europe ne sont pas exemptes de ces réactions de défense et de rejet, justifiées par un vague « devoir moral » de conserver leur identité culturelle et religieuse d’origine. L’Église s’est diffusée sur tous les continents grâce à la « migration » de missionnaires qui étaient convaincus de l’universalité du message de salut de Jésus-Christ, destiné aux hommes et aux femmes de toute culture. Dans l’histoire de l’Église, les tentations d’exclusivisme et de retranchement culturel n’ont pas manqué, mais l’Esprit Saint nous a toujours aidés à les surmonter, garantissant une ouverture constante vers l’autre, considérée comme une possibilité concrète de croissance et d’enrichissement.

L’Esprit, j’en suis certain, nous aide aujourd’hui également, à conserver une attitude d’ouverture confiante qui permet de dépasser toutes les barrières, de franchir tous les murs.

Dans mon écoute constante des Églises particulières en Europe, j’ai perçu un profond malaise face à l’arrivée massive de migrants et de réfugiés. Un tel malaise doit être reconnu et compris à la lumière d’un moment historique marqué par la crise économique, qui a laissé des blessures profondes. En outre, ce malaise a été aggravé par la portée et par la composition des flux migratoires, par un manque de préparation important des sociétés d’accueil et par des politiques nationales et communautaires souvent inadaptées. Mais le malaise est également révélateur des limites des processus d’unification européenne, des obstacles auxquels doit se confronter l’application concrète de l’universalité des droits humains, des murs contre lesquels se heurte l’humanisme intégral qui constitue l’un des fruits les plus beaux de la civilisation européenne. Et pour les chrétiens, il faut interpréter tout cela, au-delà de l’immanentisme laïc, dans la logique du caractère central de la personne humaine que Dieu a créée unique et irremplaçable.

Dans une perspective purement ecclésiologique, l’arrivée de tant de frères et sœurs dans la foi offre aux Églises en Europe une opportunité supplémentaire de réaliser pleinement leur catholicité, élément constitutif de l’Église que nous confessons tous les dimanches dans le Credo. Du reste, ces dernières années, beaucoup d’Églises particulières en Europe ont été enrichies par la présence de migrants catholiques qui ont apporté leurs dévotions et leur enthousiasme liturgique et apostolique.

Dans une perspective purement missiologique, les flux migratoires contemporains constituent une nouvelle « frontière » missionnaire, une occasion privilégiée d’annoncer Jésus-Christ et son Évangile sans quitter son propre milieu, de témoigner de façon concrète de la foi chrétienne dans la charité et dans un profond respect des autres expressions religieuses. La rencontre avec les migrants et les réfugiés d’autres confessions et religions est un terrain fécond pour le développement d’un dialogue œcuménique et interreligieux sincère et enrichissant.

Dans mon message pour la journée mondiale du migrant et du réfugié de l’année prochaine, j’ai souligné que la réponse pastorale aux défis migratoires contemporains doit s’articuler autour de quatre verbes : accueillir, protéger, promouvoir et intégrer. Le verbe accueillir se traduit ensuite en d’autres verbes tels que développer les voies d’entrée légales et sûres, offrir un premier hébergement adéquat et digne et assurer à tous la sécurité personnelle et l’accès aux services de base. Le verbe protéger se traduit par le fait d’offrir des informations sûres et certifiées avant le départ, défendre les droits fondamentaux des migrants et réfugiés indépendamment de leur statut migratoire et veiller sur les plus vulnérables, qui sont les enfants, les jeunes garçons et les jeunes filles. Promouvoir signifie essentiellement garantir les conditions pour le développement humain intégral de tous, migrants et autochtones. Le verbe intégrer se traduit par le fait d’ouvrir des espaces de rencontre interculturelle, favoriser l’enrichissement réciproque et promouvoir des parcours de citoyenneté active.

Dans le même message, j’ai souligné l’importance des accords mondiaux que les États se sont engagés à rédiger et à approuver d’ici la fin 2018. La section migrants et réfugiés du dicastère pour le service du développement humain intégral a préparé 20 points d’action que les Églises locales sont invitées à utiliser, compléter et approfondir dans leur pastorale : ces points sont fondés sur les « bonnes pratiques » qui caractérisent la réponse tangible de l’Église aux besoins des migrants et des réfugiés. Ces mêmes points sont utiles pour le dialogue que les diverses institutions ecclésiales peuvent avoir avec les gouvernements respectifs en vue des accords mondiaux. Je vous invite, chers directeurs, à connaître ces points et à les promouvoir auprès de vos conférences épiscopales.

Les mêmes points d’action forment également un paradigme articulé autour des quatre verbes déjà mentionnés, paradigme qui pourrait servir de critère d’étude ou de vérification des pratiques pastorales en place dans les Églises locales, en vue d’une mise à jour toujours opportune et enrichissante. Que la communion dans la réflexion et dans l’action soit votre force parce que, quand on est seul, les obstacles semblent beaucoup plus grands. Que votre voix soit toujours opportune et prophétique et surtout, qu’elle soit précédée d’une œuvre cohérente et inspirée par les principes de la doctrine chrétienne.

En vous renouvelant mes remerciements pour votre engagement important dans le domaine d’une pastorale migratoire aussi complexe que brûlante d’actualité, je vous assure de ma prière. Et vous aussi, s’il vous plaît, n’oubliez pas de prier pour moi.

Pape François

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Discours du pape François à l’Université Al-Azhar (Égypte)

« Je souhaite que cette noble et chère terre d’Égypte, avec l’aide de Dieu, puisse répondre encore à sa vocation de civilisation et d’alliance, en contribuant à développer des processus de paix pour ce

Al Salamò Alaikum / la paix soit avec vous ! (applaudissements).

C’est un grand don d’être ici et de commencer en ce lieu ma visite en Égypte, en m’adressant à vous dans le cadre de cette Conférence internationale pour la paix. Je remercie le Grand Imam pour l’avoir conçue et organisée et pour avoir eu l’amabilité de m’inviter. Je voudrais vous proposer quelques pensées, en les tirant de la glorieuse histoire de cette terre, qui au cours des siècles est apparue au monde comme une terre de civilisation et une terre d’alliances.

 Terre de civilisation. Depuis l’antiquité, la société apparue sur les rives du Nil a été synonyme de civilisation : en Égypte, la lumière de la connaissance s’est hissée très haut, en faisant germer un patrimoine culturel inestimable, fait de sagesse et de talent, d’acquisitions mathématiques et astronomiques, de formes admirables d’architecture et d’art figuratif. La recherche du savoir et la valeur de l’instruction ont été des choix féconds de développement réalisés par les anciens habitants de cette terre. Ce sont également des choix nécessaires pour l’avenir, des choix de paix et pour la paix, car il n’y aura pas de paix sans une éducation adéquate des jeunes générations. Et il n’y aura pas une éducation adéquate pour les jeunes d’aujourd’hui si la formation offerte ne correspond pas bien à la nature de l’homme, en tant qu’être ouvert et relationnel.

L’éducation devient, en effet, sagesse de vie quand elle est capable de faire jaillir de l’homme, en contact avec Celui qui le transcende et avec ce qui l’entoure, le meilleur de lui-même, en modelant une identité non repliée sur elle-même. La sagesse recherche l’autre, en surmontant la tentation de se raidir et de s’enfermer ; ouverte et en mouvement, humble et en recherche à la fois, elle sait valoriser le passé et le mettre en dialogue avec le présent, sans renoncer à une herméneutique appropriée. Cette sagesse prépare un avenir dans lequel on ne vise pas à se faire prévaloir, mais à faire prévaloir l’autre comme partie intégrante de soi ; elle ne se lasse pas, dans le présent, de repérer des occasions de rencontre et de partage ; elle apprend du passé que du mal n’émane que le mal, et de la violence que la violence, dans une spirale qui finit par emprisonner. Cette sagesse, en rejetant la soif de prévarication, met au centre la dignité de l’homme, précieux aux yeux de Dieu, et une éthique qui soit digne de l’homme, en refusant la peur de l’autre et la crainte de connaître par ces moyens dont le Créateur l’a doté1.

Justement dans le domaine du dialogue, spécialement interreligieux, nous sommes toujours appelés à marcher ensemble, convaincus que l’avenir de tous dépend aussi de la rencontre entre les religions et les cultures. En ce sens, le travail du Comité mixte pour le Dialogue entre le Conseil Pontifical pour le Dialogue Interreligieux et le Comité d’Al-Azharpour le Dialogue nous offre un exemple concret et encourageant. Trois orientations fondamentales, si elles sont bien conjuguées, peuvent aider le dialogue : le devoir de l’identité, le courage de l’altérité et la sincérité des intentions. Le devoir d’identité, car on ne peut pas bâtir un vrai dialogue sur l’ambiguïté ou en sacrifiant le bien pour plaire à l’autre ; le courage de l’altérité, car celui qui est différent de moi, culturellement et religieusement, ne doit pas être vu et traité comme un ennemi, mais accueilli comme un compagnon de route, avec la ferme conviction que le bien de chacun réside dans le bien de tous ; la sincérité des intentions, car le dialogue, en tant qu’expression authentique de l’humain, n’est pas une stratégie pour réaliser des objectifs secondaires, mais un chemin de vérité, qui mérite d’être patiemment entrepris pour transformer la compétition en collaboration.

Éduquer à l’ouverture respectueuse et au dialogue sincère avec l’autre, en reconnaissant ses droits et ses libertés fondamentales, spécialement la liberté religieuse, constitue la meilleure voie pour bâtir ensemble l’avenir, pour être des bâtisseurs de civilisation. Car l’unique alternative à la civilisation de la rencontre, c’est la barbarie de la confrontation.  Et pour s’opposer vraiment à la barbarie de celui qui souffle sur la haine et incite à la violence, il faut accompagner et faire mûrir des générations qui répondent à la logique incendiaire du mal par la croissance patiente du bien : des jeunes qui, comme des arbres bien plantés, sont enracinés dans le terrain de l’histoire et, grandissant vers le Haut et à côté des autres, transforment chaque jour l’air pollué de la haine en oxygène de la fraternité.

Dans ce défi de civilisation si urgent et passionnant, nous sommes appelés, chrétiens et musulmans, ainsi que tous les croyants, à apporter notre contribution : « nous vivons sous le soleil d’un unique Dieu miséricordieux […] En ce sens, nous pouvons donc nous appeler, les uns les autres, frères et sœurs […], car sans Dieu la vie de l’homme serait comme le ciel sans le soleil » (Jean-Paul II, Discours aux autorités musulmanes, Kaduna (Nigéria), 14 février 1982) (applaudissements). Que se lève le soleil d’une fraternité renouvelée au nom de Dieu et que jaillisse de cette terre, embrassée par le soleil, l’aube d’une civilisation de la paix et de la rencontre ! Qu’intercède pour cela saint François d’Assise, qui, il y a huit siècles, est venu en Égypte et a rencontré le Sultan Malik al Kamil!

