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Responsable de la chronique : Yves Bériault, o.p.

Bulle d’indiction : Le visage de la miséricorde

Misericordiae Vultus

BULLE D’INDICTION
DU JUBILÉ EXTRAORDINAIRE
DE LA MISÉRICORDE

FRANÇOIS
EVÊQUE DE ROME
SERVITEUR DES SERVITEURS DE DIEU
À CEUX QUI LIRONT CETTE LETTRE
GRÂCE, MISÉRICORDE ET PAIX


 

1. Jésus-Christ est le visage de la miséricorde du Père. Le mystère de la foi chrétienne est là tout entier. Devenue vivante et visible, elle atteint son sommet en Jésus de Nazareth. Le Père, «riche en miséricorde» (Ep 2, 4) après avoir révélé son nom à Moïse comme «Dieu tendre et miséricordieux, lent à la colère, plein d’amour et de vérité» (Ex 34, 6) n’a pas cessé de faire connaître sa nature divine de différentes manières et en de nombreux moments. Lorsqu’est venue la «plénitude des temps» (Ga4, 4), quand tout fut disposé selon son dessein de salut, il envoya son Fils né de la Vierge Marie pour nous révéler de façon définitive son amour. Qui le voit a vu le Père (cf. Jn 14, 9). A travers sa parole, ses gestes, et toute sa personne,[1] Jésus de Nazareth révèle la miséricorde de Dieu.

2. Nous avons toujours besoin de contempler le mystère de la miséricorde. Elle est source de joie, de sérénité et de paix. Elle est la condition de notre salut. Miséricorde est le mot qui révèle le mystère de la Sainte Trinité. La miséricorde, c’est l’acte ultime et suprême par lequel Dieu vient à notre rencontre. La miséricorde, c’est la loi fondamentale qui habite le cœur de chacun lorsqu’il jette un regard sincère sur le frère qu’il rencontre sur le chemin de la vie. La miséricorde, c’est le chemin qui unit Dieu et l’homme, pour qu’il ouvre son cœur à l’espérance d’être aimé pour toujours malgré les limites de notre péché.

3. Il y a des moments où nous sommes appelés de façon encore plus pressante, à fixer notre regard sur la miséricorde, afin de devenir nous aussi signe efficace de l’agir du Père. C’est la raison pour laquelle j’ai voulu ce Jubilé Extraordinaire de la Miséricorde, comme un temps favorable pour l’Eglise, afin que le témoignage rendu par les croyants soit plus fort et plus efficace.

L’Année Sainte s’ouvrira le 8 décembre 2015, solennité de l’Immaculée Conception. Cette fête liturgique montre comment Dieu agit dès le commencement de notre histoire. Après qu’Adam et Eve eurent péché, Dieu n’a pas voulu que l’humanité demeure seule et en proie au mal. C’est pourquoi Marie a été pensée et voulue sainte et immaculée dans l’amour (cf. Ep 1, 4), pour qu’elle devienne la Mère du Rédempteur de l’homme. Face à la gravité du péché, Dieu répond par la plénitude du pardon. La miséricorde sera toujours plus grande que le péché, et nul ne peut imposer une limite à l’amour de Dieu qui pardonne. En cette fête de l’Immaculée Conception, j’aurai la joie d’ouvrir la Porte Sainte. En cette occasion, ce sera une Porte de la Miséricorde, où quiconque entrera pourra faire l’expérience de l’amour de Dieu qui console, pardonne, et donne l’espérance.

Le dimanche suivant, troisième de l’Avent, la Porte Sainte sera ouverte dans la cathédrale de Rome, la Basilique Saint Jean de Latran. Ensuite seront ouvertes les Portes Saintes dans les autres Basiliques papales. Ce même dimanche, je désire que dans chaque Eglise particulière, dans la cathédrale qui est l’Eglise-mère pour tous les fidèles, ou bien dans la co-cathédrale ou dans une église d’importance particulière, une Porte de la Miséricorde soit également ouverte pendant toute l’Année Sainte. Au choix de l’Ordinaire du lieu, elle pourra aussi être ouverte dans les Sanctuaires où affluent tant de pèlerins qui, dans ces lieux ont le cœur touché par la grâce et trouvent le chemin de la conversion. Chaque Eglise particulière est donc directement invitée à vivre cette Année Sainte comme un moment extraordinaire de grâce et de renouveau spirituel. Donc, le Jubilé sera célébré à Rome, de même que dans les Eglises particulières, comme signe visible de la communion de toute l’Eglise.

4. J’ai choisi la date du 8 décembre pour la signification qu’elle revêt dans l’histoire récente de l’Eglise. Ainsi, j’ouvrirai la Porte Sainte pour le cinquantième anniversaire de la conclusion du Concile œcuménique Vatican II. L’Eglise ressent le besoin de garder vivant cet événement. C’est pour elle que commençait alors une nouvelle étape de son histoire. Les Pères du Concile avait perçu vivement, tel un souffle de l’Esprit, qu’il fallait parler de Dieu aux hommes de leur temps de façon plus compréhensible. Les murailles qui avaient trop longtemps enfermé l’Eglise comme dans une citadelle ayant été abattues, le temps était venu d’annoncer l’Evangile de façon renouvelée. Etape nouvelle pour l’évangélisation de toujours. Engagement nouveau de tous les chrétiens à témoigner avec plus d’enthousiasme et de conviction de leur foi. L’Eglise se sentait responsable d’être dans le monde le signe vivant de l’amour du Père.

Les paroles riches de sens que saint Jean XXIII a prononcées à l’ouverture du Concile pour montrer le chemin à parcourir reviennent en mémoire: «Aujourd’hui, l’Épouse du Christ, l’Église, préfère recourir au remède de la miséricorde plutôt que de brandir les armes de la sévérité… L’Eglise catholique, en brandissant le flambeau de la vérité religieuse, veut se montrer la mère très aimante de tous, bienveillante, patiente, pleine d’indulgence et de bonté à l’égard de ses fils séparés».[2] Dans la même perspective, lors de la conclusion du Concile, le bienheureux Paul VI s’exprimait ainsi: «Nous voulons plutôt souligner que la règle de notre Concile a été avant tout la charité … La vieille histoire du bon Samaritain a été le modèle et la règle de la spiritualité du Concile…. Un courant d’affection et d’admiration a débordé du Concile sur le monde humain moderne. Des erreurs ont été dénoncées. Oui, parce que c’est l’exigence de la charité comme de la vérité mais, à l’adresse des personnes, il n’y eut que rappel, respect et amour. Au lieu de diagnostics déprimants, des remèdes encourageants ; au lieu de présages funestes, des messages de confiance sont partis du Concile vers le monde contemporain: ses valeurs ont été non seulement respectées, mais honorées ; ses efforts soutenus, ses aspirations purifiées et bénies… toute cette richesse doctrinale ne vise qu’à une chose: servir l’homme. Il s’agit, bien entendu, de tout homme, quels que soient sa condition, sa misère et ses besoins».[3]

Animé par des sentiments de gratitude pour tout ce que l’Eglise a reçu, et conscient de la responsabilité qui est la nôtre, nous passerons la Porte Sainte sûrs d’être accompagnés par la force du Seigneur Ressuscité qui continue de soutenir notre pèlerinage. Que l’Esprit Saint qui guide les pas des croyants pour coopérer à l’œuvre du salut apporté par le Christ, conduise et soutienne le Peuple de Dieu pour l’aider à contempler le visage de la miséricorde.[4]

5. C’est le 20 novembre 2016, en la solennité liturgique du Christ, Roi de l’Univers, que sera conclue l’Année jubilaire. En refermant la Porte Sainte ce jour-là, nous serons animés de sentiments de gratitude et d’action de grâce envers la Sainte Trinité qui nous aura donné de vivre ce temps extraordinaire de grâce. Nous confierons la vie de l’Eglise, l’humanité entière et tout le cosmos à la Seigneurie du Christ, pour qu’il répande sa miséricorde telle la rosée du matin, pour une histoire féconde à construire moyennant l’engagement de tous au service de notre proche avenir. Combien je désire que les années à venir soient comme imprégnées de miséricorde pour aller à la rencontre de chacun en lui offrant la bonté et la tendresse de Dieu! Qu’à tous, croyants ou loin de la foi, puisse parvenir le baume de la miséricorde comme signe du Règne de Dieu déjà présent au milieu de nous.

6. «La miséricorde est le propre de Dieu dont la toute-puissance consiste justement à faire miséricorde».[5] Ces paroles de saint Thomas d’Aquin montrent que la miséricorde n’est pas un signe de faiblesse, mais bien l’expression de la toute-puissance de Dieu. C’est pourquoi une des plus antiques collectes de la liturgie nous fait prier ainsi: «Dieu qui donne la preuve suprême de ta puissance lorsque tu patientes et prends pitié».[6] Dieu sera toujours dans l’histoire de l’humanité comme celui qui est présent, proche, prévenant, saint et miséricordieux.

“Patient et miséricordieux”, tel est le binôme qui parcourt l’Ancien Testament pour exprimer la nature de Dieu. Sa miséricorde se manifeste concrètement à l’intérieur de tant d’événements de l’histoire du salut où sa bonté prend le pas sur la punition ou la destruction. D’une façon particulière, les Psaumes font apparaître cette grandeur de l’agir divin: «Car il pardonne toutes tes offenses et te guérit de toute maladie ; il réclame ta vie à la tombe et te couronne d’amour et de tendresse» (Ps 102, 3-4). D’une façon encore plus explicite, un autre Psaume énonce les signes concrets de la miséricorde: «Il fait justice aux opprimés ; aux affamés, il donne le pain ; le Seigneur délie les enchaînés. Le Seigneur ouvre les yeux des aveugles, le Seigneur redresse les accablés, le Seigneur aime les justes, le Seigneur protège l’étranger. Il soutient la veuve et l’orphelin, il égare les pas du méchant» (145, 7-9). Voici enfin une autre expression du psalmiste: «[Le Seigneur] guérit les cœurs brisés et soigne leurs blessures… Le Seigneur élève les humbles et rabaisse jusqu’à terre les impies» (146, 3.6). En bref, la miséricorde de Dieu n’est pas une idée abstraite, mais une réalité concrète à travers laquelle Il révèle son amour comme celui d’un père et d’une mère qui se laissent émouvoir au plus profond d’eux mêmes par leur fils. Il est juste de parler d’un amour «viscéral». Il vient du cœur comme un sentiment profond, naturel, fait de tendresse et de compassion, d’indulgence et de pardon.

7. «Eternel est son amour»: c’est le refrain qui revient à chaque verset du Psaume 135 dans le récit de l’histoire de la révélation de Dieu. En raison de la miséricorde, tous les événements de l’Ancien Testament sont riches d’une grande valeur salvifique. La miséricorde fait de l’histoire de Dieu avec Israël une histoire du salut. Répéter sans cesse: «Eternel est son amour» comme fait le Psaume, semble vouloir briser le cercle de l’espace et du temps pour tout inscrire dans le mystère éternel de l’amour. C’est comme si l’on voulait dire que non seulement dans l’histoire, mais aussi dans l’éternité, l’homme sera toujours sous le regard miséricordieux du Père. Ce n’est pas par hasard que le peuple d’Israël a voulu intégrer ce Psaume, le “Grand hallel” comme on l’appelle, dans les fêtes liturgiques les plus importantes.

Avant la Passion, Jésus a prié avec ce Psaume de la miséricorde. C’est ce qu’atteste l’évangéliste Matthieu quand il dit qu’«après avoir chanté les Psaumes» (26, 30), Jésus et ses disciples sortirent en direction du Mont des Oliviers. Lorsqu’il instituait l’Eucharistie, mémorial pour toujours de sa Pâque, il établissait symboliquement cet acte suprême de la Révélation dans la lumière de la miséricorde. Sur ce même horizon de la miséricorde, Jésus vivait sa passion et sa mort, conscient du grand mystère d’amour qui s’accomplissait sur la croix. Savoir que Jésus lui-même a prié avec ce Psaume le rend encore plus important pour nous chrétiens, et nous appelle à en faire le refrain de notre prière quotidienne de louange : «Eternel est son amour».

8. Le regard fixé sur Jésus et son visage miséricordieux, nous pouvons accueillir l’amour de la Sainte Trinité. La mission que Jésus a reçue du Père a été de révéler le mystère de l’amour divin dans sa plénitude. L’évangéliste Jean affirme pour la première et unique fois dans toute l’Ecriture: «Dieu est amour» (1 Jn 4, 8.16). Cet amour est désormais rendu visible et tangible dans toute la vie de Jésus. Sa personne n’est rien d’autre qu’amour, un amour qui se donne gratuitement. Les relations avec les personnes qui s’approchent de Lui ont quelque chose d’unique et de singulier. Les signes qu’il accomplit, surtout envers les pécheurs, les pauvres, les exclus, les malades et les souffrants, sont marqués par la miséricorde. Tout en Lui parle de miséricorde. Rien en Lui ne manque de compassion.

Face à la multitude qui le suivait, Jésus, voyant qu’ils étaient fatigués et épuisés, égarés et sans berger, éprouva au plus profond de son cœur, une grande compassion pour eux (cf. Mt 9, 36). En raison de cet amour de compassion, il guérit les malades qu’on lui présentait (cf. Mt 14, 14), et il rassasia une grande foule avec peu de pains et de poissons (cf. Mt 15, 37). Ce qui animait Jésus en toute circonstance n’était rien d’autre que la miséricorde avec laquelle il lisait dans le cœur de ses interlocuteurs et répondait à leurs besoins les plus profonds. Lorsqu’il rencontra la veuve de Naïm qui emmenait son fils unique au tombeau, il éprouva une profonde compassion pour la douleur immense de cette mère en pleurs, et il lui redonna son fils, le ressuscitant de la mort (cf. Lc 7, 15). Après avoir libéré le possédé de Gerasa, il lui donna cette mission: «Annonce tout ce que le Seigneur a fait pour toi dans sa miséricorde» (Mc 5, 19). L’appel de Matthieu est lui aussi inscrit sur l’horizon de la miséricorde. Passant devant le comptoir des impôts, Jésus regarda Matthieu dans les yeux. C’était un regard riche de miséricorde qui pardonnait les péchés de cet homme, et surmontant les résistances des autres disciples, il le choisit, lui, le pécheur et le publicain, pour devenir l’un des Douze. Commentant cette scène de l’Evangile, Saint Bède le Vénérable a écrit que Jésus regarda Matthieu avec un amour miséricordieux, et le choisit: miserando atque eligendo.[7] Cette expression m’a toujours fait impression au point d’en faire ma devise.

9. Dans les paraboles de la miséricorde, Jésus révèle la nature de Dieu comme celle d’un Père qui ne s’avoue jamais vaincu jusqu’à ce qu’il ait absous le péché et vaincu le refus, par la compassion et la miséricorde. Nous connaissons ces paraboles, trois en particulier : celle de la brebis égarée, celle de la pièce de monnaie perdue, et celle du père et des deux fils (cf. Lc 15, 1-32). Dans ces paraboles, Dieu est toujours présenté comme rempli de joie, surtout quand il pardonne. Nous y trouvons le noyau de l’Evangile et de notre foi, car la miséricorde y est présentée comme la force victorieuse de tout, qui remplit le cœur d’amour, et qui console en pardonnant.

Dans une autre parabole, nous recevons un enseignement pour notre manière de vivre en chrétiens. Interpellé par la question de Pierre lui demandant combien de fois il fallait pardonner, Jésus répondit: «Je ne te dis pas jusqu’à sept fois, mais jusqu’à soixante dix fois sept fois» (Mt 18, 22). Il raconte ensuite la parabole du «débiteur sans pitié». Appelé par son maître à rendre une somme importante, il le supplie à genoux et le maître lui remet sa dette. Tout de suite après, il rencontre un autre serviteur qui lui devait quelques centimes. Celui-ci le supplia à genoux d’avoir pitié, mais il refusa et le fit emprisonner. Ayant appris la chose, le maître se mit en colère et rappela le serviteur pour lui dire: «Ne devais-tu pas, à ton tour, avoir pitié de ton compagnon, comme moi-même j’avais eu pitié de toi ?» (Mt 18, 33). Et Jésus conclut: «C’est ainsi que mon Père du ciel vous traitera, si chacun de vous ne pardonne pas à son frère du fond du cœur» (Mt 18, 35).

La parabole est d’un grand enseignement pour chacun de nous. Jésus affirme que la miséricorde n’est pas seulement l’agir du Père, mais elle devient le critère pour comprendre qui sont ses véritables enfants. En résumé, nous sommes invités à vivre de miséricorde parce qu’il nous a d’abord été fait miséricorde. Le pardon des offenses devient l’expression la plus manifeste de l’amour miséricordieux, et pour nous chrétiens, c’est un impératif auquel nous ne pouvons pas nous soustraire. Bien souvent, il nous semble difficile de pardonner ! Cependant, le pardon est le moyen déposé dans nos mains fragiles pour atteindre la paix du cœur. Se défaire de la rancœur, de la colère, de la violence et de la vengeance, est la condition nécessaire pour vivre heureux. Accueillons donc la demande de l’apôtre: «Que le soleil ne se couche pas sur votre colère» (Ep 4, 26). Ecoutons surtout la parole de Jésus qui a établi la miséricorde comme idéal de vie, et comme critère de crédibilité de notre foi: «Heureux les miséricordieux, car ils obtiendront miséricorde» (Mt 5, 7). C’est la béatitude qui doit susciter notre engagement tout particulier en cette Année Sainte.

Comme on peut le remarquer, la miséricorde est, dans l’Ecriture, le mot-clé pour indiquer l’agir de Dieu envers nous. Son amour n’est pas seulement affirmé, mais il est rendu visible et tangible. D’ailleurs, l’amour ne peut jamais être un mot abstrait. Par nature, il est vie concrète: intentions, attitudes, comportements qui se vérifient dans l’agir quotidien. La miséricorde de Dieu est sa responsabilité envers nous. Il se sent responsable, c’est-à-dire qu’il veut notre bien et nous voir heureux, remplis de joie et de paix. L’amour miséricordieux des chrétiens doit être sur la même longueur d’onde. Comme le Père aime, ainsi aiment les enfants. Comme il est miséricordieux, ainsi sommes-nous appelés à être miséricordieux les uns envers les autres.

10. La miséricorde est le pilier qui soutient la vie de l’Eglise. Dans son action pastorale, tout devrait être enveloppé de la tendresse par laquelle on s’adresse aux croyants. Dans son annonce et le témoignage qu’elle donne face au monde, rien ne peut être privé de miséricorde. La crédibilité de l’Eglise passe par le chemin de l’amour miséricordieux et de la compassion. L’Eglise «vit un désir inépuisable d’offrir la miséricorde».[8] Peut-être avons-nous parfois oublié de montrer et de vivre le chemin de la miséricorde. D’une part, la tentation d’exiger toujours et seulement la justice a fait oublier qu’elle n’est qu’un premier pas, nécessaire et indispensable, mais l’Eglise doit aller au-delà pour atteindre un but plus haut et plus significatif. D’autre part, il est triste de voir combien l’expérience du pardon est toujours plus rare dans notre culture. Même le mot semble parfois disparaître. Sans le témoignage du pardon, il n’y a qu’une vie inféconde et stérile, comme si l’on vivait dans un désert. Le temps est venu pour l’Eglise de retrouver la joyeuse annonce du pardon. Il est temps de revenir à l’essentiel pour se charger des faiblesses et des difficultés de nos frères. Le pardon est une force qui ressuscite en vie nouvelle et donne le courage pour regarder l’avenir avec espérance.

11. Nous ne pouvons pas oublier le grand enseignement que saint Jean-Paul II nous a donné dans sa deuxième encyclique Dives in misericordia, qui arriva à l’époque de façon inattendue et provoqua beaucoup de surprise en raison du thème abordé. Je voudrais revenir plus particulièrement sur deux expressions. Tout d’abord le saint Pape remarque l’oubli du thème de la miséricorde dans la culture actuelle : «La mentalité contemporaine semble s’opposer au Dieu de miséricorde, et elle tend à éliminer de la vie et à ôter du cœur humain la notion même de miséricorde. Le mot et l’idée de miséricorde semblent mettre mal à l’aise l’homme qui, grâce à un développement scientifique et technique inconnu jusqu’ici, est devenu maître de la terre qu’il a soumise et dominée (cf. Gn 1, 28). Cette domination de la terre, entendue parfois de façon unilatérale et superficielle, ne laisse pas de place, semble-t-il, à la miséricorde… Et c’est pourquoi, dans la situation actuelle de l’Eglise
et du monde, bien des hommes et bien des milieux, guidés par un sens aigu de la foi, s’adressent, je dirais quasi spontanément, à la miséricorde de Dieu».[9]

C’est ainsi que saint Jean-Paul II justifiait l’urgence de l’annonce et du témoignage à l’égard de la miséricorde dans le monde contemporain: «Il est dicté par l’amour envers l’homme, envers tout ce qui est humain, et qui, selon l’intuition d’une grande partie des hommes de ce temps, est menacé par un péril immense. Le mystère du Christ… m’a poussé à rappeler dans l’encyclique Redemptor Hominis sa dignité incomparable, m’oblige aussi à proclamer la miséricorde en tant qu’amour miséricordieux de Dieu révélé dans ce mystère. Il me conduit également à en appeler à cette miséricorde et à l’implorer dans cette phase difficile et critique de l’histoire de l’Eglise et du monde».[10] Son enseignement demeure plus que jamais d’actualité et mérite d’être repris en cette Année Sainte. Recevons ses paroles de façon renouvelée : «L’Eglise vit d’une vie authentique lorsqu’elle professe et proclame la Miséricorde, attribut le plus admirable du Créateur et du Rédempteur, et lorsqu’elle conduit les hommes aux sources de la Miséricorde du Sauveur, dont elle est la dépositaire et la dispensatrice».[11]

12. L’Eglise a pour mission d’annoncer la miséricorde de Dieu, cœur battant de l’Evangile, qu’elle doit faire parvenir au cœur et à l’esprit de tous. L’Epouse du Christ adopte l’attitude du Fils de Dieu qui va à la rencontre de tous, sans exclure personne. De nos jours où l’Eglise est engagée dans la nouvelle évangélisation, le thème de la miséricorde doit être proposé avec un enthousiasme nouveau et à travers une pastorale renouvelée. Il est déterminant pour l’Eglise et pour la crédibilité de son annonce de vivre et de témoigner elle-même de la miséricorde. Son langage et ses gestes doivent transmettre la miséricorde pour pénétrer le cœur des personnes et les inciter à retrouver le chemin du retour au Père.

La vérité première de l’Eglise est l’amour du Christ. L’Eglise se fait servante et médiatrice de cet amour qui va jusqu’au pardon et au don de soi. En conséquence, là où l’Eglise est présente, la miséricorde du Père doit être manifeste. Dans nos paroisses, les communautés, les associations et les mouvements, en bref, là où il y a des chrétiens, quiconque doit pouvoir trouver une oasis de miséricorde.

13. Nous voulons vivre cette Année Jubilaire à la lumière de la parole du Seigneur : Miséricordieux comme le Père. L’évangéliste rapporte l’enseignement du Christ qui dit : « Soyez miséricordieux comme votre Père est miséricordieux » (Lc 6, 36). C’est un programme de vie aussi exigeant que riche de joie et de paix. Le commandement de Jésus s’adresse à ceux qui écoutent sa voix
(cf. Lc 6, 27). Pour être capable de miséricorde, il nous faut donc d’abord nous mettre à l’écoute de la Parole de Dieu. Cela veut dire qu’il nous faut retrouver la valeur du silence pour méditer la Parole qui nous est adressée. C’est ainsi qu’il est possible de contempler la miséricorde de Dieu et d’en faire notre style de vie.

14. Le pèlerinage est un signe particulier de l’Année Sainte : il est l’image du chemin que chacun parcourt au long de son existence. La vie est un pèlerinage, et l’être humain un viator, un pèlerin qui parcourt un chemin jusqu’au but désiré. Pour passer la Porte Sainte à Rome, et en tous lieux, chacun devra, selon ses forces, faire un pèlerinage. Ce sera le signe que la miséricorde est un but à atteindre, qui demande engagement et sacrifice. Que le pèlerinage stimule notre conversion : en passant la Porte Sainte, nous nous laisserons embrasser par la miséricorde de Dieu, et nous nous engagerons à être miséricordieux avec les autres comme le Père l’est avec nous.

Le Seigneur Jésus nous montre les étapes du pèlerinage à travers lequel nous pouvons atteindre ce but : « Ne jugez pas, et vous ne serez pas jugés ; ne condamnez pas, et vous ne serez pas condamnés. Pardonnez, et vous serez pardonnés. Donnez, et l’on vous donnera : c’est une mesure bien pleine, tassée, secouée, débordante, qui sera versée dans le pan de votre vêtement ; car la mesure dont vous vous servez pour les autres servira de mesure aussi pour vous » (Lc 6, 37-38). Il nous est dit, d’abord, de ne pas juger, et de ne pas condamner. Si l’on ne veut pas être exposé au jugement de Dieu, personne ne doit devenir juge de son frère. De fait, en jugeant, les hommes s’arrêtent à ce qui est superficiel, tandis que le Père regarde les coeurs. Que de mal les paroles ne font-elles pas lorsqu’elles sont animées par des sentiments de jalousie ou d’envie ! Mal parler du frère en son absence, c’est le mettre sous un faux jour, c’est compromettre sa réputation et l’abandonner aux ragots. Ne pas juger et ne pas condamner signifie, de façon positive, savoir accueillir ce qu’il y a de bon en toute personne et ne pas permettre quelle ait à souffrir de notre jugement partiel et de notre prétention à tout savoir. Ceci n’est pas encore suffisant pour exprimer ce qu’est la miséricorde. Jésus demande aussi de pardonner et de donner, d’être instruments du pardon puisque nous l’avons déjà reçu de Dieu, d’être généreux à l’égard de tous en sachant que Dieu étend aussi sa bonté pour nous avec grande magnanimité.

Miséricordieux comme le Père, c’est donc la “devise de l’Année Sainte. Dans la miséricorde, nous avons la preuve de la façon dont Dieu aime. Il se donne tout entier, pour toujours, gratuitement, et sans rien demander en retour. Il vient à notre secours lorsque nous l’invoquons. Il est beau que la prière quotidienne de l’Eglise commence avec ces paroles : « Mon Dieu, viens me délivrer ; Seigneur, viens vite à mon secours » (Ps 69, 2). L’aide que nous implorons est déjà le premier pas de la miséricorde de Dieu à notre égard. Il vient nous sauver de la condition de faiblesse dans laquelle nous vivons. Son aide consiste à rendre accessible sa présence et sa proximité. Touchés jour après jour par sa compassion, nous pouvons nous aussi devenir compatissants envers tous.

15. Au cours de cette Année Sainte, nous pourrons faire l’expérience d’ouvrir le cœur à ceux qui vivent dans les périphéries existentielles les plus différentes, que le monde moderne a souvent créées de façon dramatique. Combien de situations de précarité et de souffrance n’existent-elles pas dans le monde d’aujourd’hui ! Combien de blessures ne sont-elles pas imprimées dans la chair de ceux qui n’ont plus de voix parce que leur cri s’est évanoui et s’est tu à cause de l’indifférence des peuples riches ! Au cours de ce Jubilé, l’Eglise sera encore davantage appelée à soigner ces blessures, à les soulager avec l’huile de la consolation, à les panser avec la miséricorde et à les soigner par la solidarité et l’attention. Ne tombons pas dans l’indifférence qui humilie, dans l’habitude qui anesthésie l’âme et empêche de découvrir la nouveauté, dans le cynisme destructeur. Ouvrons nos yeux pour voir les misères du monde, les blessures de tant de frères et soeurs privés de dignité, et sentons-nous appelés à entendre leur cri qui appelle à l’aide. Que nos mains serrent leurs mains et les attirent vers nous afin qu’ils sentent la chaleur de notre présence, de l’amitié et de la fraternité. Que leur cri devienne le nôtre et qu’ensemble, nous puissions briser la barrière d’indifférence qui règne souvent en souveraine pour cacher l’hypocrisie et l’égoïsme.

J’ai un grand désir que le peuple chrétien réfléchisse durant le Jubilé sur les œuvres de miséricorde corporelles et spirituelles. Ce sera une façon de réveiller notre conscience souvent endormie face au drame de la pauvreté, et de pénétrer toujours davantage le cœur de l’Evangile, où les pauvres sont les destinataires privilégiés de la miséricorde divine. La prédication de Jésus nous dresse le tableau de ces œuvres de miséricorde, pour que nous puissions comprendre si nous vivons, oui ou non, comme ses disciples. Redécouvrons les œuvres de miséricorde corporelles : donner à manger aux affamés, donner à boire à ceux qui ont soif, vêtir ceux qui sont nus, accueillir les étrangers, assister les malades, visiter les prisonniers, ensevelir les morts. Et n’oublions pas les œuvres de miséricorde spirituelles : conseiller ceux qui sont dans le doute, enseigner les ignorants, avertir les pécheurs, consoler les affligés, pardonner les offenses, supporter patiemment les personnes ennuyeuses, prier Dieu pour les vivants et pour les morts.

Nous ne pouvons pas échapper aux paroles du Seigneur et c’est sur elles que nous serons jugés : aurons-nous donné à manger à qui a faim et à boire à qui a soif ? Aurons-nous accueilli l’étranger et vêtu celui qui était nu ? Aurons-nous pris le temps de demeurer auprès de celui qui est malade et prisonnier ? (cf. Mt 25, 31-45). De même, il nous sera demandé si nous avons aidé à sortir du doute qui engendre la peur, et bien souvent la solitude; si nous avons été capable de vaincre l’ignorance dans laquelle vivent des millions de personnes, surtout des enfants privés de l’aide nécessaire pour être libérés de la pauvreté, si nous nous sommes fait proches de celui qui est seul et affligé; si nous avons pardonné à celui qui nous offense, si nous avons rejeté toute forme de rancœur et de haine qui porte à la violence, si nous avons été patient à l’image de Dieu qui est si patient envers nous; si enfin, nous avons confié au Seigneur, dans la prière nos frères et sœurs. C’est dans chacun de ces « plus petits » que le Christ est présent. Sa chair devient de nouveau visible en tant que corps torturé, blessé, flagellé, affamé, égaré… pour être reconnu par nous, touché et assisté avec soin. N’oublions pas les paroles de Saint Jean de la Croix : « Au soir de notre vie, nous serons jugés sur l’amour ».[12]

16. Dans l’Evangile de Luc, nous trouvons un autre aspect important pour vivre avec foi ce Jubilé. L’évangéliste raconte qu’un jour de sabbat, Jésus retourna à Nazareth, et comme il avait l’habitude de le faire, il entra dans la synagogue. On l’appela pour lire l’Ecriture et la commenter. C’était le passage du prophète Isaïe où il est écrit : « L’esprit du Seigneur Dieu est sur moi parce que le Seigneur m’a consacré par l’onction. Il m’a envoyé annoncer la bonne nouvelle aux humbles, guérir ceux qui ont le cœur brisé, proclamer aux captifs leur délivrance, aux prisonniers leur libération, proclamer une année de bienfaits accordée par le Seigneur » (Is 61, 1-2). « Une année de bienfaits » : c’est ce que le Seigneur annonce et que nous voulons vivre. Que cette Année Sainte expose la richesse de la mission de Jésus qui résonne dans les paroles du Prophète : dire une parole et faire un geste de consolation envers les pauvres, annoncer la libération de ceux qui sont esclaves dans les nouvelles prisons de la société moderne, redonner la vue à qui n’est plus capable de voir car recroquevillé sur lui-même, redonner la dignité à ceux qui en sont privés. Que la prédication de Jésus soit de nouveau visible dans les réponses de foi que les chrétiens sont amenés à donner par leur témoignage. Que les paroles de l’Apôtre nous accompagnent : « celui qui pratique la miséricorde, qu’il ait le sourire » (Rm12, 8).

17. Puisse le Carême de cette Année Jubilaire être vécu plus intensément comme un temps fort pour célébrer et expérimenter la miséricorde de Dieu. Combien de pages de l’Ecriture peuvent être méditées pendant les semaines du Carême, pour redécouvrir le visage miséricordieux du Père ! Nous pouvons nous aussi répéter avec Michée : Toi, Seigneur, tu es un Dieu qui efface l’iniquité et pardonne le péché. De nouveau, tu nous montreras ta miséricorde, tu fouleras aux pieds nos crimes, tu jetteras au fond de la mer tous nos péchés ! (cf. 7, 18-19).

Ces pages du prophète Isaïe pourront être méditées plus concrètement en ce temps de prière, de jeûne et de charité : « Le jeûne qui me plaît, n’est-ce pas ceci : faire tomber les chaînes injustes, délier les attaches du joug, rendre la liberté aux opprimés, briser tous les jougs ? N’est-ce pas partager ton pain avec celui qui a faim, accueillir chez toi les pauvres sans abri, couvrir celui que tu verras sans vêtement, ne pas te dérober à ton semblable ? Alors ta lumière jaillira comme l’aurore, et tes forces reviendront vite. Devant toi marchera ta justice, et la gloire du Seigneur fermera la marche. Alors, si tu appelles, le Seigneur répondra ; si tu cries, il dira : « Me voici. » Si tu fais disparaître de chez toi le joug, le geste accusateur, la parole malfaisante, si tu donnes à celui qui a faim ce que toi, tu désires, et si tu combles les désirs du malheureux, ta lumière se lèvera dans les ténèbres et ton obscurité sera lumière de midi. Le Seigneur sera toujours ton guide. En plein désert, il comblera tes désirs et te rendra vigueur. Tu seras comme un jardin bien irrigué, comme une source où les eaux ne manquent jamais » (Is 58, 6-11).

L’initiative appelée « 24 heures pour le Seigneur » du vendredi et samedi qui précèdent le IVème dimanche de Carême doit monter en puissance dans les diocèses. Tant de personnes se sont de nouveau approchées du sacrement de Réconciliation, et parmi elles de nombreux jeunes, qui retrouvent ainsi le chemin pour revenir au Seigneur, pour vivre un moment de prière intense, et redécouvrir le sens de leur vie. Avec conviction, remettons au centre le sacrement de la Réconciliation, puisqu’il donne à toucher de nos mains la grandeur de la miséricorde. Pour chaque pénitent, ce sera une source d’une véritable paix intérieure.

Je ne me lasserai jamais d’insister pour que les confesseurs soient un véritable signe de la miséricorde du Père. On ne s’improvise pas confesseur. On le devient en se faisant d’abord pénitent en quête de pardon. N’oublions jamais qu’être confesseur, c’est participer à la mission de Jésus d’être signe concret de la continuité d’un amour divin qui pardonne et qui sauve. Chacun de nous a reçu le don de l’Esprit Saint pour le pardon des péchés, nous en sommes responsables. Nul d’entre nous n’est maître du sacrement, mais un serviteur fidèle du pardon de Dieu. Chaque confesseur doit accueillir les fidèles comme le père de la parabole du fils prodigue : un père qui court à la rencontre du fils bien qu’il ait dissipé tous ses biens. Les confesseurs sont appelés à serrer sur eux ce fils repentant qui revient à la maison, et à exprimer la joie de l’avoir retrouvé. Ils ne se lasseront pas non plus d’aller vers l’autre fils resté dehors et incapable de se réjouir, pour lui faire comprendre que son jugement est sévère et injuste, et n’a pas de sens face à la miséricorde du Père qui n’a pas de limite. Ils ne poseront pas de questions impertinentes, mais comme le père de la parabole, ils interrompront le discours préparé par le fils prodigue, parce qu’ils sauront accueillir dans le cœur du pénitent l’appel à l’aide et la demande de pardon. En résumé, les confesseurs sont appelés, toujours, partout et en toutes situations, à être le signe du primat de la miséricorde.

18. Au cours du carême de cette Année Sainte, j’ai l’intention d’envoyer les Missionnaires de la Miséricorde. Ils seront le signe de la sollicitude maternelle de l’Eglise à l’égard du Peuple de Dieu, pour qu’il entre en profondeur dans la richesse de ce mystère aussi fondamental pour la foi. Ce seront des prêtres à qui j’aurai donné l’autorité pour pardonner aussi les péchés qui sont réservés au Siège Apostolique, afin de rendre explicite l’étendue de leur mandat. Ils seront surtout signe vivant de la façon dont le Père accueille ceux qui sont à la recherche de son pardon. Ils seront des missionnaires de la miséricorde car ils se feront auprès de tous l’instrument d’une rencontre riche en humanité, source de libération, lourde de responsabilité afin de dépasser les obstacles à la reprise de la vie nouvelle du Baptême. Dans leur mission, ils se laisseront guider par la parole de l’Apôtre : « Dieu, en effet, a enfermé tous les hommes dans le refus de croire pour faire à tous miséricorde » (Rm 11, 32). De fait, tous, sans exclusion, sont invités à accueillir l’appel à la miséricorde. Que les missionnaires vivent cet appel en fixant le regard sur Jésus, « Grand-Prêtre miséricordieux et digne de foi » (He 2, 17).

Je demande à mes frères évêques d’inviter et d’accueillir ces Missionnaires, pour qu’ils soient avant tout des prédicateurs convaincants de la miséricorde. Que soient organisées dans les diocèses des « missions vers le peuple », de sorte que ces Missionnaires soient les hérauts de la joie du pardon. Qu’ils célèbrent le sacrement de la Réconciliation pour le peuple, pour que le temps de grâce de l’Année Jubilaire permette à de nombreux fils éloignés de retrouver le chemin de la maison paternelle. Que les pasteurs, spécialement pendant le temps fort du Carême, soient invités à appeler les fidèles à s’approcher « vers le Trône de la grâce, pour obtenir miséricorde et recevoir la grâce de son secours » (He 4, 16).

19. Que puisse parvenir à tous la parole de pardon et que l’invitation à faire l’expérience de la miséricorde ne laisse personne indifférent ! Mon appel à la conversion s’adresse avec plus d’insistance à ceux qui se trouvent éloignés de la grâce de Dieu en raison de leur conduite de vie. Je pense en particulier aux hommes et aux femmes qui font partie d’une organisation criminelle quelle qu’elle soit. Pour votre bien, je vous demande de changer de vie. Je vous le demande au nom du Fils de Dieu qui, combattant le péché, n’a jamais rejeté aucun pécheur. Ne tombez pas dans le terrible piège qui consiste à croire que la vie ne dépend que de l’argent, et qu’à côté, le reste n’aurait ni valeur, ni dignité. Ce n’est qu’une illusion. Nous n’emportons pas notre argent dans l’au-delà. L’argent ne donne pas le vrai bonheur. La violence pour amasser de l’argent qui fait couler le sang ne rend ni puissant, ni immortel. Tôt ou tard, le jugement de Dieu viendra, auquel nul ne pourra échapper.

Le même appel s’adresse aux personnes fautives ou complices de corruption. Cette plaie puante de la société est un péché grave qui crie vers le ciel, car il mine jusqu’au fondement de la vie personnelle et sociale. La corruption empêche de regarder l’avenir avec espérance, parce que son arrogance et son avidité anéantissent les projets des faibles et chassent les plus pauvres. C’est un mal qui prend racine dans les gestes quotidiens pour s’étendre jusqu’aux scandales publics. La corruption est un acharnement dans le péché qui entend substituer à Dieu l’illusion de l’argent comme forme de pouvoir. C’est une œuvre des ténèbres, qui s’appuie sur la suspicion et l’intrigue. Corruptio optimi pessima, disait avec raison saint Grégoire le Grand, pour montrer que personne n’est exempt de cette tentation. Pour la vaincre dans la vie individuelle et sociale, il faut de la prudence, de la vigilance, de la loyauté, de la transparence, le tout en lien avec le courage de la dénonciation. Si elle n’est pas combattue ouvertement, tôt ou tard on s’en rend complice et elle détruit l’existence.

Voici le moment favorable pour changer de vie ! Voici le temps de se laisser toucher au cœur. Face au mal commis, et même aux crimes graves, voici le moment d’écouter pleurer les innocents dépouillés de leurs biens, de leur dignité, de leur affection, de leur vie même. Rester sur le chemin du mal n’est que source d’illusion et de tristesse. La vraie vie est bien autre chose. Dieu ne se lasse pas de tendre la main. Il est toujours prêt à écouter, et moi aussi je le suis, comme mes frères évêques et prêtres. Il suffit d’accueillir l’appel à la conversion et de se soumettre à la justice, tandis que l’Eglise offre la miséricorde.

20. Dans ce contexte, il n’est pas inutile de rappeler le rapport entre justice et miséricorde. Il ne s’agit pas de deux aspects contradictoires, mais de deux dimensions d’une unique réalité qui se développe progressivement jusqu’à atteindre son sommet dans la plénitude de l’amour. La justice est un concept fondamental pour la société civile, quand la référence normale est l’ordre juridique à travers lequel la loi s’applique. La justice veut que chacun reçoive ce qui lui est dû. Il est fait référence de nombreuses fois dans la Bible à la justice divine et à Dieu comme juge. On entend par là l’observance intégrale de la Loi et le comportement de tout bon israélite conformément aux commandements de Dieu. Cette vision est cependant souvent tombée dans le légalisme, déformant ainsi le sens originel et obscurcissant le sens profond de la justice. Pour dépasser cette perspective légaliste, il faut se rappeler que dans l’Ecriture, la justice est essentiellement conçue comme un abandon confiant à la volonté de Dieu.

Pour sa part, Jésus s’exprime plus souvent sur l’importance de la foi que sur l’observance de la loi. C’est en ce sens qu’il nous faut comprendre ses paroles, lorsqu’à table avec Matthieu et d’autres publicains et pécheurs, il dit aux pharisiens qui le critiquent : « Allez apprendre ce que signifie : Je veux la miséricorde, non le sacrifice. En effet, je ne suis pas venu appeler des justes, mais des pécheurs » (Mt 9, 13). En face d’une vision de la justice comme simple observance de la loi qui divise entre justes et pécheurs, Jésus indique le grand don de la miséricorde qui va à la recherche des pécheurs pour leur offrir le pardon et le salut. On comprend alors pourquoi Jésus fut rejeté par les pharisiens et les docteurs de la loi, à cause de sa vision libératrice et source de renouveau. Pour être fidèles à la loi, ils posaient des poids sur les épaules des gens, rendant vaine la miséricorde du Père. Le respect de la loi ne peut faire obstacle aux exigences de la dignité humaine.

L’évocation que fait Jésus du prophète Osée – « Je veux la fidélité, non le sacrifice » (6, 6) – est très significative. Jésus affirme que la règle de vie de ses disciples devra désormais intégrer le primat de la miséricorde, comme Lui-même en a témoigné, partageant son repas avec les pécheurs. La miséricorde se révèle une nouvelle fois comme une dimension fondamentale de la mission de Jésus. Elle est un véritable défi face à ses interlocuteurs qui s’arrêtaient au respect formel de la loi. Jésus au contraire, va au-delà de la loi; son partage avec ceux que la loi considérait comme pécheurs fait comprendre jusqu’où va sa miséricorde.

L’apôtre Paul a parcouru un chemin similaire. Avant de rencontrer le Christ sur le chemin de Damas, il consacrait sa vie à observer de manière irréprochable la justice de la loi (cf. Ph 3, 6). La conversion au Christ l’amena à changer complètement de regard, au point qu’il affirme dans la Lettre aux Galates : « Nous avons cru, nous aussi, au Christ Jésus pour devenir des justes par la foi au Christ, et non par la pratique de la Loi » (2, 16). Sa compréhension de la justice change radicalement. Paul situe désormais en premier la foi, et non plus la loi. Ce n’est pas l’observance de la loi qui sauve, mais la foi en Jésus-Christ, qui par sa mort et sa résurrection, nous a donné la miséricorde qui justifie. La justice de Dieu devient désormais libération pour ceux qui sont esclaves du péché et de toutes ses conséquences. La justice de Dieu est son pardon (cf. Ps 50, 11-16).

