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Responsable de la chronique : Yves Bériault, o.p.
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La théologie après Veritatis gaudium dans le contexte méditerranéen

Imprimer Par Pape François

VISITE DU PAPE FRANÇOIS À NAPLES 
À L’OCCASION DE LA CONFÉRENCE « LA THÉOLOGIE APRÈS VERITATIS GAUDIUM DANS LE CONTEXTE MÉDITERRANÉEN », 
ORGANISÉE PAR LA FACULTÉ PONTIFICALE DE THÉOLOGIE DE L’ITALIE MÉRIDIONALE – SECTION SAINT-LOUIS – DE NAPLES

DISCOURS DU SAINT-PÈRE

Esplanade de la Faculté pontificale de théologie de l’Italie méridionale (Naples)
Vendredi 21 juin 2019


Chers étudiants et professeurs, 
chers frères dans l’épiscopat et le sacerdoce, 
Messieurs les cardinaux!

Je suis heureux de vous rencontrer aujourd’hui et de prendre part à ce congrès. Je réponds de tout cœur au salut de mon cher frère, le patriarche Bartholomée, un grand précurseur de Laudato si’ — un précurseur depuis des années — qui a voulu contribuer à la réflexion à travers un message personnel. Merci à Bartholomée, mon frère bien-aimé.

La Méditerranée est depuis toujours un lieu de transitions, d’échanges, et parfois aussi de conflits. Nous en connaissons tant. Aujourd’hui, ce lieu nous présente une série de questions, souvent dramatiques. Celles-ci peuvent se traduire dans certaines interrogations que nous nous sommes posées au cours de la rencontre interreligieuse d’Abou Dabi: comment prendre soin les uns des autres au sein de l’unique famille humaine? Comment alimenter une coexistence tolérante et pacifique qui se traduise en fraternité authentique? Comment faire prévaloir dans nos communautés l’accueil de l’autre et de celui qui est différent de nous parce qu’il appartient à une tradition religieuse et culturelle diverse de la nôtre? Comment les religions peuvent-elles être des chemins de fraternité au lieu de murs de séparation. Ces questions, ainsi que d’autres, exigent d’être interprétées à divers niveaux, et exigent un engagement généreux d’écoute, d’étude et de confrontation pour promouvoir des processus de libération, de paix, de fraternité et de justice. Nous devons nous en convaincre: il s’agit de lancer des processus, pas de définir des espaces, occuper des espaces… Lancer des processus.

Une théologie de l’accueil et du dialogue

Au cours de ce congrès, vous avez tout d’abord analysé les contradictions et les difficultés dans la région de la Méditerranée, puis vous vous êtes interrogés sur les meilleures solutions. A ce propos, vous vous demandez quelle théologie est adaptée au contexte dans lequel vous vivez et œuvrez. Je dirais que la théologie, particulièrement dans ce contexte, est appelée à être une théologie de l’accueil et à développer un dialogue sincère avec les institutions sociales et civiles, avec les centres universitaires et de recherche, avec les responsables religieux et avec toutes les femmes et les hommes de bonne volonté, en vue de l’édification dans la paix d’une société inclusive et fraternelle et également de la sauvegarde de la création.

Quand le préambule de Veritatis gaudium mentionne l’approfondissement du kérygme et le dialogue comme critères pour renouveler les études, cela signifie que ceux-ci sont au service du chemin d’une Eglise qui met toujours plus l’accent sur l’évangélisation. Pas l’apologétique, pas les manuels — comme nous l’avons entendu —: évangéliser. Au centre, il y a l’évangélisation, qui ne veut pas dire prosélytisme. Dans le dialogue avec les cultures et les religions, l’Eglise annonce la Bonne Nouvelle de Jésus et la pratique de l’amour évangélique qu’Il prêchait comme une synthèse de tout l’enseignement de la Loi, des visions des prophètes et de la volonté du Père. Le dialogue est avant tout une méthode de discernement et d’annonce de la Parole d’amour qui est adressée à toute personne et qui veut s’enraciner dans le cœur de chacun. Ce n’est que dans l’écoute de cette Parole et dans l’expérience de l’amour que celle-ci communique que l’on peut discerner l’actualité du kérygme. Le dialogue, ainsi entendu, est une forme d’accueil.