 Terre d’alliances. En Égypte, ne s’est pas levé uniquement le soleil de la sagesse ; la lumière polychromatique des religions a également rayonné sur cette terre : ici, tout au long des siècles, les différences de religion ont constitué « une forme d’enrichissement mutuel au service de l’unique communauté nationale » (Id., Discours lors de la cérémonie d’arrivée, le Caire, 24 février 2000). Des croyances diverses se sont croisées et des cultures variées se sont mélangées, sans se confondre mais en reconnaissant l’importante de l’alliance pour le bien commun. Des alliances de ce genre sont plus que jamais urgentes aujourd’hui. En en parlant, je voudrais utiliser comme symbole le ‘‘Mont de l’Alliance’’ qui se dresse sur cette terre. Le Sinaï nous rappelle avant tout qu’une authentique alliance sur cette terre ne peut se passer du Ciel, que l’humanité ne peut se proposer de jouir de la paix en excluant Dieu de l’horizon, ni ne peut gravir la montagne pour s’emparer de Dieu (cf. Ex 19, 12).

Il s’agit d’un message actuel, face à la persistance d’un danger paradoxal, qui fait que d’une part on tend à reléguer la religion dans la sphère privée, sans la reconnaître comme dimension constitutive de l’être humain et de la société ; d’autre part, on confond, sans distinguer de manière appropriée, la sphère religieuse et la sphère politique. Il existe le risque que la religion en vienne à être absorbée par la gestion des affaires temporelles et à être tentée par les mirages des pouvoirs mondains qui, en réalité, l’instrumentalisent. Dans un monde qui a globalisé beaucoup d’instruments techniques utiles, mais en même temps beaucoup d’indifférence et de négligences, et qui évolue à une vitesse frénétique, difficilement soutenable, on observe la nostalgie des grandes questions de sens, que les religions font émerger et qui suscitent la mémoire des propres origines : la vocation de l’homme, qui n’est pas fait pour s’épuiser dans la précarité des affaires terrestres, mais pour cheminer vers l’Absolu vers lequel il tend. C’est pourquoi, aujourd’hui spécialement, la religion n’est pas un problème mais fait partie de la solution : contre la tentation de s’accommoder à une vie plate, où tout naît et finit ici-bas, elle nous rappelle qu’il faut élever l’âme vers le Haut pour apprendre à construire la cité des hommes.

En ce sens, en tournant encore le regard vers le Mont Sinaï, je voudrais me référer à ces commandements, qui y ont été promulgués, avant d’être écrits sur la pierre2. Au centre des ‘‘dix paroles’’ résonne, adressé aux hommes et aux peuples de tous les temps, le commandement « tu ne tueras pas » (Ex 20, 13). Dieu, qui aime la vie, ne se lasse d’aimer l’homme et c’est pourquoi il l’exhorte à s’opposer à la voie de la violence, comme présupposé fondamental de toute alliance sur la terre. Avant tout et en particulier aujourd’hui, ce sont les religions qui sont appelées à réaliser cet impératif ; tandis que nous nous trouvons dans le besoin urgent de l’Absolu, il est indispensable d’exclure toute absolutisation qui justifie des formes de violence. La violence, en effet, est la négation de toute religiosité authentique. (applaudissements)

En tant que responsables religieux, nous sommes donc appelés à démasquer la violence sous les airs d’une présumée sacralité, qui flatte l’absolutisation des égoïsmes au détriment de l’authentique ouverture à l’Absolu. Nous sommes tenus de dénoncer les violations contre la dignité humaine et contre les droits humains, de porter à la lumière les tentatives de justifier toute forme de haine au nom de la religion et de les condamner comme falsification idolâtrique de Dieu : son nom est Saint, il est Dieu de paix, Dieu salam (applaudissements)(cf. Discours à la Mosquée Centrale de Koudoukou, Bangui [République centrafricaine], 30 novembre 2015). C’est pourquoi, seule la paix est sainte et aucune violence ne peut être perpétrée au nom de Dieu, parce qu’elle profanerait son Nom.

Ensemble, de ce lieu de rencontre entre Ciel et terre, terre d’alliances entre les peuples et entre les croyants, redisons un ‘‘non’’ fort et clair à toute forme de violence, de vengeance et de haine commises au nom de la religion ou au nom de Dieu. (applaudissements) Ensemble, affirmons l’incompatibilité entre violence et foi, entre croire et haïr. Ensemble, déclarons la sacralité de toute vie humaine opposée à toute forme de violence physique, sociale, éducative ou psychologique. La foi qui ne naît pas d’un cœur sincère et d’un amour authentique envers Dieu Miséricordieux est une forme d’adhésion conventionnelle ou sociale qui ne libère pas l’homme mais l’opprime. Disons ensemble : plus l’on grandit dans la foi en Dieu, plus l’on grandit dans l’amour du prochain.

Mais la religion n’est certes pas uniquement appelée à démasquer le mal ; elle a en soi la vocation de promouvoir la paix, aujourd’hui probablement plus que jamais3. Sans céder à des syncrétismes conciliants (Cf. Exhort. ap. Evangelii gaudium, n. 251), notre devoir est de prier les uns pour les autres, demandant à Dieu le don de la paix, de nous rencontrer, de dialoguer et de promouvoir la concorde en esprit de collaboration et d’amitié. En tant que chrétiens, « nous ne pouvons invoquer Dieu, Père de tous les hommes, si nous refusons de nous conduire fraternellement envers certains des hommes créés à l’image de Dieu » (Concile Vatican II, Décl. Nostra aetate, n. 5). En outre, nous reconnaissons que, immergés dans une lutte constante contre le mal qui menace le monde afin qu’il ne soit plus « le lieu d’une réelle fraternité », à ceux qui « croient à la divine charité, [Dieu] apporte ainsi la certitude que la voie de l’amour est ouverte à tous les hommes et que l’effort qui tend à instaurer une fraternité universelle n’est pas vain » (Id., Const. past. Gaudium et spes, nn. 37-38). Au contraire, cet effort est essentiel : il sert à peu de chose ou il ne sert à rien, en effet, de hausser la voix et de courir nous réarmer pour nous protéger : aujourd’hui, il faut des bâtisseurs de paix, non des armes : il faut des bâtisseurs de paix, non des gens qui provoquent de conflits ; des sapeurs-pompiers et non des pyromanes ; des prédicateurs de réconciliation et non des propagateurs de destruction.

On assiste avec désarroi au fait que, tandis que d’une part on s’éloigne de la réalité des peuples, au nom d’objectifs qui ne respectent personne, de l’autre, par réaction, surgissent des populismes démagogiques, qui certes n’aident pas à consolider la paix et la stabilité : aucune incitation à la violence ne garantira la paix, et toute action unilatérale qui n’engage pas des processus constructifs et partagés est, en réalité, un cadeau aux partisans des radicalismes et de la violence.

Pour prévenir les conflits et édifier la paix, il est fondamental d’œuvrer pour résorber les situations de pauvreté et d’exploitation, là où les extrémismes s’enracinent plus facilement, et bloquer les flux d’argent et d’armes vers ceux qui fomentent la violence. Encore plus à la racine, il faut combattre la prolifération des armes qui, si elles sont fabriquées et vendues, tôt ou tard, seront aussi utilisées. (applaudissements) Ce n’est qu’en rendant transparentes les sombres manœuvres qui alimentent le cancer de la guerre qu’on peut en prévenir les causes réelles. Les responsables des nations, des institutions et de l’information sont tous tenus à cet engagement urgent et grave, comme nous, responsables de civilisation, convoqués par Dieu, par l’histoire et par l’avenir, nous sommes tenus d’engager, chacun dans son domaine, des processus de paix, en ne nous soustrayant pas à l’édification de solides bases d’alliance entre les peuples et les États. Je souhaite que cette noble et chère terre d’Égypte, avec l’aide de Dieu, puisse répondre encore à sa vocation de civilisation et d’alliance, en contribuant à développer des processus de paix pour ce peuple bien-aimé et pour la région médio-orientale tout entière.

  Al Salamò Alaikum: la paix soit avec vous!

(applaudissements)

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Responsable de la chronique : Yves Bériault, o.p.

Veillée pascale 2017. Homélie du pape François

Chers frères et sœurs,

1. Dans l’évangile de cette nuit lumineuse de la Vigile pascale, nous rencontrons d’abord les femmes qui se rendent au tombeau de Jésus avec les aromates pour oindre son corps (cf. Lc 24,1-3). Elles viennent pour accomplir un geste de compassion, d’affection, d’amour, un geste traditionnel envers une chère personne défunte, comme nous le faisons nous aussi. Elles avaient suivi Jésus, l’avaient écouté, s’étaient senties comprises dans leur dignité et l’avaient accompagné jusqu’à la fin, sur le Calvaire, et au moment de la déposition de la croix. Nous pouvons imaginer leurs sentiments tandis qu’elles vont au tombeau : une certaine tristesse, le chagrin parce que Jésus les avait quittées, il était mort, son histoire était terminée. Maintenant on revenait à la vie d’avant. Cependant en ces femmes persistait l’amour, et c’est l’amour envers Jésus qui les avait poussées à se rendre au tombeau. Mais à moment-là il se passe quelque chose de totalement inattendu, de nouveau, qui bouleverse leur cœur et leurs programmes et bouleversera leur vie : elles voient la pierre enlevée du tombeau, elles s’approchent, et ne trouvent pas le corps du Seigneur. C’est un fait qui les laisse hésitantes, perplexes, pleines de questions : « Que s’est-il passé ? », « Quel sens tout cela a-t-il ? » (cf. Lc 24,4). Cela ne nous arrive-t-il pas peut-être aussi à nous quand quelque chose de vraiment nouveau arrive dans la succession quotidienne des faits ? Nous nous arrêtons, nous ne comprenons pas, nous ne savons pas comment l’affronter. La nouveauté souvent nous fait peur, mais aussi la nouveauté que Dieu nous apporte, la nouveauté que Dieu nous demande. Nous sommes comme les Apôtres de l’Évangile : nous préférons souvent garder nos sécurités, nous arrêter sur une tombe, à une pensée pour un défunt, qui à la fin vit seulement dans le souvenir de l’histoire comme les grands personnages du passé. Nous avons peur des surprises de Dieu. Chers frères et sœurs, dans notre vie nous avons peur des surprises de Dieu ! Il nous surprend toujours ! Le Seigneur est ainsi.

Frères et sœurs, ne nous fermons pas à la nouveauté que Dieu veut apporter dans notre vie ! Ne sommes-nous pas souvent fatigués, déçus, tristes, ne sentons-nous pas le poids de nos péchés, ne pensons-nous pas que nous n’y arriverons pas ? Ne nous replions pas sur nous-mêmes, ne perdons pas confiance, ne nous résignons jamais : il n’y a pas de situations que Dieu ne puisse changer, il n’y a aucun péché qu’il ne puisse pardonner si nous nous ouvrons à Lui.