21. La miséricorde n’est pas contraire à la justice, mais illustre le comportement de Dieu envers le pécheur, lui offrant une nouvelle possibilité de se repentir, de se convertir et de croire. Ce qu’a vécu le prophète Osée nous aide à voir le dépassement de la justice par la miséricorde. L’époque de ce prophète est parmi les plus dramatiques de l’histoire du peuple hébreu. Le Royaume est près d’être détruit ; le peuple n’est pas demeuré fidèle à l’alliance, il s’est éloigné de Dieu et a perdu la foi des Pères. Suivant une logique humaine, il est juste que Dieu pense à rejeter le peuple infidèle : il n’a pas été fidèle au pacte, et il mérite donc la peine prévue, c’est-à-dire l’exil. Les paroles du prophète l’attestent : « Il ne retournera pas au pays d’Égypte ; Assour deviendra son roi, car ils ont refusé de revenir à moi » (Os 11, 5). Cependant, après cette réaction qui se réclame de la justice, le prophète change radicalement son langage et révèle le vrai visage de Dieu : « Mon cœur se retourne contre moi ; en même temps, mes entrailles frémissent. Je n’agirai pas selon l’ardeur de ma colère, je ne détruirai plus Israël, car moi, je suis Dieu, et non pas homme : au milieu de vous je suis le Dieu saint, et je ne viens pas pour exterminer » (11, 8-9). Commentant les paroles du prophète, saint Augustin écrit : « Il est plus facile pour Dieu de retenir la colère plutôt que la miséricorde ».[13] C’est exactement ainsi. La colère de Dieu ne dure qu’un instant, et sa miséricorde est éternelle.

Si Dieu s’arrêtait à la justice, il cesserait d’être Dieu ; il serait comme tous les hommes qui invoquent le respect de la loi. La justice seule ne suffit pas et l’expérience montre que faire uniquement appel à elle risque de l’anéantir. C’est ainsi que Dieu va au-delà de la justice avec la miséricorde et le pardon. Cela ne signifie pas dévaluer la justice ou la rendre superflue, au contraire. Qui se trompe devra purger sa peine, mais ce n’est pas là le dernier mot, mais le début de la conversion, en faisant l’expérience de la tendresse du pardon. Dieu ne refuse pas la justice. Il l’intègre et la dépasse dans un événement plus grand dans lequel on fait l’expérience de l’amour, fondement d’une vraie justice. Il nous faut prêter grande attention à ce qu’écrit Paul pour ne pas faire la même erreur que l’Apôtre reproche à ses contemporains juifs : « En ne reconnaissant pas la justice qui vient de Dieu, et en cherchant à instaurer leur propre justice, ils ne se sont pas soumis à la justice de Dieu. Car l’aboutissement de la Loi, c’est le Christ, afin que soit donnée la justice à toute personne qui croit » (Rm 10, 3-4). Cette justice de Dieu est la miséricorde accordée à tous comme une grâce venant de la mort et de la résurrection de Jésus-Christ. La Croix du Christ est donc le jugement de Dieu sur chacun de nous et sur le monde, puisqu’elle nous donne la certitude de l’amour et de la vie nouvelle.

22. Le jubilé amène la réflexion sur l’indulgence. Elle revêt une importance particulière au cours de cette Année Sainte. Le pardon de Dieu pour nos péchés n’a pas de limite. Dans la mort et la résurrection de Jésus-Christ, Dieu rend manifeste cet amour qui va jusqu’à détruire le péché des hommes. Il est possible de se laisser réconcilier avec Dieu à travers le mystère pascal et la médiation de l’Eglise. Dieu est toujours prêt au pardon et ne se lasse jamais de l’offrir de façon toujours nouvelle et inattendue. Nous faisons tous l’expérience du péché. Nous sommes conscients d’être appelés à la perfection (cf. Mt 5, 48), mais nous ressentons fortement le poids du péché. Quand nous percevons la puissance de la grâce qui nous transforme, nous faisons l’expérience de la force du péché qui nous conditionne. Malgré le pardon, notre vie est marquée par les contradictions qui sont la conséquence de nos péchés. Dans le sacrement de la Réconciliation, Dieu pardonne les péchés, et ils sont réellement effacés, cependant que demeure l’empreinte négative des péchés dans nos comportements et nos pensées. La miséricorde de Dieu est cependant plus forte que ceci. Elle devient indulgence du Père qui rejoint le pécheur pardonné à travers l’Epouse du Christ, et le libère de tout ce qui reste des conséquences du péché, lui donnant d’agir avec charité, de grandir dans l’amour plutôt que de retomber dans le péché.

L’Eglise vit la communion des saints. Dans l’eucharistie, cette communion, qui est don de Dieu, est rendue présente comme une union spirituelle qui lie les croyants avec les Saints et les Bienheureux dont le nombre est incalculable (cf. Ap 7,4). Leur sainteté vient au secours de notre fragilité, et la Mère Eglise est ainsi capable, par sa prière et sa vie, d’aller à la rencontre de la faiblesse des uns avec la sainteté des autres. Vivre l’indulgence de l’Année Sainte, c’est s’approcher de la miséricorde du Père, avec la certitude que son pardon s’étend à toute la vie des croyants. L’indulgence, c’est l’expérience de la sainteté de l’Eglise qui donne à tous de prendre part au bénéfice de la rédemption du Christ, en faisant en sorte que le pardon parvienne jusqu’aux extrêmes conséquences que rejoint l’amour de Dieu. Vivons intensément le Jubilé, en demandant au Père le pardon des péchés et l’étendue de son indulgence miséricordieuse.

23. La valeur de la miséricorde dépasse les frontières de l’Eglise. Elle est le lien avec le Judaïsme et l’Islam qui la considèrent comme un des attributs les plus significatifs de Dieu. Israël a d’abord reçu cette révélation qui demeure dans l’histoire comme le point de départ d’une richesse incommensurable à offrir à toute l’humanité. Nous l’avons vu, les pages de l’Ancien Testament sont imprégnées de miséricorde, puisqu’elles racontent les oeuvres accomplies par le Seigneur en faveur de son peuple dans les moments les plus difficiles de son histoire. L’Islam de son côté, attribue au Créateur les qualificatifs de Miséricordieux et Clément. On retrouve souvent ces invocations sur les lèvres des musulmans qui se sentent accompagnés et soutenus par la miséricorde dans leur faiblesse quotidienne. Eux aussi croient que nul ne peut limiter la miséricorde divine car ses portes sont toujours ouvertes.

Que cette Année Jubilaire, vécue dans la miséricorde, favorise la rencontre avec ces religions et les autres nobles traditions religieuses. Qu’elle nous rende plus ouverts au dialogue pour mieux nous connaître et nous comprendre. Qu’elle chasse toute forme de fermeture et de mépris. Qu’elle repousse toute forme de violence et de discrimination.

24. Que notre pensée se tourne vers la Mère de la Miséricorde. Que la douceur de son regard nous accompagne en cette Année Sainte, afin que tous puissent redécouvrir la joie de la tendresse de Dieu. Personne n’a connu comme Marie la profondeur du mystère de Dieu fait homme. Sa vie entière fut modelée par la présence de la miséricorde faite chair. La Mère du Crucifié Ressuscité est entrée dans le sanctuaire de la miséricorde divine en participant intimement au mystère de son amour.

Choisie pour être la Mère du Fils de Dieu, Marie fut préparée depuis toujours par l’amour du Père pour être l’Arche de l’Allianceentre Dieu et les hommes. Elle a gardé dans son cœur la divine miséricorde en parfaite syntonie avec son Fils Jésus. Son chant de louange, au seuil de la maison d’Elisabeth, fut consacré à la miséricorde qui s’étend « d’âge en âge » (Lc 1, 50). Nous étions nous aussi présents dans ces paroles prophétiques de la Vierge Marie, et ce sera pour nous un réconfort et un soutien lorsque nous franchirons la Porte Sainte pour goûter les fruits de la miséricorde divine.

Près de la croix, Marie avec Jean, le disciple de l’amour, est témoin des paroles de pardon qui jaillissent des lèvres de Jésus. Le pardon suprême offert à qui l’a crucifié nous montre jusqu’où peut aller la miséricorde de Dieu. Marie atteste que la miséricorde du Fils de Dieu n’a pas de limite et rejoint tout un chacun sans exclure personne. Adressons lui l’antique et toujours nouvelle prière du Salve Regina, puisqu’elle ne se lasse jamais de poser sur nous un regard miséricordieux, et nous rend dignes de contempler le visage de la miséricorde, son Fils Jésus.

Que notre prière s’étende aussi à tant de Saints et de Bienheureux qui ont fait de la miséricorde la mission de leur vie. Cette pensée s’adresse en particulier à la grande apôtre de la miséricorde, Sainte Faustine Kowalska. Elle qui fut appelée à entrer dans les profondeurs de la miséricorde divine, qu’elle intercède pour nous et nous obtienne de vivre et de cheminer toujours dans le pardon de Dieu et dans l’inébranlable confiance en son amour.

25. Une Année Sainte extraordinaire pour vivre dans la vie de chaque jour la miséricorde que le Père répand sur nous depuis toujours. Au cours de ce Jubilé, laissons-nous surprendre par Dieu. Il ne se lasse jamais d’ouvrir la porte de son cœur pour répéter qu’il nous aime et qu’il veut partager sa vie avec nous. L’Eglise ressent fortement l’urgence d’annoncer la miséricorde de Dieu. La vie de l’Eglise est authentique et crédible lorsque la miséricorde est l’objet d’une annonce convaincante. Elle sait que sa mission première, surtout à notre époque toute remplie de grandes espérances et de fortes contradictions, est de faire entrer tout un chacun dans le grand mystère de la miséricorde de Dieu, en contemplant le visage du Christ. L’Eglise est d’abord appelée à être témoin véridique de la miséricorde, en la professant et en la vivant comme le centre de la Révélation de Jésus-Christ. Du cœur de la Trinité, du plus profond du mystère de Dieu, jaillit et coule sans cesse le grand fleuve de la miséricorde. Cette source ne sera jamais épuisée pour tous ceux qui s’en approcheront. Chaque fois qu’on en aura besoin, on pourra y accéder, parce que la miséricorde de Dieu est sans fin. Autant la profondeur du mystère renfermé est insondable, autant la richesse qui en découle est inépuisable.

Qu’en cette Année Jubilaire l’Eglise fasse écho à la Parole de Dieu qui résonne, forte et convaincante, comme une parole et un geste de pardon, de soutien, d’aide, d’amour. Qu’elle ne se lasse jamais d’offrir la miséricorde et soit toujours patiente pour encourager et pardonner. Que l’Eglise se fasse la voix de tout homme et de toute femme, et répète avec confiance et sans relâche : « Rappelle-toi, Seigneur, ta tendresse, ton amour qui est de toujours » (Ps 25, 6).

Donné à Rome, près Saint Pierre, le 11 avril

Veille du IIème Dimanche de Pâques ou de la Divine Miséricorde, de l’An du Seigneur 2015, le troisième de mon pontificat. 

Franciscus


[1] Cf. Conc. œcum. Vat. II, Const. dogm. Dei Verbum, n. 4.

[2] Jean XXIII, Discours d’ouverture du Concile œcuménique Vatican II Gaudet Mater Ecclesia, 11 octobre 1962, nn. 2-3.

[3] Paul VI, Discours de clôture du Concile œcuménique Vatican II, 7 décembre 1965.

[4] Cf. Conc. œcum. Vat. II, Const. dogm. Lumen gentium, n. 16; Const. past. Gaudium et spes, n. 15.

[5] Saint Thomas d’Aquin, Summa Theologiae, II-II, q. 30, a. 4.

[6] Prière d’ouverture du XXVIème dimanche du Temps ordinaire. Cette prière apparaît dès le VIIIème siècle dans les textes eucologiques du Sacramentaire Gélasien 1198.

[7] Cf. Hom. 21: CCL 122, 149-151.

[8] Exhort. apost. Evangelii gaudium, n. 24.

[9] n. 2.

[10] Jean-Paul II, Lett. Enc. Dives in misericordia, n. 15.

[11] Ibid., n. 2.

[12] Avis et Sentences spirituelles, § 56.

[13] Enarr. in Ps. 76, 11.

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Responsable de la chronique : Yves Bériault, o.p.

Moyen-Orient : protéger les chrétiens “avant qu’il ne soit trop tard”

Intervention du Saint-Siège à la tribune de l’ONU

Rome,    (Zenit.org)

Bernardito-AuzaLe Saint-Siège appelle la communauté internationale « à agir avant qu’il ne soit trop tard », pour protéger les chrétiens du Moyen-Orient, « berceau de la chrétienté » : les communautés chrétiennes, menacées d’extinction, « font partie intégrante de la marque religieuse, historique et culturelle de la région », rappelle-t-il en soulignant que « leur disparition serait non seulement une tragédie religieuse mais une perte du riche patrimoine culturel et religieux » du Moyen-Orient.

Mgr Bernardito Auza, observateur permanent du Saint-Siège aux Nations-Unies à New-York, est intervenu lors du débat sur « Les victimes d’attaques et de violences pour des raisons ethniques ou religieuses au Moyen-Orient », le 27 mars 2015, devant le Conseil de sécurité de l’ONU.

« L’heure est grave », a souligné archevêque : « Des communautés ethniques et religieuses font face à des pressions extrêmes : violations des droits humains, torture, meurtre et toutes les formes de persécution, uniquement pour la foi qu’ils professent ou pour le groupe ethnique auquel ils appartiennent. »

Il a exhorté la communauté internationale à « faire tout ce qui est en son pouvoir pour arrêter et prévenir toute nouvelle violence systématique contre des minorités ethniques et religieuses » et à « aider les pays voisins à prendre soin des réfugiés et à les accueillir ».

« Toute action retardée signifiera seulement qu’il y aura davantage de morts, de personnes déplacées ou persécutées », a-t-il insisté en appelant de ses vœux « un Moyen-Orient qui continue d’être un foyer accueillant pour tous ses groupes ethniques et religieux ».

A.K.

Intervention de Mgr Auza

Monsieur le président,

Avant tout, le Saint-Siège désire exprimer sa sincère gratitude à votre présidence pour avoir convoqué le débat ouvert de ce jour sur « les victimes d’attaques et de violences pour des raisons ethniques ou religieuses au Moyen-Orient ». Ce débat n’est pas seulement opportun, il est de la plus grande urgence, en particulier quand nous évoquons ceux qui ont déjà perdu la vie et pour qui ce débat ouvert arrive trop tard. Leur sort nous exhorte à faire tout ce que nous pouvons pour éviter de nouvelles victimes d’attaques et de violences pour des raisons ethniques et/ou religieuses. Les chrétiens et les autres minorités religieuses du Moyen-Orient cherchent à faire entendre leur voix auprès de ce Conseil et d’autres instances internationales, non pas sous une forme abstraite mais d’une manière qui soit vraiment consciente de leur douleur et de leur souffrance, ainsi que de leur crainte existentielle concernant leur survie au Moyen-Orient et au-delà.

Nous devons reconnaître que le problème existe et que l’heure est grave. Des communautés ethniques et religieuses – incluant des communautés turkmène, shabak, yézidie, sabéenne, kaka’e, kurde faylis, arabe chiite et même arabe et kurde sunnite – font face à des pressions extrêmes : violations des droits humains, torture, meurtre et toutes les formes de persécution uniquement pour la foi qu’ils professent ou pour le groupe ethnique auquel ils appartiennent.

Les chrétiens au Moyen-Orient ont été spécifiquement ciblés, tués ou contraints à s’enfuir de chez eux et de leur pays. Nous avons regardé, impuissants, les chrétiens assyriens kidnappés en Irak par le groupe du prétendu « État islamique », les chrétiens coptes égyptiens décapités par les organisations affiliées à daesh en Libye, et la quasi élimination des chrétiens de Mossoul. Il y a à peine 25 ans, presque deux millions de chrétiens vivaient en Irak, tandis que les estimations les plus récentes font état de moins du quart de ce chiffre. Confrontés à la situation insupportable de devoir vivre dans une zone de conflit contrôlée par des organisations terroristes et extrémistes qui les menacent constamment de mort, et avec le sentiment profond de se sentir abandonnés à leur sort par les autorités légitimes et par la communauté internationale, des communautés entières de chrétiens, en particulier du Nord de l’Irak, ont été brutalement forcées à fuir leur foyer et ont cherché refuge dans la région du Kurdistan irakien et dans les pays limitrophes de la région.

Le Saint-Siège exprime sa profonde gratitude aux pays et aux gouvernants dans la région qui ont défendu ouvertement les chrétiens comme faisant partie intégrante de la marque religieuse, historique et culturelle de la région. Depuis 2.000 ans, les chrétiens ont considéré qu’ils étaient chez eux au Moyen-Orient ; en effet, nous le savons tous, le Moyen-Orient est le berceau de la chrétienté. Cela nous peine donc d’autant plus profondément que ces anciennes communautés chrétiennes dans la région – dont beaucoup parlent encore l’araméen, la langue de Jésus-Christ – comptent parmi celles qui sont menacées d’extinction. Leur existence ininterrompue dans la région est le témoin de bien des siècles de coexistence, côte à côte, avec des musulmans et avec d’autres communautés religieuses et ethniques. Ces communautés font partie intégrante de l’identité religieuse culturelle du Moyen-Orient et leur disparition du Moyen-Orient serait non seulement une tragédie religieuse mais une perte du riche patrimoine culturel et religieux qui contribue tant aux sociétés auxquelles elles appartiennent, et que le monde entier a tout intérêt à conserver. Le Saint-Siège appelle donc tous les gouvernants et toutes les personnes de bonne volonté, dans la région et à travers le monde, à agir avant qu’il ne soit trop tard.

En 2005, au Sommet mondial des Nations Unies, la communauté internationale tout entière avait été d’accord sur le fait que chaque État a pour première responsabilité de protéger ses populations du génocide, des crimes de guerre, des crimes contre l’humanité et du nettoyage ethnique, ainsi que de l’incitation à ces actions. De plus, la communauté internationale reconnaît sa responsabilité à aider les États à remplir cette responsabilité primordiale.

Toutefois, quand un État est incapable de maintenir cette responsabilité première, ou réticent à le faire, la communauté internationale doit être préparée à agir pour protéger les populations conformément à la Charte des Nations Unies.

Comme l’a souligné le pape Benoît XVI dans son discours à l’Assemblée générale des Nations Unies en 2008, cette responsabilité de protéger n’est pas une création nouvelle dans le droit international, mais elle est enracinée dans l’ancien « jus gentium » comme fondement de toutes les actions mises en œuvre par les représentants du gouvernement concernant ceux qui sont gouvernés. S’appuyant sur cette ancienne tradition et sur ses récurrences dans le droit humanitaire international et dans les instances des Nations Unies aujourd’hui, le pape François a à maintes reprises réclamé de la communauté internationale « qu’elle fasse tout ce qui est en son pouvoir pour arrêter et prévenir toute nouvelle violence systématique contre des minorités ethniques et religieuses ».

Le Saint-Siège saisit cette occasion pour exprimer sa profonde reconnaissance aux pays de la région et à tous ceux qui travaillent inlassablement, parfois au risque de leur vie, pour apporter leur aide à ces deux millions et demi de personnes déplacées à l’intérieur de l’Irak, aux 12 millions de Syriens qui ont besoin d’aide humanitaire, dont quatre millions sont réfugiés et sept millions et demi déplacés dans le pays. Aidons ces pays voisins à prendre soin des réfugiés et à les accueillir.

Toute action retardée signifiera seulement qu’il y aura davantage de morts, de personnes déplacées ou persécutées. Le pape François nous exhorte tous à unir nos efforts pour soutenir un Moyen-Orient qui continuera d’être un foyer accueillant pour tous ses groupes ethniques et religieux.

Traduction de Constance Roques

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Responsable de la chronique : Yves Bériault, o.p.

Lettre apostolique à tous les consacrés à l’occasion de l’Année de la Vie consacrée

Chères consacrées et chers consacrés !

Je vous écris comme Successeur de Pierre, à qui le Seigneur a confié la tâche de confirmer ses frères dans la foi (cf. Lc 22, 32), et je vous écris comme votre frère, consacré à Dieu comme vous.

Remercions ensemble le Père, qui nous a appelés à suivre Jésus dans la pleine adhésion à son Évangile et dans le service de l’Église, et qui a répandu dans nos cœurs l’Esprit Saint qui nous donne la joie et nous fait rendre témoignage au monde entier de son amour et de sa miséricorde.

En me faisant l’écho du sentiment de beaucoup d’entre vous et de la Congrégation pour les Instituts de vie consacrée et les Sociétés de vie apostolique, à l’occasion du 50ème anniversaire de la Constitution dogmatique Lumen gentium sur l’Église, qui au chapitre VI traite des religieux, comme aussi du Décret Perfectae caritatis sur le renouveau de la vie religieuse, j’ai décidé d’ouvrir une Année de la Vie Consacrée. Elle commencera le 30 novembre prochain, 1erdimanche de l’Avent, et se terminera avec la fête de la Présentation de Jésus au Temple, le 2 février 2016.

Après avoir écouté la Congrégation pour les Instituts de vie consacrée et les Sociétés de vie apostolique, j’ai indiqué comme objectifs pour cette Année les mêmes que saint Jean-Paul II avait proposés à l’Église au début du troisième millénaire, reprenant, d’une certaine façon, ce qu’il avait déjà indiqué dans l’Exhortation post-synodale Vita consecrata : « Vous n’avez pas seulement à vous rappeler et à raconter une histoire glorieuse, mais vous avez à construire une histoire glorieuse ! Regardez vers l’avenir, où l’Esprit vous envoie pour faire encore avec vous de grandes choses » (n. 110).

I – Les objectifs pour l’Année de la Vie Consacrée

1.  Le premier objectif est de regarder le passé avec reconnaissance. Chacun de nos Instituts vient d’une riche histoire charismatique. À ses origines est présente l’action de Dieu qui, dans son Esprit, appelle certaines personnes à la suite rapprochée du Christ, à traduire l’Évangile dans une forme particulière de vie, à lire avec les yeux de la foi les signes des temps, à répondre avec créativité aux nécessités de l’Église. L’expérience des débuts a ensuite grandi et s’est développée, associant d’autres membres dans de nouveaux contextes géographiques et culturels, donnant vie à de nouvelles manières de mettre en œuvre le charisme, à de nouvelles initiatives et expressions de charité apostolique. C’est comme la semence qui devient un arbre en étendant ses branches.

Au cours de cette Année, il sera opportun que chaque famille charismatique se souvienne de ses débuts et de son développement historique, pour rendre grâce à Dieu qui a ainsi offert à l’Église tant de dons qui la rendent belle et équipée pour toute œuvre bonne (cf. Lumen gentium, n. 12).

Raconter sa propre histoire est indispensable pour garder vivante l’identité, comme aussi pour raffermir l’unité de la famille et le sens d’appartenance de ses membres. Il ne s’agit pas de faire de l’archéologie ou de cultiver des nostalgies inutiles, mais bien plutôt de parcourir à nouveau le chemin des générations passées pour y cueillir l’étincelle inspiratrice, les idéaux, les projets, les valeurs qui les ont mues, à commencer par les Fondateurs, par les Fondatrices et par les premières communautés. C’est aussi une manière de prendre conscience de la manière dont le charisme a été vécu au long de l’histoire, quelle créativité il a libérée, quelles difficultés il a dû affronter et comment elles ont été surmontées. On pourra découvrir des incohérences, fruit des faiblesses humaines, parfois peut-être aussi l’oubli de certains aspects essentiels du charisme. Tout est instructif et devient en même temps appel à la conversion. Raconter son histoire, c’est rendre louange à Dieu et le remercier pour tous ses dons.

Nous le remercions de manière particulière pour ces 50 dernières années faisant suite au Concile Vatican II, qui a représenté un ‘coup de vent’ de l’Esprit Saint pour toute l’Église. Grâce à lui la vie consacrée a mis en œuvre un chemin fécond de renouveau qui, avec ses lumières et ses ombres, a été un temps de grâce, marqué par la présence de l’Esprit.

Que cette Année de la Vie Consacrée soit aussi une occasion pour confesser avec humilité et grande confiance dans le Dieu Amour (cf. 1 Jn 4, 8) sa propre fragilité et pour la vivre comme une expérience de l’amour miséricordieux du Seigneur ; une occasion pour crier au monde avec force et pour témoigner avec joie de la sainteté et de la vitalité présentes chez un grand nombre de ceux qui ont été appelés à suivre le Christ dans la vie consacrée.

2.  Cette Année nous appelle en outre à vivre le présent avec passion. La mémoire reconnaissante du passé nous pousse, dans une écoute attentive de ce que l’Esprit dit à l’Église aujourd’hui, à mettre en œuvre d’une manière toujours plus profonde les aspects constitutifs de notre vie consacrée.

Depuis les débuts du premier monachisme, jusqu’aux “nouvelles communautés” d’aujourd’hui, chaque forme de vie consacrée est née de l’appel de l’Esprit à suivre le Christ comme il est enseigné dans l’Évangile (cf. Perfectae caritatis, n. 2). Pour les Fondateurs et les Fondatrices, la règle en absolu a été l’Évangile, toute autre règle voulait être seulement une expression de l’Évangile et un instrument pour le vivre en plénitude. Leur idéal était le Christ, adhérer à lui entièrement, jusqu’à pouvoir dire avec Paul : « Pour moi, vivre, c’est le Christ » (Ph 1, 21) ; les vœux avaient du sens seulement pour mettre en œuvre leur amour passionné.

La question que nous sommes appelés à nous poser au cours de cette Année est de savoir si nous aussi nous nous laissons interpeller par l’Évangile et comment ; s’il est vraiment le vadémécum pour notre vie de chaque jour et pour les choix que nous sommes appelés à faire. Il est exigeant et demande à être vécu avec radicalité et sincérité. Il ne suffit pas de le lire (même si la lecture et l’étude restent d’extrême importance), il ne suffit pas de le méditer (et nous le faisons avec joie chaque jour). Jésus nous demande de le mettre en œuvre, de vivre ses paroles.

Nous devons nous demander encore : Jésus est-il vraiment notre premier et unique amour, comme nous nous le sommes proposés quand nous avons professé nos vœux ? C’est seulement s’il en est ainsi que nous pouvons et devons aimer dans la vérité et dans la miséricorde chaque personne que nous rencontrons sur notre chemin, parce que nous aurons appris de lui ce qu’est l’amour et comment aimer : nous saurons aimer parce que nous aurons son cœur même.

Nos Fondateurs et nos Fondatrices ont éprouvé en eux la compassion qui prenait Jésus quand il voyait les foules comme des brebis dispersées sans pasteur. Comme Jésus, mû par cette compassion, a donné sa parole, a guéri les malades, a donné le pain à manger, a offert sa vie-même, de même les Fondateurs se sont aussi mis au service de l’humanité à qui l’Esprit les envoyait, selon les manières les plus diverses : l’intercession, la prédication de l’Évangile, la catéchèse, l’instruction, le service des pauvres, des malades… L’imagination de la charité n’a pas connu de limites et a su ouvrir d’innombrables chemins pour porter le souffle de l’Évangile dans les cultures et dans les milieux sociaux les plus divers.

L’Année de la Vie Consacrée nous interroge sur la fidélité à la mission qui nous a été confiée. Nos ministères, nos œuvres, nos présences, répondent-ils à ce que l’Esprit a demandé à nos Fondateurs, sont-ils adaptés à en poursuivre les finalités dans la société et dans l’Église d’aujourd’hui ? Y-a-t-il quelque chose que nous devons changer ? Avons-nous la même passion pour nos gens, sommes-nous proches d’eux au point d’en partager les joies et les souffrances, afin d’en comprendre vraiment les besoins et de pouvoir offrir notre contribution pour y répondre ? « Les mêmes qualités de générosité et d’abnégation qui animaient les Fondateurs – demandait déjà saint Jean-Paul II – doivent vous conduire, vous, leurs enfants spirituels, à maintenir vivants leurs charismes qui, avec la même force de l’Esprit qui les a suscités, continuent à s’enrichir et à s’adapter, sans perdre leur caractère authentique, pour se mettre au service de l’Église et conduire à sa plénitude l’implantation de son Royaume »[1].

Dans le rappel de la mémoire des origines une composante supplémentaire du projet de vie consacrée est mise en lumière. Les Fondateurs et les Fondatrices étaient fascinés par l’unité des Douze autour de Jésus, par la communion qui caractérisait la première communauté de Jérusalem. En donnant vie à leur propre communauté, chacun d’eux a voulu reproduire ces modèles évangéliques, être un seul cœur et une seule âme, jouir de la présence du Seigneur (cf. Perfectae caritatis, n. 15).  

Vivre le présent avec passion signifie devenir “experts de communion”, « témoins et artisans de ce “projet de communion” qui se trouve au sommet de l’histoire de l’homme selon Dieu »[2]. Dans une société de l’affrontement, de la cohabitation difficile entre des cultures différentes, du mépris des plus faibles, des inégalités, nous sommes appelés à offrir un modèle concret de communauté qui, à travers la reconnaissance de la dignité de chaque personne et du partage du don dont chacun est porteur, permette de vivre des relations fraternelles.

Soyez donc des femmes et des hommes de communion, rendez-vous présents avec courage là où il y a des disparités et des tensions, et soyez signe crédible de la présence de l’Esprit qui infuse dans les cœurs la passion pour que tous soient un (cf. Jn 17, 21). Vivez la mystique de la rencontre : « la capacité d’entendre, d’être à l’écoute des autres. La capacité de chercher ensemble le chemin, la méthode »[3], vous laissant éclairer par la relation d’amour qui passe entre les trois personnes divines (cf. 1 Jn 4, 8), ce modèle de toute relation interpersonnelle.

3.  Embrasser l’avenir avec espérance veut être le troisième objectif de cette Année. Nous connaissons les difficultés que rencontre la vie consacrée dans ses différentes formes : la diminution des vocations et le vieillissement, surtout dans le monde occidental, les problèmes économiques suite à la grave crise financière mondiale, les défis de l’internationalité et de la mondialisation, les tentations du relativisme, la marginalisation et l’insignifiance sociale… C’est bien dans ces incertitudes que nous partageons avec beaucoup de nos contemporains, que se met en œuvre notre espérance, fruit de la foi au Seigneur de l’histoire qui continue de nous répéter : « Ne crains pas… car que je suis avec toi » (Jr 1, 8).

L’espérance dont nous parlons ne se fonde pas sur des chiffres ni sur des œuvres, mais sur Celui en qui nous avons mis notre confiance (cf. 2 Tm 1, 12), et pour lequel « rien n’est impossible » (Lc 1, 37). Là est l’espérance qui ne déçoit pas et qui permettra à la vie consacrée de continuer à écrire une grande histoire dans l’avenir, vers lequel nous devons tenir notre regard tourné, conscients que c’est vers lui que nous pousse l’Esprit Saint pour continuer à faire avec nous de grandes choses.

Ne cédez pas à la tentation du nombre et de l’efficacité, moins encore à celle de se fier à ses propres forces. Scrutez les horizons de votre vie et du moment actuel en veille vigilante. Avec Benoît XVI je vous répète : « Ne vous unissez pas aux prophètes de malheur qui proclament la fin ou le non sens de la vie consacrée dans l’Église de nos jours ; mais revêtez-vous plutôt de Jésus Christ et revêtez les armes de lumière comme exhorte saint Paul (cf. Rm 13, 11-14) – en demeurant éveillés et vigilants »[4]. Continuons et reprenons toujours notre chemin avec la confiance dans le Seigneur.

Je m’adresse surtout à vous les jeunes. Vous êtes le présent parce que vous vivez déjà activement au sein de vos Instituts, en offrant une contribution déterminante avec la fraîcheur et la générosité de votre choix. En même temps, vous en êtes l’avenir parce que vous serez bien vite appelés à prendre en main la conduite de l’animation, de la formation, du service, de la mission. Cette Année vous serez protagonistes dans le dialogue avec la génération qui est devant vous. Dans une communion fraternelle, vous pourrez vous enrichir de son expérience et de sa sagesse, et en même temps vous pourrez lui proposer de nouveau l’idéal qu’elle a connu à son début, offrir l’élan et la fraîcheur de votre enthousiasme, aussi pour élaborer ensemble des manières nouvelles de vivre l’Évangile et des réponses toujours plus adaptées aux exigences du témoignage et de l’annonce.

Je suis heureux de savoir que vous aurez des occasions de vous rassembler entre vous, jeunes de différents Instituts. Que la rencontre devienne un chemin habituel de communion, de soutien mutuel, d’unité.

II – Les attentes pour l’Année de la Vie Consacrée

Qu’est-ce que j’attends en particulier de cette Année de grâce de la vie consacrée ?

1. Que soit toujours vrai ce que j’ai dit un jour : « Là où il y a les religieux il y a la joie ». Que nous soyons appelés à expérimenter et à montrer que Dieu est capable de combler notre cœur et de nous rendre heureux, sans avoir besoin de chercher ailleurs notre bonheur ; que l’authentique fraternité vécue dans nos communautés alimente notre joie ; que notre don total dans le service de l’Église, des familles, des jeunes, des personnes âgées, des pauvres, nous réalise comme personnes et donne plénitude à notre vie.

Que ne se voient pas parmi nous des visages tristes, des personnes mécontentes et insatisfaites, parce qu’« une sequela triste est une triste sequela ».  Nous aussi, comme tous les autres hommes et femmes, nous avons des difficultés : nuits de l’esprit, déceptions, maladies, déclin des forces dû à la vieillesse. C’est précisément en cela que nous devrions trouver la « joie parfaite », apprendre à reconnaître le visage du Christ qui s’est fait en tout semblable à nous, et donc éprouver la joie de nous savoir semblables à lui qui, par amour pour nous, n’a pas refusé de subir la croix.

Dans une société qui exhibe le culte de l’efficacité, de la recherche de la santé, du succès, et qui marginalise les pauvres et exclut les « perdants », nous pouvons témoigner, à travers notre vie, la vérité des paroles de l’Écriture : « Quand je suis faible c’est alors que je suis fort » (2 Co 12,10).

Nous pouvons bien appliquer à la vie consacrée ce que j’ai écrit dans l’Exhortation apostolique Evangelii gaudium, en citant une homélie de Benoît XVI :  « L’Église ne grandit pas par prosélytisme, mais par attraction » (n. 14). Oui, la vie consacrée ne grandit pas si nous organisons de belles campagnes vocationnelles, mais si les jeunes qui nous rencontrent se sentent attirés par nous, s’ils nous voient être des hommes et des femmes heureux ! De même, son efficacité apostolique ne dépend pas de l’efficacité ni de la puissance de ses moyens. C’est votre vie qui doit parler, une vie de laquelle transparait la joie et la beauté de vivre l’Évangile et de suivre le Christ.

Je vous répète aussi ce que j’ai dit durant la dernière Vigile de la Pentecôte aux Mouvements ecclésiaux : « La valeur de l’Église, fondamentalement, c’est de vivre l’Évangile et de rendre témoignage de notre foi. L’Église est le sel de la terre, c’est la lumière du monde, elle est appelée à rendre présent dans la société le levain du Royaume de Dieu, et elle le fait avant tout par son témoignage, le témoignage de l’amour fraternel, de la solidarité, du partage » (18 mai 2013).

2. J’attends que « vous réveilliez le monde », parce que la note qui caractérise la vie consacrée est la prophétie. Comme je l’ai dit aux Supérieurs Généraux « la radicalité évangélique ne revient pas seulement aux religieux : elle est demandée à tous. Mais les religieux suivent le Seigneur d’une manière spéciale, de manière prophétique ». Voilà la priorité qui est à présent réclamée : « être des prophètes qui témoignent comment Jésus a vécu sur cette terre…Jamais un religieux ne doit renoncer à la prophétie » (29 novembre 2013).

Le prophète reçoit de Dieu la capacité de scruter l’histoire dans laquelle il vit, et d’interpréter les événements : il est comme une sentinelle qui veille durant la nuit et sait quand arrive l’aurore (cf. Is 21, 11-12). Il connait Dieu et il connait les hommes et les femmes, ses frères et sœurs. Il est capable de discernement et aussi de dénoncer le mal du péché et les injustices, parce qu’il est libre ; il ne doit répondre à d’autre maître que Dieu, il n’a pas d’autres intérêts que ceux de Dieu. Le prophète se tient habituellement du côté des pauvres et des sans défense, parce que Dieu lui-même est de leur côté.

J’attends donc, non pas que vous mainteniez des « utopies », mais que vous sachiez créer d’« autres lieux », où se vive la logique évangélique du don, de la fraternité, de l’accueil de la diversité, de l’amour réciproque. Monastères, communautés, centres de spiritualité, villages d’accueil, écoles, hôpitaux, maisons familiales, et tous ces lieux que la charité et la créativité charismatique ont fait naître – et qu’ils feront naître encore par une créativité nouvelle – doivent devenir toujours plus le levain d’une société inspirée de l’Évangile, la « ville sur la montagne » qui dit la vérité et la puissance des paroles de Jésus.

Parfois, comme il est arrivé à Élie et à Jonas, peut venir la tentation de fuir, de se soustraire à la tâche de prophète, parce qu’elle est trop exigeante, parce qu’on est fatigué, déçu des résultats. Mais le prophète sait qu’il n’est jamais seul. À nous aussi, comme à Jérémie, Dieu dit avec assurance : «  N’aie pas peur…parce que je suis avec toi pour te défendre » (Jr 1,8).

3. Les religieux et religieuses, à égalité avec toutes les autres personnes consacrées, sont appelés à être « experts en communion ». J’attends par conséquent que la « spiritualité de la communion », indiquée par saint Jean-Paul II, devienne réalité, et que vous soyez en première ligne pour recueillir le « grand défi qui se trouve devant nous » en ce nouveau millénaire : « faire de l’Église la maison et l’école de la communion »[5]. Je suis certain que durant cette Année vous travaillerez avec sérieux pour que l’idéal de fraternité poursuivi par les Fondateurs et Fondatrices grandisse à tous les niveaux, comme des cercles concentriques.

La communion s’exerce avant tout à l’intérieur des communautés respectives de l’Institut. A ce sujet je vous invite à relire mes fréquentes interventions dans lesquelles je ne cesse pas de répéter que les critiques, les bavardages, les envies, les jalousies, les antagonismes, sont des attitudes qui n’ont pas le droit d’habiter dans nos maisons. Mais, ceci étant dit, le chemin de la charité qui s’ouvre devant nous est presque infini, parce qu’il s’agit de poursuivre l’accueil et l’attention réciproque, de pratiquer la communion des biens matériels et spirituels, la correction fraternelle, le respect des personnes les plus faibles… C’est « la ‘mystique’ du vivre ensemble », qui fait de notre vie un « saint pèlerinage »[6]. Nous devons nous interroger aussi sur le rapport entre les personnes de cultures diverses, en constatant que nos communautés deviennent toujours plus internationales. Comment accorder à chacun de s’exprimer, d’être accueilli avec ses dons spécifiques, de devenir pleinement coresponsable ?

J’attends, de plus, que grandisse la communion entre les membres des divers Instituts. Cette Année ne pourrait-elle pas être l’occasion de sortir avec plus de courage des frontières de son propre Institut, pour élaborer ensemble, au niveau local et global, des projets communs de formation, d’évangélisation, d’interventions sociales ? De cette manière, un réel témoignage prophétique pourra être offert plus efficacement. La communion et la rencontre entre les différents charismes et vocations est un chemin d’espérance. Personne ne construit l’avenir en s’isolant, ni seulement avec ses propres forces, mais en se reconnaissant dans la vérité d’une communion qui s’ouvre toujours à la rencontre, au dialogue, à l’écoute, à l’aide réciproque, et nous préserve de la maladie de l’autoréférentialité.

En même temps, la vie consacrée est appelée à poursuivre une sincère synergie entre toutes vocations dans l’Église, en partant des prêtres et des laïcs, en sorte de « développer la spiritualité de la communion, d’abord à l’intérieur d’elles-mêmes, puis dans la communauté ecclésiale et au delà de ses limites »[7].

4. J’attends encore de vous ce que je demande à tous les membres de l’Église : sortir de soi-même pour aller aux périphéries existentielles. « Allez partout dans le monde »  a été la dernière parole que Jésus a adressée aux siens, et qu’il continue d’adresser aujourd’hui à nous tous (cf. Mc 16,15). C’est une humanité entière qui attend : personnes qui ont perdu toute espérance, familles en difficulté, enfants abandonnés, jeunes auxquels tout avenir est fermé par avance, malades et personnes âgées abandonnées, riches rassasiés de biens et qui ont le cœur vide, hommes et femmes en recherche de sens de la vie, assoiffés de divin…

Ne vous repliez pas sur vous-mêmes, ne vous laissez pas asphyxier par les petites disputes de maison, ne restez pas prisonniers de vos problèmes. Ils se résoudront si vous allez dehors aider les autres à résoudre leurs problèmes et annoncer la bonne nouvelle. Vous trouverez la vie en donnant la vie, l’espérance en donnant l’espérance, l’amour en aimant.

J’attends de vous des gestes concrets d’accueil des réfugiés, de proximité aux pauvres, de créativité dans la catéchèse, dans l’annonce de l’Évangile, dans l’initiation à la vie de prière. Par conséquent, je souhaite l’allègement des structures, la réutilisation des grandes maisons en faveur d’œuvres répondant davantage aux exigences actuelles de l’évangélisation et de la charité, l’adaptation des œuvres aux nouveaux besoins.

5. J’attends que toute forme de vie consacrée s’interroge sur ce que Dieu et l’humanité d’aujourd’hui demandent.

Les monastères et les groupes d’orientation contemplative pourraient se rencontrer, ou bien se relier de manières plus variées pour échanger les expériences sur la vie de prière, sur comment grandir dans la communion avec toute l’Église, sur comment soutenir les chrétiens persécutés, sur comment accueillir et accompagner ceux qui sont en recherche d’une vie spirituelle plus intense ou qui ont besoin d’un soutien moral ou matériel.

Les Instituts caritatifs, consacrés à l’enseignement, à la promotion de la culture, ceux qui se lancent dans l’annonce de l’Évangile ou qui développent des ministères pastoraux particuliers, les Instituts séculiers avec leur présence diffuse dans les structures sociales, pourront faire de même. L’imagination de l’Esprit a engendré des modes de vie et de faire si divers que nous ne pouvons pas facilement les cataloguer ni les inscrire dans des schémas préfabriqués. Il ne m’est donc pas possible de faire référence à chaque forme particulière de charisme. Personne, cependant, cette Année, ne devrait se soustraire à une vérification sérieuse concernant sa présence dans la vie de l’Église et sur la manière de répondre aux demandes nouvelles continuelles qui se lèvent autour de nous, au cri des pauvres.

C’est seulement dans cette attention aux besoins du monde et dans la docilité aux impulsions de l’Esprit, que cette Année de la Vie Consacrée se transformera en un authentique Kairòs, un temps de Dieu riche de grâces et de transformations.

III – Les horizons de l’Année de la Vie Consacrée

1. Par cette lettre, au-delà des personnes consacrées, je m’adresse aux laïcs qui, avec elles, partagent idéaux, esprit, mission. Certains Instituts religieux ont une tradition ancienne à ce sujet, d’autres une expérience plus récente. De fait, autour de chaque famille religieuse, comme aussi des Sociétés de vie apostolique et même des Instituts séculiers, est présente une famille plus grande, la ‘‘famille charismatique’’, qui comprend plusieurs Instituts qui se reconnaissent dans le même charisme, et surtout des chrétiens laïcs qui se sentent appelés, dans leur propre condition laïque, à participer à la même réalité charismatique.

Je vous encourage vous aussi laïcs, à vivre cette Année de la Vie Consacrée comme une grâce qui peut vous rendre plus conscients du don reçu. Célébrez-le avec toute la ‘‘famille’’, pour croître et répondre ensemble aux appels de l’Esprit dans la société contemporaine. À certaines occasions, quand les consacrés de divers Instituts se rencontreront cette Année, faites en sorte d’être présents vous aussi comme expression de l’unique don de Dieu, de manière à connaître les expériences des autres familles charismatiques, des autres groupes de laïcs, et de manière à vous enrichir et à vous soutenir réciproquement.