Je voudrais répéter que «le discernement spirituel n’exclut pas les apports des connaissances humaines, existentielles, psychologiques, sociologiques ou morales. Mais il les transcende. Même les sages normes de l’Eglise n’y suffisent pas. Rappelons-nous toujours que le discernement est une grâce — un don —. Le discernement, en définitive, conduit à la source même de la vie qui ne meurt pas, c’est-à-dire connaître le Père, le seul vrai Dieu, et celui qu’il a envoyé, Jésus Christ (cf. Jn 17, 3)» (Exhort. ap. Gaudete et exsultate, n. 170).

Les écoles de théologie se renouvellent avec la pratique du discernement et à travers une façon dialogique de procéder capable de créer un climat spirituel et de pratique intellectuelle adapté. Il s’agit d’un dialogue aussi bien dans la présentation des problèmes que dans la recherche ensemble des voies de solution. Un dialogue capable d’intégrer le critère vivant de la Pâque de Jésus avec le mouvement de l’analogie, qui perçoit dans la réalité, dans la création et dans l’histoire des liens, des signes et des renvois théologaux. Cela comporte l’assomption herméneutique du mystère du chemin de Jésus qui le conduit à la croix et à la résurrection et au don de l’Esprit. Assumer cette logique «jésuenne» et pascale est indispensable pour comprendre que la réalité historique et créée est interrogée par la révélation du mystère de l’amour de Dieu. De ce Dieu qui, dans l’histoire de Jésus, se manifeste — chaque fois et dans chaque contradiction — plus grand dans l’amour et dans la capacité de récupérer le mal. Les deux mouvements sont nécessaires et complémentaires: un mouvement du bas vers le haut qui peut dialoguer, avec une dimension d’écoute et de discernement, avec toute instance humaine et historique, en tenant compte de toute l’importance de l’humain; et un mouvement du haut vers le bas, — où «le haut» est celui de Jésus élevé sur la croix — qui permet, dans le même temps, de discerner les signes du Royaume de Dieu dans l’histoire et de comprendre de façon prophétique les signes de l’anti-Royaume qui défigurent l’âme et l’histoire humaine. C’est une méthode qui permet — dans une dynamique constante — de se confronter avec chaque instance humaine et de comprendre quelle lumière chrétienne illumine les plis de la réalité et quelles énergies l’Esprit du Crucifié Ressuscité suscite, à chaque fois, ici et maintenant.

La façon de procéder dialogique est la voie pour arriver là où se forment les paradigmes, les façons de sentir, les symboles, les représentations des personnes et des peuples. Arriver là — disons comme des «ethnologues spirituels» — de l’âme des peuples pour pouvoir dialoguer en profondeur et, si possible, contribuer à leur développement à travers l’annonce de l’Evangile du Royaume de Dieu, dont le fruit est la maturation d’une fraternité toujours plus étendue et inclusive. Un dialogue et une annonce de l’Evangile qui peuvent se présenter selon les façons décrites par François d’Assise dans la Regola non bollata, précisément au lendemain de son voyage en Orient méditerranéen. Pour François, il existe une première façon dans laquelle, simplement, on vit en tant que chrétiens: «Une façon est qu’il n’y ait pas entre eux de conflits ou de disputes, mais qu’ils soient soumis à toute créature humaine par amour de Dieu et qu’ils confessent d’être chrétiens» (XVI: FF 43). Il existe ensuite une deuxième façon dans laquelle, toujours docile aux signes et à l’action du Seigneur ressuscité et à son Esprit de paix, on annonce la foi chrétienne comme manifestation en Jésus de l’amour de Dieu pour tous les hommes. Je suis profondément frappé par ce conseil de François aux frères: «Prêchez l’Evangile; si cela est nécessaire également avec les mots». C’est le témoignage!