2. Mais revenons à l’Évangile, aux femmes et faisons un pas en avant. Elles trouvent la tombe vide, le corps de Jésus n’y est pas, quelque chose de nouveau est arrivé, mais tout cela ne dit encore rien de clair : cela suscite des interrogations, laisse perplexe, sans offrir de réponse. Et voici deux hommes en vêtement éclatant, qui disent : « Pourquoi cherchez-vous le Vivant parmi les morts ? Il n’est pas ici, il est ressuscité » (Lc 24,5-6). Ce qui était un simple geste, un fait, accompli bien sûr par amour – le fait de se rendre au tombeau –se transforme maintenant en évènement, en un fait qui change vraiment la vie. Rien ne demeure plus comme avant, non seulement dans la vie de ces femmes, mais aussi dans notre vie et dans l’histoire de notre humanité. Jésus n’est pas un mort, il est ressuscité, il est le Vivant ! Il n’est pas seulement revenu à la vie, mais il est la vie même, parce qu’il est le Fils de Dieu, qu’il est le Vivant (cf. Nb 14, 21-28, Dt 5,26, Jon 3,10) Jésus n’est plus dans le passé, mais il vit dans le présent et est projeté vers l’avenir, Jésus est l’« aujourd’hui » éternel de Dieu. Ainsi la nouveauté de Dieu se présente aux yeux des femmes, des disciples, de nous tous : la victoire sur le péché, sur le mal, sur la mort, sur tout ce qui pèse sur la vie et lui donne un visage moins humain. Et c’est un message qui est adressé à moi, à toi chère sœur et à toi cher frère. Combien de fois avons-nous besoin de ce que l’Amour nous dise : pourquoi cherchez-vous parmi les morts Celui qui est vivant ? Les problèmes, les préoccupations de tous les jours nous poussent à nous replier sur nous-mêmes, dans la tristesse, dans l’amertume… et là, c’est la mort. Ne cherchons pas là Celui qui est vivant !

Accepte alors que Jésus Ressuscité entre dans ta vie, accueille-le comme ami, avec confiance : Lui est la vie ! Si jusqu’à présent tu as été loin de Lui, fais un petit pas : il t’accueillera à bras ouverts. Si tu es indifférent, accepte de risquer : tu ne seras pas déçu. S’il te semble difficile de le suivre, n’aies pas peur, fais-lui confiance, sois sûr que Lui, il est proche de toi, il est avec toi et te donnera la paix que tu cherches et la force pour vivre comme Lui le veut.

3. Il y a un dernier élément tout simple que je voudrais souligner dans l’Évangile de cette lumineuse Vigile pascale. Les femmes découvrent la nouveauté de Dieu : Jésus est ressuscité, il est le Vivant ! Mais devant le tombeau vide et les deux hommes en vêtement éclatant, leur première réaction est une réaction de crainte : « elles baissaient le visage vers le sol » ? note saint Luc ?, elles n’avaient pas non plus le courage de regarder. Mais quand elles entendent l’annonce de la Résurrection, elles l’accueillent avec foi. Et les deux hommes en vêtement éclatant introduisent un verbe fondamental : rappelez-vous. « Rappelez-vous ce qu’il vous a dit quand il était encore en Galilée… Et elles se rappelèrent ses paroles » (Lc 24,6.8). C’est donc l’invitation à faire mémoire de la rencontre avec Jésus, de ses paroles, de ses gestes, de sa vie ; et c’est vraiment le fait de se souvenir avec amour de l’expérience avec le Maître qui conduit les femmes à dépasser toute peur et à porter l’annonce de la Résurrection aux Apôtres et à tous les autres (cf. Lc 24,9). Faire mémoire de ce que Dieu a fait et fait pour moi, pour nous, faire mémoire du chemin parcouru ; et cela ouvre le cœur à l’espérance pour l’avenir. Apprenons à faire mémoire de ce que Dieu a fait dans notre vie.

En cette Nuit de lumière, invoquant l’intercession de la Vierge Marie, qui gardait chaque évènement dans son cœur (cf. Lc 2, 19.51), demandons que le Seigneur nous rende participants de sa Résurrection : qu’il nous ouvre à sa nouveauté qui transforme, aux surprises de Dieu qui sont si belles ; qu’il fasse de nous des hommes et des femmes capables de faire mémoire de ce lui accomplit dans notre histoire personnelle et dans celle du monde ; qu’il nous rende capables de le reconnaître comme le Vivant, vivant et agissant au milieu de nous ; qu’il nous enseigne chaque jour, chers frères et sœurs à ne pas chercher parmi les morts Celui qui est vivant. Amen.

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L’exode du Carême est le chemin où l’espérance se forme

Lors de l’audience générale du 1er mars 2017, mercredi des Cendres, le pape François a poursuivi sa catéchèse sur l’espérance chrétienne en présentant le Carême comme « chemin d’espérance ». Perspective évidente, a-t-il expliqué, si nous pensons « qu’il a été établi dans l’Église comme le temps de préparation à la fête de Pâques ». Se référant à l’exode des Israélites partis d’Égypte – exode « long et tourmenté » d’une durée symbolique de 40 ans –, le pape François a présenté la fête de Pâques comme l’exode du Christ « avec lequel Il nous a ouvert la voie pour parvenir à la vie pleine, éternelle et bienheureuse ». Cependant, pour ouvrir un tel passage, a-t-il poursuivi, « Jésus a dû se dépouiller de sa gloire, s’humilier, se faire obéissant jusqu’à la mort et à la mort sur la croix ». Pour le pape François le Carême vit d’une dynamique : « le Christ nous précède avec son exode, et nous, nous traversons le désert grâce à Lui et derrière Lui ». « Le Carême est le signe sacramentel de notre chemin de l’esclavage à la liberté, toujours à renouveler », a-t-il encore souligné. Un chemin contraignant, « mais un chemin rempli d’espérance ». « Mieux encore, a-t-il conclu, je dirais même que l’exode du Carême est le chemin où l’espérance même se forme… »


Chers frères et sœurs, bonjour !

En ce jour, mercredi des Cendres, nous entrons dans le temps liturgique du Carême. Et puisque nous effectuons le cycle des catéchèses sur l’espérance chrétienne, je voudrais aujourd’hui vous présenter le Carême comme chemin d’espérance.

En effet, cette perspective apparaît évidente si nous pensons que le Carême a été établi dans l’Église comme le temps de préparation à la fête de Pâques, et par conséquent tout le sens de cette période de quarante jours reçoit la lumière du mystère pascal vers lequel il est orienté. Nous pouvons imaginer le Seigneur Ressuscité qui nous appelle à sortir de nos ténèbres, et nous, qui nous mettons en marche vers Lui, qui est la Lumière. En effet, le Carême est un chemin vers Jésus Ressuscité, c’est une période de pénitence, de mortification même, mais qui n’est pas une fin en soi, bien au contraire, dont la finalité est de nous faire ressusciter avec le Christ, de renouveler notre identité baptismale, c’est-à-dire de renaître à nouveau « d’en haut », de l’amour de Dieu (cf. Jean 3, 3). Voilà pourquoi, le Carême est, par nature, un temps d’espérance.

Afin de mieux comprendre ce que cela signifie, nous devons nous référer à l’expérience fondamentale de l’exode des Israélites de l’Égypte, racontée dans la Bible, dans le livre qui porte ce nom : Exode. Le point de départ est la condition d’esclavage en Égypte, l’oppression, les travaux forcés. Cependant, le Seigneur n’a pas oublié son peuple ni sa promesse : il appelle Moïse et, de son bras puissant, il fait sortir les Israélites de l’Égypte et les guide à travers le désert vers la Terre de la liberté. Lors de ce chemin de l’esclavage à la liberté, le Seigneur donne aux Israélites la loi, pour les éduquer à l’aimer Lui, unique Seigneur, et à s’aimer entre eux comme des frères. Les Écritures montrent que l’exode est long et tourmenté, il dure symboliquement 40 ans, c’est-à-dire le temps de vie d’une génération. Une génération qui, face aux épreuves du chemin, est toujours tentée de regretter l’Égypte et de revenir en arrière. Nous aussi, nous connaissons la tentation de revenir en arrière, tous. Mais le Seigneur reste fidèle et ces pauvres gens, guidés par Moïse, arrivent à la Terre promise. Tout ce chemin est accompli dans l’espérance : l’espérance d’atteindre la Terre promise, et c’est justement en ce sens un véritable « exode », une voie d’issue de l’esclavage à la liberté. Et ces 40 jours sont aussi pour nous tous une voie d’issue de l’esclavage, du péché, à la liberté, à la rencontre avec le Christ Ressuscité. Chaque pas, chaque difficulté, chaque épreuve, chaque chute et chaque reprise, tout n’a de sens qu’à l’intérieur du projet de salut de Dieu, qui veut pour son peuple la vie et non la mort, la joie et non la douleur.

La fête de Pâques est son exode, avec lequel Il nous a ouvert la voie pour parvenir à la vie pleine, éternelle et bienheureuse. Pour ouvrir cette voie, ce passage, Jésus a dû se dépouiller de sa gloire, s’humilier, se faire obéissant jusqu’à la mort et à la mort sur la croix. Nous ouvrir la voie à la vie éternelle lui a coûté tout son sang, et grâce à Lui, nous sommes sauvés de l’esclavage du péché. Néanmoins, cela ne veut pas dire qu’Il ait tout fait et que nous ne devions rien faire, qu’Il soit passé à travers la croix et que nous « allions au paradis en carrosse ». Ça ne marche pas comme ça. Notre salut est certainement un don de Lui, mais comme il s’agit d’une histoire d’amour, il faut notre « oui » et notre participation à son amour, comme nous le montre notre mère Marie et après elle tous les saints.

Le Carême vit de cette dynamique : Le Christ nous précède avec son exode, et nous, nous traversons le désert grâce à Lui et derrière Lui. Il est tenté pour nous et a vaincu le Tentateur pour nous, mais nous devons nous aussi affronter avec Lui les tentations et les dépasser. Il nous donne l’eau vive de son Esprit, et c’est à nous de puiser à sa source et de boire, dans les sacrements, dans la prière, dans l’adoration ; Il est la Lumière qui vainc les ténèbres, et il nous est demandé d’alimenter la petite flamme qui nous a été confiée le jour de notre baptême.