2. L’Année de la Vie Consacrée ne concerne pas seulement les personnes consacrées, mais l’Église entière. Je m’adresse ainsi à tout le peuple chrétien pour qu’il prenne toujours davantage conscience du don qu’est la présence de tant de consacrées et de consacrés, héritiers de grands saints qui ont fait l’histoire du christianisme. Que serait l’Église sans saint Benoît et saint Basile, sans saint Augustin et saint Bernard, sans saint François et saint Dominique, sans saint Ignace de Loyola et sainte Thérèse d’Avila, sans sainte Angèle Merici et saint Vincent de Paul ? La liste serait presque infinie, jusqu’à saint Jean Bosco et à la bienheureuse Teresa de Calcutta. Le bienheureux Paul VI affirmait : « Sans ce signe concret, la charité de l’ensemble de l’Église risquerait de se refroidir, le paradoxe salvifique de l’Évangile de s’émousser, le ‘‘sel’’ de la foi de se diluer dans un monde en voie de sécularisation » (Evangelica testificatio, n. 3).

J’invite donc toutes les communautés chrétiennes à vivre cette Année avant tout pour remercier le Seigneur et faire mémoire reconnaissante des dons reçus, et que nous recevons encore à travers la sainteté des Fondateurs et des Fondatrices et de la fidélité de tant de consacrés à leur propre charisme. Je vous invite tous à vous retrouver autour des personnes consacrées, à vous réjouir avec elles, à partager leurs difficultés, à collaborer avec elles, dans la mesure du possible, pour la poursuite de leur ministère et de leur œuvre, qui sont aussi ceux de l’Église tout entière. Faites-leur sentir l’affection et la chaleur de tout le peuple chrétien.

Je bénis le Seigneur pour l’heureuse coïncidence de l’Année de la Vie Consacrée avec le Synode sur la famille. Famille et vie consacrée sont des vocations porteuses de richesse et de grâce pour tous, des espaces d’humanisation dans la construction de relations vitales, lieux d’évangélisation. On peut s’y aider les uns les autres.

3. Par cette lettre, j’ose m’adresser aussi aux personnes consacrées et aux membres des fraternités et des communautés appartenant à des Églises de tradition différente de la tradition catholique. Le monachisme est un patrimoine de l’Église indivise, toujours très vivant aussi bien dans les Églises orthodoxes que dans l’Église catholique. À ce patrimoine, comme à d’autres expériences ultérieures, du temps où l’Église d’Occident était encore unie, s’inspirent des initiatives analogues surgies dans les milieux des Communautés ecclésiales de la Réforme, lesquelles ont continué ensuite à générer en leur sein d’autres formes de communautés fraternelles et de service.

La Congrégation pour les Instituts de vie consacrée et les Sociétés de vie apostolique a programmé des initiatives pour faire se rencontrer les membres appartenant à des expériences de vie consacrée et fraternelle des différentes Églises. J’encourage chaleureusement ces rencontres pour que grandissent la connaissance mutuelle, l’estime, la collaboration réciproque, de manière à ce que l’œcuménisme de la vie consacrée soit une aide à la marche plus large vers l’unité entre toutes les Églises.

4. Nous ne pouvons pas ensuite oublier que le phénomène du monachisme et d’autres expressions de fraternité religieuse est présent dans toutes les grandes religions. Des expériences, même approfondies, de dialogue inter-monastique entre l’Église catholique et certaines grandes traditions religieuses ne manquent pas. Je souhaite que l’Année de la Vie Consacrée soit l’occasion pour évaluer le chemin parcouru, pour sensibiliser dans ce domaine les personnes consacrées, pour nous demander quels pas supplémentaires sont à faire vers une connaissance réciproque toujours plus profonde, et pour une collaboration dans de nombreux domaines communs du service de la vie humaine.

Cheminer ensemble est toujours un enrichissement et peut ouvrir des voies nouvelles à des relations entre peuples et cultures qui en ces temps-ci apparaissent hérissées de difficultés.

5. Je m’adresse enfin de manière particulière à mes frères dans l’épiscopat. Que cette Année soit une opportunité pour accueillir cordialement et avec joie la vie consacrée comme un capital  spirituel qui profite au bien de tout le Corps du Christ  (cf. Lumen gentium, n. 43) et non seulement des familles religieuses. « La vie consacrée est un don à l’Église, elle naît dans l’Église, croît dans l’Église, et est toute orientée vers l’Église »[8]. C’est pourquoi, en tant que don à l’Église, elle n’est pas une réalité isolée ni marginale, mais elle lui appartient intimement. Elle est au cœur de l’Église comme un élément décisif de sa mission, en tant qu’elle exprime l’intime nature de la vocation chrétienne et la tension de toute l’Église Épouse vers l’union avec l’unique Époux ; donc elle « appartient… sans conteste à sa vie et à sa sainteté » (ibid, n. 44).

Dans ce contexte, je vous invite, Pasteurs des Églises particulières, à une sollicitude spéciale pour promouvoir dans vos communautés les différents charismes, historiques ou bien nouveaux, en soutenant, en animant, en aidant le discernement, en vous faisant proches avec tendresse et amour des situations de souffrance et de faiblesse dans lesquelles peuvent se trouver certains consacrés, et surtout en éclairant le peuple de Dieu par votre enseignement sur la valeur de la vie consacrée de manière à en faire resplendir la beauté et la sainteté dans l’Église.

Je confie à Marie, la Vierge de l’écoute et de la contemplation, première disciple de son Fils bien-aimé, cette Année de la Vie Consacrée. C’est Elle, fille bien-aimée du Père et revêtue de tous les dons de la grâce, que nous considérons comme modèle insurpassable de la sequela dans l’amour de Dieu et dans le service du prochain.

Reconnaissant d’ores et déjà avec vous tous pour les dons de grâce et de lumière dont le Seigneur voudra nous enrichir, je vous accompagne tous avec la Bénédiction Apostolique.

Du Vatican, le 21 novembre 2014, Fête de la Présentation de la Bienheureuse Vierge Marie.

François


[1]Lett. ap. Les chemins de l’Évangile, aux religieux et religieuses d’Amérique latine, à l’occasion du Vème centenaire de l’évangélisation du Nouveau Monde – 29 juin 1990, DC n° 2013, p. 834-844, n. 26.

[2]Congrégation pour les Instituts de Vie Consacrée et les Sociétés de Vie Apostolique, Religieux et promotion humaine, 12 août 1980, n. 24 : L’Osservatore Romano, Suppl. 12 nov. 1980, pp. I-VIII.

[3]Discours aux recteurs et aux étudiants des Collèges pontificaux de Rome, 12 mai 2014.

[4]Homélie de la fête de la Présentation de Jésus au Temple, 2 février 2013.

[5]Lett. ap. Novo millennio ineunte, 6 janvier 2001, n. 43.

[6] Exh. ap. Evangelii gaudium, 24 novembre 2013, n. 87.

[7]Jean-Paul II, Exhort. ap. post-syn. Vita consacrata, 25 mars 1996, n.51.

[8] S.E. Mgr J.M. Bergoglio, Intervention au Synode sur la vie consacrée et sa mission dans l’Église et dans le monde, 16ème Congrégation générale, 13 octobre 1994.

 

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Déclaration sur la fin de vie

Ne prenons pas le problème à l’envers!

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1. Nous saluons avec admiration l’effort des équipes médicales et des bénévoles qui, avec compétence et dévouement, accompagnent au quotidien des personnes en fin de vie ainsi que leurs proches. Leurs pratiques attestent la pertinence des soins palliatifs. Ceux-ci ont fait leurs preuves ! Ils forment aujourd’hui un savoir médical autorisé, toujours en progrès, pour que des personnes vivent dans les meilleures conditions possibles leur fin de vie.

2. Nous rappelons que la Loi dite « Leonetti » donne un cadre médical, éthique et juridique adapté pour la plupart des cas rencontrés. Votée à l’unanimité, elle exprima une unité nationale. L’expérience des dix dernières années en matière de soins palliatifs en confirme le bien-fondé. Elle a été appelée la « voie française », inspiratrice de nombreux pays.

 I – Développer une culture palliative : une cause nationale prioritaire

3. Nous faisant l’écho de professionnels de santé et de rapports sur le sujet[1], nous poussons un cri d’alarme : il est urgent de développer fortement, pour tous les soignants, les formations à la médecine palliative, et d’accélérer l’extension des soins palliatifs et de structures qui en permettent l’exercice à domicile, afin que tous ceux qui en ont besoin y aient accès, comme l’exige la loi depuis 1999[2]. Répondre de façon insuffisante à cette urgence, c’est se rendre complice du « mal mourir » actuel en France ; c’est aussi favoriser les demandes toujours douloureuses d’euthanasie.

4. Nous alertons les politiques : ne prenons pas le problème à l’envers ! Il serait erroné de penser résoudre le « mal mourir » par la seule création d’un nouveau « droit à la sédation profonde et continue jusqu’au décès ». Ce droit ne supprimera pas les causes de ce « mal mourir », mais génèrera, s’il est pris isolément, un « mal vivre » plus profond, ainsi que de nouvelles inquiétudes et angoisses chez nombre de nos concitoyens.

5. Nous souhaitons ardemment qu’émerge une « culture palliative » qui favorise une réflexion apaisée et des choix paisibles sur les questions de fin de vie. Pour une telle culture, le respect de la dignité de l’être humain en sa vulnérabilité constitutive demeure le fondement de l’art médical.Ce respect implique le soulagement de la souffrance, le refus de l’« obstination déraisonnable », l’interdiction de l’euthanasie et la prévention de tout suicide qui, en aucun cas, ne peut résulter d’une assistance médicale.La médecine se doit d’être cohérente : la main qui soigne ne peut être la main qui tue. La loi ne peut se contredire, en décrétant qu’il existe des situations de vie où la prévention du suicide serait bannie. L’euthanasie et l’assistance médicale au suicide sont, dans le fond, des actes « violents ».

6. Comme y invite le « Rapport Sicard[3] », nous pensons que l’exercice de la médecine appelle une conception unifiée et continue du soin, intégrant ensemble curatif et palliatif. Il s’agit de toujours prendre soin de la personne ! La culture du soin, partagée par les médecins et le personnel soignant, offre le milieu de valeurs, de références éthiques, d’attitudes et du savoir-faire validé par les recommandations de « bonnes pratiques », qui permettent de lutter contre l’« obstination déraisonnable » et de décider de manière appropriée pour les cas difficiles.

7. Cette médecine palliative doit être connue par tous, non seulement afin d’être éclairés pour nous-mêmes mais aussi parce que nous avons ou nous aurons probablement à vivre un accompagnement de l’un de nos proches en fin de vie. Un devoir d’information s’impose donc à la politique de santé publique. Alors grandira dans notre société la « culture palliative » : nous saurons tous mieux que l’art médical, cohérent avec lui-même, est compétent pour prendre soin de nous et apaiser au mieux nos souffrances ; nous expérimenterons davantage que la vulnérabilité de l’autre nous appelle, nous oblige et nous invite à la relation de confiance. Une telle culture favorise grandement l’apaisement de notre société. Elle mérite d’être une cause nationale prioritaire.

8. Aucune loi ne pourra jamais résoudre par elle-même tous les cas singuliers. L’État doit promouvoir la compétence du personnel médical et lui faire confiance. Il doit lui donner les moyens d’exercer la médecine dans des conditions satisfaisantes, et établir le cadre légal approprié à la prise en charge des patients de façon adaptée à chaque situation et à ses complexités propres. En effet, les recommandations de « bonnes pratiques » sont essentielles au jugement médical. Celles-ci, dans le cadre de la loi, sont validées par la mise en commun des expériences et peuvent sans cesse être améliorées. Il serait dommageable, voire dangereux, que la loi, en s’immisçant dans l’exercice de la médecine, empêche la mise au point de ces « bonnes pratiques ».

9. Comme le proposent MM. Claeys et Leonetti[4], nous souhaitons une politique de soin qui intègre les actes d’accompagnement dans la tarification médicale. Ces actes sont absolument nécessaires au respect de l’être humain vulnérable. Il importe donc que l’accompagnement, avec le temps légitimement consacré à la relation, soit reconnu comme un acte médical. Il serait utile de réfléchir à un équilibre des dépenses de santé entre la médecine curative et la médecine palliative, qui prenne mieux en compte le nécessaire travail relationnel pour adapter au mieux les traitements proposés : certains traitements curatifs au coût disproportionné sont prescrits par manque de formation ou de temps, quand des soins palliatifs de qualité permettraient d’améliorer la qualité de vie ainsi que l’espérancede vie, comme le montrent de récentes études[5].

10. Nous insistons sur la nécessité d’aborder de façon globale l’ensemble des problèmes de la fin de vie : diminutions, dépendance, handicap, solitude. La résolution du « mal mourir » ne commence pas en phase terminale mais passe par la mise en place d’une politique du « bien vieillir ». Il est ainsi nécessaire de développer les compétences palliatives en Établissement d’hébergement pour personnes âgées dépendantes (EHPAD) et en Maison d’accueil spécialisé (MAS) au bénéfice de la personne, de telle sorte que le recours au service d’urgence de l’hôpital reste une solution exceptionnelle.

II – Droit à la sédation : tenir compte de chaque situation et de la fluctuation des souhaits

11. La sédation, qui a pour but de faire disparaître la perception d’une situation vécue comme insupportable par le patient après avoir proposé ou mis en œuvre l’ensemble des autres moyens disponibles, est déjà pratiquée dans le cadre actuel du droit des patients à être soulagé de leurs souffrances. Mais elle ne fait pas actuellement l’objet d’un droit spécifique.

12. Nous voulons attirer l’attention sur différents aspects de la sédation telle que la promeut le « nouveau droit » inscrit dans la proposition de loi de MM. Jean Leonetti et Alain Claeys.

  • La création de ce nouveau droit peut contribuer à rassurer le malade tout au long de son parcours de soin.
  • Cette création n’est juste que si elle s’accompagne d’une cohérence entre le droit et la formation dispensée pour les professions médicales et infirmières. En effet, celles-ci sont chargées de mettre en œuvre ce traitement conformément aux recommandations de « bonnes pratiques » de la médecine palliative. Le droit doit donc nécessairement les intégrer et ne peut se penser indépendamment d’elles.
  • La création de ce nouveau droit conduit nécessairement à développer les soins palliatifs, notamment dans les EHPAD et les MAS en prévoyant du personnel infirmier la nuit.
  • Puisque la proposition de loi ne l’interdit pas, il est nécessaire de mentionner explicitement que la sédation ponctuelle et intermittente – prescrite et pratiquée actuellement avec compétence par bien des équipes médicales – reste possible à la demande du patient, notamment lorsqu’il souhaite à la fois « dormir » pour lutter contre des souffrances insupportables et bénéficier de « plages d’éveil » permettant de communiquer avec ses proches.
  • Selon la proposition de loi, le critère de la « demande du patient d’éviter toute souffrance et de ne pas prolonger inutilement la vie » (art. 3) englobe toutes les souffrances, y compris les souffrances psychiques et existentielles pour lesquelles la notion de « souffrance réfractaire au traitement » se pose pourtant de manière différente. Il serait très grave que ce critère conduise à minimiser l’accompagnement psychologique et « existentiel », et contribue à instaurer dans la société l’idée que la vie d’une personne atteinte d’une affection grave et incurable est aussitôt jugée « inutile » et dénuée de sens.
  • Cet éventuel droit nouveau doit prendre en compte la complexité et les ambivalences de la volonté du patient, et ne pas l’enfermer dans une formulation ancienne de sa volonté. Celle-ci est en effet susceptible d’évoluer en fonction des rencontres et de la qualité d’accompagnement, comme cela se vérifie souvent. L’expérience concrète de la maladie, de la vieillesse ou du handicap change la personne ainsi que la perception de ce qu’elle estime bon pour elle.
  • Le droit à la sédation profonde et continue, s’il est voté et promulgué, risque de contribuer à une instrumentalisation du médecin au service de la volonté du patient et à une forme de déresponsabilisation. Pour exercer la responsabilité inhérente à son métier, le médecin, dans le dialogue fondé sur un pacte de confiance entre lui et le patient (ou en prenant en compte ses éventuelles directives anticipées ainsi que l’avis de la « personne de confiance » et des proches quand il ne peut pas s’exprimer), doit pouvoir juger des traitements les plus appropriés dans le respect de la déontologie qui condamne les pratiques euthanasiques. Dans le cas où le patient ne peut pas exprimer sa volonté, l’association systématique de la sédation à l’arrêt des traitements de maintien en vie éliminerait le jugement du médecin qui est pourtant chargé de trouver le mode de prise en charge le plus adapté.

13. La proposition de loi supprime la référence au principe du double effet. Peut-être est-ce dans le but d’éviter d’éventuels problèmes déontologiques et juridiques liés aux indications de la sédation profonde[6]. Cependant, le souci d’éviter les procès ne doit pas dispenser de réfléchir à l’objectif poursuivi (« intentionalité » ou « intention ») par la prescription de la sédation et, plus généralement, de tout traitement. La mort ne peut jamais être directement voulue ! La dignité de l’intelligence humaine consiste à réfléchir à un objectif délibérément voulu (soulager la souffrance) et au choix compétent des moyens qui y conduisent, tout en reconnaissant que ces moyens peuvent avoir une conséquence non voulue (abréger la vie). Selon la pratique médicale et sa déontologie, le médecin doit être capable de formuler et clarifier l’objectif poursuivi pour chaque cas, en tenant compte des « effets secondaires ». Le cadre légal devrait continuer à inciter les médecins à formuler l’objectif visé en prenant en considération l’« effet secondaire ». L’absence de clarté dans l’objectif de soin engendre un malaise dans les équipes soignantes.

III – Les directives anticipées : clarifier les conditions de leur rédaction

14. Nous pensons qu’il est nécessaire de clarifier les conditions de rédaction des directives anticipées dans le respect de la liberté. Pour cela, il faut :

  • Reconnaître la valeur des directives anticipées qui peuvent permettre à ceux qui les rédigent et à leurs proches de se réapproprier les questions sur la fin de vie.
  • Valoriser leur rédaction, sans la rendre obligatoire, en prenant en compte les trois rubriques mentionnées : générale, avec connaissance de la maladie, partie libre[7]. La liberté du patient, comme celle de tout être humain, n’est réelle que si elle est éclairée.
  • Inciter clairement à « parler » de ses futures directives anticipées avec les proches, et à les rédiger dans le dialogue avec les médecins, sans se contenter de remplir des formulaires. La fin de vie et la mort engagent le sens d’une existence ; elles ne sont pas qu’un problème technique à maîtriser ; il est vital de pouvoir s’en entretenir en confiance.
  • Conforter la possibilité pratique de pouvoir les changer librement à tout moment en veillant aux conditions réalistes de ce changement pour une personne en grande vulnérabilité. Par respect pour la liberté, ne faudrait-il pas, comme dans la loi actuelle, maintenir leur révision périodique ?
  • Valider la possibilité de ne pas les appliquer quand le médecin, dans le plein exercice de sa responsabilité, les juge non appropriées. Les conditions de ce choix et du nécessaire processus collégial doivent être clairement précisées.

IV – Limitation et arrêt de traitements : respecter la dignité intrinsèque de l’être humain

15. Nous estimons que le problème majeur réside dans la réflexion sur la limitation ou l’arrêt des traitements, afin que l’accompagnement de la personne jusqu’à sa mort ne devienne jamais un « faire mourir ». En ce sens, il conviendrait de :

  • Préciser les critères de l’« obstination déraisonnable » qui demeure déterminante pour la limitation ou l’arrêt de traitements.
  • Encadrer de façon stricte le critère du « seul maintien artificiel de la vie » qui, n’ayant pas de définition claire, peut donner lieu à de nombreuses dérives. Il faut régler son usage par des recommandations de « bonnes pratiques » (Société Française d’Accompagnement et de soins Palliatifs, Haute Autorité de Santé), en reconnaissant ces trois règles éthiques communes fondamentales :

1) Aucun critère de compétence ou de capacité relationnelle ne peut définir l’humanité de l’être humain. L’humanité ne s’absente jamais de l’être humain vivant. « La valeur intrinsèque et la dignité personnelle de tout être humain ne changent pas, quelles que soient les conditions concrètes de sa vie[8]. »

2) La constatation d’un état irréversible ne suffit pas à qualifier le soin prodigué de « déraisonnable » ni la vie humaine d’« inutile ».

3) Bien que qualifiées de « traitement » par la proposition de loi, l’alimentation et l’hydratation artificielles, dont les indications sont souvent distinctes en fin de vie, ne peuvent pas être d’emblée jugées comme des moyens relevant de l’« obstination déraisonnable » ou comme « n’ayant d’autre but que le seul maintien artificiel de la vie[9] ».

  • Poursuivre la réflexion sur les critères de limitation de la réanimation, afin de ne pas créer des états limites caractérisés par de grandes souffrances et de grands handicaps. La médecine de réanimation reste un art entre le « pas assez » et le « trop ».

16. Enfin, nous voulons faire les remarques suivantes sur les cas de l’arrêt de traitement des patients en état de conscience minimale ou en « état d’éveil sans réponse » :

  • De façon générale, la décision finale qui sera prise après la délibération collégiale devrait rester médicale pour ne pas faire peser sur la famille le poids d’une décision grave et irréversible, tout particulièrement en néonatologie. Certes, le droit pourrait reconnaître une hiérarchie dans les avis des proches pour régler les litiges en cas de désaccord familial, mais il serait important d’envisager une procédure de médiation avant de déclencher une procédure judiciaire. Si l’autonomie naît et grandit dans la relation, on ne peut prendre soin d’un patient sans prendre soin de son tissu relationnel dans lequel il vit ou a vécu.
  • L’alimentation et l’hydratation artificielles, même si elles sont qualifiées de « traitement », posent des questions spécifiques notamment en raison de la force symbolique de la nourriture. Même donnée par l’intermédiaire de moyens artificiels (biberon, cuillère, perfusion, etc.), la nourriture maintient en vie tout en maintenant la rencontre et le lien entre les humains, même en l’absence de manifestations de capacité relationnelle.
  • Sauf motifs permettant de juger de leur caractère disproportionné, l’alimentation et l’hydratation artificielles sont dues aux patients en état de conscience minimale ou en « état d’éveil sans réponse ». Lorsqu’apparaissent des défaillances graves de l’organisme ou des complications impliquant une intervention médicale ou chirurgicale lourde pour ces patients, il convient de réévaluer l’« obstination déraisonnable ». En ce cas, la décision de l’arrêt de l’alimentation et de l’hydratation artificielle doit prendre en compte le bien de la personne dans le tissu relationnel qui est le sien. Il n’existe pas de critère médical (pronostic, irréversibilité, évolution, mesure des aptitudes relationnelles, etc.) qui la justifieraient par eux-mêmes et de façon automatique ; il est nécessaire d’intégrer des éléments non médicaux (volonté du patient, directives anticipées, repères éthiques, impact sur le milieu familial, etc.). La décision doit être prise au cas par cas[10]. Chaque situation mérite un discernement approprié, qui ne peut être édicté comme une norme.

V – Vers la fraternité

17. Nous concluons par un appel à la « fraternité » qui est notre urgent devoir commun. La « longue marche vers la citoyenneté totale, y compris jusqu’au dernier instant de [la] vie[11] », ne s’accomplit pas seulement avec de nouveaux droits : le développement d’une culture du soin mettant en lumière et en œuvre la solidarité et la fraternité est indispensable. Si la citoyenneté exige l’égalité d’accès de tous aux soins palliatifs, elle appelle aussi la « fraternité » qui donne sens à l’accompagnement et au devoir d’en acquérir la compétence pour un juste respect des personnes vulnérables. C’est à ce prix que l’accompagnement est « bienveillant[12] ». Le « Rapport Sicard » le souligne : « il serait illusoire de penser que l’avenir de l’humanité se résume à l’affirmation sans limite d’une liberté individuelle, en oubliant que la personne humaine ne vit et ne s’invente que reliée à autrui et dépendante d’autrui[13] ». Nous ne sommes pas indépendants, mais inter-dépendants.

18. Pour tous, le soin prodigué à autrui avec solidarité et fraternité, dans l’épreuve de la maladie et de la mort, est un lieu privilégié d’apprentissage de ce qu’est « la vie bonne ». L’accompagnement d’une personne en fin de vie ouvre souvent les yeux à la transcendance dont chaque être humain est porteur dans sa vulnérabilité même. Cet accompagnement traduit une authentique manière d’aimer l’autre vulnérable, qui honore les soignants et toute la société. Aussi, voulons-nous à nouveau rendre hommage aux soignants et aux acteurs de notre système de santé qui cherchent sans cesse à améliorer nos conditions de soins jusqu’à la rencontre de l’ultime étape de notre vie, la mort.

19. Pour les croyants en Dieu, comme pour les chercheurs d’infini, cette ultime étape n’est pas un non-sens mais une autre rencontre. Dans le respect de nos libertés, Dieu, le maître de la vie, nous convie à prendre soin les uns des autres par l’amour et la tendresse, par un accompagnement ajusté et « fraternel », digne de la grandeur inouïe de tout être humain qui s’en va vers son éternité.

Mgr Pierre d’Ornellas
Archevêque de Rennes et responsable du Groupe de travail sur la fin de vie.

Mgr Michel Aupetit
Évêque de Nanterre

Dr Marie-Sylvie Richard, xavière
Chef de service à la Maison Médicale Jeanne Garnier (Paris)

Dr Claire Fourcade
Médecin coordinateur, pôle de soins palliatifs de la polyclinique Le Languedoc (Narbonne)

Dr Alexis Burnod
Institut Curie, Service soins palliatifs

P. Bruno Saintôt, jésuite
Directeur du département éthique biomédicale du Centre Sèvres (Paris)

P. Brice de Malherbe
Co-directeur du département d’éthique biomédicale du Collège des Bernardins (Paris)

[1] Notamment Penser solidairement la fin de vie, 18 décembre 2012 (« Rapport Sicard ») ; Avis 121 du Comité Consultatif National d’Éthique, Fin de vie, autonomie de la personne, volonté de mourir, 1er juillet 2013 ; Rapport du CCNE sur le débat public concernant la fin de vie, 21 octobre 2014.
[2] Le CCNE n’hésite pas à qualifier de « scandale » ce « non accès aux droits reconnus par la loi », in Rapport, op. cit., p.5. Le « Rapport Sicard » juge « inacceptable que la loi Leonetti ne soit toujours pas appliquée après sept ans d’existence » (p.93).
[3] Cf. Penser solidairement, op. cit., p.35.
[4] Cf. Rapport de présentation et texte de la proposition de loi de MM. Alain Claeys et Jean Leonetti créant de nouveaux droits en faveur des malades et des personnes en fin de vie, 12 décembre 2014, 1.3, p.10. Le « Rapport Sicard » avait déjà dit : « Revoir avec les autorités compétentes le principe inadapté de la tarification à l’activité dont les conséquences sont en particulier désastreuses pour la culture palliative. » (p.96)
[5]Temel J.S., Greer J.A., Muzikansky A., et al., « Early palliative care for patients with metastatic non-small-cell lung cancer », The new England Journal of medecine, 2010 (363), pp. 733-742.
[6] « Les médecins doivent pouvoir tout mettre en œuvre pour soulager leur patient sans trop se soucier des effets secondaires ou s’inquiéter d’éventuels problèmes juridiques ou déontologiques découlant de ses effets » (Mission parlementaire sur la fin de vie, Audition du Dr Patrick Bouet, Président du Conseil National de l’Ordre des Médecins, et du Dr Jean-Marie Faroudja, Président de la Section Éthique et déontologie, par MM. Jean Leonetti et Alain Claeys, 15 octobre 2014, p.3).
[7] Cf. Rapport de MM. Alain Claeys et Jean Leonetti, op. cit., n. 2.1.2.2, p.16.
[8] Cf. Jean Paul II, Discours au Congrès de la Fédération internationale des associations des médecins catholiques, 20 mars 2004, n.3.
[9] Cf. CCNE, Rapport, op. cit., p.37.
[10] Cf. Conseil d’État, Arrêt du 24 juin 2014, Mme F… et autres, considérant n.17.
[11] Cf. Rapport de MM. Alain Claeys et Jean Leonetti, op. cit., p.25.
[12] Cf. ibid., 1.3, p.10.
[13] Penser solidairement, op. cit., 18 décembre 2012, p.97.

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Message pour la 48e Journée Mondiale de la Paix

MESSAGE DU PAPE
FRANÇOIS
POUR LA CÉLÉBRATION DE LA 
XLVIIIe JOURNÉE MONDIALE DE LA PAIX

1er JANVIER 2015

NON PLUS ESCLAVES, MAIS FRÈRES 

1. Au début d’une nouvelle année, que nous accueillons comme une grâce et un don de Dieu à l’humanité, je désire adresser à chaque homme et femme, ainsi qu’à chaque peuple et à chaque nation du monde, aux Chefs d’État et de Gouvernement ainsi qu’aux responsables des diverses religions, mes vœux fervents de paix, que j’accompagne de ma prière afin que cessent les guerres, les conflits et les nombreuses souffrances provoqués soit par la main de l’homme soit par de vieilles et nouvelles épidémies comme par les effets dévastateurs des calamités naturelles. Je prie de manière particulière pour que, répondant à notre vocation commune de collaborer avec Dieu et avec tous les hommes de bonne volonté pour la promotion de la concorde et de la paix dans le monde, nous sachions résister à la tentation de nous comporter de manière indigne de notre humanité.

Dans le message pour le 1er janvier dernier, j’avais observé qu’au « désir d’une vie pleine… appartient une soif irrépressible de fraternité, qui pousse vers la communion avec les autres, en qui nous ne trouvons pas des ennemis ou des concurrents, mais des frères à accueillir et à embrasser »[1]. L’homme étant un être relationnel, destiné à se réaliser dans le contexte de rapports interpersonnels inspirés par la justice et la charité, il est fondamental pour son développement que soient reconnues et respectées sa dignité, sa liberté et son autonomie. Malheureusement, le fléau toujours plus répandu de l’exploitation de l’homme par l’homme blesse gravement la vie de communion et la vocation à tisser des relations interpersonnelles empreintes de respect, de justice et de charité. Cet abominable phénomène, qui conduit à piétiner la dignité et les droits fondamentaux de l’autre et à en anéantir la liberté et la dignité, prend de multiples formes sur lesquelles je désire réfléchir brièvement, afin que, à la lumière de la Parole de Dieu, nous puissions considérer tous les hommes « non plus esclaves, mais frères ».

À l’écoute du projet de Dieu sur l’humanité.

2. Le thème que j’ai choisi pour le présent message rappelle la Lettre de saint Paul à Philémon, dans laquelle l’Apôtre demande à son collaborateur d’accueillir Onésime, autrefois esclave de Philémon et maintenant devenu chrétien, et donc, selon Paul, digne d’être considéré comme un frère. Ainsi, l’Apôtre des gentils écrit : « Il t’a été retiré pour un temps qu’afin de t’être rendu pour l’éternité, non plus comme un esclave, mais bien mieux qu’un esclave, comme un frère très cher » (Phm 1, 15-16). Onésime est devenu frère de Philémon en devenant chrétien. Ainsi la conversion au Christ, le début d’une vie de disciple dans le Christ, constitue une nouvelle naissance (cf. 2 Co 5, 17 ; 1 P 1, 3) qui régénère la fraternité comme lien fondateur de la vie familiale et fondement de la vie sociale.

Quand, dans le Livre de la Genèse (cf. 1, 27-28), nous lisons que Dieu créa l’homme homme et femme et les bénit, afin qu’ils grandissent et se multiplient, il fit d’Adam et d’Êve des parents qui, en accomplissant la bénédiction de Dieu d’être féconds et de se multiplier, ont généré la première fraternité, celle de Caïn et Abel. Caïn et Abel sont frères, parce qu’ils viennent du même sein, et donc ils ont la même origine, la même nature et la même dignité que leurs parents, créés à l’image et à la ressemblance de Dieu.

Mais la fraternité exprime aussi la multiplicité et la différence qui existent entre les frères, bien que liés par la naissance et ayant la même nature et la même dignité. En tant que frères et sœurs, toutes les personnes sont donc par nature en relation avec les autres, dont elles se différencient mais avec lesquelles elles partagent la même origine, la même nature et la même dignité. C’est en raison de cela que la fraternité constitue le réseau de relations fondamentales pour la construction de la famille humaine créée par Dieu.

Malheureusement, entre la première création racontée dans le Livre de la Genèse et la nouvelle naissance dans le Christ, qui rend les croyants frères et sœurs du «premier-né d’une multitude de frères» (Rm 8, 29), il y a la réalité négative du péché qui, à plusieurs reprises, rompt la fraternité issue de la création et déforme continuellement la beauté et la noblesse du fait d’être frères et sœurs de la même famille humaine. Non seulement Caïn ne supporte pas son frère Abel, mais il le tue par envie en commettant le premier fratricide. « Le meurtre d’Abel par Caïn atteste tragiquement le rejet radical de la vocation à être frères. Leur histoire (cf. Gn 4, 1-16) met en évidence la tâche difficile à laquelle tous les hommes sont appelés, de vivre unis, en prenant soin l’un de l’autre »[2].

Pareillement, dans l’histoire de la famille de Noé et de ses fils (cf. Gn 9, 18-27), c’est l’impiété de Cham à l’égard de son père Noé qui pousse celui-ci à maudire le fils irrévérencieux et à bénir les autres, ceux qui l’avaient honoré, en créant ainsi une inégalité entre frères nés du même sein.

Dans le récit des origines de la famille humaine, le péché d’éloignement de Dieu, de la figure du père et du frère devient une expression du refus de la communion et se traduit par la culture de l’asservissement (cf. Gn 9, 25-27), avec les conséquences que cela implique et qui se prolongent de génération en génération : refus de l’autre, maltraitance des personnes, violation de la dignité et des droits fondamentaux, institutionnalisation d’inégalités. D’où la nécessité d’une continuelle conversion à l’Alliance, accomplie par l’oblation du Christ sur la croix, confiants que « là où le péché s’est multiplié, la grâce a surabondé… par Jésus Christ Notre Seigneur » (Rm 5, 20.21). Lui, le « Fils aimé » (cf. Mt 3, 17), est venu révéler l’amour du Père pour l’humanité. Quiconque écoute l’Évangile et répond à l’appel à la conversion devient pour Jésus « un frère, une sœur et une mère » (Mt 12, 50), et par conséquent fils adoptif de son Père (cf. Ep 1, 5).

On ne devient cependant pas chrétien, fils du Père et frères dans le Christ, par une disposition divine autoritaire, sans l’exercice de la liberté personnelle, c’est-à-dire sans se convertir librement au Christ. Le fait d’être fils de Dieu suit l’impératif de la conversion : « Convertissez-vous, et que chacun de vous soit baptisé au nom de Jésus-Christ pour le pardon de ses péchés, et vous recevrez alors le don du Saint Esprit » (Ac 2, 38). Tous ceux qui ont répondu, par la foi et dans la vie, à cette prédication de Pierre sont entrés dans la fraternité de la première communauté chrétienne (cf. 1 P 2, 17 ; Ac 1, 15.16 ; 6, 3 ; 15, 23) : juifs et grecs, esclaves et hommes libres (cf. 1 Co 12, 13 ; Ga 3, 28), dont la diversité d’origine et de condition sociale ne diminue pas la dignité propre à chacun ni n’exclut personne de l’appartenance au peuple de Dieu. La communauté chrétienne est donc le lieu de la communion vécue dans l’amour entre les frères (cf. Rm 12, 10 ; 1 Th 4, 9 ; He 13, 1 ; 1 P 1, 22 ; 2 P 1, 7).

Tout cela démontre que la Bonne Nouvelle de Jésus Christ, par qui Dieu fait « toutes choses nouvelles » (Ap 21, 5)[3], est aussi capable de racheter les relations entre les hommes, y compris celle entre un esclave et son maître, en mettant en lumière ce que tous deux ont en commun : la filiation adoptive et le lien de fraternité dans le Christ. Jésus lui-même a dit à ses disciples : « Je ne vous appelle plus serviteurs, car le serviteur ne sait pas ce que fait son maître ; mais je vous appelle mes amis, car tout ce que j’ai entendu de mon Père, je vous l’ai fait connaître » (Jn 15, 15).

Les multiples visages de l’esclavage hier et aujourd’hui

3. Depuis les temps immémoriaux, les diverses sociétés humaines connaissent le phénomène de l’asservissement de l’homme par l’homme. Il y a eu des époques dans l’histoire de l’humanité où l’institution de l’esclavage était généralement acceptée et régulée par le droit. Ce dernier établissait qui naissait libre et qui, au contraire, naissait esclave, et également dans quelles conditions la personne, née libre, pouvait perdre sa liberté ou la reconquérir. En d’autres termes, le droit lui-même admettait que certaines personnes pouvaient ou devaient être considérées comme la propriété d’une autre personne, laquelle pouvait en disposer librement ; l’esclave pouvait être vendu et acheté, cédé et acquis comme s’il était une marchandise.

Aujourd’hui, suite à une évolution positive de la conscience de l’humanité, l’esclavage, crime de lèse- humanité[4], a été formellement aboli dans le monde. Le droit de chaque personne à ne pas être tenue en état d’esclavage ou de servitude a été reconnu dans le droit international comme norme contraignante.

Et pourtant, bien que la communauté internationale ait adopté de nombreux accords en vue de mettre un terme à l’esclavage sous toutes ses formes, et mis en marche diverses stratégies pour combattre ce phénomène, aujourd’hui encore des millions de personnes – enfants, hommes et femmes de tout âge – sont privées de liberté et contraintes à vivre dans des conditions assimilables à celles de l’esclavage.

Je pense aux nombreux travailleurs et travailleuses, même mineurs, asservis dans les divers secteurs, au niveau formel et informel, du travail domestique au travail agricole, de l’industrie manufacturière au secteur minier, tant dans les pays où la législation du travail n’est pas conforme aux normes et aux standards minimaux internationaux que, même illégalement, dans les pays où la législation protège le travailleur.

Je pense aussi aux conditions de vie de nombreux migrants qui, dans leur dramatique parcours, souffrent de la faim, sont privés de liberté, dépouillés de leurs biens ou abusés physiquement et sexuellement. Je pense à ceux d’entre eux qui, arrivés à destination après un voyage dans des conditions physiques très dures et dominé par la peur et l’insécurité, sont détenus dans des conditions souvent inhumaines. Je pense à ceux d’entre eux que les diverses circonstances sociales, politiques et économiques poussent à vivre dans la clandestinité, et à ceux qui, pour rester dans la légalité, acceptent de vivre et de travailler dans des conditions indignes, spécialement quand les législations nationales créent ou permettent une dépendance structurelle du travailleur migrant par rapport à l’employeur, en conditionnant, par exemple, la légalité du séjour au contrat de travail… Oui, je pense au « travail esclave ».

Je pense aux personnes contraintes de se prostituer, parmi lesquelles beaucoup sont mineures, et aux esclaves sexuels ; aux femmes forcées de se marier, à celles vendues en vue du mariage ou à celles transmises par succession à un membre de la famille à la mort du mari sans qu’elles aient le droit de donner ou de ne pas donner leur propre consentement.

Je ne peux pas ne pas penser à tous ceux qui, mineurs ou adultes, font l’objet de trafic et de commerce pour le prélèvement d’organes, pour être enrôlés comme soldats, pour faire la mendicité, pour des activités illégales comme la production ou la vente de stupéfiants, ou pour des formes masquées d’adoption internationale.

Je pense enfin à tous ceux qui sont enlevés et tenus en captivité par des groupes terroristes, asservis à leurs fins comme combattants ou, surtout en ce qui concerne les jeunes filles et les femmes, comme esclaves sexuelles. Beaucoup d’entre eux disparaissent, certains sont vendus plusieurs fois, torturés, mutilés, ou tués.

Quelques causes profondes de l’esclavage

4. Aujourd’hui comme hier, à la racine de l’esclavage, il y a une conception de la personne humaine qui admet la possibilité de la traiter comme un objet. Quand le péché corrompt le cœur de l’homme, et l’éloigne de son Créateur et de ses semblables, ces derniers ne sont plus perçus comme des êtres d’égale dignité, comme frères et sœurs en humanité, mais sont vus comme des objets. La personne humaine, créée à l’image et à la ressemblance de Dieu, par la force, par la tromperie ou encore par la contrainte physique ou psychologique, est privée de sa liberté, commercialisée, réduite à être la propriété de quelqu’un, elle est traitée comme un moyen et non comme une fin.

À côté de cette cause ontologique – refus de l’humanité dans l’autre –, d’autres causes concourent à expliquer les formes contemporaines d’esclavage. Parmi elles, je pense surtout à la pauvreté, au sous-développement et à l’exclusion, spécialement quand ils se combinent avec le manque d’accès à l’éducation ou avec une réalité caractérisée par de faibles, sinon inexistantes, opportunités de travail. Fréquemment, les victimes de trafic et de d’asservissement sont des personnes qui ont cherché une manière de sortir d’une condition de pauvreté extrême, en croyant souvent à de fausses promesses de travail, et qui au contraire sont tombées entre les mains de réseaux criminels qui gèrent le trafic d’êtres humains. Ces réseaux utilisent habilement les technologies informatiques modernes pour appâter des jeunes, et des très jeunes, partout dans le monde.

De même, la corruption de ceux qui sont prêts à tout pour s’enrichir doit être comptée parmi les causes de l’esclavage. En effet, l’asservissement et le trafic des personnes humaines requièrent une complicité qui souvent passe par la corruption des intermédiaires, de certains membres des forces de l’ordre ou d’autres acteurs de l’État ou de diverses institutions, civiles et militaires. « Cela arrive quand au centre d’un système économique se trouve le dieu argent et non l’homme, la personne humaine. Oui, au centre de tout système social ou économique doit se trouver la personne, image de Dieu, créée pour être le dominateur de l’univers. Quand la personne est déplacée et qu’arrive le dieu argent se produit ce renversement des valeurs »[5].

D’autres causes de l’esclavage sont les conflits armés, les violences, la criminalité et le terrorisme. De nombreuses personnes sont enlevées pour être vendues, ou enrôlées comme combattantes, ou bien exploitées sexuellement, tandis que d’autres sont contraintes à émigrer, laissant tout ce qu’elles possèdent : terre, maison, propriétés, ainsi que les membres de la famille. Ces dernières sont poussées à chercher une alternative à ces conditions terribles, même au risque de leur dignité et de leur survie, en risquant d’entrer ainsi dans ce cercle vicieux qui en fait une proie de la misère, de la corruption et de leurs pernicieuses conséquences.

Un engagement commun pour vaincre l’esclavage.

5. Souvent, en observant le phénomène de la traite des personnes, du trafic illégal des migrants et d’autres visages connus et inconnus de l’esclavage, on a l’impression qu’il a lieu dans l’indifférence générale.

Si, malheureusement, cela est vrai en grande partie, je voudrais cependant rappeler l’immense travail silencieux que de nombreuses congrégations religieuses, surtout féminines, réalisent depuis de nombreuses années en faveur des victimes. Ces instituts œuvrent dans des contextes difficiles, dominés parfois par la violence, en cherchant à briser les chaînes invisibles qui lient les victimes à leurs trafiquants et exploiteurs ; des chaînes dont les mailles sont faites de mécanismes psychologiques subtils qui rendent les victimes dépendantes de leurs bourreaux par le chantage et la menace, pour eux et leurs proches, mais aussi par des moyens matériels, comme la confiscation des documents d’identité et la violence physique. L’action des congrégations religieuses s’articule principalement autour de trois actions : le secours aux victimes, leur réhabilitation du point de vue psychologique et de la formation, et leur réintégration dans la société de destination ou d’origine.

Cet immense travail, qui demande courage, patience et persévérance, mérite l’estime de toute l’Église et de la société. Mais à lui seul, il ne peut naturellement pas suffire pour mettre un terme au fléau de l’exploitation de la personne humaine. Il faut aussi un triple engagement, au niveau institutionnel, de la prévention, de la protection des victimes et de l’action judiciaire à l’égard des responsables. De plus, comme les organisations criminelles utilisent des réseaux globaux pour atteindre leurs objectifs, de même l’engagement pour vaincre ce phénomène requiert un effort commun et tout autant global de la part des divers acteurs qui composent la société.

Les États devraient veiller à ce que leurs propres législations nationales sur les migrations, sur le travail, sur les adoptions, sur la délocalisation des entreprises et sur la commercialisation des produits fabriqués grâce à l’exploitation du travail soient réellement respectueuses de la dignité de la personne. Des lois justes sont nécessaires, centrées sur la personne humaine, qui défendent ses droits fondamentaux et les rétablissent s’ils sont violés, en réhabilitant la victime et en assurant sa sécurité, ainsi que des mécanismes efficaces de contrôle de l’application correcte de ces normes, qui ne laissent pas de place à la corruption et à l’impunité. Il est aussi nécessaire que soit reconnu le rôle de la femme dans la société, en œuvrant également sur le plan de la culture et de la communication pour obtenir les résultats espérés.