Cette docilité à l’Esprit implique un style de vie et d’annonce sans esprit de conquête, sans volonté de prosélytisme — qui est la peste — et sans intention agressive de réfutation. Une modalité qui entre en dialogue «de l’intérieur» avec les hommes et avec leurs cultures, avec leurs histoires, leurs différentes traditions religieuses; une modalité qui, en cohérence avec l’Evangile, comprend également le témoignage jusqu’au sacrifice de la vie, comme le démontrent les exemples lumineux de Charles de Foucauld, des moines de Tibhirine, de l’évêque d’Oran, Pierre Claverie, et de nombreux frères et sœurs qui, par la grâce du Christ, ont été fidèles avec douceur et humilité et sont morts avec le nom de Jésus sur les lèvres et la miséricorde dans leur cœur. Et ici, je pense à la non-violence comme horizon et savoir sur le monde, que la théologie doit considérer comme un de ses éléments constitutifs. Ici nous viennent en aide les écrits de Martin Luther King et Lanza del Vasto, ainsi que d’autres «artisans» de paix. Nous sommes aidés et encouragés par la mémoire du bienheureux Giustino Russolillo, qui fut étudiant dans cette faculté, et du père Peppino Diana, le jeune prêtre tué par la camorra, qui étudia également ici. Et je voudrais mentionner ici un syndrome dangereux, qui est le «syndrome de Babel». Nous pensons que le «syndrome de Babel» est la confusion qui naît du fait de ne pas comprendre ce que l’autre dit. C’est le premier pas. Mais le vrai «syndrome de Babel» est de ne pas écouter ce que l’autre dit et de croire que je sais ce que l’autre pense et ce qu’il dira. C’est la peste!

Exemples de dialogue pour une théologie de l’accueil

Le «dialogue» n’est pas une formule magique, mais il est certain que la théologie est aidée à se renouveler quand elle l’assume sérieusement, quand celui-ci est encouragé et favorisé entre les professeurs et les étudiants, ainsi qu’avec les autres formes du savoir et avec les autres religions, en particulier le judaïsme et l’islam. Les étudiants de théologie devraient être éduqués au dialogue avec le judaïsme et avec l’islam pour comprendre les racines communes et les différences de nos identités religieuses, et contribuer ainsi de façon plus efficace à l’édification d’une société qui apprécie la diversité et favorise le respect, la fraternité et la coexistence pacifique.

Eduquer les étudiants à cela. J’ai étudié à l’époque de la théologie décadente, de la scholastique décadente, au temps des manuels. Nous plaisantions entre nous, toutes les thèses de théologie s’expérimentaient selon ce schéma, un syllogisme: 1. Les choses semblent être ainsi. 2. Le catholicisme a toujours raison. 3. Ergo… C’est-à-dire une théologie de type défensif, apologétique, contenue dans un manuel. Nous plaisantions ainsi, mais c’était les choses qu’on nous présentaient à cette époque de la scholastique décadente.

Créer une coexistence pacifique dialogique. Avec les musulmans, nous sommes appelés à dialoguer pour construire l’avenir de nos sociétés et de nos villes; nous sommes appelés à les considérer comme des partenaires pour construire une coexistence pacifique, même quand ont lieu des épisodes bouleversants commis par des groupes fanatiques ennemis du dialogue, comme la tragédie de Pâques dernier au Sri Lanka. Hier le cardinal de Colombo m’a dit cela: «Après avoir fait ce que je devais faire, je me suis aperçu qu’un groupe de personnes, des chrétiens, voulaient aller dans le quartier musulman pour les tuer. J’ai invité l’imam avec moi, en voiture, et ensemble nous sommes allés là-bas pour convaincre les chrétiens que nous sommes amis, que ceux-là étaient extrémistes et qu’ils ne sont pas des nôtres». C’est une attitude de proximité et de dialogue. Former les étudiants au dialogue avec les juifs implique de les éduquer à la connaissance de leur culture, de leur façon de penser, de leur langue, pour mieux comprendre et vivre notre relation sur le plan religieux. Dans les facultés de théologie et dans les universités ecclésiastiques, il faut encourager les cours de langue et de culture arabe et juive, ainsi que la connaissance réciproque entre étudiants chrétiens, juifs et musulmans.