En ce sens, le Carême est « signe sacramentel de notre conversion » (Missel Romain, Orai. collecte Ier Dim. de Carême) ; celui qui fait le chemin du Carême est toujours sur la voie de la conversion. Le Carême est le signe sacramentel de notre chemin de l’esclavage à la liberté, toujours à renouveler. Un chemin certes contraignant, comme il se doit, parce que l’amour est contraignant, mais un chemin rempli d’espérance. Mieux encore, je dirais même que l’exode du Carême est le chemin où l’espérance même se forme. La difficulté de traverser le désert – toutes les épreuves, les tentations, les illusions, les mirages… –, tout cela sert à forger une espérance forte, soudée, sur le modèle de celle de la Vierge Marie, qui au milieu des ténèbres de la passion et de la mort de son Fils continua à croire et à espérer en sa résurrection, en la victoire de l’amour de Dieu.

Avec un cœur ouvert à cet horizon, nous entrons aujourd’hui dans le Carême. En nous sentant faire partie du peuple saint de Dieu, nous commençons ce chemin d’espérance.

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Lettre apostolique : Misericordia et misera

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LETTRE APOSTOLIQUE

Misericordia et misera

DU SAINT-PÈRE
FRANÇOIS

EN CONCLUSION
DU JUBILÉ EXTRAORDINAIRE DE LA MISÉRICORDE

François
à ceux qui liront cette Lettre Apostolique
miséricorde et paix

Misericordia et misera sont les deux termes qu’utilise Saint Augustin pour raconter la rencontre entre Jésus et la femme adultère (cf. Jn 8, 1-11). Il ne pouvait trouver expression plus belle et plus juste pour faire comprendre le mystère de l’amour de Dieu quand il vient à la rencontre du pécheur : « Il ne resta que la misérable pécheresse en face de la bonté miséricordieuse»[1]. Que de pitié et de justice divine dans ce récit ! Son enseignement éclaire la conclusion du Jubilé extraordinaire de la Miséricorde et nous indique la route que nous sommes appelés à suivre à l’avenir.

  1. Cette page d’Évangile peut être considérée à bon droit comme une icône de ce que nous avons célébré durant l’Année Sainte, un temps riche de miséricorde, laquelle demande à être encore célébrée et vécue dans nos communautés. De fait, la miséricorde ne peut être une parenthèse dans la vie de l’Église, mais elle en constitue l’existence même, qui rend manifeste et tangible la vérité profonde de l’Évangile. Tout se révèle dans la miséricorde ; tout se résout dans l’amour miséricordieux du Père.

Une femme et Jésus se sont rencontrés. Elle, adultère, et, selon la Loi, passible de lapidation. Lui, par sa prédication et le don total de lui-même, qui le conduira jusqu’à la Croix, a replacé la loi mosaïque dans son intention originelle. Au centre, il n’y a pas la loi ni la justice de la loi, mais l’amour de Dieu qui sait lire dans le cœur de chacun, pour en saisir le désir le plus caché, et qui doit avoir le primat sur tout. Dans ce récit évangélique, cependant, on ne rencontre pas le péché et le jugement de manière abstraite, mais une pécheresse et le Sauveur. Jésus a regardé cette femme dans les yeux et il a lu dans son cœur : il y a trouvé le désir d’être comprise, pardonnée, et libérée. La misère du péché a été recouverte par la miséricorde de l’amour. Il n’y a chez Jésus aucun jugement qui ne soit marqué par la pitié et la compassion pour la condition de la pécheresse. À ceux qui voulaient la juger et la condamner à mort, Jésus répond par un long silence, pour laisser la voix de Dieu se faire entendre dans les consciences, tant celle de la femme que celles de ses accusateurs. Ceux-ci laissent les pierres tomber de leurs mains et s’en vont un par un (cf. Jn 8, 9). À la suite de ce silence, Jésus dit : « Femme, où sont-ils donc ? Personne ne t’a condamnée ? …Moi non plus, je ne te condamne pas. Va, et désormais ne pèche plus » (vv. 10-11). De cette manière, il l’aide à se tourner vers l’avenir avec espérance et à être prête à se remettre en route. Désormais, si elle le désire, elle pourra « vivre dans l’amour » (cf. Ep 5, 2). Revêtue de la miséricorde, même si la condition de faiblesse du péché demeure, elle sera comme recouverte par l’amour qui permet de regarder plus loin et de vivre autrement.

  1. Jésus l’avait d’ailleurs déjà enseigné avec clarté, lorsqu’invité à partager le repas chez un pharisien, une femme connue de tous comme une pécheresse s’était approchée de lui (cf. Lc 7, 36-50). Elle avait répandu du parfum sur les pieds de Jésus, les avait arrosés de ses larmes et essuyés avec ses cheveux (cf. v. 37-38). À la réaction scandalisée du pharisien, Jésus répondit : « Ses péchés, ses nombreux péchés, sont pardonnés, puisqu’elle a montré beaucoup d’amour. Mais celui à qui on pardonne peu montre peu d’amour » (v. 47).

Le pardon est le signe le plus visible de l’amour du Père, que Jésus a voulu révéler dans toute sa vie. Il n’y a aucune page de l’Évangile où cet impératif de l’amour qui va jusqu’au pardon ne soit présent. Même au moment ultime de son existence terrestre, alors qu’il est cloué sur la croix, Jésus a des paroles de pardon : « Père, pardonne-leur : ils ne savent pas ce qu’ils font. » (Lc 23,34).

Rien de ce qu’un pécheur qui se repent place devant la miséricorde de Dieu ne peut demeurer sans l’étreinte de son pardon. C’est pourquoi aucun d’entre nous ne peut poser de conditions à la miséricorde. Elle demeure sans cesse un acte gratuit du Père céleste, un amour inconditionnel et immérité. Nous ne pouvons donc pas courir le risque de nous opposer à l’entière liberté de l’amour par lequel Dieu entre dans la vie de chacun.

La miséricorde est cette action concrète de l’amour qui, en pardonnant, transforme et change la vie. C’est ainsi que se manifeste son mystère divin. Dieu est miséricordieux (cf. Ex 34, 6) ; sa miséricorde demeure pour l’éternité (cf. Ps 136) ; de génération en génération, elle embrasse toute personne qui met en lui sa confiance, la transforme en lui donnant sa propre vie.

  1. Que de joie a ainsi jailli du cœur de ces deux femmes, l’adultère et la pécheresse ! Le pardon les a fait se sentir enfin libres et heureuses comme jamais auparavant. Les larmes de la honte et de la douleur se sont transformées en sourire de celle qui se sait aimée. La miséricorde suscite la joie, car le cœur s’ouvre à l’espérance d’une vie nouvelle. La joie du pardon est indicible, mais elle transparait en nous chaque fois que nous en faisons l’expérience. L’amour avec lequel Dieu vient à notre rencontre en est l’origine, brisant le cercle d’égoïsme qui nous entoure, pour faire de nous, à notre tour, des instruments de miséricorde.

Comme sont riches de sens également pour nous les paroles anciennes qui guidaient les premiers chrétiens : « Revêts-toi donc de la joie qui plaît toujours à Dieu et qu’il accueille favorablement : fais-en tes délices. Tout homme joyeux fait le bien, pense le bien et méprise la tristesse […] Ils vivront pour Dieu, ceux qui rejetteront loin d’eux la tristesse et se revêtiront de la seule joie »[2]. Faire l’expérience de la miséricorde donne de la joie. Ne laissons pas nos afflictions et nos préoccupations l’éloigner de nous. Qu’elle demeure bien enracinée dans notre cœur et nous fasse toujours considérer notre vie quotidienne avec sérénité.

Dans une culture souvent dominée par la technique, les formes de tristesse et de solitude où tombent tant de personnes et aussi tant de jeunes, semblent se multiplier. L’avenir semble être l’otage de l’incertitude qui ne permet pas la stabilité. C’est ainsi qu’apparaissent souvent des sentiments de mélancolie, de tristesse et d’ennui, qui peu à peu peuvent conduire au désespoir. Nous avons besoin de témoins d’espérance et de véritable joie, pour chasser les chimères qui promettent un bonheur facile fait de paradis artificiels. Le vide profond ressenti par beaucoup peut être comblé par l’espérance que nous portons dans le cœur et par la joie qui en découle. Nous avons tant besoin de reconnaître la joie qui se révèle dans un cœur touché par la miséricorde. Tirons donc profit de ces paroles de l’Apôtre : « Soyez toujours dans la joie du Seigneur » (Ph 4,4 ; cf. 1 Th 5,16).

  1. Nous avons célébré une Année intense durant laquelle la grâce de la miséricorde nous a été donnée en abondance. Tel un vent impétueux et salutaire, la bonté et la miséricorde du Seigneur se sont répandues sur le monde entier. Et face à ce regard aimant de Dieu, qui s’est posé sur chacun de nous de façon prolongée, nous ne pouvons pas rester indifférents car il change la vie.

En premier lieu, nous ressentons le besoin de remercier le Seigneur et de lui dire : « Tu as aimé, Seigneur, cette terre […] tu as ôté le péché de ton peuple, tu as couvert toute sa faute » (Ps 84,2-3). C’est ainsi : Dieu a piétiné nos fautes et il a jeté nos péchés au fond de la mer (cf. Mi 7,19) ; il ne s’en souvient plus, il les a jetés derrière lui (cf. Is 38,17) ; aussi loin qu’est l’Orient de l’Occident, il met loin de lui nos péchés (cf. Ps 102,12).

Au cours de cette Année Sainte, l’Église a su se mettre à l’écoute, et elle a fait l’intense expérience de la présence et de la proximité du Père qui, par l’Esprit Saint, lui a rendu plus manifeste le don et la mission de Jésus Christ concernant le pardon. Le Seigneur nous a vraiment rendu visite une nouvelle fois. Nous avons senti son souffle de vie se répandre sur l’Église, et une fois encore, ses paroles ont indiqué la mission : « Recevez l’Esprit Saint. À qui vous remettrez ses péchés, ils seront remis ; à qui vous maintiendrez ses péchés, ils seront maintenus. » (Jn 20,22-23).

  1. À l’heure où s’achève ce Jubilé, il est temps de regarder en avant et de comprendre comment continuer avec fidélité, joie et enthousiasme, à faire l’expérience de la richesse de la miséricorde divine. Nos communautés pourront rester vivantes et dynamiques dans la mission de nouvelle évangélisation dans la mesure où la « conversion pastorale » que nous sommes appelés à vivre[3] sera imprégnée chaque jour de la force rénovatrice de la miséricorde. Ne mettons pas de limites à son action ; n’attristons pas l’Esprit qui indique toujours des chemins nouveaux pour annoncer à tous l’Évangile du salut.