Les organisations intergouvernementales, conformément au principe de subsidiarité, sont appelées à prendre des initiatives coordonnées pour combattre les réseaux transnationaux du crime organisé qui gèrent la traite des personnes humaines et le trafic illégal des migrants. Une coopération à divers niveaux devient nécessaire, qui inclue les institutions nationales et internationales, ainsi que les organisations de la société civile et le monde de l’entreprise.

Les entreprises[6], en effet, ont le devoir de garantir à leurs employés des conditions de travail dignes et des salaires convenables, mais aussi de veiller à ce que des formes d’asservissement ou de trafic de personnes humaines n’aient pas lieu dans les chaînes de distribution. La responsabilité sociale de l’entreprise est accompagnée par la responsabilité sociale du consommateur. En effet, chaque personne devrait avoir conscience qu’« acheter est non seulement un acte économique mais toujours aussi un acte moral »[7].

Les organisations de la société civile, de leur côté, ont le devoir de sensibiliser et de stimuler les consciences sur les pas nécessaires pour contrecarrer et éliminer la culture de l’asservissement.

Ces dernières années, le Saint-Siège, en accueillant le cri de douleur des victimes du trafic et la voix des congrégations religieuses qui les accompagnent vers la libération, a multiplié les appels à la communauté internationale afin que les différents acteurs unissent leurs efforts et coopèrent pour mettre un terme à ce fléau[8]. De plus, certaines rencontres ont été organisées dans le but de donner une visibilité au phénomène de la traite des personnes et de faciliter la collaboration entre divers acteurs, dont des experts du monde académique et des organisations internationales, des forces de l’ordre de différents pays de provenance, de transit et de destination des migrants, et des représentants des groupes ecclésiaux engagés en faveur des victimes. Je souhaite que cet engagement continue et se renforce dans les prochaines années.

Globaliser la fraternité, non l’esclavage ni l’indifférence

6. Dans son œuvre d’« annonce de la vérité de l’amour du Christ dans la société »[9], l’Église s’engage constamment dans les actions de caractère caritatif à partir de la vérité sur l’homme. Elle a la tâche de montrer à tous le chemin vers la conversion, qui amène à changer le regard sur le prochain, à reconnaître dans l’autre, quel qu’il soit, un frère et une sœur en humanité, à en reconnaître la dignité intrinsèque dans la vérité et dans la liberté, comme nous l’illustre l’histoire de Joséphine Bakhita, la sainte originaire de la région du Darfour au Soudan, enlevée par des trafiquants d’esclaves et vendue à des maîtres terribles dès l’âge de neuf ans, et devenue ensuite, à travers de douloureux événements, ‘‘libre fille de Dieu’’ par la foi vécue dans la consécration religieuse et dans le service des autres, spécialement des petits et des faibles. Cette sainte, qui a vécu entre le XIXème et le XXème siècle, est aujourd’hui un témoin et un modèle d’espérance[10] pour les nombreuses victimes de l’esclavage, et elle peut soutenir les efforts de tous ceux qui se consacrent à la lutte contre cette « plaie dans le corps de l’humanité contemporaine, une plaie dans la chair du Christ »[11].

Dans cette perspective, je désire inviter chacun, dans son rôle et dans ses responsabilités particulières, à faire des gestes de fraternité à l’égard de ceux qui sont tenus en état d’asservissement. Demandons-nous comment, en tant que communauté ou comme individus, nous nous sentons interpellés quand, dans le quotidien, nous rencontrons ou avons affaire à des personnes qui pourraient être victimes du trafic d’êtres humains, ou quand nous devons choisir d’acheter des produits qui peuvent, en toute vraisemblance, avoir été fabriqués par l’exploitation d’autres personnes. Certains d’entre nous, par indifférence ou parce qu’assaillis par les préoccupations quotidiennes, ou pour des raisons économiques, ferment les yeux. D’autres, au contraire, choisissent de faire quelque chose de positif, de s’engager dans les associations de la société civile ou d’effectuer de petits gestes quotidiens – ces gestes ont tant de valeur ! – comme adresser une parole, une salutation, un « bonjour », ou un sourire, qui ne nous coûtent rien mais qui peuvent donner l’espérance, ouvrir des voies, changer la vie d’une personne qui vit dans l’invisibilité, et aussi changer notre vie par la confrontation à cette réalité.

Nous devons reconnaître que nous sommes en face d’un phénomène mondial qui dépasse les compétences d’une seule communauté ou nation. Pour le combattre, il faut une mobilisation de dimensions comparables à celles du phénomène lui-même. Pour cette raison, je lance un appel pressant à tous les hommes et à toutes les femmes de bonne volonté, et à tous ceux qui, de près ou de loin, y compris aux plus hauts niveaux des institutions, sont témoins du fléau de l’esclavage contemporain, à ne pas se rendre complices de ce mal, à ne pas détourner le regard face aux souffrances de leurs frères et sœurs en humanité, privés de la liberté et de la dignité, mais à avoir le courage de toucher la chair souffrante du Christ[12], qui se rend visible à travers les innombrables visages de ceux que Lui-même appelle « ces plus petits de mes frères » (Mt 25, 40.45).

Nous savons que Dieu demandera à chacun de nous : Qu’as-tu fait de ton frère ? (cf. Gn 4, 9-10). La mondialisation de l’indifférence, qui aujourd’hui pèse sur les vies de beaucoup de sœurs et de frères, requiert que nous nous fassions tous les artisans d’une mondialisation de la solidarité et de la fraternité, qui puisse leur redonner l’espérance, et leur faire reprendre avec courage le chemin à travers les problèmes de notre temps et les perspectives nouvelles qu’il apporte et que Dieu met entre nos mains.

Du Vatican, le 8 décembre 2014.

FRANCISCUS


[1] N. 1.

[2] Message pour la Journée Mondiale de la Paix 2014, n. 2.

[3] Cf. Exhort. ap., Evangelii gaudium, n. 11.

[4] Cf. Discours à la Délégation internationale de l’Association de Droit Pénal, 23 octobre 2014 : L’Osservatore Romano, ed. fr., n. 3.353 (30 oct. 2014), p. 8.

[5] Discours aux Participants à la Rencontre mondiale des Mouvements populaires, 28 octobre 2014 : L’Osservatore Romano, ed. fr., n. 3.353 (30 oct. 2014), p. 6.

[6] Cf. Conseil Pontifical ‘‘Justice et Paix’’, La vocation du dirigeant d’entreprise. Une réflexion, Milan et Rome, 2013.

[7] Benoît XVI, Lett. enc. Caritas in veritate, n. 66.

[8] Cf. Message à M. Guy Ryder, Directeur Général de l’Organisation Internationale du Travail, à l’occasion de la 103ème session de la Conférence de l’Organisation Internationale du Travail (Genève, 28 mai-12 juin 2014), 22 mai 2014 : L’Osservatore Romano, ed. fr., n. 3.333 (5 juin 2014), p. 5.

[9] Benoît XVI, Lett. enc. Caritas in veritate, n. 5.

[10] « Par la connaissance de cette espérance, elle était « rachetée », elle ne se sentait plus une esclave, mais une fille de Dieu libre. Elle comprenait ce que Paul entendait lorsqu’il rappelait aux Éphésiens qu’avant ils étaient sans espérance et sans Dieu dans le monde – sans espérance parce que sans Dieu» (Benoît XVI, Lett. enc. Spe salvin. 3).

[11] Discours aux participants à la IIème Conférence Internationale sur la traite des êtres humains, 10 avril 2014 : DC n. 2516 (2014), p. 113 ; cf. Exhort. ap. Evangelii gaudium, n. 270.

[12] Cf. Exhort. ap. Evangelii gaudium, nn. 24.270.

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Responsable de la chronique : Yves Bériault, o.p.

Lettre apostolique du pape François à tous les consacrés

LETTRE APOSTOLIQUE
DU PAPE FRANÇOIS 

À TOUS LES CONSACRÉS 

À L’OCCASION DE L’ANNÉE DE LA VIE CONSACRÉE

Chères consacrées et chers consacrés !

Je vous écris comme Successeur de Pierre, à qui le Seigneur a confié la tâche de confirmer ses frères dans la foi (cf. Lc 22, 32), et je vous écris comme votre frère, consacré à Dieu comme vous.

Remercions ensemble le Père, qui nous a appelés à suivre Jésus dans la pleine adhésion à son Évangile et dans le service de l’Église, et qui a répandu dans nos cœurs l’Esprit Saint qui nous donne la joie et nous fait rendre témoignage au monde entier de son amour et de sa miséricorde.

En me faisant l’écho du sentiment de beaucoup d’entre vous et de la Congrégation pour les Instituts de vie consacrée et les Sociétés de vie apostolique, à l’occasion du 50ème anniversaire de la Constitution dogmatique Lumen gentium sur l’Église, qui au chapitre VI traite des religieux, comme aussi du Décret Perfectae caritatis sur le renouveau de la vie religieuse, j’ai décidé d’ouvrir une Année de la Vie Consacrée. Elle commencera le 30 novembre prochain, 1er dimanche de l’Avent, et se terminera avec la fête de la Présentation de Jésus au Temple, le 2 février 2016.

Après avoir écouté la Congrégation pour les Instituts de vie consacrée et les Sociétés de vie apostolique, j’ai indiqué comme objectifs pour cette Année les mêmes que saint Jean-Paul II avait proposés à l’Église au début du troisième millénaire, reprenant, d’une certaine façon, ce qu’il avait déjà indiqué dans l’Exhortation pos-synodale Vita consecrata : « Vous n’avez pas seulement à vous rappeler et à raconter une histoire glorieuse, mais vous avez à construire une histoire glorieuse ! Regardez vers l’avenir, où l’Esprit vous envoie pour faire encore avec vous de grandes choses » (n. 110).

I – Les objectifs pour l’Année de la Vie Consacrée

1. Le premier objectif est de regarder le passé avec reconnaissance. Chacun de nos Instituts vient d’une riche histoire charismatique. À ses origines est présente l’action de Dieu qui, dans son Esprit, appelle certaines personnes à la suite rapprochée du Christ, à traduire l’Évangile dans une forme particulière de vie, à lire avec les yeux de la foi les signes des temps, à répondre avec créativité aux nécessités de l’Église. L’expérience des débuts a ensuite grandi et s’est développée, associant d’autres membres dans de nouveaux contextes géographiques et culturels, donnant vie à de nouvelles manières de mettre en œuvre le charisme, à de nouvelles initiatives et expressions de charité apostolique. C’est comme la semence qui devient un arbre en étendant ses branches.

Au cours de cette Année, il sera opportun que chaque famille charismatique se souvienne de ses débuts et de son développement historique, pour rendre grâce à Dieu qui a ainsi offert à l’Église tant de dons qui la rendent belle et équipée pour toute œuvre bonne (cf. Lumen gentium, n. 12).

Raconter sa propre histoire est indispensable pour garder vivante l’identité, comme aussi pour raffermir l’unité de la famille et le sens d’appartenance de ses membres. Il ne s’agit pas de faire de l’archéologie ou de cultiver des nostalgies inutiles, mais bien plutôt de parcourir à nouveau le chemin des générations passées pour y cueillir l’étincelle inspiratrice, les idéaux, les projets, les valeurs qui les ont mues, à commencer par les Fondateurs, par les Fondatrices et par les premières communautés. C’est aussi une manière de prendre conscience de la manière dont le charisme a été vécu au long de l’histoire, quelle créativité il a libérée, quelles difficultés il a dû affronter et comment elles ont été surmontées. On pourra découvrir des incohérences, fruit des faiblesses humaines, parfois peut-être aussi l’oubli de certains aspects essentiels du charisme. Tout est instructif et devient en même temps appel à la conversion. Raconter son histoire, c’est rendre louange à Dieu et le remercier pour tous ses dons.

Nous le remercions de manière particulière pour ces 50 dernières années faisant suite au Concile Vatican II, qui a représenté un ‘coup de vent’ de l’Esprit Saint pour toute l’Église. Grâce à lui la vie consacrée a mis en œuvre un chemin fécond de renouveau qui, avec ses lumières et ses ombres, a été un temps de grâce, marqué par la présence de l’Esprit.

Que cette Année de la Vie Consacrée soit aussi une occasion pour confesser avec humilité et grande confiance dans le Dieu Amour (cf. 1 Jn 4, 8) sa propre fragilité et pour la vivre comme une expérience de l’amour miséricordieux du Seigneur ; une occasion pour crier au monde avec force et pour témoigner avec joie de la sainteté et de la vitalité présentes chez un grand nombre de ceux qui ont été appelés à suivre le Christ dans la vie consacrée.

2. Cette Année nous appelle en outre à vivre le présent avec passion. La mémoire reconnaissante du passé nous pousse, dans une écoute attentive de ce que l’Esprit dit à l’Église aujourd’hui, à mettre en œuvre d’une manière toujours plus profonde les aspects constitutifs de notre vie consacrée.

Depuis les débuts du premier monachisme, jusqu’aux “nouvelles communautés” d’aujourd’hui, chaque forme de vie consacrée est née de l’appel de l’Esprit à suivre le Christ comme il est enseigné dans l’Évangile (cf. Perfectae caritatisn. 2). Pour les Fondateurs et les Fondatrices, la règle en absolu a été l’Évangile, toute autre règle voulait être seulement une expression de l’Évangile et un instrument pour le vivre en plénitude. Leur idéal était le Christ, adhérer à lui entièrement, jusqu’à pouvoir dire avec Paul : « Pour moi, vivre, c’est le Christ » (Ph 1, 21) ; les vœux avaient du sens seulement pour mettre en œuvre leur amour passionné.

La question que nous sommes appelés à nous poser au cours de cette Année est de savoir si nous aussi nous nous laissons interpeller par l’Évangile et comment ; s’il est vraiment le vademecum pour notre vie de chaque jour et pour les choix que nous sommes appelés à faire. Il est exigeant et demande à être vécu avec radicalité et sincérité. Il ne suffit pas de le lire (même si la lecture et l’étude restent d’extrême importance), il ne suffit pas de le méditer (et nous le faisons avec joie chaque jour). Jésus nous demande de le mettre en œuvre, de vivre ses paroles.

Nous devons nous demander encore : Jésus est-il vraiment notre premier et unique amour, comme nous nous le sommes proposés quand nous avons professé nos vœux ? C’est seulement s’il en est ainsi que nous pouvons et devons aimer dans la vérité et dans la miséricorde chaque personne que nous rencontrons sur notre chemin, parce que nous aurons appris de lui ce qu’est l’amour et comment aimer : nous saurons aimer parce que nous aurons son cœur même.

Nos Fondateurs et nos Fondatrices ont éprouvé en eux la compassion qui prenait Jésus quand il voyait les foules comme des brebis dispersées sans pasteur. Comme Jésus, mû par cette compassion, a donné sa parole, a guéri les malades, a donné le pain à manger, a offert sa vie-même, de même les Fondateurs se sont aussi mis au service de l’humanité à qui l’Esprit les envoyait, selon les manières les plus diverses : l’intercession, la prédication de l’Évangile, la catéchèse, l’instruction, le service des pauvres, des malades… L’imagination de la charité n’a pas connu de limites et a su ouvrir d’innombrables chemins pour porter le souffle de l’Évangile dans les cultures et dans les milieux sociaux les plus divers.

L’Année de la Vie Consacrée nous interroge sur la fidélité à la mission qui nous a été confiée. Nos ministères, nos œuvres, nos présences, répondent-ils à ce que l’Esprit a demandé à nos Fondateurs, sont-ils adaptés à en poursuivre les finalités dans la société et dans l’Église d’aujourd’hui ? Y-a-t-il quelque chose que nous devons changer ? Avons-nous la même passion pour nos gens, sommes-nous proches d’eux au point d’en partager les joies et les souffrances, afin d’en comprendre vraiment les besoins et de pouvoir offrir notre contribution pour y répondre ? « Les mêmes générosité et abnégation qui animaient les Fondateurs – demandait déjà saint Jean-Paul II – doivent vous conduire, vous, leurs enfants spirituels, à maintenir vivants leurs charismes qui, avec la même force de l’Esprit qui les a suscités, continuent à s’enrichir et à s’adapter, sans perdre leur caractère authentique, pour se mettre au service de l’Église et conduire à sa plénitude l’implantation de son Royaume »[1].

Dans le rappel de la mémoire des origines une composante supplémentaire du projet de vie consacrée est mise en lumière. Les Fondateurs et les Fondatrices étaient fascinés par l’unité des Douze autour de Jésus, par la communion qui caractérisait la première communauté de Jérusalem. En donnant vie à leur propre communauté, chacun d’eux a voulu reproduire ces modèles évangéliques, être un seul cœur et une seule âme, jouir de la présence du Seigneur (cf. Perfectae caritatisn. 15). 

Vivre le présent avec passion signifie devenir “experts de communion”, « témoins et artisans de ce “projet de communion” qui se trouve au sommet de l’histoire de l’homme selon Dieu »[2]. Dans une société de l’affrontement, de la cohabitation difficile entre des cultures différentes, du mépris des plus faibles, des inégalités, nous sommes appelés à offrir un modèle concret de communauté qui, à travers la reconnaissance de la dignité de chaque personne et du partage du don dont chacun est porteur, permette de vivre des relations fraternelles.

Soyez donc des femmes et des hommes de communion, rendez-vous présents avec courage là où il y a des disparités et des tensions, et soyez signe crédible de la présence de l’Esprit qui infuse dans les cœurs la passion pour que tous soient un (cf. Jn 17, 21). Vivez la mystique de la rencontre : « la capacité d’entendre, d’être à l’écoute des autres. La capacité de chercher ensemble le chemin, la méthode »[3], vous laissant éclairer par la relation d’amour qui passe entre les trois personnes divines (cf. 1 Jn 4, 8), ce modèle de toute relation interpersonnelle.

3. Embrasser l’avenir avec espérance veut être le troisième objectif de cette Année. Nous connaissons les difficultés que rencontre la vie consacrée dans ses différentes formes : la diminution des vocations et le vieillissement, surtout dans le monde occidental, les problèmes économiques suite à la grave crise financière mondiale, les défis de l’internationalité et de la mondialisation, les tentations du relativisme, la marginalisation et l’insignifiance sociale… C’est bien dans ces incertitudes que nous partageons avec beaucoup de nos contemporains, que se met en œuvre notre espérance, fruit de la foi au Seigneur de l’histoire qui continue de nous répéter : « Ne crains pas… car que je suis avec toi » (Jr 1, 8).

L’espérance dont nous parlons ne se fonde pas sur des chiffres ni sur des œuvres, mais sur Celui en qui nous avons mis notre confiance (cf. 2 Tm 1, 12), et pour lequel « rien n’est impossible » (Lc 1, 37). Là est l’espérance qui ne déçoit pas et qui permettra à la vie consacrée de continuer à écrire une grande histoire dans l’avenir, vers lequel nous devons tenir notre regard tourné, conscients que c’est vers lui que nous pousse l’Esprit Saint pour continuer à faire avec nous de grandes choses.

Ne cédez pas à la tentation du nombre et de l’efficacité, moins encore à celle de se fier à ses propres forces. Scrutez les horizons de votre vie et du moment actuel en veille vigilante. Avec Benoît XVI je vous répète : « Ne vous unissez pas aux prophètes de malheur qui proclament la fin ou le non sens de la vie consacrée dans l’Église de nos jours ; mais revêtez-vous plutôt de Jésus Christ et revêtez les armes de lumière comme exhorte saint Paul (cf. Rm 13, 11-14) – en demeurant éveillés et vigilants »[4]. Continuons et reprenons toujours notre chemin avec la confiance dans le Seigneur.

Je m’adresse surtout à vous les jeunes. Vous êtes le présent parce que vous vivez déjà activement au sein de vos Instituts, en offrant une contribution déterminante avec la fraîcheur et la générosité de votre choix. En même temps, vous en êtes l’avenir parce que vous serez bien vite appelés à prendre en main la conduite de l’animation, de la formation, du service, de la mission. Cette Année vous serez protagonistes dans le dialogue avec la génération qui est devant vous. Dans une communion fraternelle, vous pourrez vous enrichir de son expérience et de sa sagesse, et en même temps vous pourrez lui proposer de nouveau l’idéal qu’elle a connu à son début, offrir l’élan et la fraîcheur de votre enthousiasme, aussi pour élaborer ensemble des manières nouvelles de vivre l’Évangile et des réponses toujours plus adaptées aux exigences du témoignage et de l’annonce.

Je suis heureux de savoir que vous aurez des occasions de vous rassembler entre vous, jeunes de différents Instituts. Que la rencontre devienne un chemin habituel de communion, de soutien mutuel, d’unité.

II – Les attentes pour l’Année de la Vie Consacrée

Qu’est-ce que j’attends en particulier de cette Année de grâce de la vie consacrée ?

1. Que soit toujours vrai ce que j’ai dit un jour : « Là où il y a les religieux il y a la joie ». Que nous soyons appelés à expérimenter et à montrer que Dieu est capable de combler notre cœur et de nous rendre heureux, sans avoir besoin de chercher ailleurs notre bonheur ; que l’authentique fraternité vécue dans nos communautés alimente notre joie ; que notre don total dans le service de l’Église, des familles, des jeunes, des personnes âgées, des pauvres, nous réalise comme personnes et donne plénitude à notre vie.

Que ne se voient pas parmi nous des visages tristes, des personnes mécontentes et insatisfaites, parce qu’« une sequela triste est une triste sequela ». Nous aussi, comme tous les autres hommes et femmes, nous avons des difficultés : nuits de l’esprit, déceptions, maladies, déclin des forces dû à la vieillesse. C’est précisément en cela que nous devrions trouver la « joie parfaite », apprendre à reconnaître le visage du Christ qui s’est fait en tout semblable à nous, et donc éprouver la joie de nous savoir semblables à lui qui, par amour pour nous, n’a pas refusé de subir la croix.

Dans une société qui exhibe le culte de l’efficacité, de la recherche de la santé, du succès, et qui marginalise les pauvres et exclut les « perdants », nous pouvons témoigner, à travers notre vie, la vérité des paroles de l’Écriture : « Quand je suis faible c’est alors que je suis fort » (2 Co 12,10).

Nous pouvons bien appliquer à la vie consacrée ce que j’ai écrit dans l’Exhortation apostolique Evangelii gaudium, en citant une homélie de Benoît XVI : « L’Église ne grandit pas par prosélytisme, mais par attraction » (n. 14). Oui, la vie consacrée ne grandit pas si nous organisons de belles campagnes vocationnelle, mais si les jeunes qui nous rencontrent se sentent attirés par nous, s’ils nous voient être des hommes et des femmes heureux ! De même, son efficacité apostolique ne dépend pas de l’efficacité ni de la puissance de ses moyens. C’est votre vie qui doit parler, une vie de laquelle transparait la joie et la beauté de vivre l’Évangile et de suivre le Christ.

Je vous répète aussi ce que j’ai dit durant la dernière Vigile de la Pentecôte aux Mouvements ecclésiaux : « La valeur de l’Église, fondamentalement, c’est de vivre l’Évangile et de rendre témoignage de notre foi. L’Église est le sel de la terre, c’est la lumière du monde, elle est appelée à rendre présent dans la société le levain du Royaume de Dieu, et elle le fait avant tout par son témoignage, le témoignage de l’amour fraternel, de la solidarité, du partage » (18 mai 2013).

2. J’attends que « vous réveilliez le monde », parce que la note qui caractérise la vie consacrée est la prophétie. Comme je l’ai dit aux Supérieurs Généraux « la radicalité évangélique ne revient pas seulement aux religieux : elle est demandée à tous. Mais les religieux suivent le Seigneur d’une manière spéciale, de manière prophétique ». Voilà la priorité qui est à présent réclamée : « être des prophètes qui témoignent comment Jésus a vécu sur cette terre…Jamais un religieux ne doit renoncer à la prophétie » (29 novembre 2013).

Le prophète reçoit de Dieu la capacité de scruter l’histoire dans laquelle il vit, et d’interpréter les événements : il est comme une sentinelle qui veille durant la nuit et sait quand arrive l’aurore (cf. Is 21, 11-12). Il connait Dieu et il connait les hommes et les femmes, ses frères et sœurs. Il est capable de discernement et aussi de dénoncer le mal du péché et les injustices, parce qu’il est libre ; il ne doit répondre à d’autre maître que Dieu, il n’a pas d’autres intérêts que ceux de Dieu. Le prophète se tient habituellement du côté des pauvres et des sans défense, parce que Dieu lui-même est de leur côté.

J’attends donc, non pas que vous mainteniez des « utopies », mais que vous sachiez créer d’« autres lieux », où se vive la logique évangélique du don, de la fraternité, de l’accueil de la diversité, de l’amour réciproque. Monastères, communautés, centres de spiritualité, villages d’accueil, écoles, hôpitaux, maisons familiales, et tous ces lieux que la charité et la créativité charismatique ont fait naître – et qu’ils feront naître encore par une créativité nouvelle – doivent devenir toujours plus le levain d’une société inspirée de l’Évangile, la « ville sur la montagne » qui dit la vérité et la puissance des paroles de Jésus.

Parfois, comme il est arrivé à Élie et à Jonas, peut venir la tentation de fuir, de se soustraire à la tâche de prophète, parce qu’elle est trop exigeante, parce qu’on est fatigué, déçu des résultats. Mais le prophète sait qu’il n’est jamais seul. À nous aussi, comme à Jérémie, Dieu dit avec assurance : « N’aie pas peur…parce que je suis avec toi pour te défendre » (Jr 1,8).

3. Les religieux et religieuses, à égalité avec toutes les autres personnes consacrées, sont appelés à être « experts en communion ». J’attends par conséquent que la « spiritualité de la communion », indiquée par saint Jean-Paul II, devienne réalité, et que vous soyez en première ligne pour recueillir le « grand défi qui se trouve devant nous » en ce nouveau millénaire : « faire de l’Église la maison et l’école de la communion »[5]. Je suis certain que durant cette Année vous travaillerez avec sérieux pour que l’idéal de fraternité poursuivi par les Fondateurs et Fondatrices grandisse à tous les niveaux, comme des cercles concentriques.

La communion s’exerce avant tout à l’intérieur des communautés respectives de l’Institut. A ce sujet je vous invite à relire mes fréquentes interventions dans lesquelles je ne cesse pas de répéter que les critiques, les bavardages, les envies, les jalousies, les antagonismes, sont des attitudes qui n’ont pas le droit d’habiter dans nos maisons. Mais, ceci étant dit, le chemin de la charité qui s’ouvre devant nous est presque infini, parce qu’il s’agit de poursuivre l’accueil et l’attention réciproque, de pratiquer la communion des biens matériels et spirituels, la correction fraternelle, le respect des personnes les plus faibles… C’est « la ‘mystique’ du vivre ensemble », qui fait de notre vie un « saint pèlerinage »[6]. Nous devons nous interroger aussi sur le rapport entre les personnes de cultures diverses, en constatant que nos communautés deviennent toujours plus internationales. Comment accorder à chacun de s’exprimer, d’être accueilli avec ses dons spécifiques, de devenir pleinement coresponsable ?

J’attends, de plus, que grandisse la communion entre les membres des divers Instituts. Cette Année ne pourrait-elle pas être l’occasion de sortir avec plus de courage des frontières de son propre Institut, pour élaborer ensemble, au niveau local et global, des projets communs de formation, d’évangélisation, d’interventions sociales ? De cette manière, un réel témoignage prophétique pourra être offert plus efficacement. La communion et la rencontre entre les différents charismes et vocations est un chemin d’espérance. Personne ne construit l’avenir en s’isolant, ni seulement avec ses propres forces, mais en se reconnaissant dans la vérité d’une communion qui s’ouvre toujours à la rencontre, au dialogue, à l’écoute, à l’aide réciproque, et nous préserve de la maladie de l’autoréférentialité.

En même temps, la vie consacrée est appelée à poursuivre une sincère synergie entre toutes vocations dans l’Église, en partant des prêtres et des laïcs, en sorte de « développer la spiritualité de la communion, d’abord à l’intérieur d’elles-mêmes, puis dans la communauté ecclésiale et au delà de ses limites »[7].

4. J’attends encore de vous ce que je demande à tous les membres de l’Église : sortir de soi-même pour aller aux périphéries existentielles. « Allez partout dans le monde » a été la dernière parole que Jésus a adressée aux siens, et qu’il continue d’adresser aujourd’hui à nous tous (cf. Mc 16,15). C’est une humanité entière qui attend : personnes qui ont perdu toute espérance, familles en difficulté, enfants abandonnés, jeunes auxquels tout avenir est fermé par avance, malades et personnes âgées abandonnées, riches rassasiés de biens et qui ont le cœur vide, hommes et femmes en recherche de sens de la vie, assoiffés de divin…

Ne vous repliez pas sur vous-mêmes, ne vous laissez pas asphyxier par les petites disputes de maison, ne restez pas prisonniers de vos problèmes. Ils se résoudront si vous allez dehors aider les autres à résoudre leurs problèmes et annoncer la bonne nouvelle. Vous trouverez la vie en donnant la vie, l’espérance en donnant l’espérance, l’amour en aimant.

J’attends de vous des gestes concrets d’accueil des réfugiés, de proximité aux pauvres, de créativité dans la catéchèse, dans l’annonce de l’Évangile, dans l’initiation à la vie de prière. Par conséquent, je souhaite l’allègement des structures, la réutilisation des grandes maisons en faveur d’œuvres répondant davantage aux exigence actuelles de l’évangélisation et de la charité, l’adaptation des œuvres aux nouveaux besoins.

5. J’attends que toute forme de vie consacrée s’interroge sur ce que Dieu et l’humanité d’aujourd’hui demandent.

Les monastères et les groupes d’orientation contemplative pourraient se rencontrer, ou bien se relier de manières plus variées pour échanger les expériences sur la vie de prière, sur comment grandir dans la communion avec toute l’Église, sur comment soutenir les chrétiens persécutés, sur comment accueillir et accompagner ceux qui sont en recherche d’une vie spirituelle plus intense ou qui ont besoin d’un soutien moral ou matériel.

Les Instituts caritatifs, consacrés à l’enseignement, à la promotion de la culture, ceux qui se lancent dans l’annonce de l’Évangile ou qui développent des ministères pastoraux particuliers, les Instituts séculiers avec leur présence diffuse dans les structures sociales, pourront faire de même. L’imagination de l’Esprit a engendré des modes de vie et de faire si divers que nous ne pouvons pas facilement les cataloguer ni les inscrire dans des schémas préfabriqués. Il ne m’est donc pas possible de faire référence à chaque forme particulière de charisme. Personne, cependant, cette Année, ne devrait se soustraire à une vérification sérieuse concernant sa présence dans la vie de l’Église et sur la manière de répondre aux demandes nouvelles continuelles qui se lèvent autour de nous, au cri des pauvres.

C’est seulement dans cette attention aux besoins du monde et dans la docilité aux impulsions de l’Esprit, que cette Année de la Vie Consacrée se transformera en un authentique Kairòs, un temps de Dieu riche de grâces et de transformations.

III – Les horizons de l’Année de la Vie Consacrée

1. Par cette lettre, au-delà des personnes consacrées, je m’adresse aux laïcs qui, avec elles, partagent idéaux, esprit, mission. Certains Instituts religieux ont une tradition ancienne à ce sujet, d’autres une expérience plus récente. De fait, autour de chaque famille religieuse, comme aussi des Sociétés de vie apostolique et même des Instituts séculiers, est présente une famille plus grande, la ‘‘famille charismatique’’, qui comprend plusieurs Instituts qui se reconnaissent dans le même charisme, et surtout des chrétiens laïcs qui se sentent appelés, dans leur propre condition laïque, à participer à la même réalité charismatique.

Je vous encourage vous aussi laïcs, à vivre cette Année de la Vie Consacrée comme une grâce qui peut vous rendre plus conscients du don reçu. Célébrez-le avec toute la ‘‘famille’’, pour croître et répondre ensemble aux appels de l’Esprit dans la société contemporaine. À certaines occasions, quand les consacrés de divers Instituts se rencontreront cette Année, faites en sorte d’être présents vous aussi comme expression de l’unique don de Dieu, de manière à connaître les expériences des autres familles charismatiques, des autres groupes de laïcs, et de manière à vous enrichir et à vous soutenir réciproquement.

2. L’Année de la Vie Consacrée ne concerne pas seulement les personnes consacrées, mais l’Église entière. Je m’adresse ainsi à tout le peuple chrétien pour qu’il prenne toujours davantage conscience du don qu’est la présence de tant de consacrées et de consacrés, héritiers de grands saints qui ont fait l’histoire du christianisme. Que serait l’Église sans saint Benoît et saint Basile, sans saint Augustin et saint Bernard, sans saint François et saint Dominique, sans saint Ignace de Loyola et sainte Thérèse d’Avila, sans sainte Angèle Merici et saint Vincent de Paul ? La liste serait presque infinie, jusqu’à saint Jean Bosco et à la bienheureuse Teresa de Calcutta. Le bienheureux Paul VI affirmait : « Sans ce signe concret, la charité de l’ensemble de l’Église risquerait de se refroidir, le paradoxe salvifique de l’Évangile de s’émousser, le ‘‘sel’’ de la foi de se diluer dans un monde en voie de sécularisation » (Evangelica testificatio, n. 3).

J’invite donc toutes les communautés chrétiennes à vivre cette Année avant tout pour remercier le Seigneur et faire mémoire reconnaissante des dons reçus, et que nous recevons encore à travers la sainteté des Fondateurs et des Fondatrices et de la fidélité de tant de consacrés à leur propre charisme. Je vous invite tous à vous retrouver autour des personnes consacrées, à vous réjouir avec elles, à partager leurs difficultés, à collaborer avec elles, dans la mesure du possible, pour la poursuite de leur ministère et de leur œuvre, qui sont aussi ceux de l’Église tout entière. Faites-leur sentir l’affection et la chaleur de tout le peuple chrétien.

Je bénis le Seigneur pour l’heureuse coïncidence de l’Année de la Vie Consacrée avec le Synode sur la famille. Famille et vie consacrée sont des vocations porteuses de richesse et de grâce pour tous, des espaces d’humanisation dans la construction de relations vitales, lieux d’évangélisation. On peut s’y aider les uns les autres.

3. Par cette lettre, j’ose m’adresser aussi aux personnes consacrées et aux membres des fraternités et des communautés appartenant à des Églises de tradition différente de la tradition catholique. Le monachisme est un patrimoine de l’Église indivise, toujours très vivant aussi bien dans les Églises orthodoxes que dans l’Église catholique. À ce patrimoine, comme à d’autres expériences ultérieures, du temps où l’Église d’Occident était encore unie, s’inspirent des initiatives analogues surgies dans les milieux des Communautés ecclésiales de la Réforme, lesquelles ont continué ensuite à générer en leur sein d’autres formes de communautés fraternelles et de service.

La Congrégation pour les Instituts de vie consacrée et les Sociétés de vie apostolique a programmé des initiatives pour faire se rencontrer les membres appartenant à des expériences de vie consacrée et fraternelle des différentes Églises. J’encourage chaleureusement ces rencontres pour que grandissent la connaissance mutuelle, l’estime, la collaboration réciproque, de manière à ce que l’œcuménisme de la vie consacrée soit une aide à la marche plus large vers l’unité entre toutes les Églises.

4. Nous ne pouvons pas ensuite oublier que le phénomène du monachisme et d’autres expressions de fraternité religieuse est présent dans toutes les grandes religions. Des expériences, même approfondies, de dialogue inter-monastique entre l’Église catholique et certaines grandes traditions religieuses ne manquent pas. Je souhaite que l’Année de la Vie Consacrée soit l’occasion pour évaluer le chemin parcouru, pour sensibiliser dans ce domaine les personnes consacrées, pour nous demander quels pas supplémentaires sont à faire vers une connaissance réciproque toujours plus profonde, et pour une collaboration dans de nombreux domaines communs du service de la vie humaine.

Cheminer ensemble est toujours un enrichissement et peut ouvrir des voies nouvelles à des relations entre peuples et cultures qui en ces temps-ci apparaissent hérissées de difficultés.

5. Je m’adresse enfin de manière particulière à mes frères dans l’épiscopat. Que cette Année soit une opportunité pour accueillir cordialement et avec joie la vie consacrée comme un capital spirituel qui profite au bien de tout le Corps du Christ (cf. Lumen gentium, n. 43) et non seulement des familles religieuses. « La vie consacrée est un don à l’Église, elle naît dans l’Église, croît dans l’Église, et est toute orientée vers l’Église »[8]. C’est pourquoi, en tant que don à l’Église, elle n’est pas une réalité isolée ni marginale, mais elle lui appartient intimement. Elle est au cœur de l’Église comme un élément décisif de sa mission, en tant qu’elle exprime l’intime nature de la vocation chrétienne et la tension de toute l’Église Épouse vers l’union avec l’unique Époux ; donc elle « appartient… sans conteste à sa vie et à sa sainteté » (ibid, n. 44).

Dans ce contexte, je vous invite, Pasteurs des Églises particulières, à une sollicitude spéciale pour promouvoir dans vos communautés les différents charismes, historiques ou bien nouveaux, en soutenant, en animant, en aidant le discernement, en vous faisant proches avec tendresse et amour des situations de souffrance et de faiblesse dans lesquelles peuvent se trouver certains consacrés, et surtout en éclairant le peuple de Dieu par votre enseignement sur la valeur de la vie consacrée de manière à en faire resplendir la beauté et la sainteté dans l’Église.

Je confie à Marie, la Vierge de l’écoute et de la contemplation, première disciple de son Fils bien-aimé, cette Année de la Vie Consacrée. C’est Elle, fille bien-aimée du Père et revêtue de tous les dons de la grâce, que nous considérons comme modèle insurpassable de la sequela dans l’amour de Dieu et dans le service du prochain.

Reconnaissant d’ores et déjà avec vous tous pour les dons de grâce et de lumière dont le Seigneur voudra nous enrichir, je vous accompagne tous avec la Bénédiction Apostolique.

Du Vatican, le 21 novembre 2014, Fête de la Présentation de la Bienheureuse Vierge Marie.

François



[1] Lett. ap. Les chemins de l’Évangile, aux religieux et religieuses d’Amérique latine, à l’occasion du Vème centenaire de l’évangélisation du Nouveau Monde – 29 juin 1990, DC n° 2013, p. 834-844, n. 26.

[2] Congrégation pour les Instituts de Vie Consacrée et les Sociétés de Vie Apostolique, Religieux et promotion humaine, 12 août 1980, n. 24 : L’Osservatore Romano, Suppl. 12 nov. 1980, pp. I-VIII.

[5] Lett. ap. Novo millennio ineunte, 6 janvier 2001, n. 43.

[6] Exh. ap. Evangelii gaudium, 24 novembre 2013, n. 87.

[7] Jean-Paul II, Exhort. ap. post-syn. Vita consacrata, 25 mars 1996, n.51.

[8] S.E. Mgr J.M. Bergoglio, Intervention au Synode sur la vie consacrée et sa mission dans l’Église et dans le monde, 16èmeCongrégation générale, 13 octobre 1994.

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Responsable de la chronique : Yves Bériault, o.p.

Synode sur la famille : le message de l’Assemblée aux familles du monde

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2014-10-18 Radio Vatican

Nous, Pères synodaux réunis à Rome autour du Pape François pour l’Assemblée générale extraordinaire du Synode des évêques, nous nous adressons à toutes les familles des divers continents, et en particulier à celles qui suivent le Christ, Chemin, Vérité et Vie. Nous manifestons notre admiration et notre gratitude pour le témoignage quotidien que vous nous offrez, ainsi qu’au monde, par votre fidélité, votre foi, votre espérance et votre amour.

Nous aussi, pasteurs de l’Église, nous sommes nés et avons grandi dans des familles aux histoires et vicissitudes les plus diverses. En tant que prêtres et évêques, nous avons rencontré et avons vécu aux côtés de familles qui nous ont raconté en parole et révélé en actes toute une série de merveilles mais aussi de difficultés.

La préparation même de cette assemblée synodale, à partir des réponses au questionnaire envoyé aux Églises du monde entier, nous a permis de nous mettre à l’écoute de nombreuses expériences familiales. Notre dialogue durant les jours du Synode nous a ainsi enrichis mutuellement, nous aidant à regarder la réalité vivante et complexe dans laquelle évoluent les familles.

À vous, nous proposons cette parole du Christ : « Voici que je me tiens à la porte, et je frappe. Si quelqu’un entend ma voix et ouvre la porte, j’entrerai chez lui ; je prendrai mon repas avec lui, et lui avec moi. » (Ap 3, 20). Comme il le faisait durant ses pérégrinations sur les routes de la Terre Sainte, entrant dans les maisons des villages, Jésus continue à passer aussi aujourd’hui par les rues de nos villes. Dans vos foyers, vous faites l’expérience d’ombres et de lumières, de défis exaltants, mais parfois aussi d’épreuves dramatiques. L’obscurité se fait encore plus épaisse, jusqu’à devenir ténèbres, lorsque le mal et le péché s’insinuent au cœur même de la famille.

Il y a, avant tout, le grand défi de la fidélité dans l’amour conjugal. L’affaiblissement de la foi et des valeurs, l’individualisme, l’appauvrissement des relations, le stress d’une frénésie qui empêche la réflexion marquent aussi la vie familiale. On assiste alors à de nombreuses crises matrimoniales, affrontées souvent de façon expéditive, sans avoir le courage de la patience, de la remise en question, du pardon mutuel, de la réconciliation et même du sacrifice. Ces échecs sont ainsi à l’origine de nouvelles relations, de nouveaux couples, de nouvelles unions et de nouveaux mariages, qui créent des situations familiales complexes et problématiques quant au choix de la vie chrétienne.

Parmi ces défis, nous souhaitons ensuite évoquer les épreuves de l’existence même. Pensons à la souffrance qui peut apparaître lorsque qu’un enfant est handicapé, lors d’une grave maladie, lors de la dégénérescence neurologique due à la vieillesse, lors de la mort d’une personne chère. La fidélité généreuse de tant de familles qui vivent ces épreuves avec courage, foi et amour est admirable, lorsqu’elles les considèrent non comme quelque chose qui leur a été arrachée ou imposée, mais comme quelque chose qui leur a été donné et qu’ils offrent à leur tour, voyant en toutes ces personnes éprouvées le Christ souffrant lui-même.

Nous pensons aux difficultés économiques causées par des systèmes pervers, par le « fétichisme de l’argent » et par « la dictature de l’économie sans visage et sans un but véritablement humain » (Evangelii gaudium, 55) qui humilie la dignité de la personne. Nous pensons aux pères et aux mères sans emploi, impuissants face aux besoins les plus élémentaires de leur famille ; et à ces jeunes qui se trouvent devant des journées désœuvrées et sans espérance, proies potentielles des dérives de la drogue et de la criminalité.

Nous pensons enfin à la foule des familles pauvres, à celles qui s’agrippent à une barque pour atteindre des moyens de survie, aux familles de réfugiés qui émigrent sans espoir à travers des déserts, à celles qui sont persécutées simplement à cause de leur foi et de leurs valeurs spirituelles et humaines, à celles qui sont frappées par la brutalité des guerres et des oppressions. Nous pensons aussi aux femmes qui subissent la violence et sont soumises à l’exploitation, à la traite des personnes, aux enfants et aux jeunes victimes d’abus même de la part de ceux qui devraient en prendre soin et les faire grandir en confiance, aux membres de tant de familles humiliées et en difficulté. «La culture du bien-être nous anesthésie et […] toutes ces vies brisées par manque de possibilités nous semblent un simple spectacle qui ne nous trouble en aucune façon. (Evangelii gaudium, 54). Nous faisons appel aux gouvernements et aux organisations internationales pour promouvoir les droits de la famille en vue du bien commun.

Le Christ a voulu que son Église soit une maison avec la porte toujours ouverte et accueillante, sans exclure personne. Nous sommes ainsi reconnaissants envers les pasteurs, les fidèles et les communautés prêts à accompagner et à porter les déchirures internes et sociales des couples et des familles.