Je voudrais donner deux exemples concrets de la façon dont le dialogue qui caractérise une théologie de l’accueil peut être appliqué aux études ecclésiastiques. Avant tout, le dialogue peut être une méthode d’étude, outre que d’enseignement. Quand nous lisons un texte, nous dialoguons avec celui-ci et avec le «monde» dont il est l’expression; et cela vaut également pour les textes sacrés, comme la Bible, le Talmud et le Coran. De plus, souvent, nous interprétons un texte déterminé en dialogue avec d’autres de la même époque ou d’époques diverses. Les textes des grandes traditions monothéistes sont dans certains cas le résultat d’un dialogue. Il peut y avoir des textes qui sont écrits pour répondre à des interrogations sur des questions importantes de la vie soulevées par des textes qui les ont précédés. Cela aussi est une forme de dialogue.

Le deuxième exemple est que le dialogue peut être conduit comme herméneutique théologique en un temps et un lieu spécifique. Dans notre cas: la Méditerranée au début du troisième millénaire. Il n’est pas possible de lire de façon réaliste cet espace si ce n’est en dialogue et en tant que pont — historique, géographique, humain — entre l’Europe, l’Afrique et l’Asie. Il s’agit d’un espace dans lequel l’absence de paix a produit de multiples déséquilibres régionaux et mondiaux, et dont la pacification, à travers la pratique du dialogue, pourrait en revanche beaucoup contribuer à entamer des processus de réconciliation et de paix. Giorgio La Pira nous dirait qu’il s’agit, pour la théologie, de contribuer à construire sur tout le bassin méditerranéen une grande «tente de paix», où les divers fils du père commun Abraham puissent coexister dans le respect réciproque. N’oublions pas notre père commun.

Une théologie de l’accueil est une théologie de l’écoute

Le dialogue comme herméneutique théologique présuppose et comporte l’écoute consciente. Cela signifie également écouter l’histoire et le vécu des peuples qui vivent dans l’espace méditerranéen pour pouvoir en déchiffrer l’histoire qui relie le passé au présent et pour pouvoir en comprendre les blessures ainsi que les potentialités. Il s’agit en particulier de comprendre la façon dont les communautés chrétiennes et les existences prophétiques individuelles ont su — notamment récemment — incarner la foi chrétienne dans des contextes parfois de conflit, de minorité et de coexistence plurielle avec d’autres traditions religieuses.

Cette écoute doit être profondément interne aux cultures et aux peuples également pour une autre raison. La Méditerranée est précisément la mer du métissage — si nous ne comprenons pas le métissage, nous ne comprendront jamais la Méditerranée —, une mer géographiquement fermée par rapport aux océans, mais culturellement toujours ouverte à la rencontre, au dialogue et à l’inculturation réciproque. Il n’en reste pas moins que sont nécessaires des récits renouvelés et partagés qui — à partir de l’écoute des racines et du présent — parlent au cœur des personnes, des récits dans lesquels il est possible de se reconnaître de façon constructive, pacifique et génératrice d’espérance.

La réalité multiculturelle et pluri-religieuse de la nouvelle Méditerranée se forme à partir de ces récits, dans le dialogue qui naît de l’écoute des personnes et des textes des grandes religions monothéistes, et surtout dans l’écoute des jeunes. Je pense aux étudiants de nos facultés de théologie, à ceux des universités «laïques» ou d’autres inspirations religieuses. «Quand l’Eglise — et nous pourrions ajouter, la théologie — abandonne les schémas rigides et s’ouvre à l’écoute disponible et attentive des jeunes, cette empathie l’enrichit car “elle permet aux jeunes d’apporter quelque chose à la communauté, en l’aidant à percevoir des sensibilités nouvelles et à se poser des questions inédites”» (Exhort. ap. post-syn. Christus vivit, n. 65). Saisir les sensibilités nouvelles: tel est le défi.