Nous sommes d’abord appelés à célébrer la miséricorde. Que de richesses se dégagent de la prière de l’Église quand elle invoque Dieu comme Père miséricordieux ! Dans la liturgie, la miséricorde n’est pas seulement évoquée maintes fois : elle est réellement reçue et vécue. Du début à la fin de la célébration eucharistique, la miséricorde est évoquée plusieurs fois dans le dialogue entre l’assemblée priante et le cœur du Père qui se réjouit quand il peut répandre son amour miséricordieux. Après la demande de pardon initiale, par l’invocation « Seigneur, prends pitié », nous sommes immédiatement rassurés : « Que Dieu tout puissant nous fasse miséricorde, qu’il nous pardonne nos péchés et nous conduise à la vie éternelle ». La communauté, dans cette confiance, se rassemble en présence du Seigneur, tout spécialement le saint jour de la résurrection. Beaucoup d’oraisons – collectes – rappellent le grand don de la miséricorde. Pendant le Carême par exemple, nous prions ainsi : « Tu es la source de toute bonté, Seigneur, et toute miséricorde vient de toi ; tu nous as dit comment guérir du péché par le jeûne, la prière et le partage ; écoute l’aveu de notre faiblesse : nous avons conscience de nos fautes, patiemment, relève-nous avec amour ».[4] Nous entrons ensuite dans la grande prière eucharistique par la préface qui proclame : « Ton amour pour le monde est si grand que tu nous as envoyé un sauveur. Tu l’as voulu semblable aux hommes en toute chose à l’exception du péché, afin d’aimer en nous ce que tu aimais en lui ».[5] La quatrième prière eucharistique, quant à elle, est une hymne à la miséricorde de Dieu : « Dans ta miséricorde, tu es venu en aide à tous les hommes pour qu’ils te cherchent et puissent te trouver ». « Sur nous tous nous implorons ta bonté »[6], telle est la supplique du prêtre dans la prière eucharistique pour implorer la participation à la vie éternelle. Après le Notre Père, le prêtre prolonge la prière, invoquant la paix et la libération du péché « par ta miséricorde ». Et avant le signe de paix, échangé comme expression de fraternité et d’amour réciproque à la lumière du pardon reçu, il prie de nouveau : « Ne regarde pas nos péchés mais la foi de ton Église ».[7] Par ces paroles,  nous demandons avec une humble confiance le don de l’unité et de la paix pour notre sainte Mère l’Église. La célébration de la miséricorde divine atteint son sommet dans le Sacrifice eucharistique, mémorial du mystère pascal du Christ, d’où vient le salut pour tout homme, pour l’histoire et le monde entier. En bref, chaque moment de la célébration eucharistique fait référence à la miséricorde de Dieu.

La miséricorde nous est offerte en abondance dans toute la vie sacramentelle. Il n’est pas anodin que l’Église ait voulu évoquer explicitement la miséricorde dans la formule des deux sacrements dits « de guérison », à savoir la Réconciliation et le Sacrement des malades. La formule d’absolution dit : « Que Dieu, notre Père, vous montre sa miséricorde. Par la mort et la résurrection de son Fils, il a réconcilié le monde avec lui, et il a envoyé l’Esprit Saint pour la rémission des péchés, par le ministère de l’Église, qu’il vous donne le pardon et la paix ».[8] Dans l’Onction des malades, on dit : « Par cette Onction sainte, que le Seigneur, en sa grande bonté, vous réconforte par la grâce de l’Esprit Saint ».[9] Dans la prière de l’Église, l’appel à la miséricorde n’est donc pas seulement parénétique, il est hautement performatif, ce qui signifie qu’elle nous est accordée lorsque nous l’invoquons avec foi ; quand nous la confessons comme vivante et réelle, elle nous transforme vraiment. C’est là un des contenus fondamentaux de notre foi que nous devons conserver dans toute son originalité : avant la révélation du péché, nous avons celle de l’amour par lequel Dieu a créé le monde et les êtres humains. L’amour est le premier acte par lequel Dieu se fait connaître et vient à notre rencontre. Tenons donc ouvert notre cœur à la confiance d’être aimés de Dieu. Son amour nous précède toujours, nous accompagne et demeure à nos côtés malgré notre péché.

  1. Dans ce contexte, l’écoute de la Parole de Dieu a une importance particulière. Chaque dimanche, la Parole de Dieu est proclamée dans la communauté chrétienne pour que le Jour du Seigneur soit éclairé par la lumière qui émane du mystère pascal.[10] Dans la célébration eucharistique, c’est comme si l’on assistait à un vrai dialogue entre Dieu et son peuple. De fait, dans la proclamation des lectures bibliques, on parcourt à nouveau l’histoire de notre salut à travers l’annonce qui est faite de l’incessante œuvre de miséricorde. Dieu nous parle encore aujourd’hui comme à des amis ; il s’« entretient » avec nous[11] pour nous accompagner et nous montrer le chemin de la vie. Sa parole se fait interprète de nos demandes et de nos préoccupations et réponse féconde pour que nous fassions l’expérience concrète de sa proximité. L’homélie est d’une grande importance, là où « la vérité accompagne la beauté et le bien »,[12] pour faire vibrer le cœur des croyants face à la grandeur de la miséricorde ! Je recommande beaucoup la préparation de l’homélie et le soin de la prédication. Elle sera d’autant plus féconde que le prêtre aura fait l’expérience en lui-même de la bonté miséricordieuse du Seigneur. Transmettre la certitude que Dieu nous aime n’est pas un exercice rhétorique, mais la condition de crédibilité de son sacerdoce. Vivre la miséricorde est donc la voie royale pour en faire une véritable annonce de consolation et de conversion dans la vie pastorale. L’homélie, tout comme la catéchèse, ont besoin d’être sans cesse irriguées par ce cœur battant de la vie chrétienne.
  2. La Bible est le grand récit qui raconte les merveilles de la miséricorde de Dieu. Chaque page est baignée par l’amour du Père qui, depuis la création, a voulu imprimer dans l’univers les signes de son amour. L’Esprit Saint, à travers les paroles des prophètes et les écrits sapientiaux, a modelé l’histoire d’Israël pour y reconnaitre la tendresse et la proximité de Dieu, malgré l’infidélité du peuple. La vie de Jésus et sa prédication marquent de façon déterminante l’histoire de la communauté chrétienne qui a compris sa propre mission à partir du mandat donné par le Christ d’être l’instrument permanent de sa miséricorde et de son pardon (cf. Jn 20,23). À travers l’Écriture Sainte, maintenue vivante dans la foi de l’Église, le Seigneur continue de parler à son Épouse et lui montre les chemins à parcourir pour que l’Évangile du salut parvienne à tous. Je désire vivement que la Parole de Dieu soit toujours davantage célébrée, connue et diffusée, pour qu’à travers elle, le mystère d’amour qui jaillit de cette source de miséricorde soit toujours mieux compris. C’est ce que rappelle clairement l’Apôtre : « Toute l’Écriture est inspirée par Dieu ; elle est utile pour enseigner, dénoncer le mal, redresser, éduquer dans la justice » (2 Tm 3,16).

Il serait bon qu’un dimanche de l’année liturgique chaque communauté puisse renouveler son engagement à diffuser, faire connaître et approfondir l’Écriture Sainte : un dimanche entièrement consacré à la Parole de Dieu pour comprendre l’inépuisable richesse qui provient du dialogue permanent entre Dieu et son peuple. La créativité ne manquera pas pour enrichir ce moment par des initiatives qui stimuleront les croyants à être de vivants instruments de transmission de la Parole. Parmi ces initiatives, il y a certainement la diffusion plus large de la lectio divina, afin que la vie spirituelle trouve un soutien et les moyens de sa croissance dans la lecture priante du texte sacré. La lectio divina, sur les thèmes de la miséricorde, permettra de toucher du doigt quelle fécondité jaillit du texte sacré lorsqu’il est lu à la lumière de toute la tradition spirituelle de l’Église, et qu’il débouche nécessairement sur des gestes et des œuvres concrètes de charité.[13]

  1. La célébration de la miséricorde advient tout particulièrement dans le Sacrement de la Réconciliation. C’est le moment où nous nous sentons embrassés par le Père qui vient à notre rencontre pour nous redonner la grâce d’être de nouveau ses enfants. Nous sommes pécheurs et nous portons en nous le poids de la contradiction entre ce que nous voudrions faire, et ce qu’au contraire nous faisons concrètement (cf. Rm 7,14-21). Cependant, la grâce nous précède toujours et prend le visage de la miséricorde qui devient efficace dans la réconciliation et le pardon. Précisément, Dieu nous fait comprendre son immense amour face à notre être pécheur. La grâce est la plus forte et dépasse toute résistance possible, car l’amour est vainqueur de toute chose (cf. 1 Co 13,7).

Dans le sacrement du Pardon, Dieu montre le chemin pour revenir à lui et invite à faire de nouveau l’expérience de sa proximité. C’est un pardon que l’on peut obtenir, d’abord, en commençant à vivre la charité. C’est ce que rappelle aussi l’Apôtre Pierre quand il écrit que : « la charité couvre une multitude de péchés » (1 P 4,8). Dieu seul pardonne les péchés, mais il nous demande aussi d’être prêts à pardonner les autres comme lui-même nous pardonne : « Remets-nous nos dettes, comme nous-mêmes nous remettons leurs dettes à nos débiteurs » (Mt 6,12). Quelle tristesse quand nous restons enfermés en nous-mêmes et incapables de pardonner ! La rancœur, la colère, la vengeance prennent alors le dessus, nous rendant la vie malheureuse et vain l’engagement joyeux pour la miséricorde.

  1. Le service accompli par les Missionnaires de la Miséricorde a certainement été une expérience de grâce que l’Église a vécue avec beaucoup d’efficacité au cours de l’Année jubilaire. Leur action pastorale a voulu rendre manifeste le fait que Dieu ne pose pas de limite à ceux qui le recherchent avec un cœur contrit, car il va à la rencontre de tous comme un Père. J’ai reçu beaucoup de témoignages joyeux d’une rencontre renouvelée avec le Seigneur dans le sacrement de la Confession. Ne laissons pas passer l’opportunité de vivre la foi aussi comme une expérience de réconciliation. « Laissez-vous réconcilier avec Dieu » (2 Co 5,20) : tel est l’appel lancé, encore aujourd’hui, par l’Apôtre pour faire découvrir à tout croyant la puissance de l’amour qui fait de nous une « créature nouvelle » (2 Co 5,17).

Je veux dire ma gratitude à tous les Missionnaires de la Miséricorde pour le précieux service rendu afin de rendre efficace la grâce du pardon. Cependant, ce ministère extraordinaire ne s’arrête pas avec la fermeture de la Porte Sainte. Je désire en effet qu’il demeure, jusqu’à plus ample informé, comme signe concret que la grâce du Jubilé est toujours vivante et efficace partout dans le monde. Le Conseil pontifical pour la Promotion de la nouvelle Évangélisation aura la charge d’accompagner les Missionnaires de la Miséricorde pendant cette période, comme expression directe de ma sollicitude et de ma proximité, et de trouver les formes les plus adaptées pour l’exercice de ce précieux ministère.