*** Cependant, il y a également la lumière qui brille le soir derrière les fenêtres dans les maisons des villes, dans les modestes résidences des périphéries ou dans les villages et même dans les baraquements : celle-ci brille et réchauffe les corps et les âmes. Cette lumière, dans les vicissitudes de la vie nuptiale des conjoints, s’allume grâce à une rencontre : il s’agit d’un don, d’une grâce qui s’exprime -comme le dit la Genèse (2,18)- quand deux visages se retrouvent chacun l’un « en face » de l’autre, comme une «aide qui lui corresponde », c’est-à-dire à la fois semblable et complémentaire. L’amour de l’homme et de la femme nous enseigne que chacun des deux a besoin de l’autre pour être soi-même, chacun demeurant pourtant différent de l’autre dans son identité qui s’ouvre et se révèle dans le don réciproque. C’est ce qu’exprime de façon suggestive la femme du Cantique des Cantiques : « Mon bien-aimé est à moi, et moi, je suis à lui […] Je suis à mon bien-aimé, mon bien-aimé est à moi » (Ct 2, 16 ; 6,3).

Pour que cette rencontre soit authentique, le cheminement commence avec le temps des fiançailles, temps de l’attente et de la préparation. Il s’actualise pleinement dans le sacrement du mariage où Dieu appose son sceau, sa présence et sa grâce. Ce chemin passe aussi par la sexualité, la tendresse, la beauté, qui perdurent même au-delà de la vigueur et de la fraîcheur de la jeunesse. De par sa nature, l’amour tend à rimer avec toujours, jusqu’à donner sa vie pour la personne qu’on aime (cf. Jn 15,13). À cette lumière, l’amour conjugal, unique et indissoluble, persiste malgré les nombreuses difficultés des limites humaines ; c’est l’un des plus beaux miracles, bien qu’il soit aussi le plus commun.

Cet amour se déploie au travers de la fécondité et de la générativité qui ne sont pas seulement procréation mais aussi don de la vie divine dans le baptême, éducation et catéchèse des enfants. Il s’agit aussi d’une capacité à offrir la vie, de l’affection et des valeurs. Cette expérience est possible même pour ceux qui n’ont pu avoir d’enfant. Les familles qui vivent cette aventure lumineuse deviennent pour tous un témoignage, en particulier pour les jeunes.

Durant ce cheminement, qui s’avère parfois un sentier ardu avec ses difficultés et ses chutes, on retrouve toujours la présence et l’accompagnement de Dieu. La famille en fait l’expérience dans l’affection mutuelle et le dialogue entre époux et épouse, entre parents et enfants, entres frères et sœurs. Elle le vit aussi en se mettant ensemble à l’écoute de la Parole de Dieu et en partageant la prière commune : petite oasis spirituelle à mettre en place à un moment chaque jour. Il y a aussi l’engagement quotidien de l’éducation à la foi, à la beauté de la vie évangélique et à la sainteté. Ce devoir est souvent partagé et exercé avec beaucoup d’affection et de dévouement aussi par les grands-parents. Ainsi la famille se présente comme une authentique Église domestique, qui s’ouvre sur cette famille de familles qu’est la communauté ecclésiale. Les époux chrétiens sont alors appelés à devenir des maîtres dans la foi et dans l’amour également auprès des jeunes couples.

Il y a ensuite une autre expression de la communion fraternelle, celle de la charité, du don, de la proximité auprès des laissés pour compte, des marginalisés, des pauvres, des personnes seules, des malades, des étrangers, des familles en crise, gardant en mémoire la parole du Seigneur : « Il y a plus de bonheur à donner qu’à recevoir » (Ac 20,35). Il s’agit d’un don de biens partagés, de présence, d’amour et de miséricorde et aussi d’un témoignage de vérité, de lumière, de sens donné à la vie.

Le sommet qui recueille et récapitule tous ces liens de la communion avec Dieu et le prochain est l’Eucharistie dominicale, lorsque, avec toute l’Église, la famille prend place à la table du Seigneur. Lui-même se donne à nous tous, pèlerins de l’histoire en route vers la rencontre ultime lorsque le «Christ sera tout en tous» (Col 3,11). Pour cela, dans la première étape de notre chemin synodal, nous avons réfléchi à l’accompagnement pastoral et à la question de l’accès aux sacrements des personnes divorcées-remariées.

Nous, pères synodaux, vous demandons de cheminer avec nous vers le prochain synode.

Que demeure sur vous la présence de la famille de Jésus, Marie et Joseph réunis dans leur modeste maison. Ensemble, tournés vers la Famille de Nazareth, faisons monter vers notre Père à tous notre invocation pour les familles de la terre.

Père, donne à toutes les familles la présence d’époux courageux et remplis de sagesse, qui soient source d’une famille libre et unie. Père, donne aux parents d’avoir une maison où vivre dans la paix avec leur famille.

Père, donne aux enfants d’être signes de confiance et d’espérance, et aux jeunes le courage de l’engagement stable et fidèle. Père, donne à tous de pouvoir gagner leur pain de leurs propres mains, de jouir de la sérénité d’esprit et de garder allumé le flambeau de la foi même dans les moments d’obscurité.

Père, donne-nous de voir fleurir une Église toujours plus fidèle et crédible, une cité juste et humaine, un monde qui aime la vérité, la justice et la miséricorde.

 

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Responsable de la chronique : Yves Bériault, o.p.

L’intégralité de l’homélie du Pape contre les abus sexuels

 Lundi 7 juillet, le Pape a célébré la messe dans la chapelle Sainte-Marthe devant six victimes d’abus sexuels commis par des membres de l’Eglise. Ces adultes venaient d’Allemagne, d’Irlande et du Royaume-Uni. Retrouvez ci-dessous l’intégralité de l’homélie du Pape François prononcée à cette occasion.


L’image de Pierre voyant Jésus sortir de ce terrible interrogatoire, Pierre qui croise Jésus du regard et qui pleure, cette image me vient au cœur aujourd’hui dans vos regards, dans celui de tant d’hommes et de femmes, d’enfants ; je vois le regard de Jésus et je demande la grâce de ses pleurs. La grâce que l’Église pleure et répare pour ses fils et ses filles qui ont trahi leur mission, qui ont abusé de personnes innocentes. Et aujourd’hui je vous suis reconnaissant, pour être venus jusqu’ici. 

Depuis longtemps je porte en mon cœur la profonde douleur, la souffrance, si longtemps occultée, si longtemps dissimulée, avec une complicité qui n’a pas d’explication, jusqu’à ce que quelqu’un ait senti que Jésus regardait, et un autre de même, et un autre encore…. et ils se décident à soutenir ce regard.

Et ces quelques uns qui ont commencé à pleurer nous ont fait prendre conscience de ce crime, de ce péché grave. C’est mon angoisse et ma douleur, le fait que quelques prêtres et évêques aient violé l’innocence de mineurs, ainsi que leur propre vocation sacerdotale, en abusant d’eux sexuellement. C’est plus que des actes condamnables. C’est comme un culte sacrilège, parce que ces enfants ont été confiés à leur charisme sacerdotal pour être conduits à Dieu, et ils les ont sacrifiés à l’idole de leur concupiscence. Ils profanent l’image même de Dieu à la ressemblance duquel nous avons été créés. L’enfance, nous le savons tous, est un trésor. Le cœur jeune, si ouvert à l’espérance, contemple les mystères de l’amour de Dieu et est disposé de façon unique à être alimenté dans la foi. Aujourd’hui le cœur de l’Église regarde les yeux de Jésus à travers ces enfants et veut pleurer. Elle demande la grâce de pleurer devant les actes détestables d’abus perpétrés contre des mineurs, des actes qui ont laissé des cicatrices pour toute la vie.

Je sais que ces blessures sont une source de profonde angoisse émotionnelle et spirituelle, souvent irrépressible. Voire, de désespoir. Beaucoup de ceux qui ont souffert cette expérience ont cherché des palliatifs dans l’addiction. D’autres ont fait l’expérience de perturbations dans les relations avec leurs parents, leurs époux et enfants. La souffrance des familles a été particulièrement grave parce que le mal provoqué par l’abus affecte ces relations vitales de la famille. 

Certains ont même souffert la terrible tragédie du suicide d’un être cher. La mort de ces fils si aimés de Dieu pèse sur mon cœur et sur ma conscience, et sur celle de toute l’Église. A ces familles j’offre mes sentiments d’amour et de douleur. Jésus torturé et interrogé avec la passion de la haine est emmené à un autre endroit, et il regarde. Il regarde l’un des siens, celui-ci qui le renie, et il le fait pleurer. Demandons à Dieu cette grâce, avec celle de la réparation. 

Les péchés d’abus sexuels contre des mineurs de la part du clergé ont des conséquences graves sur la foi et l’espérance en Dieu. Certains se sont accrochés à la foi tandis que, chez d’autres, la trahison et l’abandon ont érodé la foi en Dieu. 

Votre présence ici parle du miracle de l’espérance qui prévaut sur l’obscurité la plus profonde. Sans aucun doute, c’est un signe de la miséricorde de Dieu que nous ayons aujourd’hui l’opportunité de nous rencontrer, d’adorer Dieu, de nous regarder dans les yeux et de chercher la grâce de la réconciliation.

Devant Dieu et son peuple, j’exprime ma douleur pour les péchés et les crimes graves d’abus sexuels commis par le clergé contre vous et, humblement, je demande pardon. 

Je vous demande aussi pardon pour les péchés d’omission de la part des autorités de l’Église qui n’ont pas répondu adéquatement aux dénonciations d’abus présentées par des proches et par ceux qui ont été victimes d’abus ; cela a entraîné une souffrance supplémentaire à ceux qui ont été abusés, et a mis en danger d’autres mineurs qui étaient en situation de risque.

D’autre part, le courage que vous, et d’autres, avez montré en exposant la vérité, a été un service d’amour, portant à la lumière une terrible obscurité dans la vie de l’Église. Il n’y pas de place dans le ministère de l’Église pour ceux qui commettent ces abus, et je m’engage à ne pas tolérer le mal infligé à un mineur, par qui que ce soit, indépendamment de son état clérical. Tous les évêques doivent exercer leur service pastoral avec le plus grand soin pour assurer la protection des mineurs, et ils rendront compte de cette responsabilité. Pour nous tous, demeure en vigueur le conseil que Jésus donne à ceux qui provoquent des scandales : la meule et la mer (cf. Mt 18, 6).

Par ailleurs, nous continuerons à être vigilants dans la préparation au sacerdoce. Je compte sur les membres de la Commission Pontificale pour la Protection des Mineurs, de tous les mineurs ; de quelque religion qu’ils soient, ils sont des fils que Dieu regarde avec amour. 

Je demande ce soutien afin qu’ils m’aident à garantir que nous disposons des meilleures politiques et procédures dans l’Église universelle pour la protection des mineurs et pour la préparation du personnel de l’Église, dans la mise en application de ces politiques et procédures. Nous devons faire tout notre possible pour nous assurer que de tels péchés ne se produisent pas dans l’Église.

Frères et sœurs, étant tous membres de la Famille de Dieu, nous sommes appelés à entrer dans la dynamique de la miséricorde. Le Seigneur Jésus, notre Sauveur, est l’exemple suprême, l’innocent qui a pris sur la Croix nos péchés ; nous réconcilier est l’essence même de notre identité commune comme disciples de Jésus-Christ. En nous tournant vers Lui, accompagnés de Notre Très Sainte Mère au pied de la Croix, nous cherchons la grâce de la réconciliation avec tout le Peuple de Dieu. La douce intercession de Notre Dame de la Tendre Miséricorde est une source inépuisable d’aide dans notre parcours de guérison. 

Avec tous ceux qui ont souffert des abus de la part du clergé, vous êtes aimés de Dieu. Je prie pour que les restes de l’obscurité dans laquelle vous avez été plongés, soient dissipés par le bras de l’Enfant Jésus, et qu’au mal qui vous a été fait succèdent une foi et une joie restaurées.

Je remercie pour cette rencontre. Et, s’il vous plaît, priez pour moi, pour que les yeux de mon cœur voient toujours clairement le chemin de l’amour miséricordieux, et que Dieu m’accorde le courage de poursuivre ce chemin pour le bien des mineurs. Jésus sort d’un jugement injuste, d’un interrogatoire cruel et il regarde Pierre dans les yeux, et Pierre pleure. Demandons qu’il nous regarde, qu’il ne cesse pas de nous regarder, que nous pleurions et qu’il nous donne la grâce de la honte afin que, comme Pierre, quarante jours après nous pussions lui répondre : « Tu sais que je t’aime » et entendre sa voix : « Retourne sur ton chemin et pais mes brebis», et j’ajoute « et ne permets à aucun loup de s’introduire dans le troupeau ».

Pape François

 

 

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Responsable de la chronique : Yves Bériault, o.p.

Instrumentum laboris : Les défis pastoraux de la famille 
dans le contexte de l’évangélisation

SYNODE DES ÉVÊQUES

________________________________________________________

IIIe ASSEMBLÉE GÉNÉRALE EXTRAORDINAIRE

LES DÉFIS PASTORAUX DE LA FAMILLE
DANS LE CONTEXTE DE L’ÉVANGÉLISATION

INSTRUMENTUM LABORIS

Cité du Vatican
2014

SOMMAIRE

Abréviations
Présentation
Avant-propos

Ière PARTIE
COMMUNIQUER L’ÉVANGILE DE LA FAMILLE AUJOURD’HUI

Chapitre I
Le dessein de Dieu sur le mariage et la famille

La famille à la lumière des données biblique (1-3)
La famille dans les documents de l’Église (4-7)

Chapitre II
Connaissance et réception de l’Écriture Sainte et des documents de l’Église sur le mariage et la famille

La connaissance de la Bible sur la famille (9-10)
Connaissance des documents du Magistère (11)
Le besoin de prêtres et de ministres bien préparés (12)
Accueil diversifié de l’enseignement de l’Église (13-14)
Quelques motifs de la difficulté de réception (15-16)
Encourager une meilleure connaissance du Magistère (17-19)

Chapitre III
Évangile de la famille et loi naturelle

Le lien entre l’Évangile de la famille et la loi naturelle (20)
Aspects problématique de la loi naturelle aujourd’hui (21-26)
Contestation pratique de la loi naturelle sur l’union entre l’homme et la femme (27-29)
Renouvellement souhaitable du langage (30)

Chapitre IV
La famille et la vocation de la personne dans le Christ

La sainte famille, la personne et la société (31-34)
À l’image de la vie trinitaire (35)
La famille de Nazareth et l’éducation à l’amour (36-38)
Différence, réciprocité et style de vie familiale (39-42)
Famille et développement intégral (43-44)
Accompagner le nouveau désir de famille et les crises (45-48)
Une formation constante (49)

IIème PARTIE
LA PASTORALE DE LA FAMILLE FACE AUX NOUVEAUX DÉFIS

Chapitre I
La pastorale de la famille : les diverses propositions en cours

Responsabilité des Pasteurs et dons charismatiques dans la pastorale familiale (50)
La préparation au mariage (51-56)
Piété populaire et spiritualité familiale (57)
Le soutien apporté à la spiritualité familiale (58)
Le témoignage de la beauté de la famille (59-60)

Chapitre II
Les défis pastoraux sur la famille

a) La crise de la foi et la vie familiale

L’action pastorale dans la crise de la foi (62-63)

b) Situations critiques internes à la famille

Difficultés de relation / communication (64)
Fragmentation et désagrégation (65)
Violence et abus (66-67)
Dépendances, médias et réseaux sociaux (68-69)

c) Pressions externes à la famille

L’incidence de l’activité du travail sur la famille (70-71)
Le phénomène migratoire et la famille (72)
Pauvreté et lutte pour la subsistance (73)
Consumérisme et individualisme (74)
Contre-témoignage dans l’Église (75)

d) Quelques situations particulières

Le poids des attentes qui pèsent sur l’individu (76)
L’impact des guerres (77)
Disparité de culte (78)
Autres situations critique (79)

Chapitre III
Les situations pastorales difficiles

A. Situations familiales (80)

Les concubinages (81-82)
Les unions de fait (83-85)
Séparés, divorcés et divorcés remariés (86)
Les enfants et ceux qui restent seuls (87)
Les mères célibataires (88)
Situations d’irrégularité canonique (89-92)
À propos de l’accès aux sacrements (93-95)
Autres requêtes (96)
À propos des personnes séparées et des divorcés (97)
Simplification des procès matrimoniaux (98-102)
La pastorale des situations difficiles (103-104)
Non-pratiquants et non-croyants qui demandent le mariage (105-109)

B. À propos des unions entre personnes du même sexe

Reconnaissance civile (110-112)
L’évaluation des Églises particulières (113-115)
Quelques indications pastorales (116-119)
Transmission de la foi aux enfants dans les unions de personnes du même sexe (120)

IIIème PARTIE
L’OUVERTURE À LA VIE ET LA RESPONSABILITÉ ÉDUCATIVE

Chapitre I
Les défis pastoraux concernant l’ouverture à la vie (121-122)

Connaissance et accueil du Magistère sur l’ouverture à la vie (123-125)
Quelques causes de l’accueil difficile (126-127)
Suggestions pastorales (128)
À propos de la pratique sacramentelle (129)
Encourager une mentalité ouverte à la vie (130-131)

Chapitre II
L’Église et la famille face au défi éducatif

a) Le défi éducatif en général

Le défi éducatif et la famille aujourd’hui (132)
Transmission de la foi et initiation chrétienne (133-134)
Quelques difficultés spécifiques (135-137)

b) L’éducation chrétienne dans des situations familiales difficiles (138)

Une vision générale de la situation (139-140)
Les requêtes adressées à l’Église (141-145)
Les réponses des Églises particulières (146-150)
Temps et modes de l’initiation chrétienne des enfants (151-152)
Quelques difficultés spécifiques (153)
Quelques indications pastorales (154-157)

CONCLUSION (158-159)

Abréviations

CCC Catéchisme de l’Église Catholique

CDF Congrégation pour la Doctrine de la Foi

CTI Commission Théologique internationale

CV Caritas in Veritate, Lettre Encyclique de Benoît XVI (29 juin 2009).

DCE Deus Caritas Est, Lettre Encyclique de Benoît XVI (25 décembre 2005).

DV Dei Verbum, Constitution dogmatique sur la révélation divine, Concile Œcuménique Vatican II.

EG Evangelii Gaudium, Exhortation Apostolique de François (24 novembre 2013).

FC Familiaris Consortio, Exhortation Apostolique de Jean-Paul II (22 novembre 1981).

GS Gaudium et Spes, Constitution pastorale sur l’Église dans le monde contemporain, Concile Œcuménique Vatican II.

GE Gravissimum Educationis, Déclaration sur l’éducation chrétienne, Concile Œcuménique Vatican II.

HV Humanae Vitae, Lettre Encyclique de Paul VI (25 juillet 1968).

LF Lumen Fidei, Lettre Encyclique de François (29 juin 2013).

LG Lumen Gentium, Constitution dogmatique sur l’Église, Concile Œcuménique Vatican II.

SC Sacramentum Caritatis, Exhortation Apostolique post-synodale de Benoît XVI (22 février 2007).

PRÉSENTATION

Le 8 octobre 2013, le Pape François a convoqué la IIIème Assemblée Générale Extraordinaire du Synode des Évêques sur le thème : Les défis pastoraux de la famille dans le contexte de l’évangélisation. La Secrétairerie Générale du Synode a entrepris sa préparation par l’envoi du Document Préparatoire, qui a trouvé un large écho ecclésial au sein du peuple de Dieu, recueilli dans cet Instrumentum Laboris. Après avoir considéré l’ampleur et la complexité du thème en question, le Saint-Père a établi un itinéraire de travail en deux étapes, qui possède une unité organique. Durant l’Assemblée Générale Extraordinaire de 2014, les Pères synodaux évalueront et approfondiront les données, les témoignages et les suggestions des Églises particulières, afin de répondre aux nouveaux défis sur la famille. L’Assemblée Générale Ordinaire de 2015, plus représentative de l’épiscopat et qui viendra se greffer sur le travail synodal précédent, réfléchira plus profondément sur les thématiques affrontées pour définir des lignes d’action pastorales plus appropriées.

L’Instrumentum Laboris est venu des réponses au questionnaire du Document Préparatoire, rendu public au mois de novembre 2013, structuré en huit groupes de questions concernant le mariage et la famille, et qui a été largement diffusé. Les nombreuses réponses, très détaillées, nous sont parvenues des Synodes des Églises orientales catholiques sui iuris, des Conférences épiscopales, des Dicastères de la Curie Romaine et de l’Union des Supérieurs Généraux. Sont également parvenues directement à la Secrétairerie Générale des réponses – appelées observations – d’un nombre significatif de diocèses, paroisses, mouvements, groupes, associations ecclésiales et réalités familiales, ainsi que celles d’institutions académiques, de spécialistes, de fidèles et autres, désireux de faire connaître leur réflexion.

Le texte est structuré en trois parties et reprend, selon un ordre établi en fonction de l’Assemblée synodale, les huit thématiques proposées dans le questionnaire. La première partie est consacrée à l’Évangile de la famille, entre dessein de Dieu et vocation de la personne dans le Christ, horizon à l’intérieur duquel on relève la connaissance et l’accueil des données bibliques et des documents du Magistère de l’Église, y compris les difficultés, notamment la compréhension de la loi naturelle. La deuxième partie traite des diverses propositions de pastorale familiale, des défis qui s’y rapportent et des situations difficiles. La troisième partie a trait à l’ouverture à la vie et à la responsabilité éducative des parents, qui caractérise le mariage entre l’homme et la femme, avec une référence particulière aux situations pastorales actuelles.

Ce document, fruit du travail collégial provenant de la consultation des Églises particulières, que la Secrétairerie Générale du Synode, avec le Conseil de la Secrétairerie, a recueilli et élaboré, est désormais remis entre les mains des Membres de l’Assemblée synodale comme Instrumentum Laboris. Il offre un large cadre, bien que non exhaustif, de la situation familiale contemporaine, de ses défis et des réflexions qu’elle suscite.

Les thèmes qui ne sont pas inclus dans le document, dont certains ont été signalés par les réponses au n° 9 (varia) du questionnaire, seront traités lors de l’Assemblée Générale Ordinaire du Synode de 2015.

Lorenzo Card. Baldisseri
Secrétaire Général du Synode des Évêques

Cité du Vatican, 24 juin 2014
Solennité de la nativité de S. Jean-Baptiste

AVANT-PROPOS

L’annonce de l’Évangile de la famille fait partie intégrante de la mission de l’Église, puisque la révélation de Dieu illumine la réalité du rapport entre l’homme et la femme, de leur amour et de la fécondité de leur relation. De nos jours, la vaste crise culturelle, sociale et spirituelle que nous connaissons représente un défi pour l’évangélisation de la famille, cellule vitale de la société et de la communauté ecclésiale. Cette annonce se situe en continuité avec l’Assemblée synodale sur La nouvelle évangélisation pour la transmission de la foi chrétienne et l’Année de la foi, décrétée par Benoît XVI.

L’Assemblée Générale Extraordinaire du Synode sur le thème : Les défis pastoraux de la famille dans le contexte de l’évangélisation, en tenant compte du fait que « la Tradition qui vient des Apôtres progresse dans l’Église sous l’assistance de l’Esprit Saint » (DV 8), est appelée à réfléchir sur le chemin à suivre, pour communiquer à tous les hommes la vérité de l’amour conjugal et de la famille, en répondant à ses multiples défis (cf. EG 66). La famille est une ressource inépuisable et une source de vie pour la pastorale de l’Église; par conséquent, sa tâche primordiale est l’annonce de la beauté de la vocation à l’amour, véritable potentiel aussi pour la société. Face à cette urgence, l’épiscopat, cum et sub Petro, se met docilement à l’écoute de l’Esprit Saint, en réfléchissant aux défis pastoraux actuels.

L’Église, consciente que les difficultés ne déterminent pas l’horizon ultime de la vie familiale et que les personnes ne se trouvent pas seulement en face de problématiques inédites, constate volontiers les élans, surtout parmi les jeunes, qui font entrevoir un nouveau printemps pour la famille. Nous trouvons des témoignages significatifs en ce sens dans les nombreuses rencontres ecclésiales où se manifeste clairement, surtout chez les nouvelles générations, un désir renouvelé de famille. Face à cette aspiration, l’Église est invitée à soutenir et à accompagner, à tous les niveaux, en fidélité au mandat du Seigneur d’annoncer la beauté de l’amour familial. Dans ses rencontres avec les familles, le Souverain Pontife encourage toujours à regarder leur avenir avec espérance, en recommandant des styles de vie à travers lesquels on peut conserver et faire grandir l’amour en famille : demander la permission, remercier et demander pardon, sans jamais laisser le soleil se coucher sur une discorde ou une incompréhension, sans avoir l’humilité de demander pardon.

Dès le début de son pontificat, le Pape François a réaffirmé que « le Seigneur ne se lasse jamais de pardonner : jamais ! […] C’est nous qui nous lassons de lui demander pardon » (Angélus du 17 mars 2013). Cet accent mis sur la miséricorde a eu un grand impact aussi sur les questions relatives au mariage et à la famille, dans la mesure où, loin de tout moralisme, il confirme et ouvre des horizons dans la vie chrétienne, quelque limite que l’on ait expérimenté et quelque péché que l’ont ait commis. La miséricorde de Dieu ouvre à la conversion permanente et à la renaissance continuelle.

Ière PARTIE
COMMUNIQUER L’ÉVANGILE DE LA FAMILLE AUJOURD’HUI

Chapitre I
Le dessein de Dieu sur le mariage et la famille

La famille à la lumière des données bibliques

1. Le livre de la Genèse présente l’homme et la femme qui sont créés à l’image et à la ressemblance de Dieu; dans l’accueil réciproque, ils se reconnaissent comme étant faits l’un pour l’autre (cf. Gn 1, 24-31; 2, 4b-25). La procréation fait de l’homme et de la femme des collaborateurs de Dieu dans l’accueil et la transmission de la vie: « En transmettant à leur descendants la vie humaine, l’homme et la femme comme époux et parents, coopèrent d’une façon unique à l’œuvre du Créateur » (CCC 372). En outre, leur responsabilité s’étend à la conservation de la création et à la croissance de la famille humaine. Dans la tradition biblique, la perspective de la beauté de l’amour humain, miroir de l’amour divin, se développe surtout dans le Cantique des Cantiques et chez les prophètes.

2. Le fondement de l’annonce de l’Église sur la famille se trouve dans la prédication et dans la vie de Jésus, qui a vécu et grandi dans la famille de Nazareth, a participé aux noces de Cana, dont il a enrichi la fête par le premier de ses “signes” (cf. Jn 2, 1-11), se présentant comme l’Époux qui s’unit à l’Épouse (cf. Jn 3, 29). Sur la croix, il s’est livré par amour jusqu’à la fin et, dans son corps ressuscité, il a établi de nouveaux rapports entre les hommes. En révélant pleinement la divine miséricorde, Jésus permet à l’homme et à la femme de récupérer le “principe” selon lequel Dieu les a unis en une seule chair (cf. Mt 19, 4-6), grâce auquel – avec la grâce du Christ– ils deviennent capables de s’aimer fidèlement pour toujours. Par conséquent, la mesure divine de l’amour conjugal, auquel les époux sont appelés par grâce, trouve sa source dans la « beauté de l’amour salvifique de Dieu manifesté en Jésus-Christ mort et ressuscité » (EG 36), cœur même de l’Évangile.

3. En assumant l’amour humain, Jésus l’a également perfectionné (cf. GS 49), en offrant à l’homme et à la femme une nouvelle façon de s’aimer, dont le fondement réside dans l’irrévocable fidélité de Dieu. Dans cette lumière, la Lettre aux Éphésiens a discerné dans l’amour nuptial entre l’homme et la femme « le grand mystère » qui rend présent dans le monde l’amour entre Christ et l’Église (cf. Ep 5, 31-32). Ils possèdent le charisme (cf. 1 Co 7, 7) d’édifier l’Église, par leur amour sponsal et par leur tâche de procréation et d’éducation des enfants. Unis par un lien sacramentel indissoluble, les époux vivent la beauté de l’amour, de la paternité, de la maternité et de la dignité de participer ainsi à l’œuvre créatrice de Dieu.

La famille dans les documents de l’Église

4. Au cours des siècles, l’Église n’a pas manqué d’offrir son enseignement constant sur le mariage et la famille. Une des expressions les plus élevées de ce Magistère a été proposée par le Concile Œcuménique Vatican II, dans la Constitution pastorale Gaudium et Spes, qui consacre un chapitre entier à la promotion de la dignité du mariage et de la famille (cf. GS 47-52). Il a qualifié le mariage de communauté de vie et d’amour (cf. GS 48), en plaçant l’amour au centre de la famille et en montrant, en même temps, la vérité de cet amour face aux différentes formes de réductionnisme présentes dans la culture contemporaine. Le « véritable amour conjugal » (GS 49) implique le don réciproque de soi, inclut et intègre la dimension sexuelle et l’affectivité, en correspondant au dessein divin (cf. GS 48-49). De plus, Gaudium et Spes 48 souligne l’enracinement des époux dans le Christ: le Christ Seigneur « vient à la rencontre des époux chrétiens dans le sacrement du mariage » et demeure avec eux. Dans l’incarnation, il assume l’amour humain, le purifie, le conduit à sa plénitude et donne aux époux, avec son Esprit, la capacité de le vivre en imprégnant toute leur vie de foi, d’espérance et de charité. De la sorte, les époux sont comme consacrés et, par une grâce spécifique, ils édifient le Corps du Christ et constituent une Église domestique (cf. LG 11). Aussi l’Église, pour comprendre pleinement son mystère, regarde-t-elle la famille humaine qui le manifeste d’une façon authentique.

5. Dans le sillage du Concile Vatican II, le Magistère pontifical a approfondi la doctrine sur le mariage et sur la famille. Paul VI, en particulier, par l’Encyclique Humanae Vitae, a mis en lumière le lien intime entre l’amour conjugal et l’engendrement de la vie. Saint Jean-Paul II a consacré à la famille une attention particulière à travers ses catéchèses sur l’amour humain, sa Lettre aux familles (Gratissimam Sane) et surtout dans l’Exhortation Apostolique Familiaris Consortio. Dans ces documents, ce Pape a qualifié la famille de « voie de l’Église »; il a offert une vision d’ensemble sur la vocation à l’amour de l’homme et de la femme; il a proposé les lignes fondamentales d’une pastorale de la famille et de la présence de la famille dans la société. En particulier, s’agissant de la charité conjugale (cf. FC 13), il décrit la façon dont les époux, dans leur amour mutuel, reçoivent le don de l’Esprit du Christ et vivent leur appel à la sainteté.

6. Benoît XVI, dans l’Encyclique Deus Caritas Est, a repris le thème de la vérité de l’amour entre homme et femme, qui ne s’éclaire pleinement qu’à la lumière de l’amour du Christ crucifié (cf. DCE 2). Il y réaffirme que: « Le mariage fondé sur un amour exclusif et définitif devient l’icône de la relation de Dieu avec son peuple et réciproquement: la façon dont Dieu aime devient la mesure de l’amour humain » (DCE 11). Par ailleurs, dans son Encyclique Caritas in Veritate, il met en évidence l’importance de l’amour comme principe de vie dans la société (cf. CV 44), lieu où s’apprend l’expérience du bien commun.

7. Le Pape François, abordant le lien entre la famille et la foi, écrit dans l’Encyclique Lumen Fidei: « La rencontre avec le Christ -le fait de se laisser saisir et guider par son amour -élargit l’horizon de l’existence et lui donne une espérance solide qui ne déçoit pas. La foi n’est pas un refuge pour ceux qui sont sans courage, mais un épanouissement de la vie. Elle fait découvrir un grand appel, la vocation à l’amour, et assure que cet amour est fiable, qu’il vaut la peine de se livrer à lui, parce que son fondement se trouve dans la fidélité de Dieu, plus forte que notre fragilité » (LF 53).

Chapitre II
Connaissance et réception de l’Écriture Sainte et des documents de l’Église sur le mariage et la famille

8. Notre époque ecclésiale est caractérisée par une vaste redécouverte de la Parole de Dieu dans la vie de l’Église. Cette reprise de l’Écriture Sainte, dans le milieu ecclésial, a marqué, de façon différente, la vie des diocèses, des paroisses et des communautés ecclésiales. Les nombreuses réponses et observations qui sont parvenues font toutefois ressortir que la connaissance, la communication et l’accueil des enseignements de l’Église concernant la famille adviennent selon des modalités très diversifiées, selon le vécu familial, le tissu ecclésial et le contexte socioculturel. Dans les régions où la tradition chrétienne est forte, avec une pastorale bien organisée, on trouve des personnes sensibles à la doctrine chrétienne sur le mariage et la famille. Ailleurs, pour différents motifs, on trouve de nombreux chrétiens qui ignorent l’existence même de ces enseignements.

La connaissance de la Bible sur la famille

9. D’une manière générale, on peut dire que l’enseignement de la Bible, surtout des Évangiles et des Lettres pauliniennes, est aujourd’hui davantage connu. Toutefois, toutes les Conférences épiscopales affirment qu’il reste encore beaucoup à faire pour qu’il devienne le fondement de la spiritualité et de la vie des chrétiens, notamment en référence à la famille. À partir d’un bon nombre de réponses, on relève aussi qu’il y a un grand désir parmi les fidèles de mieux connaître l’Écriture Sainte.

10. Dans cette perspective, la formation du clergé apparaît décisive, en particulier la qualité des homélies, sur laquelle le Pape François a récemment insisté (cf. EG 135-144). De fait, l’homélie est un instrument privilégié pour présenter aux fidèles l’Écriture Sainte, sous son aspect ecclésial et existentiel. Grâce à une prédication adéquate, le peuple de Dieu est mis en condition d’apprécier la beauté de la Parole qui attire et conforte la famille. En plus de l’homélie, un autre instrument important est l’organisation, dans les diocèses et dans les paroisses, de cours qui aident les fidèles à s’approcher des Écritures d’une façon adéquate. Il est suggéré non pas tant de multiplier les initiatives pastorales, mais d’animer bibliquement toute la pastorale familiale. Toute circonstance où l’Église est appelée à prendre soin des fidèles, dans le cadre de la famille, est une occasion pour que l’Évangile de la famille soit annoncé, appliqué et apprécié.

Connaissance des documents du Magistère

11. Le peuple de Dieu semble avoir généralement une faible connaissance des documents conciliaires et postconciliaires du Magistère sur la famille. Certes, ceux qui sont impliqués dans le milieu théologique en ont une certaine connaissance. Cependant, ces textes ne semblent pas imprégner profondément la mentalité des fidèles. Certaines réponses confessent même avec franchise que ces documents ne sont pas du tout connus des fidèles. Dans quelques réponses, on constate que parfois les documents sont perçus, surtout de la part des laïcs, qui n’ont pas de préparation préalable, comme des réalités un peu “exclusives”. On ressent une certaine lassitude à prendre en main et à étudier ces textes. Souvent, s’il n’y a pas une personne idoine qui soit en mesure d’introduire à leur lecture, ces documents apparaissent d’une approche difficile. Surtout, on ressent le besoin de montrer le caractère existentiel des vérités affirmées dans les documents.

La nécessité de prêtres et de ministres bien préparés

12. Quelques observations qui sont parvenues ont imputé la responsabilité de la faible diffusion de cette connaissance aux pasteurs qui, selon l’avis de certains fidèles, ne connaissent pas eux-mêmes en profondeur le sujet mariage-famille des documents, ni ne semblent avoir les instruments pour développer cette thématique. À partir d’autres observations qui nous sont parvenues, nous pouvons déduire que les pasteurs sont parfois inadaptés et impréparés à traiter des problématiques qui concernent la sexualité, la fécondité et la procréation, de sorte qu’ils préfèrent souvent ne pas affronter ces thèmes. Dans plusieurs réponses, nous trouvons également une certaine insatisfaction à l’égard de certains prêtres qui apparaissent indifférents par rapport à certains enseignements moraux. Leur désaccord avec la doctrine de l’Église engendre de la confusion au sein du Peuple de Dieu. Il est donc demandé que ces mêmes prêtres soient mieux préparés et plus responsables pour expliquer la Parole de Dieu et pour présenter les documents de l’Église concernant le mariage et la famille.

Accueil diversifié de l’enseignement de l’Église

13. Un bon nombre de Conférences épiscopales relève que, là où il est transmis en profondeur, l’enseignement de l’Église, avec sa beauté authentique, humaine et chrétienne, est accepté avec enthousiasme par une large partie des fidèles. Quand on parvient à montrer une vision globale du mariage et de la famille selon la foi chrétienne, alors on s’aperçoit de leur vérité, bonté et beauté. L’enseignement est davantage accepté lorsqu’il existe un cheminement réel dans la foi de la part des fidèles et pas seulement une curiosité impromptue sur ce que pense l’Église sur la morale sexuelle. D’autre part, de nombreuses réponses confirment que, même quand l’enseignement de l’Église sur le mariage et la famille est connu, beaucoup de chrétiens manifestent des difficultés à l’accepter intégralement. En général, il est fait mention d’éléments partiels, bien qu’importants, de la doctrine chrétienne, pour lesquels on dénote une résistance, à différents degrés, comme par exemple à propos du contrôle des naissances, du divorce et du remariage, de l’homosexualité, du concubinage, de la fidélité, des relations avant le mariage, de la fécondation in vitro, etc. Beaucoup de réponses attestent, par contre, que l’enseignement de l’Église sur la dignité et sur le respect de la vie humaine est plus largement et plus facilement accepté, au moins dans son principe.

14. À juste titre, certains font observer qu’une plus grande intégration entre spiritualité familiale et morale serait nécessaire, ce qui permettrait aussi de mieux comprendre le Magistère de l’Église dans le domaine de la morale familiale. Quelques interventions constatent l’importance de la mise en valeur d’éléments des cultures locales, qui peuvent d’aider à comprendre la valeur de l’Évangile; c’est le cas d’une grande partie de la culture asiatique, fréquemment centrée sur la famille. Dans ces contextes, certaines Conférences épiscopales affirment qu’il n’est pas difficile d’intégrer les enseignements de l’Église sur la famille aux valeurs sociales et morales du peuple, présentes dans ces cultures. On veut également attirer par là l’attention sur l’importance de l’interculturalité dans l’annonce de l’Évangile de la famille. En définitive, les réponses et les observations qui sont parvenues font ressortir la nécessité d’activer des parcours de formation concrets et réalisables, capables d’introduire aux vérités de la foi concernant la famille, surtout pour pouvoir en apprécier la profonde valeur humaine et existentielle.

Quelques motifs de la difficulté de réception

15. Plusieurs Conférences épiscopales relèvent que le motif d’une forte résistance aux enseignements de l’Église quant à la morale familiale est l’absence d’une expérience chrétienne authentique, d’une rencontre personnelle et communautaire avec le Christ, qui ne peut être remplacée par aucune présentation, même correcte, d’une doctrine. Dans ce contexte, on regrette l’insuffisance d’une pastorale soucieuse uniquement d’administrer les sacrements, sans que corresponde à cela une véritable expérience chrétienne impliquant la personne. En outre, l’immense majorité des réponses met en relief le contraste croissant entre les valeurs proposées par l’Église sur le mariage et la famille et la situation sociale et culturelle diversifiée sur toute la planète. Les réponses sont également unanimes pour ce qui a trait aux raisons de fond des difficultés dans l’accueil de l’enseignement de l’Église: les nouvelles technologies diffusives et invasives; l’influence des mass médias; la culture hédoniste; le relativisme; le matérialisme; l’individualisme; le sécularisme croissant; la prédominance de conceptions qui ont conduit à une libéralisation excessive des mœurs dans un sens égoïste; la fragilité des rapports interpersonnels; une culture qui refuse des choix définitifs, conditionnée par la précarité, par le provisoire, qui est le propre d’une “société liquide”, de l’“usage unique”, du “tout, tout de suite”; des valeurs soutenues par ce qu’on appelle la “culture du déchet” et du “provisoire”, comme le rappelle fréquemment le Pape François.

16. Certains évoquent les obstacles dus à la longue domination d’idéologies athées dans de nombreux pays, qui ont créé une attitude de méfiance à l’égard de l’enseignement religieux en général. D’autres réponses rapportent les difficultés que rencontre l’Église dans la confrontation avec les cultures tribales et les traditions ancestrales, où le mariage revêt des caractéristiques très différentes par rapport à la vision chrétienne, comme par exemple le soutien de la polygamie ou d’autres visions qui contraste avec l’idée du mariage indissoluble et monogamique. Les chrétiens qui vivent dans ces contextes ont certainement besoin d’être très fortement soutenus par l’Église et par les communautés chrétiennes.

Encourager une meilleure connaissance du Magistère

17. De nombreuses réponses ont insisté sur la nécessité de trouver de nouvelles façons de transmettre les enseignements de l’Église sur le mariage et la famille. Beaucoup dépend de la maturité de l’Église particulière, de sa tradition à cet égard et des ressources effectivement disponibles sur le territoire. On reconnaît surtout la nécessité de former des agents pastoraux capables de transmettre le message chrétien d’une façon culturellement adéquate. En tout cas, presque la totalité des réponses affirme qu’au niveau national, il existe une Commission pour la Pastorale de la Famille et un Directoire de la Pastorale familiale. Généralement, les Conférences épiscopales proposent l’enseignement de l’Église à travers des documents, des symposiums et une animation diffuse; de même, au niveau diocésain, on œuvre par le biais d’organismes et de commissions. Certes, ne manquent pas non plus des réponses qui révèlent une situation difficile pour l’organisation ecclésiale où manquent les ressources économiques et humaines pour pouvoir organiser une catéchèse sur la famille de façon continue.

18. Beaucoup rappellent qu’il est décisif d’établir des rapports avec les centres académiques appropriés et préparés aux thématiques familiales, au niveau doctrinal, spirituel et pastoral. Certaines réponses parlent de liens bénéfiques au niveau international entre centres universitaires et diocèses, notamment dans les zones périphériques de l’Église, pour promouvoir des moments de formation qualifiés sur le mariage et la famille. Un exemple, plusieurs fois cité dans les réponses, est la collaboration avec l’Institut Pontifical Jean-Paul II pour les études sur le mariage et la famille, de Rome, qui possèdent différents centres dans le monde entier. À cet égard, plusieurs Conférences épiscopales rappellent l’importance de développer les intuitions de Saint Jean-Paul II sur la théologie du corps, dans lesquelles est proposée une approche féconde aux thèmes de la famille, avec une sensibilité existentielle et anthropologique, ouverte aux nouvelles questions qui se posent à notre époque.

19. Enfin, il est clair pour tous que la catéchèse sur le mariage et la famille ne peut pas être limitée uniquement à la préparation du couple au mariage; il faut une dynamique d’accompagnement à caractère expérientiel qui, par le biais de témoins, montre la beauté de ce que nous transmettent l’Évangile et les documents du Magistère de l’Église sur la famille. Bien avant qu’ils se présentent pour le mariage, les jeunes ont besoin d’être aidés pour connaître ce que l’Église enseigne et pourquoi elle l’enseigne. Beaucoup de réponses mettent en relief le rôle des parents dans la catéchèse spécifique sur la famille. Ils ont un rôle irremplaçable à jouer dans la formation chrétienne des enfants en lien avec l’Évangile de la famille. Cette tâche requiert une profonde compréhension de leur vocation à la lumière de la doctrine de l’Église. Leur témoignage est déjà une catéchèse vivante, non seulement dans l’Église, mais aussi dans la société.

Chapitre III

Évangile de la famille et loi naturelle

Le lien entre l’Évangile de la famille et la loi naturelle

20. Dans le cadre de l’accueil de l’enseignement de l’Église sur le mariage et la famille, il est nécessaire de tenir compte du thème de la loi naturelle. Il faut considérer en effet que les documents du Magistère font souvent référence à ce vocabulaire, qui présente aujourd’hui des difficultés. La perplexité, que l’on constate aujourd’hui à large échelle concernant le concept de loi naturelle, tend à toucher d’une manière problématique certains éléments de la doctrine chrétienne sur ce thème. En réalité, ce qui sous-tend le lien entre l’Évangile de la famille et la loi naturelle, ce n’est pas tant la défense d’un concept philosophique abstrait qu’un rapport nécessaire que l’Évangile établit avec l’humain dans toutes ses déclinaisons historiques et culturelles. « La loi naturelle répond ainsi à l’exigence de fonder en raison les droits de l’homme et elle rend possible un dialogue interculturel et interreligieux » (Commission Théologique Internationale, À la recherche d’une éthique universelle: nouveau regard sur la loi naturelle, 35).