L’approfondissement du kérygme se fait avec l’expérience du dialogue qui naît de l’écoute et qui engendre la communion. Jésus lui-même a annoncé le Royaume de Dieu en dialoguant avec tout type et toute catégorie de personnes du judaïsme de son époque: avec les scribes, les pharisiens, les docteurs de la loi, les publicains, les savants, les simples, les pécheurs. A une femme samaritaine, Il révéla, dans l’écoute et dans le dialogue, le don de Dieu et son identité même: il lui fit découvrir le mystère de sa communion avec le Père et de la plénitude surabondante qui jaillit de cette communion. Son écoute divine du cœur humain ouvre ce cœur à accueillir à son tour la plénitude de l’Amour et la joie de la vie. On ne perd rien avec le dialogue. On gagne toujours. Nous perdons tous avec le monologue, tous.

Une théologie interdisciplinaire

Un théologie de l’accueil qui, comme méthode d’interprétation de la réalité, adopte le discernement et le dialogue sincère a besoin de théologiens qui sachent travailler ensemble et sous forme interdisciplinaire, en surmontant l’individualisme dans le travail intellectuel. Nous avons besoin de théologiens — hommes et femmes, prêtres, laïcs et religieux — qui, dans un profond enracinement historique et ecclésial et, dans le même temps, ouverts aux nouveautés inépuisables de l’Esprit, sachent fuir les logiques auto-référentielles, compétitives et, de fait, aveuglantes qui existent souvent également dans nos institutions académiques et cachées très souvent, entre les écoles théologiques.

Sur ce chemin constant de sortie de soi et de rencontre avec l’autre, il est important que les théologiens soient des hommes et des femmes de compassion — je souligne cela: qu’ils soient des hommes et des femmes de compassion —, touchés par la vie opprimée d’un grand nombre, par les esclavages d’aujourd’hui, par les plaies sociales, par les violences, par les guerres et par les immenses injustices subies par de nombreux pauvres qui vivent sur les rives de cette «mer commune». Sans communion et sans compassion, constamment alimentée par la prière — cela est important: on peut faire de la théologie seulement «à genoux» —, la théologie non seulement perd son âme, mais perd l’intelligence et la capacité d’interpréter de façon chrétienne la réalité. Sans compassion, puisée au Cœur du Christ, les théologiens risquent d’être engloutis dans la condition de privilège de celui qui se place prudemment en dehors du monde et ne partage rien de risqué avec la majorité de l’humanité. La théologie de laboratoire, la théologie pure et «distillée», distillée comme l’eau, l’eau distillée, qui n’a aucun goût.

Je voudrais donner un exemple de la façon dont l’interdisciplinarité qui interprète l’histoire peut être un approfondissement dukérygme et, si elle est animée par la miséricorde, peut être ouverte à la transdisciplinarité. Je me réfère en particulier à tous les comportements agressifs et guerriers qui ont marqué la façon d’habiter l’espace méditerranéen de peuples qui se disaient chrétiens. Il faut mentionner ici tant les comportements et les pratiques coloniales qui ont tant façonné l’imaginaire et les politiques de ces peuples que les justifications de toutes sortes de guerres, ou toutes les persécutions accomplies au nom d’une religion ou d’une prétendue pureté raciale ou doctrinale. Nous avons nous aussi fait ces persécutions. Je me rappelle, dans la Chanson de Roland, après avoir vaincu la bataille, les musulmans étaient mis en file, tous, devant les fonts baptismaux. Il y avait là quelqu’un avec une épée. Et on les faisait choisir: tu acceptes le baptême ou bien, adieu! Tu t’en vas de l’autre côté. Ou le baptême ou la mort. Nous avons fait cela. Par rapport à cette histoire complexe et douloureuse, la méthode du dialogue et de l’écoute, guidée par le critère évangélique de la miséricorde, peut enrichir beaucoup la connaissance et la relecture interdisciplinaire, en faisant ressortir également, par opposition, les prophéties de paix que l’Esprit n’a jamais cessé de susciter.