  1. Je renouvelle aux prêtres l’invitation à se préparer avec grand soin au ministère de la Confession, qui est une vraie mission sacerdotale. Je vous exprime toute ma gratitude pour votre service, et je vous demande d’être accueillants envers tous, témoins de la tendresse paternelle malgré la gravité du péché, prompts à aider la réflexion sur le mal commis, clairs dans l’exposé des principes moraux, disponibles pour accompagner les fidèles dans leur chemin pénitentiel, au plus près de leur démarche avec patience, clairvoyants dans le discernement de chaque cas particulier, généreux en donnant le pardon de Dieu. Comme Jésus a choisi de rester en silence face à la femme adultère pour la sauver de la condamnation à mort, que le prêtre, dans le confessionnal, ait un cœur magnanime, conscient que tout pénitent le renvoie à sa propre condition personnelle : pécheur, mais ministre de la miséricorde.
  2. Je voudrais que nous méditions tous les paroles de l’Apôtre, écrites vers la fin de sa vie, quand il confesse à Timothée avoir été le premier des pécheurs, mais « il m’a été fait miséricorde » (1 Tm 1,16). Ses mots ont une grande puissance pour nous provoquer à réfléchir, nous aussi, sur notre existence, et pour voir à l’œuvre la miséricorde de Dieu qui change, convertit, et transforme notre cœur : « Je suis plein de gratitude envers celui qui me donne la force, le Christ Jésus notre Seigneur, car il m’a estimé digne de confiance lorsqu’il m’a chargé du ministère, moi qui étais autrefois blasphémateur, persécuteur, violent. Mais il m’a été fait miséricorde » (1 Tm 1,12-13).

Avec une passion pastorale toujours renouvelée, rappelons-nous donc les paroles de l’Apôtre : « Dieu nous a réconciliés avec lui par le Christ, et il nous a donné le ministère de la réconciliation » (2 Co 5,18). C’est en vue de ce ministère que nous avons été pardonnés en premier, faits témoins privilégiés de l’universalité du pardon. Aucune loi ni précepte ne peut empêcher Dieu d’embrasser de nouveau le fils qui revient vers lui reconnaissant s’être trompé mais décidé à recommencer au début. Ne s’arrêter qu’à la loi, c’est rendre vaines la foi et la miséricorde divine. Il y a une valeur propédeutique dans la loi (cf. Ga 3,24) qui a comme fin, la charité (cf. 1 Tm 1,5). Cependant, le chrétien est invité à vivre la nouveauté de l’Évangile, « la loi de l’Esprit qui donne la vie dans le Christ » (Rm 8,2). Même dans les cas les plus difficiles, où l’on est tenté de faire prévaloir une justice qui vient seulement des normes, on doit croire en la force qui jaillit de la grâce divine.

Nous autres confesseurs, nous avons l’expérience de nombreuses conversions qui se manifestent sous nos yeux. Ayons conscience de la responsabilité des gestes et des paroles afin qu’ils touchent le cœur du pénitent pour qu’il découvre la proximité et la tendresse du Père qui pardonne. Ne rendons pas vains ces moments par des comportements qui pourraient contredire l’expérience de la miséricorde recherchée. Aidons plutôt à éclairer l’espace de la conscience personnelle avec l’amour infini de Dieu  (cf. 1 Jn 3,20).

Le sacrement de la Réconciliation doit retrouver sa place centrale dans la vie chrétienne. C’est pourquoi il exige des prêtres qu’ils mettent leur vie au service du « ministère de la réconciliation » (2 Co 5,18) de sorte qu’aucun pénitent sincère ne soit empêché d’accéder à l’amour du Père qui attend son retour, et que la possibilité de faire l’expérience de la force libératrice du pardon soit offerte à tous.

La célébration de l’initiative des 24 heures pour le Seigneur, en lien avec le IVème dimanche de Carême, peut être une occasion à saisir. Elle a déjà reçu un accueil favorable dans les diocèses et demeure un appel pastoral fort pour vivre intensément le sacrement de la Confession.

  1. En fonction de cette exigence, et pour qu’aucun obstacle ne s’interpose entre la demande de réconciliation et le pardon de Dieu, je concède à tous les prêtres, à partir de maintenant, en vertu de leur ministère, la faculté d’absoudre le péché d’avortement. Ce que j’avais concédé pendant le temps limité du Jubilé[14] est étendu désormais dans le temps, nonobstant toutes choses contraires. Je voudrais redire de toutes mes forces que l’avortement est un péché grave, parce qu’il met fin à une vie innocente. Cependant, je peux et je dois affirmer avec la même force qu’il n’existe aucun péché que ne puisse rejoindre et détruire la miséricorde de Dieu quand elle trouve un cœur contrit qui demande à être réconcilié avec le Père. Que chaque prêtre se fasse donc guide, soutien et réconfort dans l’accompagnement des pénitents sur ce chemin particulier de réconciliation.

Au cours de l’Année jubilaire, j’avais concédé aux fidèles qui, pour des raisons diverses, fréquentent les églises desservies par des prêtres de la Fraternité Saint Pie X, la faculté de recevoir validement et licitement l’absolution sacramentelle de leurs péchés.[15] Pour le bien pastoral de ces fidèles et comptant sur la bonne volonté de leurs prêtres afin que la pleine communion dans l’Église catholique puisse être recouvrée avec l’aide de Dieu, j’établis par ma propre décision d’étendre cette faculté au-delà de la période jubilaire, jusqu’à ce que soient prises de nouvelles dispositions, pour que le signe sacramentel de la réconciliation à travers le pardon de l’Église ne fasse jamais défaut à personne.

  1. La miséricorde a aussi le visage de la consolation. «  Consolez, consolez mon peuple » (Is 40,1) sont les paroles venant du fond du cœur que le prophète fait entendre encore aujourd’hui, afin qu’une parole d’espérance puisse parvenir à tous ceux qui sont dans la souffrance et la douleur. Ne nous laissons pas voler l’espérance qui vient de la foi dans le Seigneur ressuscité. Il est vrai que nous sommes souvent soumis à rude épreuve, mais la certitude que le Seigneur nous aime ne doit jamais nous quitter. Sa miséricorde s’exprime aussi à travers la proximité, l’affection et le soutien que tant de frères et sœurs manifestent lorsque surviennent les jours de tristesse et d’affliction. Essuyer les larmes est une action concrète qui brise le cercle de la solitude où nous sommes souvent enfermés.

Nous avons tous besoin de consolation, car personne d’entre nous n’est exempt de souffrance, de douleur ou d’incompréhension. Que de douleur peut provoquer une parole haineuse, fruit de l’envie, de la jalousie et de la colère ! Que de souffrance entraîne l’expérience de la trahison, de la violence et de l’abandon ! Que d’amertume devant la mort des personnes chères ! Cependant, Dieu n’est jamais loin lorsque de tels drames sont vécus. Une parole qui réchauffe le cœur, une accolade qui te manifeste la compréhension, une caresse qui fait percevoir l’amour, une prière qui  permet d’être plus fort… expriment la proximité de Dieu à travers la consolation offerte par les frères.

Parfois, le silence aussi pourra être une grande aide. Car parfois il n’y a pas de parole qui réponde aux questions de celui qui souffre. Cependant la compassion de celui qui est présent, proche, qui aime et tend la main, peut suppléer l’absence de paroles. Il n’est pas vrai que le silence soit la marque de l’impuissance. Au contraire, il est un moment de force et d’amour. Le silence aussi fait partie de notre langage de consolation, parce qu’il se transforme en œuvre concrète de partage et de participation à la souffrance du frère.

  1. Dans une période particulière comme la nôtre, marquée par tant de crises dont celle de la famille, il est important qu’une parole de force consolatrice soit adressée à nos familles. Le don du mariage est une grande vocation à laquelle correspond, avec la grâce du Christ, un amour généreux, fidèle et patient. La beauté de la famille demeure inchangée, malgré tant d’obscurités et de propositions alternatives : « La joie de l’amour qui est vécue dans les familles est aussi la joie de l’Église ».[16] Le chemin de vie qui amène un homme et une femme à se rencontrer, s’aimer, et se promettre fidélité pour toujours devant Dieu, est souvent interrompu par la souffrance, la trahison ou la solitude. La joie du don des enfants n’est pas exempte des soucis des parents concernant leur croissance et leur formation, leur avenir digne d’être intensément vécu.

La grâce du sacrement de Mariage, non seulement fortifie la famille afin qu’elle soit un lieu privilégié pour vivre la miséricorde, mais elle engage aussi la communauté chrétienne et tout l’agir pastoral à promouvoir la grande valeur de proposition de la famille.  Cette Année jubilaire ne peut cependant pas nous faire perdre de vue la complexité de la réalité familiale actuelle. L’expérience de la miséricorde nous rend capables de regarder toutes les difficultés humaines dans l’attitude de l’amour de Dieu qui ne se lasse jamais d’accueillir et d’accompagner.[17]

Nous ne pouvons pas oublier que chacun est porteur de la richesse et du poids de sa propre histoire qui le rendent absolument unique. Notre vie, avec ses joies et ses peines, est quelque chose d’unique et non reproductible, qui se déroule sous le regard miséricordieux de Dieu. Cela requiert, surtout de la part du prêtre, un discernement spirituel attentif, profond et clairvoyant, de sorte que nul ne soit exclu, quelle que soit la situation dans laquelle il vit, et qu’il puisse se sentir accueilli concrètement par Dieu, participer activement à la vie de la communauté, être inséré dans ce Peuple de Dieu qui avance infatigablement vers la plénitude du Règne de Dieu, règne de justice, d’amour, de pardon et de miséricorde.

  1. Le moment de la mort est d’une importance toute particulière. L’Église a toujours vécu ce passage dramatique à la lumière de la Résurrection de Jésus Christ qui a ouvert la voie à la certitude de la vie future. C’est un grand défi que nous avons à relever, spécialement dans la culture contemporaine qui tend souvent à banaliser la mort jusqu’à la faire devenir une simple fiction ou à la cacher. Au contraire, la mort doit être affrontée et l’on doit s’y préparer, comme un passage douloureux et inévitable, mais riche de sens : celui de l’ultime acte d’amour envers les personnes qu’on laisse et envers Dieu vers lequel on va. Dans toutes les religions, le moment de la mort, comme celui de la naissance, est accompagné par une présence religieuse. Nous vivons l’expérience des obsèques comme une prière riche d’espérance pour l’âme du défunt, et pour consoler ceux qui souffrent du départ de la personne aimée.

Je suis convaincu que, dans la pastorale animée d’une foi vive, il nous faut faire toucher du doigt combien les signes liturgiques et nos prières sont des expressions de la miséricorde du Seigneur. C’est lui-même qui nous adresse des paroles d’espérance, pour que rien ni personne ne puisse nous séparer de son amour (cf. Rm 8,35). Le partage de ce moment par le prêtre est un accompagnement important, parce qu’il permet de vivre la proximité de la communauté chrétienne dans un moment de faiblesse, de solitude, d’incertitude et de pleurs.