Aspects problématiques de la loi naturelle aujourd’hui

21. À la lumière de ce que l’Église a soutenu au long des siècles, en examinant le lien entre l’Évangile de la famille et l’expérience commune à chaque personne, il est possible de considérer les nombreuses difficultés et problématiques mises en évidences dans les réponses au questionnaire par rapport au thème de la loi naturelle. Pour une immense majorité des réponses et des observations, le concept de “loi naturelle” apparaît, en tant que tel, aujourd’hui, dans les différents contextes culturels, très problématique, sinon même incompréhensible. Il s’agit d’une expression qui est perçue différemment ou tout simplement pas comprise. De nombreuses Conférences épiscopales, dans des contextes extrêmement divers, affirment que, même si la dimension sponsale entre l’homme et la femme est généralement acceptée comme une réalité vécue, cela n’est pas interprétée conformément à une loi universellement donnée. Seul un nombre très réduit de réponses et d’observations a mis en évidence une compréhension adéquate de cette loi au niveau populaire.

22. Il ressort aussi des réponses et observations selon lesquelles l’adjectif “naturel” tend à être parfois perçu selon la nuance subjective de “spontané”. Les personnes ont tendance à mettre en valeur le sentiment et l’émotivité; des dimensions qui apparaissent “authentiques” et “originelles” et, donc, “naturellement” à suivre. Les visions anthropologiques sous-jacentes renvoient, d’une part, à l’autonomie de la liberté humaine, pas nécessairement liée à un ordre naturel objectif, et, de l’autre, à l’aspiration au bonheur de l’être humain, conçu comme la réalisation de ses désirs. En conséquence, la loi naturelle est perçue comme un héritage dépassé. Aujourd’hui, non seulement en Occident, mais progressivement partout sur la terre, la recherche scientifique représente un défi sérieux au concept de nature. L’évolution, la biologie et les neurosciences, en se confrontant à l’idée traditionnelle de loi naturelle, en arrivent à conclure qu’elle ne doit pas être considérée comme “scientifique”.

23. La notion de “droits de l’homme” est, elle aussi, généralement perçue comme un rappel à l’autodétermination du sujet, mais qui n’est plus ancrée à l’idée de loi naturelle. À cet égard, beaucoup font remarquer que les systèmes législatifs de nombreux pays se trouvent à devoir réglementer des situations contraires à l’ordre traditionnel de la loi naturelle (par exemple, la fécondation in vitro, les unions homosexuelles, la manipulation d’embryons humains, l’avortement, etc.). C’est dans ce contexte que se situe la diffusion croissante de l’idéologie appelée gender theory ou théorie du genre, selon laquelle le genre de chaque individu n’apparaît plus être que le produit de conditionnements et de besoins sociaux, cessant ainsi de correspondre pleinement à la sexualité biologique.

24. En outre, on fait largement remarquer que ce qui est établi par la loi civile – basée sur le positivisme juridique, toujours plus dominant – devient, dans la mentalité commune, moralement acceptable. Ce qui est “naturel” tend à n’être défini que par l’individu et par la société, devenus seuls juges des choix éthiques. La relativisation du concept de “nature” se reflète aussi sur le concept de “durée” stable en rapport à l’union sponsale. Aujourd’hui, un amour n’est considéré “pour toujours” qu’en relation à ce qu’il peut effectivement durer.

25. Si, d’une part, on assiste à une perte de signification de la “loi naturelle”, de l’autre, comme l’affirment diverses Conférences épiscopales de l’Afrique, de l’Océanie et de l’Est asiatique, dans certaines régions c’est la polygamie qui est considérée comme étant “naturelle”, tout comme il est considéré “naturel” de répudier une femme qui n’est pas en mesure de donner des enfants – et, notamment, des fils – à son mari. En d’autres termes, il ressort que, d’un point de vue de la culture ambiante, la loi naturelle ne doive plus être considérée comme étant universelle, du moment qu’il n’existe plus de système de référence commun.

26. Les réponses font ressortir la conviction généralisée que la distinction des sexes possède un fondement naturel à l’intérieur de l’existence humaine. Il existe donc, en vertu de la tradition, de la culture et de l’intuition, un désir de maintenir l’union entre l’homme et la femme. La loi naturelle est donc universellement acceptée “de fait” par les fidèles, sans nécessairement être théoriquement justifiée. Étant donné que la disparition du concept de loi naturelle tend à dissoudre le lien entre amour, sexualité et fertilité, entendus comme essence du mariage, de nombreux aspects de la morale sexuelle de l’Église ne sont pas compris aujourd’hui. C’est sur cela que s’enracine une certaine critique de la loi naturelle, notamment par certains théologiens.

Contestation pratique de la loi naturelle sur l’union entre l’homme et la femme

27. Étant donné que de nombreux organismes académiques n’ont plus que faiblement recours à la loi naturelle, les principales contestations proviennent de la pratique massive du divorce, du concubinat, de la contraception, des procédés artificiels de procréation et des unions homosexuelles. Parmi les populations les plus pauvres et les moins influencées par la pensée occidentale – il est fait ici particulièrement référence à certains États africains – d’autres types de contestation de cette loi ont été mis en évidence, comme le phénomène du machisme, de la polygamie, des mariages entre adolescents et préadolescents, du divorce en cas de stérilité, d’absence de descendance masculine, mais aussi de l’inceste et d’autres pratiques aberrantes.

28. Dans presque toutes les réponses, y compris les observations, on enregistre un nombre croissant de familles “élargies”, surtout par la présence d’enfants nés de différents partenaires. Dans la société occidentale, les cas sont désormais nombreux où les enfants, en plus d’avoir des parents séparés ou divorcés, remariés ou non, ont également des grands-parents dans la même situation. En outre, spécialement en Europe et en Amérique du Nord (mais aussi dans les États d’Asie orientale), on trouve une augmentation de cas d’unions conjugales non ouvertes à la vie, ainsi que de personnes qui adoptent une vie de célibataires ou singles. Les familles monoparentales sont, elles aussi, en nette croissance. Sur ces mêmes continents, on assiste pareillement à une hausse vertigineuse de l’âge du mariage. Très souvent, spécialement dans les États d’Europe du Nord et d’Amérique du Nord, les enfants sont perçus comme représentant une entrave au bien-être de la personne et du couple.

29. Il faut encore mentionner la volonté de reconnaître au niveau civil, en particulier dans certaines régions d’Asie, des unions dites “pluripersonnelles” entre individus d’orientations et d’identités sexuelles différentes, basées sur les besoins particuliers et sur les nécessités individuelles et subjectives. En résumé, on tend à accentuer le droit à la liberté individuelle sans compromis: les personnes ne se “construisent” que sur la base de leurs désirs individuels. Ce que l’on juge pouvoir devenir “naturel” est plus qu’autre chose une référence à soi-même et à la gestion de ses propres désirs et aspirations. L’influence martelante des mass médias et du style de vie affiché par certains personnages du sport et du spectacle y contribue lourdement; ces aspect exercent aussi leur influence dans les pays où la culture familiale traditionnelle semble avoir davantage résisté (Afrique, Moyen-Orient et Asie centrale et du Sud).

Renouvellement souhaitable du langage

30. L’exigence qui sous-tend l’usage traditionnel de l’expression “loi naturelle” pousse à améliorer le langage et le cadre conceptuel de référence, afin de communiquer les valeurs de l’Évangile d’une manière compréhensible pour l’homme d’aujourd’hui. En particulier, la grande majorité des réponses et, plus encore, des observations, font apparaître la nécessité de mettre en exergue de façon substantielle le rôle de la Parole de Dieu comme instrument privilégié dans la conception de la vie conjugale et familiale. Une référence plus grande au monde biblique, à ses langages et à ses formes narratives, est recommandée. En ce sens, la proposition consistant à thématiser et à approfondir le concept, d’inspiration biblique, d’“ordre de la création”, est digne d’être soulignée comme possibilité de relire la “loi naturelle” d’une façon existentiellement plus significative (cf. l’idée de loi inscrite dans le cœur en Rm 1, 19-21 et 2, 14-15). Certains proposent également une insistance sur des langages accessibles, comme le langage symbolique utilisé dans la liturgie. L’attention au monde de la jeunesse, à considérer comme un interlocuteur direct, notamment sur ces thèmes, est également recommandée.

Chapitre IV
La famille et la vocation de la personne dans le Christ

La famille, la personne et la société

31. La famille est reconnue au sein du peuple de Dieu comme un bien inestimable, le milieu naturel de croissance de la vie, une école d’humanité, d’amour et d’espérance pour la société. Elle continue d’être un espace privilégié où le Christ révèle le mystère et la vocation de l’homme. À côté de l’affirmation de cette donnée de base partagée, la grande majorité des réponses affirme que la famille peut être ce lieu privilégié, laissant entendre, et parfois en le constatant explicitement, une distance préoccupante entre la famille sous les formes où elle est aujourd’hui connue et l’enseignement de l’Église en la matière. La famille se trouve objectivement à un moment très difficile, avec des situations, des histoires et des souffrances complexes, qui appellent un regard de compassion et de compréhension. Ce regard est celui qui permet à l’Église d’accompagner les familles telles qu’elles sont dans la réalité et à partir de là d’annoncer l’Évangile de la famille selon leurs besoins spécifiques.

32. On reconnaît dans les réponses que pendant de nombreux siècles la famille a joué un rôle significatif au sein de la société: de fait, elle est le premier lieu où la personne se forme dans la société et pour la société. Reconnue comme le lieu naturel du développement de la personne, elle est donc aussi le fondement de toute société et de tout État. En résumé, elle est qualifiée de “première société humaine”. La famille est le lieu où se transmettent et où l’on peut apprendre dès les premières années de sa vie des valeurs comme la fraternité, la loyauté, l’amour de la vérité, l’amour du travail, le respect et la solidarité entre les générations, ainsi que l’art de la communication et la joie. Elle est l’espace privilégié pour vivre et promouvoir la dignité et les droits de l’homme et de la femme. La famille, fondée sur le mariage, constitue le milieu de la formation intégrale des futurs citoyens d’un pays.

33. Un des grands défis de la famille contemporaine consiste dans la tentative de sa privatisation. Le risque existe d’oublier que la famille est la « cellule fondamentale de la société, le lieu où l’on apprend à vivre ensemble dans la différence et à appartenir aux autres » (EG 66). Il faut proposer une vision ouverte de la famille, source de capital social, c’est-à-dire, de vertus essentielles pour la vie commune. C’est dans la famille que l’on apprend ce qu’est le bien commun, car c’est en elle que l’on peut faire l’expérience de la bonté de vivre ensemble. Sans famille, l’homme ne peut pas sortir de son individualisme, car ce n’est qu’en elle que s’apprend la force de l’amour pour soutenir la vie, et « sans un amour digne de confiance, rien ne pourrait tenir les hommes vraiment unis entre eux. Leur unité ne serait concevable que fondée uniquement sur l’utilité, sur la composition des intérêts, sur la peur, mais non pas sur le bien de vivre ensemble, ni sur la joie que la simple présence de l’autre peut susciter » (LF 51).

34. Il faudra réfléchir sur ce que veut dire aujourd’hui promouvoir une pastorale capable de stimuler la participation de la famille dans la société. Les familles ne sont pas seulement un objet de protection de la part de l’État, mais elles doivent retrouver leur rôle comme sujets sociaux. Bien des défis apparaissent dans ce contexte pour les familles: le rapport entre la famille et le monde du travail, entre la famille et l’éducation, entre la famille et la santé; la capacité d’unir entre elles les générations, de sorte que les jeunes et les personnes âgées ne soient pas abandonnés; le développement d’un droit de famille qui tienne compte de ses relations spécifiques; la promotion de lois justes, comme celles qui garantissent la défense de la vie humaine dès sa conception et celles qui favorisent la bonté sociale du mariage authentique entre l’homme et la femme.

À l’image de la vie trinitaire

35. Un certain nombre de réponses mettent l’accent sur l’image de la Trinité qui est reflétée dans la famille. L’expérience de l’amour réciproque entre les époux aide à comprendre la vie trinitaire comme amour: à travers la communion vécue en famille, les enfants peuvent entrevoir une imagine de la Trinité. Récemment, le Pape François a rappelé dans ses catéchèses sur les sacrements que « lorsqu’un homme et une femme célèbrent le sacrement du mariage, Dieu, pour ainsi dire, se “reflète” en eux, il imprime en eux ses traits et le caractère indélébile de son amour. Le mariage est l’icône de l’amour de Dieu pour nous. En effet, Dieu lui aussi est communion: les trois Personnes du Père, du Fils et du Saint-Esprit vivent depuis toujours et pour toujours en unité parfaite. Et c’est précisément cela le mystère du mariage: Dieu fait des deux époux une seule existence » (Audience générale du 2 avril 2014).

La sainte famille de Nazareth et l’éducation à l’amour

36. D’une manière pratiquement constante, les réponses soulignent l’importance de la famille de Nazareth comme modèle et comme exemple pour la famille chrétienne. Le mystère de l’Incarnation du Verbe au sein d’une famille nous révèle qu’elle est un lieu privilégié pour la révélation de Dieu à l’homme. De fait, on reconnaît que la famille est précisément le lieu ordinaire et quotidien de la rencontre avec le Christ. Le peuple chrétien regarde la famille de Nazareth comme exemple de relation et d’amour, comme point de référence pour chaque réalité familiale et comme réconfort dans les tribulations. L’Église s’adresse à la famille de Nazareth pour confier les familles dans leur réalité concrète de joie, d’espérance et de douleur.

37. Les réponses qui sont parvenues mettent en évidence l’importance de l’amour vécu en famille, qualifiée de « signe efficace de l’existence de l’Amour de Dieu », « sanctuaire de l’amour et de la vie ». La première expérience d’amour et de relation advient en famille: la nécessité est soulignée pour chaque enfant de vivre dans la chaleur et la tutelle protectrice des parents, dans une maison habitée par la paix. Les enfants doivent pouvoir percevoir que Jésus est avec eux et qu’ils ne sont jamais seuls. En particulier, la solitude des enfants causée par les liens familiaux qui se détendent est surtout présente dans certaines aires géographiques. Les corrections aussi doivent tendre à faire en sorte que les enfants puissent croître dans un milieu familial où l’amour soit vécu et où les parents réalisent leur vocation d’être des collaborateurs de Dieu dans le développement de la famille humaine.

38. On souligne avec insistance la valeur formative de l’amour vécu en famille, non seulement pour les enfants, mais pour tous ses membres. La famille est ainsi qualifiée d’“école d’amour”, “école de communion”, “école de relations”, le lieu privilégié où l’on apprend à construire des relations significatives, qui aident au développement de la personne jusqu’à la capacité du don de soi. Plusieurs réponses soulignent que la connaissance du mystère et de la vocation de la personne humaine est liée à la reconnaissance et à l’accueil au sein de la famille des différents dons et des différentes capacités de chacun. On voit ressortir ici l’idée de la famille comme “première école d’humanité”: en cela, elle est considérée comme irremplaçable.

Différence, réciprocité et style de vie familiale

39. Le rôle des parents, premiers éducateurs dans la foi, est considéré comme essentiel et vital. Assez souvent, l’accent est mis sur le témoignage de leur fidélité et, en particulier, sur la beauté de leur différence; parfois, l’importance des rôles distincts de père et de mère est soulignée. Dans d’autres cas, on souligne le caractère positif de la liberté, de l’égalité entre les époux et leur réciprocité, de même que la nécessité de l’implication des deux parents, aussi bien dans l’éducation des enfants que dans les travaux domestiques, comme cela est affirmé dans certaines réponses, surtout dans celles en provenance de l’Europe.

40. En référence encore à la différence, la richesse de la différence intergénérationnelle dont on peut faire l’expérience dans la famille est soulignée, car c’est en elle que se vivent des événements décisifs comme la naissance et la mort, les succès et les échecs, les objectifs atteints et les déceptions. À travers ces événements et d’autres encore, la famille devient le lieu où les enfants grandissent dans le respect de la vie, dans la formation de leur personnalité, en traversant toutes les saisons de l’existence.

41. Les réponses mettent en évidence et avec insistance l’importance que la foi soit partagée et rendue explicite par les parents, à commencer par le style de vie du couple dans la relation entre eux et avec les enfants, mais aussi à travers la mise en commun de leur connaissance et conscience du Christ qui – comme cela est constamment réaffirmé – doit être au centre de la famille. Dans le contexte d’une société plurielle, les parents peuvent ainsi offrir à leurs enfants une orientation de base pour leur vie, capable de les soutenir aussi après l’enfance. Voilà pourquoi on insiste sur la nécessité de créer un espace et un temps pour être ensemble en famille, ainsi que le besoin d’une communication ouverte et sincère, en un dialogue constant.

42. Les réponses soulignent unanimement l’importance de la prière en famille, comme Église domestique (cf. LG 11), pour alimenter une véritable “culture familiale de prière”. La connaissance authentique de Jésus-Christ est de fait favorisée en famille par la prière personnelle et, en particulier, selon les formes spécifiques et les usages de rites domestiques, considérés comme une façon efficace de transmettre la foi aux enfants. Une grande insistance est mise aussi sur la lecture commune de l’Écriture, mais également sur d’autres formes de prière, comme le bénédicité ou bénédiction du repas et la récitation du chapelet. Il est cependant précisé que la famille, Église domestique, ne peut pas remplacer la communauté paroissiale; en outre, l’importance de la participation familiale à la vie sacramentelle, à l’Eucharistie dominicale et aux sacrements de l’initiation chrétienne est soulignée. Plusieurs réponses insistent aussi sur l’importance de vivre le sacrement de la réconciliation et la dévotion mariale.

Famille et développement intégral

43. Les réponses soulignent l’importance de la famille pour un développement intégral: la famille apparaît fondamentale pour la maturation des processus affectifs et cognitifs qui sont décisifs pour la structuration de la personne. En tant que milieu vital au sein duquel se forme la personne, la famille est aussi la source où puiser la conscience d’être fils de Dieu, appelés par vocation à l’amour. D’autres lieux contribuent à la croissance de la personne, comme la vie sociale, le monde du travail, la politique, la vie ecclésiale; toutefois, on reconnaît que les fondements humains acquis en famille permettent d’accéder à des niveaux ultérieurs de socialisation et de structuration.

44. La famille est quotidiennement confrontée à de multiples difficultés et épreuves, comme le signalent de nombreuses réponses. Être une famille chrétienne ne garantit pas automatiquement l’immunité de crises, profondes parfois, à travers lesquelles toutefois la famille se consolide, parvenant ainsi à reconnaître sa vocation originelle dans le dessein de Dieu, avec le soutien de l’action pastorale. La famille est à la fois une réalité “donnée” et garantie par le Christ et une réalité à “construire” chaque jour avec patience, compréhension et amour.

Accompagner le nouveau désir de famille et les crises

45. Une donnée importante qui ressort des réponses est que, même face à des situations très difficiles, de nombreuses personnes, surtout des jeunes, perçoivent la valeur du lien stable et durable, un véritable désir de mariage et de famille, permettant de réaliser un amour fidèle et indissoluble, qui offre la sérénité pour la croissance humaine et spirituelle. Le “désir de famille” se révèle comme un véritable signe des temps, qui demande d’être saisi comme une occasion pastorale.

46. Il est nécessaire que l’Église prenne soin des familles qui vivent dans des situations de crise et de stress; que la famille soit accompagnée durant l’ensemble du cycle de la vie. La qualité des relations à l’intérieur de la famille doit être une des préoccupations cruciales de l’Église. Le premier soutien vient d’une paroisse vécue comme “famille de familles”, désignée comme le cœur d’une pastorale renouvelée, faite d’accueil et d’accompagnement, vécue dans la miséricorde et dans la tendresse. L’importance d’organisations paroissiales pour soutenir la famille est signalée.

47. En outre, dans certains cas, la nécessité devient urgente d’accompagner des situations où les liens familiaux sont menacés par la violence domestique, avec des interventions de soutien capables de panser les blessures subies, et d’éradiquer les causes qui les ont déterminées. Là où dominent les abus, la violence et l’abandon, il ne peut y avoir ni croissance ni aucune perception de sa valeur propre.

48. On souligne, enfin, l’importance d’une étroite collaboration entre les familles/maisons et la paroisse, dans la mission d’évangélisation, de même que la nécessité de l’implication active de la famille dans la vie paroissiale, grâce à des activités de subsidiarité et de solidarité en faveur d’autres familles. À cet égard, l’aide précieuse de communautés composées de familles est mentionnée. L’appartenance à des mouvements ou des associations peut aussi résulter particulièrement importante pour le soutien.

Une formation constante

49. Les réponses soulignent fréquemment la nécessité d’une pastorale familiale qui tende à une formation constante et systématique sur la valeur du mariage comme vocation et sur la redécouverte de la parentalité (paternité et maternité) comme don. L’accompagnement du couple ne doit pas se limiter à la préparation au mariage, pour lequel on signale – d’ailleurs – la nécessité de revoir les parcours. On met plutôt en lumière le besoin d’une formation plus constante et structurée: biblique, théologique, spirituelle, mais aussi humaine et existentielle. Il est notamment souhaité que la catéchèse assume une dimension intergénérationnelle qui implique activement les parents dans l’itinéraire de l’initiation chrétienne de leurs enfants. Certaines réponses signalent une attention particulière accordée aux fêtes liturgiques, comme le temps de Noël et, surtout, la fête de la Sainte Famille, comme moments précieux pour montrer l’importance de la famille et saisir le contexte humain où Jésus a grandi, où il a appris à parler, à aimer, à prier, à travailler. On insiste sur la nécessité, notamment du point de vue civil, de sauvegarder, là où c’est possible, le dimanche comme jour du Seigneur, comme jour permettant de favoriser la rencontre dans la famille et avec les autres familles.

IIème PARTIE
LA PASTORALE DE LA FAMILLE FACE AUX NOUVEAUX DÉFIS

Chapitre I
La pastorale de la famille : les diverses propositions en cours

Responsabilité des Pasteurs et dons charismatiques dans la pastorale familiale

50. Au niveau de l’engagement pastoral pour la famille on voit la mise en œuvre d’une intéressante réciprocité entre la responsabilité des pasteurs et les différents charismes et ministères dans la communauté ecclésiale. Les expériences les plus positives se vérifient précisément lorsque cette synergie existe. En contemplant l’engagement de tant de frères et sœurs pour la pastorale de la famille, on peut imaginer des formes nouvelles de présence effective de l’Église, qui a le courage de “sortir” d’elle, animée par l’Esprit. Pour représenter cette richesse, nous nous concentrons sur quelques thèmes et nous passons en revue les diverses initiatives et les styles dont nous trouvons d’amples témoignages dans les réponses qui sont parvenues.

La préparation au mariage

51. Il y a des réponses très semblables des différents continents à propos de la préparation au mariage. Nous trouvons fréquemment des cours mis en œuvre dans les paroisses, des séminaires et des retraites de prière pour les couples, qui font appel comme animateurs, en plus des prêtres, également à des couples mariés avec une expérience familiale consolidée. Les objectifs de ces cours sont: favoriser la relation de couple, avec la conscience et la liberté du choix; faire connaître les engagements humains, civils et chrétiens; dispenser la catéchèse de l’initiation, avec notamment l’approfondissement du sacrement de mariage; encourager la participation du couple à la vie communautaire et sociale.

52. Plusieurs réponses relèvent la faible attention accordée bien souvent par les futurs époux aux préparations au mariage. On tend donc, selon les contextes, à organiser des catéchèses différenciées: pour les jeunes avant même les fiançailles; pour les parents des fiancés; pour les couples déjà mariés; pour les personnes séparées; pour la préparation au Baptême; pour la connaissance des documents pastoraux des évêques et du Magistère de l’Église. Dans certains pays, on signale de véritables écoles de préparation à la vie conjugale, orientées surtout vers l’instruction et la promotion de la femme. Le discours se différencie en particulier dans les régions qui connaissent une forte sécularisation, où l’on constate une distance culturelle croissante des couples vis-à-vis de l’Église. Les cours qui se prolongent particulièrement dans le temps ne sont pas toujours bien accueillis. Dans ceux qui préparent au mariage, on propose normalement aux futurs époux de leur faire connaître les méthodes naturelles de régulation de la fertilité. Cette proposition est fournie par le biais du témoignage de “couples guide”.

53. Plusieurs Conférences épiscopales regrettent que les couples se présentent souvent au dernier moment, la date du mariage étant déjà fixée, même lorsque les couples présentent des aspects qui nécessiteraient des attentions particulières, comme dans le cas de la disparité de culte (entre un baptisé et un non-baptisé) ou d’une faible formation chrétienne. D’autres Conférences rappellent que les itinéraires de la préparation au sacrement du mariage se sont améliorés ces dernières décennies, en cherchant toujours plus à transformer les “cours” en “parcours”, en impliquant des prêtres et des époux. On relève que ces dernières années le contenu des programmes a subi un changement substantiel, passant d’un service orienté vers le seul Sacrement à une première annonce de la foi.

54. Dans de nombreuses parties du monde, il y a des initiatives louables de préparation au mariage: de “nouvelles communautés” qui organisent des retraites, des rencontres personnelles, des groupes de prière, de réflexion et de partage, des pèlerinages, des festivals, des congrès nationaux et internationaux de la famille. On remarque toutefois que ces parcours sont souvent perçus davantage comme une proposition obligatoire que comme une possibilité de croissance à laquelle on peut adhérer librement. Un autre moment important est certainement l’entretien de préparation au mariage avec le curé ou son délégué; il s’agit d’un moment nécessaire pour tous les couples de fiancés; souvent les réponses regrettent qu’il ne soit pas suffisamment utilisé comme une opportunité pour une discussion plus approfondie, restant au contraire dans un cadre plutôt formel.

55. De nombreuses réponses relatent que l’on essaie d’introduire dans les cours de nouveaux thèmes comme la capacité d’écouter le conjoint, la vie sexuelle du couple, la solution des conflits. Dans certains contextes, marqués par des traditions culturelles plutôt machistes, on fait remarquer le manque de respect à l’égard de la femme, d’où dérive un exercice de la conjugalité non conforme à la réciprocité entre sujets de même dignité. De certaines parties du monde marquées par le passé par des dictatures athées, où manquent souvent les connaissances fondamentales sur la foi, viennent des indications de nouvelles formes de préparation des fiancés, comme les retraites durant les fins de semaines et des activités en petits groupes illustrées par des témoignages de couples mariés. On signale aussi des journées diocésaines pour la famille, des chemins de croix et des exercices spirituels pour les familles.

56. Plusieurs réponses signalent qu’en certains territoires à prédominance multireligieuse et multiconfessionnelle, il faut tenir compte de quelques aspects particuliers, comme le nombre considérable de mariages mixtes et de disparité de culte. Cela rend nécessaire une préparation adéquate des prêtres pour accompagner ces couples. Dans les diocèses de l’Europe de l’Est, on recherche le dialogue avec les Églises orthodoxes, à l’occasion de la préparation aux mariages mixtes. Certains témoignages intéressants illustrent les journées diocésaines avec la présence de l’évêque et le témoignage de couples mûrs dans la foi. On tend à créer des occasions de relations entre familles, en dialogue avec des couples consolidés, en mettant en valeur des initiatives de culture biblique et des moments de prière pour les futurs époux. Les couples plus mûrs font office de “parrains” des jeunes couples qui se préparent au mariage.

Piété populaire et spiritualité familiale

57. Les réponses parvenues font ressortir la nécessité de sauvegarder et d’encourager les différentes formes de piété populaire diffusées sur les divers continents, comme soutien à la famille. Malgré une certaine désagrégation familiale, la dévotion mariale, les fêtes populaires et celles des saints locaux demeurent significatives comme moments d’union de la famille. Outre la prière du chapelet, en certains lieux on récite aussi l’Angélus; la peregrinatio Mariae conserve une certaine valeur, avec le passage d’une icône ou d’une statue de la Vierge, d’une famille à une autre, d’une maison à une autre. On mentionne aussi la valeur du “pèlerinage de l’Évangile”, qui consiste à placer une icône et l’Écriture Sainte dans les familles, avec l’engagement de lire régulièrement la Bible et de prier ensemble pendant une certaine période. On constate que parmi les familles qui cultivent ces formes de piété, comme le “pèlerinage des familles”, d’intenses rapports d’amitié et de communion s’accroissent. Beaucoup signalent aussi l’importance d’encourager la liturgie des heures en commun et la lecture des Psaumes et d’autres textes de l’Écriture Sainte. On recommande aussi parfois la prière spontanée, de remerciement et de demande de pardon, faites de ses propres mots. Dans certains pays, on met en relief la prière pour les diverses circonstances de la vie: à l’occasion de l’anniversaire d’un baptême, d’un mariage ou d’un décès. Certains signalent que souvent la prière familiale se pratique durant les voyages, au travail et à l’école; dans certains pays, en utilisant aussi la radio et la télévision. D’autres signalent également l’apport bénéfique que les familles reçoivent de la proximité des monastères, à travers lesquels une relation de complémentarité vocationnelle s’établit entre le mariage et la vie consacrée. Un discours analogue est fait quant à la relation féconde entre époux et prêtres, dans leurs fonctions respectives.

Le soutien à la spiritualité familiale

58. De nombreuses Conférences épiscopales ont témoigné que les Églises particulières, par leur action pastorale, soutiennent la spiritualité de la famille. Les mouvements de spiritualité apportent une contribution spécifique à la promotion d’une pastorale familiale authentique et efficace pour notre temps. On rencontre des situations ecclésiales très diverses et des cheminements différenciés des communautés chrétiennes. Ce qui apparaît de façon évidente c’est que les Églises locales doivent pouvoir trouver dans cette réalité de vraies ressources non seulement pour lancer des initiatives sporadiques pour les couples, mais pour imaginer des itinéraires de pastorale familiale adaptés à notre temps. Plusieurs interventions ont souligné que dans de nombreux diocèses on parvient à mettre en œuvre une animation spécifique, une formation de couples en mesure de soutenir d’autres couples et une série d’initiatives visant à promouvoir une véritable spiritualité familiale. Certains observent que parfois les communautés locales, les mouvements, les groupes et les associations religieuses peuvent courir le risque de demeurer repliés sur leurs propres dynamiques paroissiales ou associatives. Voilà pourquoi il est important que ces groupes vivent l’ensemble de l’horizon ecclésial dans une optique missionnaire, afin d’éviter le danger de ne se référer qu’à eux-mêmes. Les familles appartenant à ces communautés accomplissent un apostolat vivant et ont évangélisé beaucoup d’autres familles; leurs membres ont offert un témoignage crédible de la vie conjugale fidèle, d’estime réciproque et d’unité, d’ouverture à la vie.

Le témoignage de la beauté de la famille

59. Un point clé pour la promotion d’une pastorale familiale authentique et incisive semble être dernièrement le témoignage du couple. Cet élément a été indiqué par toutes les réponses. Le témoignage apparaît essentiel non seulement en cohérence avec les principes de la famille chrétienne, mais aussi de la beauté et de la joie que procure l’accueil de l’annonce évangélique dans le mariage et dans la vie familiale. Dans la pastorale familiale on ressent aussi le besoin de parcourir la via pulchritudinis, c’est-à-dire la voie du témoignage chargé d’attrait de la famille vécue à la lumière de l’Évangile et en union constante avec Dieu. Il s’agit de montrer aussi dans la vie familiale que « croire en lui et le suivre n’est pas seulement quelque chose de vrai et de juste, mais aussi quelque chose de beau, capable de combler la vie d’une splendeur nouvelle et d’une joie profonde, même dans les épreuves » (EG 167).

60. Certaines Conférences épiscopales font remarquer que, même si en de nombreuses régions géographiques la réussite du mariage et de la famille n’est plus donnée pour acquise, on observe toutefois que les jeunes manifestent une haute estime pour les conjoints qui, malgré de nombreuses années de mariage, vivent encore un choix de vie empreint d’amour et de fidélité. C’est aussi pourquoi, dans beaucoup de diocèses, on célèbre en présence des évêques des jubilés et des fêtes d’action de grâces pour les époux qui comptent de nombreuses années de mariage derrière eux. Dans cette même direction, on reconnaît le témoignage spécial donné par les époux qui restent aux côtés de leur conjoint malgré les problèmes et les difficultés.

Chapitre II
Les défis pastoraux sur la famille

61. Dans cette section, nous réunissons les réponses et les observations concernant les défis pastoraux sur la famille, qui s’articulent en trois questions fondamentales: la crise de la foi dans son rapport avec la famille; les défis internes et les défis externes, qui touche à la réalité familiale; certaines situations difficiles, liées à une culture de l’individualisme et à la méfiance vis-à-vis des rapports stables.

a) La crise de la foi et la vie familiale

L’action pastorale dans la crise de foi

62. Certaines réponses relèvent que, dans les situations où la foi est faible ou absente dans les réalités familiales, la paroisse et l’Église dans son ensemble ne sont pas perçues comme un soutien. Cela arrive probablement en raison d’une perception erronée et moraliste de la vie ecclésiale, due au contexte socioculturel où nous vivons, là où l’institution familiale en tant que telle est en crise. L’idéal de la famille est conçu comme un objectif inaccessible et frustrant, au lieu d’être compris comme l’indication d’un chemin possible, à travers lequel il est possible d’apprendre à vivre sa propre vocation et mission. Quand les fidèles ressentent cette déconnexion, la crise dans le couple, dans le mariage ou dans la famille se transforme souvent et graduellement en une crise de la foi. On se pose donc la question sur la façon d’agir pastoralement dans ces cas-là: comment faire en sorte que l’Église, avec ses diverses structurations pastorales, se montre en mesure de prendre soin des couples en difficulté et de la famille.

63. De nombreuses réponses relèvent qu’une crise de la foi peut être l’occasion de constater un échec ou une occasion de se rénover, en découvrant des raisons plus profondes venant confirmer l’union conjugale. De même que la perte de valeurs et même la désagrégation de la famille peuvent se transformer en occasion de fortification du lien conjugal. Pour surmonter la crise, le soutien d’autres familles disposées à accompagner le difficile cheminement du couple en crise peut apporter un réel soutien. En particulier, on souligne la nécessité pour la paroisse de se faire proche, comme une famille des familles.

b) Situations critiques internes à la famille

Difficultés de relation / communication

64. Une grande convergence se manifeste au niveau des réponses pour souligner la difficulté de relation et de communication en famille comme l’un des principaux points cruciaux. Elles mettent en relief l’insuffisance et même l’incapacité de construire des relations familiales à cause d’une déferlante de tensions et de conflits entre les conjoints, dus au manque de confiance réciproque et d’intimité, à la domination d’un conjoint sur l’autre, mais aussi aux conflits générationnels entre parents et enfants. Le drame constaté dans ces situations est la disparition progressive de la possibilité de dialogue, de temps et d’espaces de relation: le manque de partage et de communication fait en sorte que chacun affronte ses difficultés dans la solitude, sans faire aucunement l’expérience d’être aimé et d’aimer à son tour. Par ailleurs, dans certains contextes sociaux, le manque d’expérience de l’amour est fréquent, en particulier de l’amour paternel, et ceci rend très difficile l’expérience de l’amour de Dieu et de sa paternité. La faiblesse de la figure du père dans de nombreuses familles engendre de forts déséquilibres à l’intérieur de la cellule familiale et une incertitude identitaire chez les enfants. Sans l’expérience quotidienne de l’amour témoigné, vécu et reçu, la découverte de la personne du Christ comme Fils de Dieu et de l’amour de Dieu le Père apparaît particulièrement difficile.

Fragmentation et désagrégation

65. Bien que de diverses façons, les réponses témoignent de la fragmentation et de la désagrégation de nombreuses situations familiales en de multiples circonstances. Les drames qui sont constamment mentionnés et, en premier lieu, ceux du divorce et de la séparation à l’intérieur du couple, sont parfois favorisés par la pauvreté. Parmi les autres situations critiques, les réponses mentionnent des situations de familles élargies, où apparaissent de multiples relations invasives, ou bien monoparentales (avec des mères seules ou adolescentes), les unions de fait, mais aussi les unions et parentalité homosexuelle (mentionnée en particulier en Europe et en Amérique du Nord). Dans des contextes culturels déterminés, la polygamie est désignée comme un des facteurs de désagrégation du tissu familial. S’ajoute à cela la fermeture de la famille à la vie. De nombreux épiscopats soulignent avec une grande préoccupation la diffusion massive de la pratique de l’avortement. La culture dominante semble par bien des aspects favoriser une culture de la mort par rapport à la vie naissante. Nous nous trouvons devant une culture de l’indifférence face à la vie. Parfois les États ne contribuent pas assez à protéger les liens familiaux, adoptant des législations qui favorisent l’individualisme. Tout cela créé parmi les gens une mentalité superficielle sur des thèmes d’une importance décisive. Bon nombre d’interventions soulignent qu’une mentalité contraceptive caractérise de fait et négativementles relations familiales.

Violence et abus

66. La référence à la violence psychologique, physique et sexuelle se retrouve unanimement à travers toutes les réponses, de même que les abus commis en famille surtout au détriment des femmes et des enfants, un phénomène hélas non occasionnel, ni sporadique, particulièrement dans certains contextes. On relève aussi le terrible phénomène du féminicide, souvent lié à des troubles relationnels et affectifs profonds et conséquence d’une fausse culture de la possession. Il s’agit d’une donnée véritablement inquiétante, qui interroge toute la société et la pastorale familiale de l’Église. La promiscuité sexuelle en famille et l’inceste sont explicitement mentionnés dans certaines zones géographiques (Afrique, Asie et Océanie), tout comme la pédophilie et les abus commis sur les enfants. À ce propos, il est également fait mention de l’autoritarisme des parents, qui s’exprime par un manque de soin et d’attention pour les enfants. Le manque de considération pour les enfants se joint à l’abandon des enfants et à l’absence, continuellement soulignées, du sens d’une parentalité responsable, qui refuse non seulement de s’occuper, mais même d’éduquer les enfants, littéralement abandonnés à eux-mêmes.

67. Plusieurs épiscopats signalent le drame du commerce et de l’exploitation des enfants. À ce propos, ils affirment la nécessité d’accorder une attention particulière à la plaie du “tourisme sexuel” et à la prostitution qui exploite les mineurs spécialement dans les pays en voie de développement, créant ainsi des déséquilibres au sein des familles. Ils soulignent qu’aussi bien la violence domestique, sous ses différents aspects, que l’abandon et la désagrégation familiale, sous ses différentes formes, ont un impact significatif sur la vie psychologique de la personne et, par conséquent, sur la vie de foi, à partir du moment où le traumatisme psychologique entache de manière négative la vision, la perception et l’expérience de Dieu et de son amour.

Dépendances, médias et réseaux sociaux

68. Parmi les diverses situations critiques internes à la famille, les dépendances à l’alcool et aux drogues sont constamment mentionnées, mais aussi la dépendance par rapport à la pornographie, parfois utilisée et partagée en famille, de même que par rapport aux jeux de hasard, aux jeux vidéo, à internet et aux réseaux sociaux. Quant aux médias, leur impact négatif sur la famille est souligné. D’une part, il est dû en particulier à l’image de la famille qu’ils véhiculent et des anti-modèles qu’ils proposent, transmettant ainsi des valeurs erronées et déviantes, tandis que, d’autre part, on insiste sur les problèmes relationnels que les médias, avec les réseaux sociaux et internet, créent à l’intérieur de la famille. De fait, télévision, smartphone et ordinateur peuvent être une réelle entrave au dialogue entre les membres de la famille, en alimentant des relations fragmentées et une certaine aliénation: en famille aussi on tend toujours plus à communiquer par le biais de la technologie. On finit ainsi par vivre des rapports virtuels entre les membres de la famille, où les moyens de communication et l’accès à internet se substituent toujours plus aux relations. À ce propos, les réponses signalent non seulement le risque de la désagrégation et de la désunion familiale, mais aussi la possibilité que le monde virtuel devienne une véritable réalité de substitution (en particulier en Europe, en Amérique du Nord et en Asie). Elles soulignent couramment la façon dont le temps libre pour la famille est happé par ces instruments.

69. En outre, à l’ère internet, l’accent est mis sur le phénomène croissant de l’excès d’information (information overloading): l’augmentation exponentielle de l’information reçue, à laquelle ne correspond pas souvent une augmentation de sa qualité, accompagnée de l’impossibilité de vérifier toujours l’authenticité des informations disponibles on line. Le progrès technologique est un défi global pour la famille, à l’intérieur de laquelle il provoque de rapides changements de vie concernant les relations et les équilibres internes. Les criticités se ressentent donc avec plus d’évidence encore là où la famille manque d’une éducation adéquate à l’usage des médias et des nouvelles technologies.

c) Pressions externes à la famille

L’incidence de l’activité du travail sur la famille

70. Dans les réponses, la référence à l’impact de l’activité du travail sur les équilibres familiaux est unanime. En premier lieu, on enregistre la difficulté d’organiser la vie familiale commune dans le contexte d’une incidence dominante du travail, qui exige toujours plus de souplesse de la part de la famille. Les rythmes de travail sont intenses et, dans certains cas, exténuants, les horaires souvent trop longs, s’étendent parfois même au dimanche: tout cela nuit à la possibilité d’être ensemble. À cause d’une vie toujours plus tiraillée, les moments de paix et d’intimité familiale deviennent rares. Dans certaines aires géographiques, le prix payé par la famille à la croissance et au développement économique est mis en évidence; il faut y ajouter la répercussion bien plus large des effets produits par la crise économique et par l’instabilité du marché du travail. La précarité croissante du travail, en plus de l’augmentation du chômage et de la nécessité de déplacements toujours plus longs pour se rendre au travail, ont de lourdes retombées sur la vie familiale, produisant notamment un affaiblissement des relations et un isolement progressif des personnes, qui provoquent davantage d’anxiété.

71. Dans le dialogue avec l’État et les organismes publics ad hoc, on attend de la part de l’Église une action de soutien concret pour un emploi digne, pour des salaires justes, pour une politique fiscale en faveur de la famille, de même que la mise en œuvre d’une aide pour les familles et pour les enfants. On signale, à ce propos, le manque fréquent de lois qui protègent la famille dans le milieu du travail et, en particulier, la femme-mère travailleuse. En outre, on constate que le secteur du soutien et de l’engagement civil en faveur des familles est un domaine où l’action commune, de même que la création de réseaux avec des organisations qui poursuivent des objectifs similaires, est conseillable et fructueuse.

Le phénomène migratoire et la famille

72. Toujours en lien avec le monde du travail, les réponses soulignent aussi l’impact de la migration sur le tissu familial: pour faire face aux problèmes de subsistance, des pères et, dans une mesure croissante, des mères se voient contraints d’abandonner la famille pour raisons de travail. L’éloignement d’un parent a des conséquences graves à la fois sur les équilibres familiaux et sur l’éducation des enfants. En même temps, on rappelle que l’envoi d’argent aux familles par le parent éloigné peut engendrer une sorte de dépendance chez les autres membres de la famille. Par rapport à cette situation, on signale la nécessité de faciliter le rapprochement familial grâce à la mise en œuvre de politiques appropriées.

Pauvreté et lutte pour la subsistance

73. Les réponses et les observations insistent et font fréquemment référence aux difficultés économiques que connaissent les familles et à leur manque de moyens matériels, de même qu’à la pauvreté et à la lutte pour leur subsistance. Il s’agit d’un phénomène diffus, qui ne touche pas seulement les pays en voie de développement, mais qui est également mentionné en Europe et en Amérique du Nord. On constate que dans les cas de pauvreté extrême et croissante, la famille doit lutter pour sa subsistance et y concentre la majeure partie de ses énergies. Plusieurs observations demandent une parole prophétique forte de l’Église vis-à-vis de la pauvreté qui met durement à l’épreuve la vie familiale. Une Église “pauvre et pour les pauvres”, affirme-t-on, ne devrait pas manquer de faire sentir haut et fort sa voix dans ce domaine.