L’interdisciplinarité comme critère pour le renouveau de la théologie et des études ecclésiastiques comporte l’engagement derevisiter et de réinterroger constamment la tradition. Revisiter la tradition! Et réinterroger. En effet, l’écoute en tant que théologiens chrétiens ne survient pas à partir de rien, mais d’un patrimoine théologique qui — précisément dans l’espace méditerranéen — puise ses racines dans les communautés du Nouveau Testament, dans la riche réflexion des Pères et dans de multiples générations de penseurs et de témoins. C’est cette tradition vivante parvenue jusqu’à nous qui peut contribuer à illuminer et à déchiffrer de nombreuses questions contemporaines. A condition toutefois qu’elle soit relue avec une volonté sincère de purification de la mémoire, c’est-à-dire en sachant discerner ce qui a été le véhicule de l’intention originaire de Dieu, révélée dans l’Esprit de Jésus Christ, et ce qui au contraire, n’a pas été fidèle à cette intention miséricordieuse et salvifique. N’oublions pas que la tradition est une racine qui donne vie: elle nous transmet la vie pour que nous puissions grandir et fleurir, fructifier. Très souvent nous pensons à la tradition comme à un musée. Non! La semaine dernière, ou l’autre, j’ai lu une citation de Gustav Malher qui disait: «La tradition est la garantie de l’avenir, pas la gardienne des cendres». C’est beau! Vivons la tradition comme un arbre qui vit, grandit. Au Ve siècle, Vincent de Lérins l’avait déjà bien compris: la croissance de la foi, de la tradition avec ces trois critères: annis consolidetur, dilatetur tempore, sublimetur aetate. C’est la tradition! Mais sans tradition tu ne peux pas grandir! La tradition pour grandir, comme la racine pour l’arbre.

Une théologie en réseau

La théologie après Veritatis gaudium est une théologie en réseau et, dans le contexte de la Méditarranée, solidaire de tous les «naufrages» de l’histoire. Dans le devoir théologique qui nous attend, rappelons saint Paul et le chemin du christianisme des origines qui relie l’orient à l’occident. Ici, tout près du lieu où saint Paul débarqua, on ne peut manquer de rappeler que les voyages de l’apôtre furent marqués par des difficultés évidentes, comme lors du naufrage au centre de la Méditerranée (Ac 27, 9sq). Un naufrage qui fait penser à celui de Jonas. Mais Paul ne fuit pas, et peut même penser que Rome est sa Ninive. Il peut penser corriger l’attitude de Jonas en rachetant sa fuite. A présent que le christianisme occidental a appris des nombreuses erreurs et difficultés du passé, il peut revenir à ses sources en espérant pouvoir témoigner de la Bonne Nouvelle aux peuples de l’orient et de l’occident, du nord et du sud. La théologie — en gardant l’esprit et le cœur fixé sur «Dieu de miséricorde et de pitié» (cf. Gn 4, 2) — peut aider l’Eglise et la société civile à reprendre le chemin en compagnie de tant de naufragés, en encourageant les populations de la Méditerranée à rejeter toute tentation de reconquête et de fermeture identitaire. Tous les deux naissent, se nourrissent et grandissent à partir de la peur. On ne peut pas faire de la théologie dans un milieu de peur.

Le travail des facultés de théologie et des universités ecclésiastiques contribue à l’édification d’une société juste et fraternelle, dans laquelle la sauvegarde de la création et la construction de la paix sont le résultat de la collaboration entre institutions civiles, ecclésiales et interreligieuses. Il s’agit avant tout d’un travail dans le «réseau évangélique», c’est-à-dire en communion avec l’esprit de Jésus qui est Esprit de paix, Esprit d’amour à l’œuvre dans la création et dans le cœur des hommes et des femmes de bonne volonté de toute race, culture et religion. Comme le langage utilisé par Jésus pour parler du Royaume de Dieu, ainsi, de façon semblable, l’interdisciplinarité et la création de réseaux veulent favoriser le discernement de la présence de l’Esprit du ressuscité dans la réalité. A partir de la compréhension de la Parole de Dieu dans son contexte méditerranéen originel, il est possible de discerner les signes des temps dans des contextes nouveaux.