  1. Le Jubilé s’achève et la Porte Sainte se ferme. Mais la porte de la miséricorde de notre cœur demeure toujours grande ouverte. Nous avons appris que Dieu se penche sur nous (cf. Os 11,4) pour que nous puissions, nous aussi, l’imiter et nous pencher sur nos frères. La nostalgie de beaucoup du retour à la maison du Père, qui attend leur venue, est suscitée aussi par des témoins sincères et généreux de la tendresse divine. La Porte Sainte que nous avons franchie en cette Année jubilaire nous a placés sur le chemin de la charité que nous sommes appelés à parcourir chaque jour avec fidélité et dans la joie.  C’est la route de la miséricorde qui permet de rencontrer de nombreux frères et sœurs qui tendent la main pour que quelqu’un puisse la saisir afin de cheminer ensemble.

Vouloir être proche du Christ exige de se faire proche des frères, car rien ne plait davantage au Père qu’un geste concret de miséricorde. Par sa nature même, la miséricorde se fait visible et tangible à travers une action concrète et dynamique. Une fois qu’on en a fait l’expérience en vérité, on ne peut plus retourner en arrière : elle grandit sans cesse et transforme la vie. C’est une authentique et nouvelle création qui crée un cœur nouveau, capable d’aimer pleinement, et qui purifie le regard afin qu’il reconnaisse les besoins les plus cachés. Combien sont-elles vraies les paroles avec lesquelles l’Église prie durant la Veillée Pascale, après la lecture du récit de la création : « Seigneur notre Dieu, toi qui as fait merveille en créant l’homme et plus grande  merveille encore en le rachetant». [18]

La miséricorde renouvelle et libère car elle est la rencontre de deux cœurs : celui de Dieu qui vient à la rencontre de celui de l’homme.  Celui-ci est réchauffé, et celui-là le guérit : le cœur de pierre est transformé en cœur de chair (cf. Ez 36,26), capable d’aimer malgré son péché. C’est ici que l’on prend conscience d’être vraiment une « créature nouvelle »  (cf. Ga 6,15) : je suis aimé, donc j’existe ; je suis pardonné, donc je renais à une vie nouvelle ; il m’a été fait miséricorde, donc je deviens instrument de miséricorde.

  1. Pendant l’Année Sainte, et spécialement les « vendredis de la miséricorde», j’ai pu toucher du doigt tout le bien présent dans le monde. Bien souvent, il n’est pas connu, car il est fait chaque jour de façon discrète et silencieuse. Même s’ils ne font pas les manchettes, il existe beaucoup de gestes concrets de bonté et de tendresse tournés vers les plus petits et les plus faibles, les plus seuls et abandonnés. Ils existent vraiment, ces protagonistes de la charité qui vivent la solidarité avec les pauvres et les malheureux. Rendons grâce au Seigneur pour ces dons précieux qui invitent à découvrir la joie de se faire proche face à la faiblesse de l’humanité blessée. Je pense avec gratitude à tant de volontaires qui, chaque jour, consacrent leur temps à manifester la présence et la proximité de Dieu à travers leur dévouement. Leur service est une authentique œuvre de miséricorde qui aide beaucoup de personnes à s’approcher de l’Église.
  2. Le moment est venu de donner libre cours à l’imagination de la miséricorde pour faire naître de nombreuses œuvres nouvelles, fruits de la grâce. L’Église a besoin aujourd’hui de raconter ces « nombreux autres signes » que Jésus a accomplis et « qui ne sont pas écrits » (Jn 20,30), pour exprimer avec éloquence la fécondité de l’amour du Christ et de la communauté qui vit de lui. Plus de deux mille ans se sont écoulés, et pourtant les œuvres de miséricorde continuent à rendre visible la bonté de Dieu.

Aujourd’hui encore des populations entières souffrent de la faim et de la soif. Les images des enfants qui n’ont rien à manger suscitent de grandes préoccupations. Des personnes continuent à émigrer en masse d’un pays à l’autre, à la recherche de nourriture, de travail, d’une maison et de paix. La maladie, sous ses différentes formes, est un motif permanent de souffrance qui demande aide, consolation, et soutien.  Les prisons sont des lieux où s’ajoutent souvent à la peine elle-même des désagréments parfois graves, dus aux conditions de vie inhumaines. L’analphabétisme est encore très présent ; il empêche les garçons et les filles d’être éduqués et les expose à de nouvelles formes d’esclavage. La culture de l’individualisme exacerbé, surtout en Occident, conduit à faire disparaître le sens de la solidarité et de la responsabilité envers les autres. Dieu lui-même aujourd’hui demeure, pour beaucoup, un inconnu ; cela représente la plus grande pauvreté et l’obstacle le plus grand à la reconnaissance de la dignité inviolable de la vie humaine.

En bref, les œuvres de miséricorde corporelles et spirituelles constituent jusqu’à aujourd’hui la confirmation de la grande et positive incidence de la miséricorde en tant que valeur sociale. Elle nous pousse en effet à retrousser nos manches pour redonner dignité à des millions de personnes qui sont nos frères et sœurs, appelés à construire avec nous une « cité fiable ».[19]

  1. De nombreux gestes concrets de miséricorde ont été posés pendant cette Année Sainte. Des communautés, des familles, des croyants, ont redécouvert la joie du partage et la beauté de la solidarité. Cependant, cela ne suffit pas. Le monde continue à produire de nouvelles formes de pauvreté spirituelle et matérielle qui attentent à la dignité des personnes. C’est pour cette raison que l’Église doit toujours être vigilante et prête à identifier de nouvelles œuvres de miséricorde et à les mettre en œuvre avec générosité et enthousiasme.

Efforçons-nous donc de donner des formes concrètes à la charité, et en même temps intelligence aux œuvres de miséricorde. Cette dernière possède une action inclusive, c’est pourquoi elle tend à s’élargir comme une tache d’huile et ne connait pas de limite. En ce sens, nous sommes appelés à donner un visage nouveau aux œuvres de miséricorde que nous connaissons depuis toujours.  De fait, la miséricorde exagère ; elle va toujours plus loin, elle est féconde. Elle est comme le levain qui fait fermenter la pâte (cf. Mt 13,33) et comme la graine de moutarde qui devient un arbre (cf. Lc13,19).

Il nous suffit de penser, à titre d’exemple, à l’œuvre de miséricorde corporelle qui consiste à vêtir celui qui est nu (cf. Mt 25,36.38.43.44). Elle nous ramène au commencement, au jardin d’Eden, lorsqu’Adam et Eve découvrirent qu’ils étaient nus, et entendant le Seigneur s’approcher, eurent honte et se cachèrent (cf. Gn 3,7-8). Nous savons qu’ils furent punis par le Seigneur. Pourtant, il « fit à l’homme et à sa femme des tuniques de peau et les en revêtit » (Gn 3,21). La honte est dépassée et la dignité retrouvée.

Fixons le regard également sur Jésus au Golgotha. Sur la croix, le Fils de Dieu est nu. Sa tunique a été tirée au sort et prise par les soldats (cf. Jn19,23-24). Il n’a plus rien. Sur la croix, se révèle jusqu’à l’extrême la solidarité de Jésus avec ceux qui ont perdu toute dignité en étant privé du nécessaire. De même que l’Église est appelée à être la « tunique du Christ »[20] pour revêtir son Seigneur, de même elle est engagée à se rendre solidaire de tous les nus de la terre, afin qu’ils retrouvent la dignité dont ils ont été dépouillés. « J’étais nu, et vous m’avez habillé » (Mt 25,36) : cela oblige donc à ne pas détourner notre regard des nouvelles formes de pauvreté et de marginalisation, qui empêchent les personnes de vivre dignement.

Être sans travail et ne pas recevoir un juste salaire, ne pas avoir une maison ou une terre où habiter, subir des discriminations pour la foi, la race, le statut social… ces réalités, et d’autres encore, sont des conditions qui attentent à la dignité de la personne face auxquelles l’agir miséricordieux des chrétiens répond avant tout par la vigilance et la solidarité. Combien sont nombreuses les situations aujourd’hui où l’on peut rendre la dignité aux personnes et permettre une vie humaine ! Qu’il suffise de penser à de nombreux jeunes enfants qui subissent des violences de toutes sortes qui leur volent la joie de vivre. Leur visages tristes et défaits sont imprimés dans mon esprit. Ils demandent notre aide pour être libérés de l’esclavage du monde contemporain. Ces enfants sont les jeunes de demain. Comment les préparons-nous à vivre de façon digne et responsable ? Avec quelle espérance peuvent-ils affronter leur présent et leur avenir ?

Le caractère social de la miséricorde exige de ne pas rester inertes et de chasser l’indifférence et l’hypocrisie, afin que les plans et les projets ne demeurent pas lettre morte. Que l’Esprit Saint nous aide à être toujours prêts à offrir notre participation de manière active et désintéressée, afin que la justice et une vie digne ne demeurent pas des paroles de circonstance, mais marquent l’engagement concret de celui qui veut témoigner de la présence du Royaume de Dieu.

  1. Nous sommes appelés à faire grandir une culture de la miséricorde, fondée sur la redécouverte de la rencontre des autres : une culture dans laquelle personne ne regarde l’autre avec indifférence ni ne détourne le regard quand il voit la souffrance des frères. Les œuvres de miséricorde sont « artisanales »: aucune d’entre elles n’est semblable à une autre ; nos mains peuvent les modeler de mille manières et même si Dieu qui les inspire est unique, tout comme est unique la « matière » dont elles sont faites, à savoir la miséricorde elle-même, chacune acquiert une forme différente.

Les œuvres de miséricorde, en effet, concernent la vie entière d’une personne. C’est pour cela que nous pouvons donner naissance à une véritable révolution culturelle, précisément à partir de la simplicité des gestes qui savent rejoindre le corps et l’esprit, c’est-à-dire la vie des personnes. C’est un engagement que la communauté chrétienne peut faire sien, consciente que la Parole du Seigneur l’appelle sans cesse à sortir de l’indifférence et de l’individualisme dans lesquels on est tenté de s’enfermer pour mener une existence confortable et sans problèmes. « Des pauvres, vous en aurez toujours avec vous » (Jn 12,8), dit Jésus à ses disciples. Aucun alibi ne peut justifier un désengagement lorsque l’on sait qu’il s’est identifié à chacun d’eux.

La culture de la miséricorde s’élabore dans la prière assidue, dans l’ouverture docile à l’action de l’Esprit, dans la familiarité avec la vie des saints et dans la proximité concrète des pauvres. C’est un appel pressant à ne pas mal interpréter où il est déterminant de s’engager. La tentation de faire la « théorie de la miséricorde » est surmontée dans la mesure où celle-ci est notre vie quotidienne de participation et de partage. Nous ne devrons d’ailleurs jamais oublier les paroles de l’apôtre Paul racontant sa rencontre avec Pierre, Jacques et Jean, après sa conversion : il met en relief un aspect essentiel de sa mission et de toute la vie chrétienne : « Ils nous ont seulement demandé de nous souvenir des pauvres, ce que j’ai pris grand soin de faire » (Ga 2,10). Nous ne pouvons pas oublier les pauvres : c’est un appel plus que jamais d’actualité et qui s’impose dans son évidence évangélique.