Consumérisme et individualisme

74. Parmi les diverses pressions culturelles qui s’exercent sur la famille, le consumérisme est mentionné de manière constante, car il a de lourdes retombées sur la qualité des relations familiales, toujours plus centrées sur l’avoir plutôt que sur l’être. La mentalité consumériste est également mentionnée, surtout en Europe, en lien avec “l’enfant à tout prix” et aux méthodes de procréation artificielle qui s’ensuivent. En outre, les réponses mentionnent aussi le carriérisme et la compétitivité comme autant de situations critiques qui influencent la vie familiale. Elles soulignent, surtout en Occident, une privatisation de la vie, de la foi et de l’éthique: la conscience et la liberté individuelle se voient conférer le rôle d’instance absolue des valeurs, qui détermine le bien et le mal. De plus, on rappelle l’influence d’une culture “sensorielle” et d’une culture de l’éphémère. À ce propos, on cite les expressions du Pape François sur la culture du provisoire et du déchet, qui influe fortement sur la persévérance fragile des relations affectives et qui est souvent la cause d’un profond malaise et d’une précarité de la vie familiale.

Contre-témoignage dans l’Église

75. Très fréquemment et de façon très largement répandue au niveau géographique, les réponses mentionnent fortement les scandales sexuels à l’intérieur de l’Église (pédophilie, en particulier), mais aussi, en général, des expériences négatives avec le clergé ou avec certaines autres personnes. Surtout en Amérique du Nord et en Europe Septentrionale, on dénonce une perte importante de crédibilité morale à cause des scandales sexuels. S’ajoute à cela le style de vie aisée parfois étalée de façon flagrante par les prêtres, tout comme l’incohérence entre leur enseignement et leur conduite de vie. Certaines réponses évoquent aussi le comportement de fidèles qui vivent et pratiquent leur foi “de manière théâtrale”, négligeant la vérité et l’humilité requises par l’esprit évangélique. En particulier, elles soulignent la perception du rejet infligé aux personnes séparées, divorcées ou aux parents célibataires par certaines communautés paroissiales, ainsi que le comportement intransigeant et peu sensible de prêtres ou, plus généralement, l’attitude de l’Église, perçue bien souvent comme encline à l’exclusion et non pas comme une Église qui accompagne et soutient. Dans ce sens, le besoin se fait sentir d’une pastorale ouverte et positive, capable de redonner confiance en l’institution, par un témoignage crédible de tous ses membres.

d) Quelques situations particulières

Le poids des attentes sociales qui pèsent sur l’individu

76. À côté de ces situations critiques, internes et externes à la famille, d’autres se rencontrent dans des aires géographiques particulières, comme dans l’aire asiatique, mais pas seulement, où les fortes attentes familiales et sociales ont une incidence sur la personne, dès l’enfance. Les résultats scolaires et la valeur excessive attribuée aux diplômes (credentialism) sont considérées par la famille comme l’objectif prioritaire à atteindre. Non seulement cela met un poids sur les enfants pour ce que l’on attend d’eux, mais dans certaines régions, on signale aussi l’impact négatif qu’ont sur la famille les cours suivis en dehors des horaires scolaires pour atteindre des objectifs de formation, parfois jusque tard le soir, dans la but d’obtenir de meilleurs résultats (cram schools). Dans ces cas-là, la vie familiale et la vie de foi s’en ressentent, ainsi que du manque de temps libre à consacrer au jeu des enfants, mais aussi au repos et au sommeil. La pression des attentes est parfois si forte qu’elle comporte des processus d’exclusion sociale, qui peuvent parfois conduire jusqu’au suicide. On rappelle, enfin, la difficulté – dérivant du contexte culturel et social spécifique – d’affronter et de parler ouvertement, aussi bien dans la société que dans l’Église, de ce type de problèmes.

L’impact des guerres

77. En particulier en Afrique et au Moyen-Orient, on souligne l’impact sur la famille de la guerre, qui entraine la mort violente, la destruction des logements, la nécessité de fuir, en abandonnant tout, pour se réfugier ailleurs. En référence à certaines régions, l’effet de désagrégation sociale provoqué par la guerre est signalé; il comporte parfois la contrainte d’abandonner sa communauté chrétienne et sa foi, surtout pour des familles entières en situation de pauvreté.

Disparité de culte

78. Dans plusieurs aires géographiques -comme en Asie et en Afrique du Nord -, vu le faible pourcentage de catholiques, un grand nombre de familles est composé d’un conjoint catholique et d’un conjoint appartenant à une autre religion. Plusieurs réponses, tout en reconnaissant la grande richesse des couples mixtes pour l’Église, mettent en relief la difficulté inhérente à l’éducation chrétienne des enfants, spécialement lorsque la loi civile conditionne l’appartenance religieuse des enfants du couple. Parfois, la disparité de culte en famille apparaît comme une opportunité ou comme un défi pour la croissance dans la foi chrétienne.

Autres situations critiques

79. Parmi les facteurs qui ont une incidence sur les difficultés familiales, outre les maladies physiques telles que le SIDA, les réponses signalent: la maladie mentale, la dépression, l’expérience de la mort d’un enfant ou d’un conjoint. À ce propos, la nécessité se fait sentir d’encourager une approche pastorale qui prenne en compte le contexte familial, marqué par la maladie et le deuil, comme moment particulièrement opportun pour redécouvrir la foi qui soutient et console. Parmi les situations critiques – dans certaines régions du monde caractérisées par la dénatalité – on relève aussi la diffusion des sectes, les pratiques ésotériques, l’occultisme, la magie et la sorcellerie. Dans les réponses, on constate qu’aucun milieu de vie ni aucune situation ne peut être considérée a priori comme imperméable à l’Évangile. L’accompagnement et l’accueil, de la part de la communauté chrétienne, des familles particulièrement vulnérables et pour lesquelles l’annonce de l’Évangile de la miséricorde est particulièrement forte et urgente apparaissent décisifs.

Chapitre III
Les situations pastorales difficiles

A. Situations familiales

80. Les réponses font ressortir la considération commune selon laquelle, dans le cadre des situations que l’on peut qualifier de situations conjugales difficiles, se cachent des histoires de grande souffrance, de même que des témoignages d’amour sincère. « L’Église est appelée à être toujours la maison ouverte du Père. […] la maison paternelle où il y a de la place pour chacun avec sa vie difficile » (EG 47). La véritable urgence pastorale est de permettre à ces personnes de panser leurs blessures, de guérir et de recommencer à cheminer avec toute la communauté ecclésiale. La miséricorde de Dieu ne pourvoit pas à une couverture temporaire de notre mal, mais elle ouvre plutôt radicalement la vie à la réconciliation, en lui conférant une nouvelle confiance et sérénité, grâce à un vrai renouveau. La pastorale familiale, loin de s’enfermer dans une vision légaliste, a pour mission de rappeler la grande vocation à l’amour, vocation à laquelle la personne est appelée, et de l’aider à vivre à la hauteur de sa dignité.

Les concubinages

81. Dans les réponses provenant de toutes les aires géographiques, on relève le nombre croissant de couples qui vivent ensemble ad experimentum, sans aucun mariage, ni canonique ni civil, et sans être officiellement déclaré. Surtout en Europe et en Amérique, ce terme est considéré comme impropre, dans la mesure où souvent il ne s’agit pas d’une “expérience”, c’est-à-dire d’une période d’essai, mais d’une forme stable de vie. Parfois, le mariage advient après la naissance du premier enfant, de sorte que le mariage et le baptême sont célébrés ensemble. Les statistiques tendent à relever une forte incidence de cette situation: on souligne une certaine différence entre les zones rurales (concubinages plus rares) et zones urbaines (par exemple en Europe, en Asie, en Amérique latine). Le concubinage est plus commun en Europe et en Amérique du Nord, en croissance en Amérique latine, presque inexistant dans les pays arabes, minoritaire en Asie. Dans certaines régions d’Amérique latine, le concubinage est plutôt une habitude rurale, intégrée dans la culture indigène (servinacuy: mariage à l’essai). En Afrique, on pratique un mariage par étapes, liée à la vérification de la fécondité de la femme, qui implique une sorte de lien entre les deux familles en question. Dans le contexte européen, les situations de concubinage sont très diversifiées; parfois, l’influence de l’idéologie marxiste se fait sentir; ailleurs, cela se présente comme une option morale justifiée.

82. Parmi les motivations sociales qui conduisent au concubinage, on enregistre: des politiques familiales inadéquates pour soutenir la famille; des problèmes financiers; le chômage des jeunes; le manque de logement. Ces facteurs et d’autres provoquent une tendance à retarder le mariage. En ce sens, la crainte de l’engagement que comporte l’accueil des enfants (en particulier en Europe et en Amérique latine) joue également un rôle. Beaucoup pensent que, dans le concubinage, on peut “tester” la réussite éventuelle du mariage, avant de célébrer les noces. D’autres indiquent comme motif du concubinage le manque de formation sur le mariage. Pour beaucoup d’autres encore, le concubinage représente la possibilité de vivre ensemble sans aucune décision définitive ou qui engage au niveau institutionnel. Parmi les lignes d’action pastorale proposées, nous trouvons les suivantes: offrir, dès l’adolescence, un parcours qui fasse apprécier la beauté du mariage; former des agents pastoraux sur les thèmes du mariage et de la famille. On signale aussi le témoignage de groupes de jeunes qui se préparent au mariage avec des fiançailles vécues dans la chasteté.

Les unions de fait

83. Les vies communes ad experimentum correspondent très souvent à des unions libres de fait, sans reconnaissance civile ni religieuse. Il faut tenir compte que la reconnaissance civile de ces formes, dans certains pays, n’équivaut pas au mariage, dans la mesure où il existe une législation spécifique sur les unions libres de fait. Malgré cela, le nombre de couples qui ne demandent aucune forme d’enregistrement s’accroît. Dans les pays occidentaux – signale-t-on –, la société ne voit désormais plus cette situation comme étant problématique. Dans d’autres (par exemple, dans les pays arabes), un mariage sans reconnaissance civile et religieuse demeure quelque chose d’extrêmement rare. Parmi les motifs de cette situation, on signale, principalement dans les pays occidentaux, l’absence d’aide de la part de l’État, pour lequel la famille n’a plus de valeur particulière; la perception de l’amour comme fait privé sans rôle public; l’absence de politiques familiales. Tout cela a pour conséquence le fait que se marier est perçu comme une perte économique. Un problème particulier a trait aux immigrés, surtout quand ils sont illégaux, car ils ont peur d’être identifiés comme tels au moment où ils chercheraient une reconnaissance publique de leur mariage.

84. Liée au mode de vie de l’Occident, mais répandue aussi dans d’autres pays, on voit apparaître une idée de liberté qui considère le lien conjugal comme une perte de la liberté de la personne; cela est influencé par le manque de formation des jeunes, qui ne pensent pas qu’un amour pour toute la vie soit possible; en outre, les médias favorisent amplement ce style de vie chez les jeunes. Souvent, le concubinage et les unions libres sont un symptôme du fait que les jeunes tendent à prolonger leur adolescence et pensent que le mariage est trop exigeant; ils ont peur face à une aventure trop grande pour eux (cf. Pape François, Discours aux fiancés, 14 février 2014).

85. Parmi les lignes d’action pastorale possibles à cet égard, on estime essentiel d’aider les jeunes à sortir d’une vision romantique de l’amour, uniquement perçu comme un sentiment intense vers l’autre, et non pas comme une réponse personnelle à une autre personne, dans le cadre d’un projet commun de vie, où se déploie un grand mystère et une grande promesse. Les parcours pastoraux doivent prendre en compte l’éducation de l’affectivité, avec un processus qui commence dès l’enfance, ainsi qu’un soutien à apporter aux jeunes durant la phase des fiançailles, en mettant en relief leur aspect communautaire et liturgique. Il faut leur enseigner à s’ouvrir au mystère du Créateur, qui se manifeste dans leur amour, afin qu’ils comprennent la portée de leur consensus; il faut retrouver le lien entre famille et société, pour sortir d’une vision isolée de l’amour; enfin, il faut transmettre aux jeunes la certitude qu’ils ne sont pas seuls à construire leur famille, car l’Église est à leurs côtés comme “famille de familles”. La dimension de la “compagnie” est décisive à cet égard, car c’est à travers elle que l’Église se manifeste comme présence aimante, qui prend particulièrement soin des fiancés, en les encourageant à devenir des compagnons de route, entre eux et avec les autres.

Séparés, divorcés et divorcés remariés

86. Les réponses font ressortir l’importante réalité, en Europe et dans toute l’Amérique, des séparés, des divorcés et des divorcés remariés; beaucoup moins en Afrique et en Asie. Étant donné le phénomène croissant de ces situations, de nombreux parents sont préoccupés par l’avenir de leurs enfants. En outre, on fait remarquer que le nombre croissant de personnes vivant en concubinage rend le problème des divorces moins visible: progressivement les gens divorcent moins, car en réalité ils tendent de moins en moins à se marier. Dans certains contextes, la situation est différente: il n’y a pas de divorce, car il n’y a pas de mariage civil (dans les pays arabes et dans certains pays d’Asie).

Les enfants et ceux qui restent seuls

87. Une autre question soulevée est celle qui concerne les enfants des personnes séparées ou divorcées. On remarque un manque d’attention de la société à leur égard. C’est sur eux que retombe le poids des conflits conjugaux auxquels l’Église est appelée à accorder une grande attention. Les parents des personnes divorcées, qui souffrent des conséquences de la rupture du mariage et doivent souvent suppléer aux désagréments de la situation de ces enfants, doivent aussi être soutenus par l’Église. Quant aux personnes divorcées ou séparées qui restent fidèles au lien du mariage, une attention particulière est requise à l’égard de leur situation qui, souvent, est vécue dans la solitude et la pauvreté. Il apparaît que ce sont aussi des “nouveaux pauvres”.

Les mères célibataires

88. Une attention particulière doit être accordée aux mères qui n’ont pas de mari et qui s’occupent seules de leurs enfants. Leur condition est souvent le résultat d’histoires très douloureuses, souvent même d’abandon. Elles méritent l’admiration avant tout pour l’amour et le courage avec lesquels elles ont accueilli la vie conçue dans leurs entrailles et avec lesquels elles pourvoient à la croissance et à l’éducation de leurs enfants. Elles méritent de recevoir un soutien spécial de la société, qui doit tenir compte des nombreux sacrifices qu’elles affrontent. Elles doivent, par ailleurs, faire l’objet d’une sollicitude de la part de la communauté chrétienne, qui leur fasse percevoir l’Église comme la vraie famille des enfants de Dieu.

Situations d’irrégularité canonique

89. En ligne générale, dans diverses aires géographiques, les réponses se concentrent surtout sur les divorcés remariés, ou en tout cas en nouvelle union. Parmi ceux qui vivent en situation canoniquement irrégulière, on trouve différentes attitudes, qui vont du manque de conscience de leur situation à l’indifférence, en passant par une souffrance consciente. Les attitudes des divorcés en nouvelle union sont pour la plupart semblables dans les différents contextes régionaux, avec un relief particulier en Europe et en Amérique, mais moindre en Afrique. À cet égard, certaines réponses attribuent cette situation au manque de formation ou au manque de pratique religieuse. En Amérique du Nord, les gens pensent souvent que l’Église n’est plus un guide moral fiable, surtout pour les questions de la famille, considérée comme une matière privée sur laquelle ils entendent décider en toute autonomie.

90. Le nombre de ceux qui considèrent avec négligence leur situation irrégulière est assez important. Dans ce cas, il n’y a aucune demande d’admission à la communion eucharistique, ni de pouvoir célébrer le sacrement de la réconciliation. La conscience de la situation irrégulière se manifeste souvent quand intervient le désir de l’initiation chrétienne des enfants ou si intervient la demande de participer à une célébration de baptême ou de confirmation comme parrain ou marraine. Parfois, des personnes adultes qui parviennent à une foi personnelle et consciente, sur le chemin catéchétique ou quasi-catéchuménal, découvrent le problème de leur irrégularité. Du point de vue pastoral, ces situations sont considérées comme une bonne occasion d’entreprendre un itinéraire de régularisation, surtout dans les cas des concubinages. Une situation différente est signalée en Afrique, non pas tant vis-à-vis des divorcés en nouvelle union, mais plutôt à l’égard de la pratique de la polygamie. Il existe des cas de convertis pour lesquels il est difficile d’abandonner la deuxième ou la troisième femme, avec lesquelles ils ont d’ailleurs des enfants, et qui veulent participer à la vie ecclésiale.

91. Avant de prendre en considération la souffrance de ceux qui sont en situation d’irrégularité et qui est liée au fait de ne pas pouvoir recevoir les sacrements, l’Église doit prendre en charge une souffrance signalée plus en amont, à savoir celle qui touche à l’échec du mariage et aux difficultés de régulariser la situation. Certains relèvent, dans cette crise, le désir de s’adresser à l’Église pour recevoir une aide. La souffrance semble souvent liée aux différents niveaux de formation – comme le signalent plusieurs Conférences épiscopales en Europe, en Afrique et en Amérique – . Souvent, on ne saisit pas le rapport intrinsèque entre Mariage, Eucharistie et Pénitence; aussi apparaît-il assez difficile de comprendre pourquoi l’Église n’admet pas à la communion ceux qui se trouvent dans une situation irrégulière. Les parcours catéchétiques sur le mariage n’expliquent pas suffisamment ce lien. Certaines réponses (Amérique, Europe de l’Est, Asie) mettent en évidence le fait que parfois on estime, à tort, que le divorce en tant que tel, même si l’on ne vit pas dans une nouvelle union, rend automatiquement impossible l’accès à la communion. De la sorte, des personnes demeurent, sans aucun motif, privés des sacrements.

92. La souffrance causée par le fait de ne pas recevoir les sacrements est clairement présente chez les baptisés qui sont conscients de leur situation. Beaucoup ressentent une certaine frustration et se sentent exclus. D’autres se demandent pourquoi les autres péchés sont pardonnés et pas celui-là; ou encore pourquoi les religieux et les prêtres qui ont été dispensés de leurs vœux et de leurs devoirs sacerdotaux peuvent se marier et recevoir la communion, mais pas les divorcés remariés. Tout cela met en évidence la nécessité d’une formation et d’une information opportunes. Dans d’autres cas, certains ne perçoivent pas que c’est leur propre situation irrégulière qui constitue le motif de l’impossibilité à recevoir les sacrements; ils estiment plutôt que c’est de la faute de l’Église qui n’admet pas ces circonstances. En cela, on signale aussi le risque d’une mentalité revendicative vis-à-vis des sacrements. En outre, l’incompréhension de la discipline de l’Église, quand elle nie l’accès aux sacrements dans ces cas-là, comme s’il s’agissait d’une punition, apparaît assez préoccupante. Un bon nombre de Conférences épiscopales suggère d’aider les gens en situation canoniquement irrégulière à ne pas se considérer « séparés de l’Église, car ils peuvent et même ils doivent, comme baptisés, participer à sa vie » (FC 84). En outre, certaines réponses et observations de plusieurs Conférences épiscopales, mettent l’accent sur la nécessité pour l’Église de se doter d’instruments pastoraux permettant d’ouvrir la possibilité d’exercer une plus vaste miséricorde, clémence et indulgence par rapport aux nouvelles unions.

À propos de l’accès aux sacrements

93. En ce qui concerne l’accès aux sacrements, les réactions des fidèles divorcés remariés sont différenciées. En Europe (mais aussi dans quelques pays d’Amérique latine et d’Asie), la tendance prévaut de résoudre la question en passant par un prêtre qui accueille favorablement la demande d’accès aux sacrements. À ce propos, on signale (en particulier en Europe et en Amérique latine) des façons différentes de répondre selon les pasteurs. Parfois, ces fidèles s’éloignent de l’Église ou passent à d’autres confessions chrétiennes. Dans divers pays, pas seulement européens, pour de nombreuses personnes, cette solution individuelle ne suffit pas, dans la mesure où elles aspirent à une réadmission publique aux sacrements de la part de l’Église. Le problème n’est pas tant celui de ne pas pouvoir recevoir la communion, mais le fait que l’Église publiquement ne les y admette pas, de sorte qu’il semble que ces fidèles refusent tout simplement d’être considérés comme étant en situation irrégulière.

94. Dans les communautés ecclésiales se trouvent des personnes qui, étant en situation canoniquement irrégulière, demandent d’être accueillies et accompagnées dans leur condition. Cela arrive spécialement quand on cherche à rendre l’enseignement de l’Église raisonnable. Dans de telles circonstances, il se peut que ces fidèles vivent leur condition en étant soutenus par la miséricorde de Dieu, dont l’Église se fait l’instrument. D’autres encore, comme le signalent plusieurs Conférences épiscopales de l’aire euro-atlantique, acceptent l’engagement de vivre dans la continence (cf. FC 84).

95. Beaucoup des réponses parvenues indiquent que dans de nombreux cas la demande de pouvoir recevoir les sacrements de l’Eucharistie et de la Pénitence est claire, spécialement en Europe, en Amérique et dans quelques pays d’Afrique. Cette requête se fait plus insistante, surtout à l’occasion de la célébration des sacrements pour les enfants. Parfois les personnes désirent être admises à la communion, comme pour être “légitimées” par l’Église et pour éliminer le sens d’exclusion ou de marginalisation. À cet égard, plusieurs réponses suggèrent de considérer la pratique de certaines Églises orthodoxes qui, selon elles, ouvre la voie à un second ou à un troisième mariage à caractère pénitentiel; à ce sujet, les réponses provenant des pays à majorité orthodoxe signalent que l’expérience de ces solutions n’empêche pas l’augmentation des divorces. D’autres demandent une clarification sur le fait de savoir si la question est à caractère doctrinal ou seulement disciplinaire.

Autres requêtes

96. Dans de nombreux cas, signalés en particulier en Europe et en Amérique du Nord, on demande d’alléger la procédure de nullité du mariage; à cet égard, on signale qu’il est nécessaire d’approfondir la question du rapport entre la foi et le sacrement du mariage – comme Benoît XVI l’a suggéré à plusieurs reprises. Dans les pays à majorité orthodoxe, on signale le cas de catholiques qui se remarient dans l’Église orthodoxe, selon la pratique en vigueur dans celle-ci, puis qui demandent d’être admis à la communion dans l’Église catholique. Enfin, d’autres demandent de préciser la pratique à suivre dans les cas de mariages mixtes, où le conjoint orthodoxe a déjà été marié et a obtenu l’autorisation de secondes noces par l’Église orthodoxe.

À propos des personnes séparées et des divorcés

97. Diverses réponses et observations mettent en évidence la nécessité d’accorder plus d’attention aux personnes séparées et aux divorcés non remariés fidèles au lien nuptial. Il semble que ceux-ci doivent souvent ajouter à la souffrance de l’échec du mariage celle de ne pas être convenablement considérés par l’Église et donc d’être négligés. On relève qu’eux aussi ont leurs difficultés et ont besoin d’être pastoralement accompagnés. En outre, on indique l’importance de vérifier l’éventuelle nullité du mariage, avec un soin particulier de la part des pasteurs, afin de ne pas introduire de procès sans un discernement attentif. Dans ce contexte, il est demandé d’encourager davantage une pastorale de la réconciliation, qui prenne en compte la possibilité de réunir les conjoints séparés. Certains font remarquer que l’acceptation courageuse de la condition de séparés demeurés fidèles au lien, marquée par la souffrance et la solitude, constitue un grand témoignage chrétien.

Simplification des procès matrimoniaux

98. La simplification de la pratique canonique des procès matrimoniaux est largement demandée. Les positions sont diversifiées: certaines affirment que la simplification ne serait pas une remède valable; d’autres, qui y sont favorables, invitent à bien expliquer la nature du procès en déclaration de nullité, afin que les fidèles en aient une meilleure compréhension.

99. Certains invitent à la prudence, en signalant le risque que cette simplification et la réduction des étapes prévues entrainent des injustices et des erreurs; donnent l’impression de ne pas respecter l’indissolubilité du sacrement; favorisent les abus et nuisent à la formation des jeunes au mariage comme engagement pour toute la vie; alimentent l’idée d’un “divorce catholique”. Ils proposent, par contre, de préparer un nombre adéquat de personnes qualifiées pour suivre les procès; et, en Amérique latine, en Afrique et en Asie, on demande d’augmenter le nombre de tribunaux – absents de nombreuses régions –, et d’accorder une plus grande autorité aux instances locales, en formant mieux les prêtres. D’autres réponses relativisent l’importance de cette possibilité de simplification, dans la mesure où souvent les fidèles acceptent la valeur de leur mariage, en reconnaissant qu’il s’agit d’un échec et considèrent qu’il n’est pas honnête de demander une déclaration de nullité. De nombreux fidèles considèrent cependant leur premier mariage comme valide parce qu’ils ne connaissent pas les motifs d’invalidité. Parfois, on voit émerger, de la part de ceux qui ont divorcé, la difficulté de revenir sur le passé, qui pourrait rouvrir des blessures douloureuses pour soi et pour le conjoint.

100. Beaucoup avancent des requêtes concernant la simplification: procès canonique simplifié et plus rapide; concession d’une plus grande autorité à l’évêque du lieu; plus grand accès des laïcs comme juges; réduction du coût économique du procès. En particulier, certains proposent de reconsidérer le fait de savoir si la double sentence conforme est vraiment nécessaire, du moins quand il n’y a pas de recours en appel, en obligeant toutefois le défenseur du lien à faire appel dans certains cas. On propose aussi de décentraliser la troisième instance. Dans toutes les aires géographiques, on demande une orientation plus pastorale dans les tribunaux ecclésiastiques, avec une plus grande attention spirituelle à l’égard des personnes.

101. Dans les réponses et dans les observations, en tenant compte de l’ampleur du problème pastoral des échecs conjugaux, on se demande s’il est possible d’y faire face uniquement par la voie judiciaire processuelle. Il est alors préconisé d’entreprendre une voie administrative. Dans certains cas on propose de procéder à une vérification de la conscience des personnes intéressées par la certification de la nullité du lien. La question est de savoir s’il existe d’autres instruments pastoraux pour vérifier la validité du mariage, de la part des prêtres qui exercent cette fonction. En général, une plus grande formation spécifique des agents pastoraux en ce secteur est sollicitée, de sorte que les fidèles puissent être opportunément aidés.

102. Une formation plus appropriée des fidèles quant aux procès en nullité aiderait, dans certains cas, à éliminer des difficultés, comme par exemple pour les parents qui craignent qu’un mariage nul ne rende les enfants illégitimes – problème signalé par plusieurs Conférences épiscopales africaines –. Un bon nombre de réponses insiste sur le fait que réduire le procès canonique n’est utile que si l’on affronte la pastorale familiale dans son intégralité. Certaines Conférences épiscopales asiatiques signalent le cas de mariages avec des non-chrétiens, qui ne veulent pas coopérer au procès canonique.

La pastorale des situations difficiles

103. La charité pastorale incite l’Église à accompagner les personnes qui ont subi un échec de leur mariage et à les aider à vivre leur situation avec la grâce du Christ. Une blessure plus douloureuse s’ouvre pour les personnes qui se remarient en entrant dans un état de vie qui ne leur permet pas de pouvoir communier. Certes, dans ces cas-là, l’Église ne doit pas adopter l’attitude d’un juge qui condamne (cf. Pape François, Homélie du 28 février 2014), mais celle d’une mère qui accueille ses enfants et panse leurs blessures en vue de la guérison (cf. EG 139-141). Avec une grande miséricorde, l’Église est appelée à trouver des formes de “compagnie” permettant de soutenir ses enfants au long d’un parcours de réconciliation. Il est important d’expliquer avec beaucoup de compréhension et de patience que le fait de ne pas pouvoir accéder aux sacrements ne signifie pas d’être exclus de la vie chrétienne et de la relation avec Dieu.

104. Vis-à-vis de ces situations complexes, beaucoup de réponses mettent en évidence l’absence dans les diocèses d’un service d’assistance spécifique pour ces personnes. De nombreuses Conférences épiscopales rappellent l’importance d’offrir à ces fidèles une participation active à la vie de l’Église, à travers des groupes de prière, des moments liturgiques et des activités caritatives. On indique, en outre, plusieurs initiatives pastorales, comme une bénédiction personnelle pour ceux qui ne peuvent pas recevoir l’Eucharistie ou l’encouragement de la participation des enfants à la vie paroissiale. On souligne aussi le rôle des mouvements de spiritualité conjugale, des Ordres religieux et des commissions paroissiales pour la famille. La recommandation de la prière pour les situations difficiles lors de la prière universelle des liturgies paroissiales et diocésaines, est significative.

Non-pratiquants et non-croyants qui demandent le mariage

105. Dans le contexte des situations difficiles, l’Église s’interroge aussi sur l’action pastorale à entreprendre vis-à-vis des baptisés qui, bien que non-pratiquants et non-croyants, demandent de pouvoir célébrer leur mariage à l’Église. La quasi-totalité des réponses a mis en relief que le cas de deux catholiques non pratiquants qui décident de contracter un mariage religieux est beaucoup plus commun que celui de deux non-croyants déclarés qui requièrent ce même sacrement. Cette dernière éventualité, bien que considérée comme n’étant pas impossible, apparaît toutefois comme une possibilité éloignée. Plus commune, en revanche, la demande de célébration canonique entre deux futurs conjoints dont un seul est catholique et, souvent, non pratiquant. Les motivations qui induisent les catholiques non pratiquants à reprendre les contacts avec leurs paroisses, en vue de la célébration du mariage, de l’avis de toutes les réponses qui abordent ce point, résident, dans la majorité des cas, dans la fascination liée à l’“esthétique” de la célébration (atmosphère, suggestion, service photographique, etc.), ainsi que dans un conditionnement provenant de la tradition religieuse des familles d’appartenance des futurs époux. Bien souvent, la fête et les aspects extérieurs traditionnels prévalent sur la liturgie et sur l’essence chrétienne de ce qui est célébré. L’unanimité des réponses indique cette opportunité comme une occasion propice pour l’évangélisation du couple, en recommandant, en ce sens, l’accueil et la disponibilité les plus larges de la part des curés et des agents de la pastorale familiale.

106. Selon un bon nombre de réponses, et encore plus d’observations, de diverse provenance géographique, la préparation au mariage religieux ne devrait pas comporter seulement des moments catéchétiques, mais aussi des occasions d’échange et de connaissance entre les personnes, que les pasteurs pourraient davantage encourager. D’autre part, diverses réponses, tant de l’Orient que de l’Occident, ont observé une certaine frustration de la part de certains curés qui constatent souvent un indéniable échec de leurs efforts pastoraux, à partir du moment où un nombre très faible de couples continue à conserver des rapports avec la paroisse une fois le mariage célébré.

107. De nombreuses réponses ont dénoncé une inadaptation courante des actuels itinéraires de formation au mariage pour conduire les futurs époux à une véritable vision de foi. Dans la majorité des cas, les rencontres sont réalisées et reçues uniquement en fonction de la célébration du sacrement. C’est précisément parce que, parmi les non-pratiquants, au terme de l’accompagnement de formation préalable à la réception du mariage, on rencontre un pourcentage élevé de retour à l’état de vie précédent, que l’on a ressenti la nécessité – spécialement en Amérique latine – d’améliorer, de développer et d’approfondir la pastorale et l’évangélisation des enfants et de la jeunesse en général. Quand un couple de croyants non pratiquants reprend contact avec la paroisse pour la célébration du mariage, on souligne, un peu partout, que le temps pour reprendre un chemin de foi authentique n’est pas suffisant, même si il prend part aux rencontres de préparation au mariage.

108. Selon la majorité des réponses, la nécessité de suivre aussi le couple après le mariage, à travers des rencontres d’accompagnement appropriées, est jugée essentielle. En outre, spécialement les Conférences épiscopales d’Europe de l’Ouest et du Sud ont réaffirmé avec une certaine force, dans des cas particuliers d’immaturité des futurs conjoints, la nécessité d’évaluer le choix de se marier sans la célébration de l’Eucharistie. Selon certains épiscopats d’Europe du Nord et d’Amérique du Nord, quand il est apparu évident que le couple ne comprenait pas ou n’acceptait pas les enseignements fondamentaux de l’Église concernant les biens du mariage et les engagements qui en découlaient, il serait opportun de suggérer de retarder les noces, tout en sachant que ce genre de proposition entrainera incompréhension et mauvaise humeur. Cette solution comporterait aussi le danger d’un rigorisme peu miséricordieux.

109. Plusieurs épiscopats de l’Asie de l’Est et du Sud expliquent qu’ils demandent, comme condition de la célébration du mariage, une participation active à la vie pastorale de la paroisse. Dans ce cas-là aussi, toutefois, on a constaté dans la très grande majorité des cas que cette participation cesse une fois la célébration du sacrement obtenue. Généralement, on rencontre une énorme diversité, au sein même de chaque diocèse, en ce qui concerne l’attention, la préparation et l’organisation des rencontres de formation précédant la célébration du mariage. Presque toujours, tout est laissé aux initiatives, plus ou moins heureuses, des différents pasteurs. Une Conférence épiscopale européenne présente le style et la façon dont devraient se tenir les rencontres de préparation au mariage, par une séquence de verbes programmatiques: proposer, ne pas imposer; accompagner, ne pas pousser; inviter, ne pas expulser; susciter, ne jamais décevoir.

B. À propos des unions entre personnes du même sexe

Reconnaissance civile

110. Dans les réponses des Conférences épiscopales, à propos des unions entre personnes du même sexe, on se réfère à l’enseignement de l’Église. « Il n’y a aucun fondement pour assimiler ou établir des analogies, même lointaines, entre les unions homosexuelles et le dessein de Dieu sur le mariage et la famille. […] Néanmoins, les hommes et les femmes ayant des tendances homosexuelles “doivent être accueillis avec respect, compassion, délicatesse. À leur égard, on évitera toute marque de discrimination injuste” » (CDF, Considérations à propos des projets de reconnaissance juridique des unions entre personnes homosexuelles, 4). Les réponses font apparaître que la reconnaissance par la loi civile des unions entre personnes du même sexe dépend en bonne part du contexte socioculturel, religieux et politique. Les Conférences épiscopales signalent trois contextes: un premier est celui où prévaut une attitude répressive et pénalisante vis-à-vis du phénomène de l’homosexualité sous toutes ses facettes. Cela vaut en particulier lorsque la manifestation publique de l’homosexualité est interdite par la loi civile. Plusieurs réponses indiquent que dans ce contexte aussi il existe des formes d’accompagnement spirituel des personnes homosexuelles qui cherchent l’aide de l’Église.

111. Un second contexte est celui où le phénomène de l’homosexualité présente une situation fluide. Le comportement homosexuel n’est pas puni, mais toléré tant qu’il ne devient pas visible ou public. Dans ce contexte, d’ordinaire, il n’existe pas de législation civile concernant les unions entre personnes du même sexe. Spécialement en Occident, dans le domaine politique, cependant, on constate une orientation croissante vers l’approbation de lois qui prévoient les unions enregistrées ou le soi-disant mariage entre personnes du même sexe. Parmi les motifs avancés pour soutenir cette vision, on avance des motifs de non-discrimination; cette attitude est perçue par les croyants et par une grande partie de l’opinion publique, en Europe centrale et de l’Est, comme quelque chose d’imposé par une culture politique ou étrangère.

112. Un troisième contexte est celui où les États ont introduit une législation qui reconnaît les unions civiles ou conjugales entre personnes homosexuelles. Il y a des pays où il faut parler d’une véritable redéfinition du mariage, qui réduit la perspective sur le couple à quelques aspects juridiques, comme l’égalité des droits et la “non-discrimination”, sans qu’il y ait un dialogue constructif sur les questions anthropologiques correspondantes, et sans placer au centre le bien intégral de la personne humaine, en particulier le bien intégral des enfants à l’intérieur de ces unions. Là où il y a égalité juridique entre mariage hétérosexuel et homosexuel, l’État permet souvent l’adoption (enfants naturels d’un des partenaires ou enfants nés en ayant recours à la fécondation artificielle). Ce contexte est particulièrement présent dans l’aire anglophone et en Europe centrale.

L’évaluation des Églises particulières

113. Toutes les Conférences épiscopales se sont exprimées contre une “redéfinition” du mariage entre un homme et une femme en introduisant une législation permettant l’union entre deux personnes du même sexe. D’importants témoignages des Conférences épiscopales viennent étayer la recherche d’un équilibre entre l’enseignement de l’Église sur la famille et une attitude respectueuse qui ne juge pas les personnes vivant dans ces unions. Dans l’ensemble, on a l’impression que les réactions extrêmes à l’égard de ces unions, aussi bien d’indulgence que d’intransigeance, n’ont pas facilité le développement d’une pastorale efficace, fidèle au Magistère et miséricordieuse envers les personnes intéressées.

114. Un facteur, qui interroge l’action pastorale de l’Eglise et qui rend complexe la recherche d’une attitude équilibrée vis-à-vis de cette réalité, est la promotion de l’idéologie du gender. Dans certaines régions, celle-ci tend à influencer jusque le milieu éducatif primaire, diffusant une mentalité qui, derrière l’idée de faire disparaître l’homophobie, propose en réalité une subversion de l’identité sexuelle.

115. Pour ce qui a trait aux unions entre des personnes du même sexe, beaucoup de Conférences épiscopales fournissent diverses informations. Dans les pays où il existe une législation des unions civiles, de nombreux fidèles s’expriment en faveur d’une attitude respectueuse, qui ne juge pas, à l’égard de ces personnes, et en faveur d’une pastorale qui cherche à les accueillir. Cela ne signifie cependant pas que les fidèles doivent être en faveur d’une égalité entre le mariage hétérosexuel et les unions civiles entre personnes du même sexe. Plusieurs réponses et observations expriment la préoccupation de voir l’accueil dans la vie ecclésiale des personnes qui vivent dans ces unions être compris comme une reconnaissance de leur union.

Quelques indications pastorales

116. En ce qui concerne la possibilité d’une pastorale envers ces personnes, il faut distinguer entre celles qui ont fait un choix pastoral, souvent tourmenté, et le vivent avec discrétion pour ne pas provoquer de scandale pour les autres, et un comportement de promotion et de publicité actives, souvent agressives. De nombreuses Conférences épiscopales soulignent que ce phénomène étant relativement récent, il n’existe pas de programmes pastoraux à cet égard. D’autres admettent un certain malaise face au défi de devoir conjuguer l’accueil miséricordieux des personnes et l’affirmation de l’enseignement moral de l’Église, avec une pastorale appropriée incluant toutes les dimensions de la personne. Certaines recommandent de ne pas faire coïncider l’identité d’une personne avec des expressions telles que “gay”, “lesbienne” ou “homosexuelle”.

117. Beaucoup de réponses et d’observations requièrent une évaluation théologique qui dialogue avec les sciences humaines, pour développer une vision plus différenciée du phénomène de l’homosexualité. Il ne manque pas de requêtes pour que l’on approfondisse, notamment à travers d’organismes spécifiques, comme les Académies Pontificales pour les Sciences et pour la Vie, le sens anthropologique et théologique de la sexualité humaine et de la différence sexuelle entre l’homme et la femme, en mesure de faire face à l’idéologie du genre ou gender.

118. Le grand défi sera le développement d’une pastorale qui parvienne à maintenir le juste équilibre entre l’accueil miséricordieux des personnes et l’accompagnement progressif vers une maturité humaine et chrétienne authentique. Plusieurs Conférences épiscopales font référence, dans ce contexte, à certaines organisations comme modèles réussis d’une telle pastorale.

119. Les réponses font état, d’une façon toujours plus urgente, du défi de l’éducation sexuelle dans les familles et dans les institutions scolaires, particulièrement dans les pays où l’État tend à proposer, dans les écoles, une vision unilatérale et idéologique de l’identité de genre. Dans les écoles ou dans les communautés paroissiales, il faudrait mettre en œuvre des programmes de formation pour proposer aux jeunes une vision adéquate de la maturité affective et chrétienne, cadre servant à affronter aussi le phénomène de l’homosexualité. En même temps, les observations démontrent qu’il n’existe pas encore de consensus dans la vie ecclésiale quant aux modalités concrètes de l’accueil des personnes qui vivent dans ces unions. La première étape d’un processus lent serait celle de l’information et de la définition de critères de discernement, non seulement au niveau des ministres et des agents pastoraux, mais aussi au niveau des groupes ou mouvements ecclésiaux.

Transmission de la foi aux enfants dans les unions de personnes du même sexe

120. Il faut relever que les réponses parvenues se prononcent contre une législation qui permette l’adoption d’enfants par des personnes en union de même sexe, car ils y voient un risque pour le bien intégral de l’enfant, qui a le droit d’avoir une mère et un père, comme l’a récemment rappelé le Pape François (cf. Discours à la Délégation du Bureau International Catholique de l’Enfance, 11 avril 2014). Toutefois, au cas où les personnes qui vivent dans ces unions demandent le baptême pour l’enfant, les réponses, presque à l’unanimité, soulignent que le petit doit être accueilli avec le même soin, la même tendresse et sollicitude que ceux que reçoivent les autres enfants. De multiples réponses indiquent qu’il serait utile de recevoir des directives pastorales plus concrètes pour ces situations. Il est évident que l’Église a le devoir de vérifier les conditions réelles en vue de la transmission de la foi à l’enfant. Dans le cas où des doutes raisonnables sont nourris quant à la capacité effective d’éduquer chrétiennement l’enfant de la part des personnes de même sexe, il faudra en garantir le soutien approprié – comme cela est d’ailleurs requis pour tous les autres couples qui demandent le baptême pour leurs enfants. Une aide, en ce sens, pourrait venir aussi d’autres personnes présentes dans le milieu familial et social. Dans ces cas-là, la préparation à l’éventuel baptême de l’enfant fera l’objet d’une attention particulière du curé, qui veillera spécifiquement sur le choix du parrain et de la marraine.

IIIème PARTIE
L’OUVERTURE À LA VIE ET LA RESPONSABILITÉ ÉDUCATIVE

Chapitre I
Les défis pastoraux concernant l’ouverture à la vie

121. Pour ce qui est du thème de l’ouverture à la vie, des objections radicales ont été soulevées ces dernières décennies. Dans ce domaine, on touche des dimensions et des aspects très intimes de l’existence, pour lesquels ressortent des différences substantielles entre une vision chrétienne de la vie et de la sexualité et un mode de vie fortement sécularisé. D’ailleurs, Paul VI déjà, en publiant la Lettre Encyclique Humanae Vitae, était bien conscient des difficultés que ses affirmations auraient pu susciter en son temps. Ainsi, par exemple, il écrivait dans ce document: « On peut prévoir que cet enseignement ne sera peut-être pas facilement accueilli par tout le monde: trop de voix – amplifiées par les moyens modernes de propagande – s’opposent à la voix de l’Église. Celle-ci, à vrai dire, ne s’étonne pas d’être, à la ressemblance de son divin Fondateur, un “signe de contradiction”; mais elle ne cesse pas pour autant de proclamer avec une humble fermeté, toute la loi morale, tant naturelle qu’évangélique » (HV 18).

122. L’Encyclique Humanae Vitae a certainement revêtu une signification prophétique en réaffirmant l’union indissoluble entre l’amour conjugal et la transmission de la vie. L’Église est appelée à annoncer la fécondité de l’amour, dans la lumière de cette foi qui « aide à comprendre toute la profondeur et toute la richesse de la génération d’enfants, car elle fait reconnaître en cet acte l’amour créateur qui nous donne et nous confie le mystère d’une nouvelle personne » (LF 52). Bon nombre des difficultés mis en évidence par les réponses et les observations mettent en relief le tourment de l’homme contemporain pour tout ce qui touche à l’affectivité, à l’engendrement de la vie, à la réciprocité entre l’homme et la femme, à la paternité et à la maternité.