La théologie après «Veritatis gaudium» dans le contexte de la Méditerranée

J’ai beaucoup souligné Veritatis gaudium. Je voudrais remercier publiquement ici, parce qu’il est présent, Mgr Zani, qui a été l’un des artisans de ce document. Merci! Quel est donc le devoir de la théologie après Veritatis gaudium dans le contexte de la Méditerranée? En conclusion quel est son devoir? Celle-ci doit se conformer à l’Esprit de Jésus Ressuscité, avec sa liberté d’aller dans le monde et d’atteindre les périphéries, même celles de la pensée. Aux théologiens revient le devoir de favoriser toujours à nouveau la rencontre des cultures avec les sources de la Révélation et de la Tradition. Les anciennes constructions de la pensée, les grandes synthèses théologiques du passé sont des mines de sagesse théologique, mais elles ne peuvent pas s’appliquer de façon mécanique aux questions actuelles. Il s’agit d’en tirer profit pour chercher de nouvelles voies. Grâce à Dieu, les sources premières de la théologie, c’est-à-dire la Parole de Dieu et l’Esprit Saint, sont inépuisables et toujours fécondes; c’est pourquoi on peut et on doit œuvrer dans la direction d’une «Pentecôte théologique», qui permette aux femmes et aux hommes de notre temps d’écouter «dans leur propre langue» une réflexion chrétienne qui réponde à leur recherche de sens et de plénitude de vie. Certains présupposés sont indispensables pour cela.

Il faut tout d’abord partir de l’Evangile de la miséricorde, c’est-à-dire de l’annonce faite par Jésus lui-même et par les contextes originels de l’évangélisation. La théologie naît au milieu d’être humains concrets, rencontrés avec le regard et le cœur de Dieu, qui va à leur recherche avec un amour miséricordieux. Faire de la théologie est aussi un acte de miséricorde. Je voudrais répéter ici, dans cette ville où il n’y a pas seulement des épisodes de violence, mais qui conserve tant de traditions et tant d’exemples de sainteté — outre un chef-d’œuvre du Caravage sur les œuvres de miséricorde et le témoignage du saint médecin Giuseppe Moscati — je voudrais répéter ce que j’ai écrit à la faculté de théologie de l’université catholique argentine: «Même les bons théologiens, comme les bons pasteurs, ont l’odeur du peuple et de la rue et, avec leur réflexion, ils versent l’huile et le vin sur les blessures des hommes. Que la théologie soit l’expression d’une Eglise qui est «un hôpital de campagne», qui vit sa mission de salut et de guérison dans le monde! La miséricorde n’est pas seulement une attitude pastorale, mais elle est la substance même de l’Evangile de Jésus. Je vous encourage à étudier comment, dans les diverses disciplines — la dogmatique, la morale, la spiritualité, le droit et ainsi de suite — peut se refléter le caractère central de la miséricorde. Sans miséricorde, notre théologie, notre droit, notre pastorale, courent le risque de sombrer dans la mesquinerie bureaucratique ou dans l’idéologie, qui par sa nature veut apprivoiser le mystère» (Lettre au grand chancelier de la «Pontificia Universidad Católica Argentina» à l’occasion du centenaire de la faculté de théologie, 3 mars 2015). La théologie, par la voie de la miséricorde, se défend d’apprivoiser le mystère.