  1. Que l’expérience du Jubilé imprime en nous les paroles de l’Apôtre Pierre : « Autrefois vous n’aviez pas obtenu miséricorde, mais maintenant vous avez obtenu miséricorde » (1 P 2,10). Ne gardons pas jalousement seulement pour nous tout ce que nous avons reçu. Sachons le partager avec les frères souffrants pour qu’ils soient soutenus par la force de la miséricorde du Père. Que nos communautés s’ouvrent pour rejoindre ceux qui vivent sur leur territoire, pour qu’à travers le témoignage des croyants la caresse de Dieu parvienne à tous.

Voici venu le temps de la miséricorde. Chaque journée de notre route est marquée par la présence de Dieu qui guide nos pas avec la force de la grâce que l’Esprit répand dans le cœur pour le modeler et le rendre capable d’aimer. Voici venu le temps de la miséricorde pour tous et pour chacun, pour que personne ne puisse penser être étranger à la proximité de Dieu et à la puissance de sa tendresse. Voici venu le temps de la miséricordepour que ceux qui sont faibles et sans défense, loin et seuls, puissent accueillir la présence de frères et sœurs qui les tireront du besoin. Voici venu le temps de la miséricorde pour que les pauvres sentent se poser sur eux le regard respectueux mais attentif de ceux qui, ayant vaincu l’indifférence, découvrent l’essentiel de la vie. Voici venu le temps de la miséricorde pour que tout pécheur ne se lasse jamais de demander pardon et sente la main du Père qui accueille toujours et serre contre lui.

À la lumière du « Jubilé des personnes socialement exclues», alors que dans toutes les cathédrales et dans les sanctuaires du monde les Portes de la Miséricorde se fermaient, j’ai eu l’intuition que, comme dernier signe concret de cette Année Sainte extraordinaire, on devait célébrer dans toute l’Église, le XXXIIIème Dimanche du Temps ordinaire, la Journée mondiale des pauvres. Ce sera la meilleure préparation pour vivre la solennité de Notre Seigneur Jésus Christ, Roi de l’Univers, qui s’est identifié aux petits et aux pauvres et qui nous jugera sur les œuvres de miséricorde (cf. Mt25,31-46). Ce sera une journée qui aidera les communautés et chaque baptisé à réfléchir sur la manière dont la pauvreté est au cœur de l’Évangile et sur le fait que, tant que Lazare git à la porte de notre maison (cf. Lc 16,19-21), il ne pourra y avoir de justice ni de paix sociale. Cette Journée constituera aussi une authentique forme de nouvelle évangélisation (cf. Mt 11,5) par laquelle se renouvellera le visage de l’Église dans son action continuelle de conversion pastorale pour être témoin de la miséricorde.

  1. Que demeurent tournés vers nous les yeux miséricordieux de la Sainte Mère de Dieu. Elle est la première qui nous ouvre le chemin et nous accompagne dans le témoignage de l’amour. Que la Mère de Miséricorde nous rassemble tous à l’abri de son manteau, comme l’art a souvent voulu la représenter. Confions-nous à son aide maternelle et suivons son indication constante à regarder Jésus, visage rayonnant de la miséricorde de Dieu.

Donné à Rome, près de Saint Pierre,  le 20 novembre,
Solennité de Notre Seigneur Jésus Christ, Roi de l’Univers,
de l’An du Seigneur 2016, quatrième de mon pontificat.

         FRANÇOIS

 


[1]  In Joh 33,5.

[2] Le Pasteur d’Hermas, XLII, 1-4.

[3] Cf. Exhort. ap. Evangelii gaudium, n. 27.

[4] Missel Romain, IIIème Dimanche de Carême.

[5] Ibid., Préface des dimanches du Temps Ordinaire VII.

[6] Ibid., Prière eucharistique II.

[7] Ibid., Rite de communion.

[8] Célébrer la Pénitence et la Réconciliation, n° 85.

[9] Sacrement pour les malades, n° 112.

[10] Cf. Conc. Œcum. Vat. II, Const. Sacrosanctum Concilium, n. 106.

[11] Conc. Œcum. Vat. II, Const. dogm. Dei Verbum, n. 2.

[12]Exhort. ap. Evangelii gaudium, n. 142.

[13] Cf. Benoit XVI, Exhort. ap. post syn. Verbum Domini, nn. 86-87.

[14] Cf. Lettre accordant l’indulgence à l’occasion du Jubilé extraordinaire de la Miséricorde, 1er septembre 2015.

[15] Cf. ibid.

[16] Exhort. ap. post syn. Amoris laetitia, n. 1.

[17] Cf. ibid., nn. 291-300

[18] Missel Romain, Veillée Pascale, Oraison après la 1ère lecture.

[19] Lettre. enc. Lumen fidei, n. 50.

[20] Cf. Cyprien, L’unité de l’Église catholique, 7.

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Encyclique apostolique : La joie de l’amour

EXHORTATION APOSTOLIQUE
POST-SYNODALE
AMORIS LAETITIA

DU SAINT-PÈRE
FRANÇOIS
AUX ÉVÊQUES
AUX PRÊTRES ET AUX DIACRES
AUX PERSONNES CONSACRÉES
AUX ÉPOUX CHRÉTIENS
ET À TOUS LES FIDÈLES LAÏCS
SUR L’AMOUR DANS LA FAMILLE

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1. La joie de l’amour qui est vécue dans les familles est aussi la joie de l’Église. Comme l’ont indiqué les Pères synodaux, malgré les nombreux signes de crise du mariage, « le désir de famille reste vif, spécialement chez les jeunes, et motive l’Église ».[1]Comme réponse à cette aspiration, « l’annonce chrétienne qui concerne la famille est vraiment une bonne nouvelle ».[2]

2. Le parcours synodal a permis d’exposer la situation des familles dans le monde actuel, d’élargir notre regard et de raviver notre conscience de l’importance du mariage ainsi que de la famille. En même temps, la complexité des thèmes abordés nous a montré la nécessité de continuer à approfondir librement certaines questions doctrinales, morales, spirituelles et pastorales. La réflexion des pasteurs et des théologiens, si elle est fidèle à l’Église, si elle est honnête, réaliste et créative, nous aidera à trouver davantage de clarté. Les débats qui se déroulent dans les moyens de communication ou bien dans les publications et même entre les ministres de l’Église, vont d’un désir effréné de tout changer sans une réflexion suffisante ou sans fondement, à la prétention de tout résoudre en appliquant des normes générales ou bien en tirant des conclusions excessives à partir de certaines réflexions théologiques.

3. En rappelant que « le temps est supérieur à l’espace », je voudrais réaffirmer que tous les débats doctrinaux, moraux ou pastoraux ne doivent pas être tranchés par des interventions magistérielles. Bien entendu, dans l’Église une unité de doctrine et de praxis est nécessaire, mais cela n’empêche pas que subsistent différentes interprétations de certains aspects de la doctrine ou certaines conclusions qui en dérivent. Il en sera ainsi jusqu’à ce que l’Esprit nous conduise à vérité entière (cf. Jn 16, 13), c’est-à-dire, lorsqu’il nous introduira parfaitement dans le mystère du Christ et que nous pourrons tout voir à travers son regard. En outre, dans chaque pays ou région, peuvent être cherchées des solutions plus inculturées, attentives aux traditions et aux défis locaux. Car « les cultures sont très diverses entre elles et chaque principe général […] a besoin d’être inculturé, s’il veut être observé et appliqué ».[3]

4. De toute manière, je dois dire que le parcours synodal a été d’une grande beauté et a offert beaucoup de lumière. Je remercie pour tous les apports qui m’ont aidé à contempler les problèmes des familles du monde dans toute leur ampleur. L’ensemble des interventions des Pères, que j’ai écouté avec une constante attention, m’a paru un magnifique polyèdre, constitué de nombreuses préoccupations légitimes ainsi que de questions honnêtes et sincères. Pour cela, j’ai retenu opportun de rédiger une Exhortation Apostolique post-synodale pour recueillir les apports des deux Synodes récents sur la famille, en intégrant d’autres considérations qui pourront orienter la réflexion, le dialogue ou bien la praxis pastorale, et qui offriront à la fois encouragement, stimulation et aide aux familles dans leur engagement ainsi que dans leurs difficultés.

5. Cette Exhortation acquiert un sens spécial dans le contexte de cette Année Jubilaire de la Miséricorde. En premier lieu, parce que je la considère comme une proposition aux familles chrétiennes, qui les stimule à valoriser les dons du mariage et de la famille, et à garder un amour fort et nourri de valeurs, telles que la générosité, l’engagement, la fidélité ou la patience. En second lieu, parce qu’elle vise à encourager chacun à être un signe de miséricorde et de proximité là où la vie familiale ne se réalise pas parfaitement ou ne se déroule pas dans la paix et la joie.

6. Dans le développement du texte, je commencerai par une ouverture inspirée par les Saintes Écritures, qui donne un ton approprié. De là, je prendrai en considération la situation actuelle des familles en vue de garder les pieds sur terre. Ensuite, je rappellerai certains éléments fondamentaux de l’enseignement de l’Église sur le mariage et la famille, pour élaborer ainsi les deux chapitres centraux, consacrés à l’amour. Pour continuer, je mettrai en exergue certains parcours pastoraux qui nous orientent pour la construction de foyers solides et féconds selon le plan de Dieu, et je consacrerai un chapitre à l’éducation des enfants. Après, je m’arrêterai sur une invitation à la miséricorde et au discernement pastoral face à des situations qui ne répondent pas pleinement à ce que le Seigneur nous propose, et enfin je tracerai de brèves lignes de spiritualité familiale.

7. Vu la richesse apportée au parcours synodal par les deux années de réflexion, cette Exhortation aborde, de différentes manières, des thèmes nombreux et variés. Cela explique son inévitable longueur. C’est pourquoi, je ne recommande pas une lecture générale hâtive. Elle sera plus bénéfique, tant pour les familles que pour les agents de pastorale familiale, s’ils l’approfondissent avec patience, morceau par morceau, ou s’ils cherchent en elle ce dont ils peuvent avoir besoin dans chaque circonstance concrète. Il est probable, par exemple, que les couples s’identifient plus avec les chapitres quatre et cinq, que les agents pastoraux soient intéressés surtout par le chapitre six, et que tous se sentent interpellés par le chapitre huit. J’espère que chacun, à travers la lecture, se sentira appelé à prendre soin avec amour de la vie des familles, car elles « ne sont pas un problème, elles sont d’abord une opportunité ».[4]

 

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