En deuxième lieu, il est nécessaire d’assumer l’histoire de manière sérieuse au sein de la théologie, comme espace ouvert à la rencontre avec le Seigneur. «La capacité d’entrevoir la présence du Christ et le chemin de l’Eglise dans l’histoire nous rendent humbles, et nous détournent de la tentation de nous réfugier dans le passé pour éviter le présent. Et cela a été l’expérience de tant de spécialistes, qui ont commencé, je ne dis pas athées, mais un peu agnostiques, et qui ont trouvé le Christ. Car on ne pouvait pas comprendre l’histoire sans cette force» (Discours aux participants au congrès de l’association des professeurs d’histoire de l’Eglise, 12 janvier 2019).

La liberté théologique est nécessaire. Sans la possibilité d’expérimenter de nouvelles voies on ne crée rien de nouveau, et on ne laisse pas de place à la nouveauté de l’Esprit du Ressuscité: «A ceux qui rêvent une doctrine monolithique défendue par tous sans nuances, cela peut sembler une dispersion imparfaite. Mais la réalité est que cette variété aide à manifester et à mieux développer les divers aspects de la richesse inépuisable de l’Evangile» (Exhort. ap. Evangelii gaudium, n. 40). Cela signifie également une révision adaptée de la ratio studiorum. Je ferais une distinction à propos de la liberté de réflexion théologique. Les spécialistes doivent aller de l’avant avec liberté; ensuite, en dernière instance, ce sera le magistère qui se prononcera, mais on ne peut pas faire de théologie sans cette liberté. Mais dans la prédication au peuple de Dieu, s’il vous plaît, ne blessez pas la foi du Peuple de Dieu avec des disputes théologiques. Que les disputes théologiques restent seulement entre les théologiens. C’est votre tâche. Mais il faut donner au peuple de Dieu la substance qui nourrit la foi et qui ne la relativise pas.

Enfin, il est indispensable de se doter de structures légères et flexibles, qui manifestent la priorité donnée à l’accueil et au dialogue, au travail inter- et trans-disciplinaire et en réseau. Les statuts, l’organisation interne, la méthode d’enseignement, l’organisation des études devraient refléter la physionomie de l’Eglise «en sortie». Tout doit être orienté, dans les horaires et dans l’organisation, pour favoriser le plus possible la participation de ceux qui désirent étudier la théologie: outre les séminaristes et les religieux, également les laïcs et les femmes, aussi bien laïques que religieuses. En particulier, la contribution que les femmes apportent et peuvent apporter à la théologie est indispensable et leur participation doit donc être soutenue, comme vous le faites dans cette faculté, où il y a une participation importante de femmes comme enseignantes et comme étudiantes.

Que ce très bel endroit, siège de la faculté de théologie consacrée à saint Louis, dont c’est aujourd’hui la fête, soit le symbole d’une beauté à partager, ouverte à tous. Je rêve de facultés théologiques où l’on vit la convivialité des différences, où l’on pratique une théologie du dialogue et de l’accueil; où l’on expérimente le modèle du polyèdre du savoir théologique, au lieu d’une sphère statique et désincarnée. Où la recherche théologique est en mesure de promouvoir un processus d’inculturation exigeant mais passionnant.

Conclusion

Les critères du Préambule de la Constitution apostolique Veritatis gaudium sont des critères évangéliques. Le kérygme, le dialogue, le discernement, la collaboration, le réseau — j’ajouterais également la parrhésie, qui a été citée comme critère, qui est la capacité d’être à la limite, avec l’hypomoné, la tolérance, être à la limite pour aller de l’avant — sont des éléments et des critères qui traduisent la manière selon laquelle l’Evangile a été vécu et annoncé par Jésus et avec laquelle aujourd’hui aussi il peut être transmis par ses disciples.

La théologie après Veritatis gaudium est une théologie kérygmatique, une théologie du discernement, de la miséricorde et de l’accueil, qui se met en dialogue avec la société, les cultures et les religions pour la construction de la coexistence pacifique de personnes et de peuples. La Méditerranée est la matrice historique, géographique et culturelle de l’accueil kérygmatique pratiqué à travers le dialogue et la miséricorde. Naples est un exemple et un atelier spécial de cette recherche théologique. Bon travail!

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