Connaissance et accueil du Magistère sur l’ouverture à la vie

123. Les réponses relatives à la connaissance de la doctrine de l’Église sur l’ouverture des époux à la vie, se référant en particulier à Humanae Vitae, décrivent de façon réaliste le fait que, dans l’immense majorité des cas, elle n’est pas connue sous sa dimension positive. Ceux qui affirment la connaître appartiennent pour la plupart à des associations et à des groupes ecclésiaux particulièrement engagés dans les paroisses ou dans des parcours de spiritualité familiale. Dans la très grande majorité des réponses parvenues, on met en évidence que l’évaluation morale des différentes méthodes de régulation des naissances est aujourd’hui perçue par la mentalité commune comme une ingérence dans la vie intime du couple et comme une limitation de l’autonomie de la conscience. Certes, il y a des différenciations de positions et des attitudes différentes entre les croyants autour de ce thème, selon les contextes géographiques et sociaux, entre ceux qui sont immergés dans des cultures fortement sécularisées et technicisées et ceux qui vivent dans des contextes simples et ruraux. De nombreuses réponses rapportent l’impression que pour beaucoup de catholiques le concept de “paternité et maternité responsable” englobe la responsabilité partagée de choisir en conscience la méthode la plus adéquate pour la régulation des naissance, en fonction d’une série de critères qui vont de l’efficacité à la tolérance physique, en passant par ce qui est réellement praticable.

124. Dans les observations surtout, on souligne la difficulté de saisir la distinction entre les méthodes naturelles de régulation de la fertilité et la contraception, si bien que généralement cette différence est traduite dans les médias par la terminologie de méthodes contraceptives “naturelles” et “non naturelles”. À partir de cela on comprend pourquoi cette distinction est ressentie comme un prétexte et les méthodes “naturelles” sont simplement considérées comme inefficaces et impraticables. Les méthodes naturelles pour la régulation de la fertilité ne sont pas des “techniques” naturelles qui s’appliquent à un problème pour le résoudre: elles respectent l’“écologie humaine”, la dignité de la relation sexuelle entre les époux et s’insèrent dans une vision de la conjugalité ouverte à la vie. En ce sens, elles se différencient de la contraception et l’expérience démontre leur efficacité.

125. Les réponses et les observations relèvent que la différence entre les méthodes contraceptives “abortives” et “non abortives” est fortement perçue. Souvent, c’est d’ailleurs le critère de jugement utilisé pour évaluer la bonté morale des différentes méthodes. En outre, dans les réponses qui nous sont parvenues, et surtout dans diverses observations, on fait remarquer les difficultés relatives à la prophylaxie contre le SIDA/HIV. Le problème apparaît grave dans certaines régions du monde où cette maladie est très répandue. On ressent le besoin que la position de l’Église à ce propos soit mieux expliquée, surtout face à certaines réductions caricaturales des médias. Précisément pour obtempérer à un regard personnaliste et relationnel, il semble nécessaire de ne pas limiter cette question à des problématiques purement techniques. Il s’agit d’accompagner des drames qui marquent profondément la vie d’innombrables personnes, en encourageant une façon vraiment humaine de vivre la réalité du couple, dans des situations souvent ardues, qui méritent une grande attention et un respect sincère.

Quelques causes de l’accueil difficile

126. Toutes les réponses tendent à souligner que les difficultés à accueillir le message de l’Église sur l’amour fécond entre l’homme et la femme sont liées à l’abîme qui existe entre la doctrine de l’Église et l’éducation civile, surtout dans les aires géographiques davantage marquées par la sécularisation. Les réponses provenant des Conférences épiscopales mettent principalement l’accent sur la différence de l’anthropologie de fond. Elles relèvent qu’il existe de grosses difficultés à savoir exprimer d’une manière appropriée la relation entre l’anthropologie chrétienne et le sens de la réglementation naturelle de la fertilité. La réduction de la problématique à la casuistique n’est pas bénéfique pour la promotion d’une ample vision de l’anthropologie chrétienne. On fait souvent remarquer que l’enseignement de l’Église est refusé de façon expéditive par la mentalité dominante qui la taxe de rétrograde, sans se confronter à ses raisons et à sa vision de l’homme et de la vie humaine.

127. Dans certaines réponses, on met en relation la mentalité contraceptive diffuse et la présence massive de l’idéologie du genre ou gender, qui tend à modifier certains éléments fondamentaux de l’anthropologie, notamment le sens du corps et de la différence sexuelle, remplacée par l’idée de l’orientation de genre, jusqu’à proposer la subversion de l’identité sexuelle. À ce propos nombreux sont ceux qui insistent sur la nécessité d’aller au-delà des condamnations générales de cette idéologie toujours plus envahissante, pour répondre d’une manière raisonnée à cette position, aujourd’hui très largement répandue dans de nombreuses sociétés occidentales. En ce sens, le discrédit qui frappe la position de l’Église en matière de paternité et de maternité n’est qu’un des éléments d’une mutation anthropologique que des forces très influentes cherchent à promouvoir. Par conséquent, la réponse ne pourra pas uniquement porter sur la question des contraceptifs ou des méthodes naturelles, mais elle devra se mettre au niveau de l’expérience humaine de l’amour, en découvrant la valeur intrinsèque de la différence qui caractérise la vie humaine et sa fécondité.

Suggestions pastorales

128. Du point de vue pastoral, les réponses indiquent très souvent le besoin de faire davantage connaître – dans un nouveau langage, en proposant une vision anthropologique cohérente – ce qu’affirme Humanae Vitae, sans se limiter aux cours de préparation au mariage, mais aussi grâce à des parcours d’éducation à l’amour. Certaines réponses suggèrent que la présentation des méthodes de régulation naturelle de la fertilité advienne en collaboration avec des personnes vraiment préparées, tant du point de vue médical que pastoral. À cette fin, on insiste sur la collaboration avec des centres universitaires spécialisés dans l’étude et l’approfondissement de ces méthodes, dans le cadre de la promotion d’une vision plus écologique de l’humain. En même temps, on suggère d’accorder plus de place à ce thème dans le contexte de la formation des futurs prêtres dans les séminaires, étant donné que les prêtres apparaissent souvent peu préparés pour affronter ces thèmes et, parfois, fournissent des indications inexactes ou déroutantes.

À propos de la pratique sacramentelle

129. Dans le domaine des suggestions pastorales relatives à l’ouverture à la vie, nous trouvons le thème de la pratique sacramentelle liée à ces situations, aussi bien en ce qui concerne le sacrement de pénitence que la participation à l’Eucharistie. À ce propos, les réponses sont essentiellement concordantes pour observer que, dans les régions fortement sécularisés, en général les couples n’estiment pas que l’utilisation de méthodes anticonceptionnelles soit un péché; en conséquence, on tend à ne pas en faire une matière à confession et donc à recevoir la communion sans problèmes. En revanche, on souligne que la conscience de l’avortement comme péché extrêmement grave demeure entière parmi les fidèles et toujours matière à confession. Plusieurs réponses affirment qu’aujourd’hui “l’examen de conscience” des couples chrétiens se concentre sur le rapport entre les conjoints (infidélité, manque d’amour), en négligeant plutôt les aspects de l’ouverture à la vie, confirmant ainsi la faiblesse avec laquelle est ressenti le rapport entre le don de soi à l’autre dans la fidélité et l’engendrement de la vie. Les réponses mettent en évidence aussi le fait que l’attitude pastorale des prêtres est très diversifiée sur ce thème: entre ceux qui adoptent une position plus compréhensive et d’accompagnement, et ceux qui, en revanche, se montrent intransigeants ou, au contraire, laxistes. La nécessité de revoir la formation des prêtres sur ces aspects de la pastorale est ainsi confirmée.

Encourager une mentalité ouverte à la vie

130. Dans certaines régions du monde, la mentalité contraceptive et la diffusion d’un modèle anthropologique individualiste déterminent une forte baisse démographique dont les conséquences sociales et humaines ne sont pas correctement tenues en considération. Les politiques de dénatalité modifient la qualité du rapport entre les conjoints et la relation entre les générations. Par conséquent, dans le cadre de la responsabilité pastorale de l’Église, une réflexion s’impose sur la façon de pouvoir soutenir une mentalité plus ouverte à la vie.

131. De nombreuses réponses et observations relèvent le lien entre ouverture à la natalité et la question sociale et professionnelle: la promotion de la natalité apparaît intrinsèquement liée à la présence de conditions qui permettent aux jeunes couples d’assumer avec liberté, responsabilité et sérénité le choix d’engendrer et d’éduquer des enfants. Crèches, horaires de travail souples, congés parentaux et facilités de réinsertion dans la vie professionnelle, apparaissent être des conditions décisives à cet égard. En ce sens, il existe aussi une responsabilité civile des chrétiens pour encourager l’adoption de lois et la création de structures qui favorisent une approche positive de la vie naissante. D’un point de vue plus purement pastoral, dans les réponses, on met en évidence l’utilité des planning familiaux liés aux diocèses et des associations de familles, qui deviennent témoins de la beauté et de la valeur de l’ouverture à la vie. On recommande au Synode d’aider à redécouvrir le sens anthropologique profond de la moralité de la vie conjugale, qui, au-delà de tout moralisme, apparaît comme une tension sincère à vivre la beauté exigeante de l’amour chrétien entre l’homme et la femme, mis en valeur en vue de l’amour plus grand, qui arrive à “donner la vie pour ses amis” (Jn 15, 13). Les réponses qui invitent à redécouvrir le sens de la chasteté conjugale en lien à l’authenticité de l’expérience amoureuse ne manquent pas non plus.

Chapitre II
L’Église et la famille face au défi éducatif

a) Le défi éducatif en général

Le défi éducatif et la famille aujourd’hui

132. Les défis que doit affronter la famille dans le milieu éducatif sont multiples; souvent les parents se sentent peu préparés face à cette tâche. Le Magistère récent a insisté sur l’importance de l’éducation, pour laquelle les époux reçoivent une grâce singulière dans le mariage. Les réponses et les observations soulignent que l’éducation doit être intégrale, suscitant la grande question sur la vérité, qui peut guider sur le chemin de la vie (cf. Benoît XVI, Discours du 21 janvier 2008), et qui naît toujours à l’intérieur d’un amour, à commencer par l’expérience d’amour que vit l’enfant accueilli par les parents (cf. Benoît XVI, Discours du 23 février 2008). L’éducation consiste en une introduction vaste et profonde dans la réalité globale et, en particulier, dans la vie sociale, et elle relève de la responsabilité primordiale des parents, que l’État doit respecter, conserver et promouvoir (cf. GE 3; FC 37). Le Pape François a souligné l’importance de l’éducation dans la transmission de la foi: « Les parents sont appelés, selon une parole de saint Augustin, non seulement à engendrer les enfants à la vie, mais aussi à les conduire à Dieu, afin que, par le Baptême, ils soient régénérés comme enfants de Dieu et reçoivent le don de la foi » (LF 43).

Transmission de la foi et initiation chrétienne

133. L’action pastorale de l’Église est appelée à aider les familles dans leur tâche éducative, à commencer par l’initiation chrétienne. La catéchèse et la formation paroissiale sont des instruments indispensables pour soutenir la famille dans ce devoir éducatif, en particulier, à l’occasion de la préparation au Baptême, à la Confirmation et à l’Eucharistie. Aux côtés de la famille et de la paroisse, on met en évidence la fécondité du témoignage des mouvements de spiritualité familiale et des associations laïques, à l’intérieur desquelles un “ministère de couple” tend toujours plus à se développer, ministère où les formateurs des familles mettent en œuvre la croissance de l’Église domestique à travers des rencontres personnelles et parmi les familles, surtout en soignant la prière.

134. L’éducation chrétienne en famille se réalise, avant tout, à travers le témoignage de vie des parents vis-à-vis des enfants. Certaines réponses rappellent que la méthode de transmission de la foi ne change pas dans le temps, tout en s’adaptant aux circonstances: chemin de sanctification du couple; prière personnelle et familiale; écoute de la Parole et témoignage de la charité. Là où ce style de vie est vécu, la transmission de la foi est assurée, même si les enfants sont soumis à des pressions en sens contraire.

Quelques difficultés spécifiques

135. Le défi de l’éducation chrétienne et de la transmission de la foi est souvent caractérisé, dans de nombreux pays, par le profond changement du rapport entre les générations, qui conditionne la communication des valeurs au sein de la réalité familiale. Par le passé, ce rapport était à la base d’une vie de foi partagée et communiquée comme patrimoine entre une génération et l’autre. Tous les épiscopats, et bon nombre d’observations, relèvent les profondes transformations à ce sujet et leur influence sur la responsabilité éducative de la famille; même s’il est inévitable de remarquer des différenciations selon les éléments traditionnels encore présents dans les diverses sociétés ou des développements des processus de sécularisation. Les épiscopats d’Europe occidentale rappellent que, dans les années Soixante et Soixante-dix du siècle dernier, il y a eu un fort conflit générationnel. Aujourd’hui, notamment peut-être à cause du conditionnement dû à ces expériences, les parents apparaissent beaucoup plus prudents pour pousser leurs enfants à la pratique religieuse. Dans ce domaine, précisément, on cherche à éviter les conflits, plutôt que de les affronter. En outre, sur les thèmes religieux, les parents eux-mêmes se sentent souvent peu sûrs, de sorte que pour transmettre la foi ils restent souvent sans paroles et délèguent cette tâche, même s’ils la considèrent importante, à des institutions religieuses. Cela semble attester une fragilité des adultes et surtout des jeunes parents pour transmettre avec joie et conviction le don de la foi.

136. Les réponses font observer que les écoles catholiques, à leurs différents niveaux, jouent un rôle important dans la transmission de la foi aux jeunes et sont d’une grande aide pour la tâche éducative des parents. Elles recommandent qu’elles soient renforcées et soutenues par toute la communauté ecclésiale. Cela résulte particulièrement important dans les situations où l’État est particulièrement envahissant dans les processus éducatifs, en cherchant à évincer la famille de sa responsabilité éducative. En ce sens, l’école catholique exprime la liberté d’éducation, en revendiquant la primauté de la famille comme vrai sujet du processus éducatif, auquel les autres figures qui entrent en jeu dans l’éducation doivent concourir. On demande une plus grande collaboration entre les familles, les écoles et les communautés chrétiennes.

137. La tâche de la famille dans la transmission et l’éducation de la foi est ressentie encore plus intensément dans des régions où les chrétiens sont minoritaires, comme cela est rappelé par les épiscopats du Moyen-Orient. Une expérience douloureuse est signalée dans les réponses en provenance des pays d’Europe de l’Est: les générations les plus anciennes ont vécu leur vie sous le socialisme, en ayant reçu les fondements chrétiens avant l’avènement de ce régime. La jeune génération, par contre, a grandi dans un climat postcommuniste, marqué par de forts processus de sécularisation. Tout cela a négativement conditionné la transmission de la foi. Les jeunes générations sont tout de même sensibles surtout à l’exemple et au témoignage de leurs parents. En général, les familles qui participent aux mouvements ecclésiaux sont les plus actives pour chercher à transmettre la foi aux nouvelles générations. Dans plusieurs réponses, on relève un certain paradoxe éducatif concernant la foi: dans diverses situations ecclésiales ce ne sont pas les parents qui transmettent la foi aux enfants, mais l’inverse. En effet, ce sont les enfants qui, en embrassant la foi, la communiquent à leurs parents qui ont abandonné depuis longtemps la pratique chrétienne.

b) L’éducation chrétienne dans des situations familiales difficiles

138. Si la transmission de la foi et l’éducation chrétienne apparaissent inséparables d’un témoignage de vie authentique, on comprend que les situations difficiles au sein de la cellule familiale accentuent la complexité du processus éducatif. En ce sens, une plus grande attention pastorale accordée à l’éducation chrétienne doit être tournée vers ces réalités familiales où les enfants peuvent particulièrement se ressentir de la situation des parents, qualifiée d’irrégulière. À ce propos, on souhaite l’utilisation d’expressions qui ne donnent pas l’impression d’une distance, mais d’une intégration; qui puissent davantage transmettre l’accueil, la charité et l’accompagnement ecclésial, de façon à ne pas générer, surtout chez les enfants et les jeunes concernés, l’idée d’un refus ou d’une discrimination de leurs parents, en étant conscients que ce sont les situations qui sont “irrégulières”, pas les personnes.

Une vision générale de la situation

139. Le panorama actuel de l’éducation est extrêmement complexe et variable. Il y a des régions où la foi catholique continue à recevoir un fort consensus, mais où le nombre d’enfants et de jeunes étant nés et ayant grandi dans des familles régulières est en net déclin. Dans d’autres régions les Églises particulières doivent affronter d’autres défis éducatifs dans un contexte où les concubinages hors mariage, l’homosexualité ou les mariages civils ne sont pas permis. Cependant, bien qu’à différents degrés, l’Église rencontre désormais ces situations difficiles ou irrégulières un peu partout. Ce phénomène, même là où la présence de cellules biparentales régulièrement unies par le mariage religieux est encore importante, est en augmentation.

140. Les réponses font ressortir trois éléments à propos des situations irrégulières et de leur incidence sur l’éducation. En ce qui concerne les unions entre personnes du même sexe, les réponses mettent en relief le fait que cette réalité, encore circonscrite aux pays “libéraux-progressistes”, ne suscite pas d’interrogations pastorales spécifiques pour le moment. On a déjà évoqué à la fin de la IIème partie quelques indications pastorales. Un second élément à considérer est l’existence actuelle et l’augmentation de cellules monoparentales: il s’agit souvent de mères ayant des enfants mineurs à leur charge, dans des contextes de pauvreté. Ce phénomène interpelle surtout les sensibilités des Églises d’Amérique latine et d’Asie où, bien souvent, ces mamans sont contraintes à déléguer l’éducation de leurs enfants au clan familial. En troisième lieu, le phénomène des “enfants de la rue” revêt une grande importance dans le Sud du monde; ils sont livrés à eux-mêmes par des parents en difficulté ou sont orphelins à cause de la mort violente de leurs parents et sont parfois confiés aux grands-parents.

Les requêtes adressées à l’Église

141. En ligne générale, à partir de l’analyse des réponses, on relève l’idée que les parents en situation irrégulière s’adressent à l’Église avec des attitudes très différentes, selon les sentiments et les motivations qui les animent. Certains nourrissent beaucoup de respect et de confiance envers l’Église tandis que, au contraire, d’autres montrent une attitude négative à cause de la honte éprouvée pour les choix qu’ils ont faits, alors que d’autres encore hésitent à s’approcher par peur d’être repoussés ou exclus. Tandis que certains estiment que la communauté ecclésiale peut les comprendre et les accueillir avec bienveillance, malgré leurs échecs et les difficultés, d’autres jugent que l’Église est une institution qui s’immisce trop dans le style de vie des personnes, ou bien sont convaincus qu’elle est une sorte de tuteur qui doit garantir l’éducation et l’accompagnement, mais sans avoir trop de prétention.

142. La requête principale et la plus fréquente qu’adressent aux Églises les parents qui se trouvent dans ces situations particulières est celle de l’administration des sacrements à leurs enfants, spécialement le Baptême et la Première Communion, avec une nette difficulté, cependant, à accorder l’importance et la juste valeur à la formation religieuse et à la participation à la vie paroissiale. Beaucoup savent que la catéchèse est une condition préalable pour recevoir les sacrements, mais plus qu’une opportunité, ils la considèrent comme une obligation, une formalité ou un compromis à accepter pour que l’enfant puisse recevoir ce qui est demandé. Les réponses font observer que l’on rencontre fréquemment des réticences et un désintéressement des parents vis-à-vis du parcours de préparation chrétienne proposé par la communauté. Le résultat, c’est que souvent les parents, s’ils le peuvent, évitent de participer aux itinéraires prévus pour leurs enfants et pour eux-mêmes, prétextant des problèmes de temps et de travail, alors qu’il s’agit souvent de négligence et de recherches de solutions plus commodes ou rapides. Parfois, ils manifestent aussi des attitudes négatives face aux requêtes des catéchistes. Dans d’autres cas, leur indifférence est évidente, car ils demeurent toujours passifs face à toute initiative et ne s’impliquent pas dans l’éducation religieuse de l’enfant.

143. Ce qui ressort de l’analyse des données, c’est que beaucoup de ces parents, comme du reste une grande part des parents catholiques régulièrement mariés, demandent pour leurs enfants l’initiation aux sacrements pour ne pas manquer à une habitude, à une coutume typique de la société. Le sacrement représente encore pour beaucoup une fête traditionnelle, qu’ils demandent davantage pour se conformer à une habitude familiale et sociale que par conviction. Toutefois, il y a aussi des parents désirent transmettre la foi à leurs enfants et, pour cela, se fient aux itinéraires de formation que la paroisse propose en vue de l’administration des sacrements. Parfois, ils demandent eux-mêmes d’être aidés à sortir des situations qui les rendent fragiles et sont disposés à entreprendre un authentique chemin de spiritualité et désirent participer activement à la vie de l’Église, acceptant de s’impliquer dans le parcours catéchétique et sacramentel de leurs enfants. Les cas de parents qui redécouvrent la foi de façon plus authentique et, quelquefois, arrivent même à demander le mariage après des années de concubinage, ne sont pas rares.

144. Les réponses ont également permis de recenser d’autres genres de requêtes, que les parents en situation irrégulière présentent à l’Église. Dans certaines réalités culturelles particulières, il arrive qu’ils demandent les sacrements pour leurs enfants en raison de superstitions ou pour éviter de rester dans le paganisme. Dans d’autres circonstances, ils s’adressent aux prêtres locaux simplement pour pouvoir recevoir un soutien économique et éducatif. La demande pour que leurs enfants reçoivent la Confirmation tend généralement à diminuer, surtout dans les pays les plus sécularisés. L’idée qu’il est bon de laisser aux jeunes la liberté et la responsabilité de commencer un parcours d’initiation à la vie chrétienne se répand de plus en plus. Une difficulté apparaît quand les parents divorcés sont en désaccord au sujet de l’itinéraire d’initiation chrétienne de l’enfant; dans ces cas-là, l’Église est appelée à jouer un important rôle de médiation, à travers la compréhension et le dialogue.

145. En ce qui concerne la requête de l’enseignement de la religion catholique à leurs enfants, les réponses et les observations qui sont parvenues font ressortir deux typologies. D’un côté, il y a des cas où il est possible de demander de recevoir ou non l’enseignement de la religion catholique à l’école, indépendamment de la catéchèse paroissiale. En général, même les parents qui vivent dans des situations irrégulières choisissent cette option et, spécialement en Europe, beaucoup de non-catholiques et de non-baptisés. Au cours des dernières années, dans certaines régions des pays européens, le nombre d’inscrits à l’enseignement catholique dans les écoles publiques a augmenté. D’autre part, certains systèmes scolaires de base (comme le système australien) offrent la possibilité d’une bonne éducation à la foi et à l’instruction religieuse. Dans ces cas-là, beaucoup de parents en situation irrégulière, quand l’enfant est baptisé, se prévalent facilement de la possibilité de suivre les programmes de formation chrétienne offerts par l’école, qui préparent à recevoir les sacrements sans devoir prendre part aux parcours de catéchèse paroissiale. La réalité des écoles et des collèges catholiques présents et actifs sur tous les continents est encore différente. Les enfants de parents en situation irrégulière peuvent s’y inscrire sans préalables. En effet, il apparaît qu’ils s’adressent volontiers à eux, principalement parce qu’ils savent qu’ils recevront un soutien et une collaboration dans l’œuvre éducative des enfants. En Afrique, les écoles catholiques constituent des lieux importants pour l’éducation chrétienne des enfants. La question de l’incidence de l’enseignement de la religion catholique dans le parcours d’éducation à la foi n’a été que peu abordée. On signale des tentatives de travail conjoint entre la catéchèse paroissiale, les activités scolaires et l’instruction religieuse, en travaillant davantage dans ce domaine. Cela semble être la voie à privilégier, spécialement lorsque l’enseignement de la religion catholique se limite à l’aspect intellectuel.

Les réponses des Églises particulières

146. Les Églises particulières se sont efforcées d’accompagner les familles et, avec elles, les situations irrégulières. Quand les parents, souvent après s’être éloigné de l’Église depuis longtemps, s’en rapprochent et demandent à la communauté ecclésiale la préparation sacramentelle de leurs enfants, l’approche la plus féconde, signalée dans les réponses, est celle d’un accueil sans préjugés. Cela signifie que le respect, l’ouverture bienveillante et l’écoute des besoins humains et spirituelles s’avèrent être des attitudes fondamentales pour créer un milieu favorable et adapté à la communication du message évangélique. Parmi les expériences ecclésiales efficaces et significatives, qui tendant à soutenir le parcours de ces parents, certaines ont été mises en évidence: les catéchèses communautaires et familiales; les mouvements de soutien à la pastorale conjugale; les messes dominicales; les visites aux familles; les groupes de prière; les missions populaires; la vie des communautés ecclésiales de base; les groupes d’études bibliques; les activités et la pastorale des mouvements ecclésiaux; la formation chrétienne offerte aux parents des enfants et des jeunes qui fréquentent les nombreux collèges et les centres d’éducation catholique, surtout en Amérique latine. Bien souvent ce sont les enfants qui évangélisent les parents.

147. Malgré tout ce que l’on a dit, bon nombre de réponses relèvent que la pastorale actuelle de l’Église n’est pas toujours en mesure d’accompagner de façon appropriée ces réalités familiales spécifiques. L’action pastorale nécessiterait du renouveau, de la créativité et de la joie pour être plus incisive avec de nouvelles propositions pour créer un rapport d’osmose entre la formation des enfants, la formation à la foi des parents et la vie communautaire. De nouvelles initiatives vont dans cette direction: les moments de formation, de prière et de retraite, destinés aux parents, souvent parallèlement à la catéchèse sacramentelle des enfants; les “écoles pour parents”; les programmes catéchétiques sur la morale familiale et sexuelle; l’opportunité de réunir plusieurs couples d’époux en une même célébration du mariage (mass-marriage), pour prendre en compte aussi le problème financier qui, parfois, ralentit et décourage la demande du mariage, comme au Nigeria et en Afrique du Sud. Certains indiquent qu’il s’agit, en tout cas, de possibilités pas encore pleinement structurées.

148. À partir des réponses aux questionnaires, il ressort que, si d’un côté l’accompagnement des parents dépend de la disponibilité à se laisser impliquer et guider, l’attention à leur accorder naît principalement du sens de responsabilité et de la sollicitude des prêtres locaux et de leur capacité à impliquer le plus possible la communauté paroissiale tout entière. Dans les paroisses allemandes, par exemple, tant les enfants que les parents sont suivis par un groupe de catéchistes qui les accompagnent tout au long du parcours catéchétique. Dans les grandes villes il semble plus complexe de réussir et de mettre en œuvre une approche pastorale personnalisée. Quoi qu’il en soit, cela représente un véritable défi que de pouvoir approcher, en leur accordant une profonde attention, ces frères et ces sœurs, les suivre, les aider à exprimer les questions qui leur tiennent à cœur, leur proposer un itinéraire qui puisse faire renaître le désir d’un approfondissement de la relation avec le Seigneur Jésus, notamment à travers des liens communautaires authentiques. Il faudrait potentialiser les initiatives déjà existantes, comme celle lancée par certaines Conférences épiscopales sud-américaines, qui produisent et fournissent du matériel pour la formation afin d’aider ces parents dans l’éducation des enfants.

149. Les Églises particulières savent bien que ce ne sont pas les enfants ni les jeunes qui portent la faute des choix ou du vécu de leurs parents. Partout, par conséquent, les enfants sont accueillis sans distinctions par rapport aux autres, avec le même amour et la même attention. L’offre de formation chrétienne qui leur est proposée ne se différencie pas des initiatives de catéchèse et d’activité pastorale adressées aux enfants de l’ensemble de la communauté: la catéchèse; les écoles de prière; l’initiation à la liturgie; les groupes, spécialement l’enfance missionnaire en Amérique latine; les écoles de théâtre biblique et les chorales paroissiales; les écoles et les camps paroissiaux; les groupes de jeunes. On fait remarquer qu’il n’existe pas d’activités spéciales qui puissent soutenir ces enfants à refermer ou à élaborer leurs blessures. On souhaite la mise au point d’itinéraires en leur faveur, l’organisation de parcours de soutien, en particulière dans la période difficile de la séparation et du divorce des parents, moment où ils doivent pouvoir continuer à espérer dans les liens familiaux malgré la séparation des parents. Dans un diocèse du Nord de l’Europe, où le taux d’enfants de divorcés est très élevé, certains curés organisent des catéchèses en week-ends alternés, pour que les enfants puissent toujours y participer, sans se sentir différents des autres, et cela pour trouver une solution aux problèmes posés par ces réalités familiales et la fatigue des enfants, qui ne peuvent pas toujours participer à la catéchèse.

150. En plus des paroisses, des associations et des mouvements une contribution valable est offerte à ces parents et à leurs enfants par l’apostolat des instituts religieux féminins, surtout là où il y a des formes de pauvreté extrême, d’intolérance religieuse ou d’exploitation de la femme; l’Œuvre de la Propagation de la Foi contribue aussi à l’éducation et à la formation chrétienne d’enfants, en particulier de ceux dont les parents sont en situations irrégulières, grâce à des aides ordinaires et extraordinaires.

Temps et modes de l’initiation chrétienne des enfants

151. Pour l’itinéraire de préparation aux sacrements et pour la pratique sacramentelle on s’en tient à ce qui est indiqué par les normes canoniques, par les Conférences épiscopales et par les lignes directrices diocésaines. Aucun chemin alternatif de préparation n’est prévu par rapport à celui des enfants de familles régulières. Par conséquent, dans les grandes lignes, on suit le parcours classique qui prévoit la préparation au sacrement du Baptême par le biais de rencontres des parents; ce parcours est suivi d’une catéchèse ordonnée et progressive selon l’âge pour la préparation, en environ trois ou quatre ans, aux autres sacrements de l’initiation chrétienne, si les parents, bien sûr, demandent que leurs enfants les reçoivent. Après la confirmation, dans certains diocèses, le parcours de formation se poursuit par des expériences pastorales comme la profession de foi solennelle et des initiatives spécifiques pour les groupes de jeunesse. En général, après la Confirmation, on assiste aussi bien à une brusque baisse de la fréquentation, imputé parfois à une catéchèse peu adaptée aux jeunes, qu’à l’abandon de la pratique sacramentelle, à attribuer aux faibles motivations personnelles. Cela confirme le manque d’ancrage dans la foi et le manque d’accompagnements personnalisés. Les variations observées entre les Églises particulières et les diverses Églises Orientales catholiques, à propos de ces thèmes, peuvent être liées à l’ordre dans lequel les sacrements sont administrés, à l’âge où ils peuvent être reçus, ou encore à l’organisation des programmes catéchétiques, ainsi qu’aux choix qui devraient encourager et ouvrir de nouvelles voies d’accompagnement.

152. Certains soutiennent l’engagement à célébrer les sacrements non pas à un âge fixé à l’avance, mais en tenant compte de la maturité spirituelle des enfants, même si cette pratique suscite souvent des difficultés parmi les parents. Dans d’autres cas, les enfants de familles irrégulièrement constituées reçoivent le Baptême après trois-quatre années de catéchèse, à l’âge où leurs compagnons sont admis à la Première Communion, comme cela est par exemple établi par plusieurs Conférences épiscopales africaines. Quand les parents demandent le Baptême pour leurs enfants, mais se trouvent dans une situation de concubinage, certaines Églises optent pour un accompagnement personnel des parents avant d’administrer le sacrement aux petits, avec des instructions qui les conduisent à recevoir à nouveau les sacrements jusqu’à la célébration du mariage. Ce n’est qu’après plusieurs années que les enfants recevront à leur tour le Baptême. Cette pratique est attestée dans plusieurs pays africains et arabes. Dans d’autres pays, le rigorisme pastoral relatif au niveau moral de la vie des parents comporterait le risque de refuser injustement les sacrements aux enfants et d’entrainer une discrimination injuste entre les diverses situations moralement inacceptables (punir par exemple les enfants à cause de l’invalidité du mariage des parents, mais ne pas prendre en considération la situation de ceux qui vivent de la délinquance et de l’exploitation). Rares sont les cas où l’on fait référence au catéchuménat pour les enfants.

Quelques difficultés spécifiques

153. Les difficultés mentionnées à propos de la pratique sacramentelle ont trait à des aspects délicats et à des points problématiques pour la pratique des Églises particulières. Au sujet du sacrement du Baptême, on dénonce par exemple l’attitude de tolérance avec laquelle celui-ci est parfois administré aux enfants de parents vivant en situation irrégulière, sans parcours de formation. Sur le même thème, on enregistre des cas où le parcours d’initiation chrétienne a été refusé, parce que l’un des deux parents était en situation irrégulière. On voit apparaître plusieurs fois dans les réponses la référence au malaise de parents qui ne peuvent pas accéder au sacrement de la pénitence et de l’Eucharistie, alors que leurs enfants sont invités à y participer. Ce malaise est vécu en proportion de la compréhension ou non du sens de la non-admission, uniquement perçue en termes négatifs, ou au sein d’un possible parcours de guérison.

Quelques indications pastorales

154. Une pastorale sensible apparaît toujours plus nécessaire, une pastorale guidée par le respect de ces situations irrégulières, capable d’offrir un soutien concret à l’éducation des enfants. On perçoit la nécessité d’un meilleur accompagnement, permanent et plus incisif à l’égard des parents qui vivent ces situations. Étant donné le nombre élevé de ceux qui se rapprochent de la foi à l’occasion de la préparation des sacrements pour leurs enfants, il faudrait penser au niveau local à d’opportuns parcours de redécouverte et d’approfondissement de la foi, qui requerraient une préparation adéquate et une action pastorale convenable. On signale de façon significative celle d’une nouvelle compréhension de la valeur et du rôle qu’assument le parrain ou la marraine au long du cheminement de foi des enfants et des jeunes. Les suggestions qui proviennent sur ce thème vont de la nécessité de repenser des critères pour leurs choix, rendu toujours plus complexe par le nombre croissant de personnes en situations irrégulières, jusqu’à la nécessité de renforcer ou de rendre active la catéchèse pour les parents et les parrains et marraines, vu le fort pourcentage de ceux qui n’ont même pas conscience de la signification du sacrement. Un accompagnement pastoral spécifique devrait être consacré aux mariages mixtes et à ceux en disparités de culte, qui rencontrent souvent d’importantes difficultés dans l’éducation religieuse des enfants.

155. Les Conférences épiscopales se demandent s’il ne serait pas possible de former dans chaque communauté chrétienne des couples d’époux qui puissent suivre et soutenir le parcours de croissance des personnes intéressées de manière authentique, comme marraines et parrains idoines. Dans les régions où les catéchistes jouent un rôle important et délicat, on suggère qu’ils soient formés sérieusement et qu’ils soient choisis avec plus de discernement, car certains cas de catéchistes qui vivent dans des situations d’irrégularité conjugale provoquent des divisions et des perplexités. On relève que l’Église devrait prendre davantage en considération la qualité de l’offre catéchétique et on demande une meilleure formation aux catéchistes, afin qu’ils soient des témoins d’une vie crédible. On fait observer qu’une préparation plus profonde aux sacrements est nécessaire, notamment par l’évangélisation des personnes: il faudrait travailler davantage pour une initiation à la foi et à la vie. On demande que soit garantie une pastorale appropriée aux parents y compris dans la période qui va du Baptême à la Première Communion de l’enfant. On propose d’organiser, au niveau des doyennés-vicariats, des rencontres pour ceux qui vivent ou doivent affronter des problématiques familiales tout en étant appelés à éduquer leurs enfants à la foi.

156. Les écoles catholiques ont une grande responsabilité envers ces enfants, ces jeunes, enfants de couple en situation irrégulière, qui y sont désormais largement présents. À cet égard, la communauté éducative scolaire devrait toujours davantage suppléer au rôle familial en créant une atmosphère accueillante, capable de manifester le visage de Dieu. Quoi qu’il en soit, on souhaite que la préparation aux sacrements se réalise grâce à une collaboration effective entre la paroisse et l’école catholique, afin de renforcer le sens d’appartenance à la communauté. Les réponses demandant que puissent être renforcés, à tous les niveaux, les itinéraires d’éducation et de formation à l’amour, à l’affectivité et à la sexualité pour les enfants et les jeunes. La proposition de nouveaux modèles de sainteté conjugale pourrait favoriser la croissance des personnes à l’intérieur d’un tissu familial valable, sous ses aspects de protection, d’éducation et d’amour.

157. Dans les cas de certaines situations difficiles, par exemple de couples de réfugiés ou de migrants, l’Église devrait offrir avant tout un soutien matériel et psychologique, en favorisant l’instruction et la prévention des abus ou de l’exploitation des mineurs. Dans le cas des “Nomades” qui, en général, demandent le sacrement du Baptême pour leurs enfants, les Églises particulières devraient s’engager plus intensément pour un accompagnement spirituel de la famille, afin de pouvoir compléter l’ensemble de l’itinéraire de l’initiation chrétienne.

CONCLUSION

158. L’importante documentation qui est parvenue au Secrétairerie du Synode des Évêques a été agencée dans cet Instrumentum laboris de façon à pouvoir en confronter le contenu et à favoriser son approfondissement durant les travaux de la IIIème Assemblée Générale Extraordinaire du Synode des Évêques. Certes, la richesse contenue dans les réponses et dans les observations est beaucoup plus vaste que ce qui a été rapporté ici pour offrir un premier point de référence en vue du dialogue synodal. Les trois grands domaines sur lesquels l’Église entend développer le débat pour parvenir à des indications qui répondent aux nouvelles demandes qui surgissent au sein du peuple de Dieu sont en tout cas les suivants: l’Évangile de la famille à proposer dans les circonstances actuelles; la pastorale familiale à approfondir face aux nouveaux défis; la relation d’engendrement et d’éducation des parents vis-à-vis des enfants.

159. Nous concluons cet itinéraire, où nous avons saisi beaucoup de joies et d’espérances, mais aussi des incertitudes et des souffrances, dans les réponses et dans les observations qui nous sont parvenues, en revenant aux sources de la foi, de l’espérance et de la charité: nous nous confions à la Sainte Trinité, mystère d’amour absolu, qui s’est révélé dans le Christ et dont l’Esprit Saint nous a fait part. L’amour de Dieu resplendit en particulier dans la famille de Nazareth, point de référence sûr et de réconfort pour chaque famille. En elle brille le véritable amour vers lequel toutes nos situations familiales doivent se tourner, pour puiser lumière, force et consolation. Et c’est à la Sainte Famille de Nazareth que nous voulons confier la IIIème Assemblée Générale Extraordinaire du Synode des Évêques, en reprenant les mots du Pape François:

Prière à la Sainte Famille

Jésus, Marie et Joseph
en vous nous contemplons
la splendeur de l’amour véritable,
à vous nous nous adressons avec confiance.

Sainte Famille de Nazareth,
fais aussi de nos familles
des lieux de communion et des cénacles de prière,
des écoles authentiques de l’Évangile
et des petites Églises domestiques.

Sainte Famille de Nazareth,
que jamais plus dans les familles on fasse l’expérience
de la violence, de la fermeture et de la division:
que quiconque a été blessé ou scandalisé
connaisse rapidement consolation et guérison.

Sainte Famille de Nazareth,
que le prochain Synode des Évêques
puisse réveiller en tous la conscience
du caractère sacré et inviolable de la famille,
sa beauté dans le projet de Dieu.

Jésus, Marie et Joseph
écoutez-nous, exaucez notre prière.

Amen.

© Copyright 2014 – Secrétairerie Générale du Synode des Évêques et Libreria Editrice Vaticana.

Ce texte peut être reproduit par les Conférences épiscopales, ou avec leur autorisation, à condition que son contenu ne soit pas modifié et que deux exemplaires de la publication soient envoyés à la Secrétairerie Générale du Synode des Évêques, 00120 Cité du Vatican.

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Responsable de la chronique : Yves Bériault, o.p.

Homélie du Pape François, le 26 mai 2014, au Cénacle, à Jérusalem.

PÈLERINAGE EN TERRE SAINTE À L’OCCASION DU 50e ANNIVERSAIRE
DE LA RENCONTRE À JÉRUSALEM ENTRE LE PAPE PAUL VI ET LE PATRIARCHE ATHÉNAGORAS (24-26 MAI 2014)

RENCONTRE AVEC LES PRÊTRES, RELIGIEUX, RELIGIEUSES ET SÉMINARISTES

MÉDITATION DU PAPE FRANÇOIS

Église du Gethsémani près du Jardin des Oliviers (Jérusalem) Lundi 26 mai 2014

« Il sortit pour se rendre… au mont des Oliviers, et ses disciples le suivirent » (Lc 22, 39)

Quand arrive l’heure marquée par Dieu pour sauver l’humanité de l’esclavage du péché, Jésus se retire ici, à Gethsémani, au pied du mont des Oliviers. Nous nous retrouvons dans ce lieu saint, sanctifié par la prière de Jésus, par son angoisse, par sa sueur de sang ; sanctifié par-dessus tout par son « oui » à la volonté d’amour du Père. Nous avons presque peur de nous rapprocher des sentiments que Jésus a éprouvés en cette heure ; nous entrons sur la pointe des pieds dans cet espace intérieur où s’est décidé le drame du monde.

En cette heure, Jésus a senti la nécessité de prier et d’avoir auprès de lui ses disciples, ses amis, qui l’avaient suivi et avaient partagé de plus près sa mission. Mais ici, à Gethsémani, le suivre se fait difficile et incertain ; le doute, la fatigue et la terreur prennent le dessus. Dans la rapidité du déroulement de la passion de Jésus, les disciples auront diverses attitudes à l’égard du Maître : des attitudes de proximité, d’éloignement, d’incertitude.

Cela nous fera du bien à nous tous, évêques, prêtres, personnes consacrées, séminaristes, de nous demander en ce lieu : qui suis-je devant mon Seigneur qui souffre ?

Suis-je de ceux qui, invités par Jésus à veiller avec lui, s’endorment, et au lieu de prier, cherchent à s’évader en fermant les yeux devant la réalité ?

Ou bien est-ce que je me reconnais en ceux qui se sont enfuis par peur, abandonnant le Maître à l’heure la plus tragique de sa vie terrestre ?

Peut-être y-a-t-il en moi la duplicité, la fausseté de celui qui l’a vendu pour trente pièces, qui avait été appelé ami, et qui pourtant a trahi Jésus ?

Est-ce que je me reconnais dans ceux qui ont été faibles et qui l’ont renié, comme Pierre ? Peu de temps avant, il avait promis à Jésus de le suivre jusqu’à la mort (cf. Lc 22, 33) ; puis, poussé dans ses derniers retranchements et assailli par la peur, il jure de ne pas le connaître.

Est-ce que je ressemble à ceux qui désormais organisaient leur vie sans lui, comme les deux disciples d’Emmaüs, insensés et lents à croire les paroles des prophètes (cf. Lc 24, 25) ?

Ou, grâce à Dieu, est-ce que je me retrouve parmi ceux qui ont été fidèles jusqu’à la fin, comme la Vierge Marie et l’apôtre Jean ? Quand sur le Golgotha, tout devient sombre et que toute espérance semble finie, l’amour seul est plus fort que la mort. L’amour de la Mère et du disciple bien-aimé les pousse à rester au pied de la croix, pour partager jusqu’au bout la douleur de Jésus.

Est-ce que je me reconnais dans ceux qui ont imité leur Maître jusqu’au martyre, témoignant combien il a été tout pour eux, la force incomparable de leur mission et l’horizon ultime de leur vie ?

L’amitié de Jésus à notre égard, sa fidélité et sa miséricorde sont le don inestimable qui nous encourage à poursuivre avec confiance notre marche à sa suite, malgré nos chutes, nos erreurs, et aussi nos trahisons.

Mais cette bonté du Seigneur ne nous dispense pas de la vigilance face au tentateur, au péché, au mal et à la trahison qui peuvent traverser aussi la vie sacerdotale et religieuse. Tous nous sommes exposés au péché, au mal, à la trahison. Nous percevons la disproportion entre la grandeur de l’appel de Jésus et notre petitesse, entre la sublimité de la mission et notre fragilité humaine. Mais le Seigneur, dans sa grande bonté et dans son infinie miséricorde, nous prend toujours par la main, afin que nous ne nous noyions pas dans la mer du désarroi. Il est toujours à nos côtés, il ne nous laisse jamais seuls. Donc, ne nous laissons pas vaincre par la peur et par le découragement, mais avec courage et confiance, allons de l’avant sur notre chemin et dans notre mission.

Vous, chers frères et sœurs, vous êtes appelés à suivre le Seigneur avec joie sur cette Terre bénie ! C’est un don et c’est aussi une responsabilité. Votre présence ici est très importante ; toute l’Église vous est reconnaissante et elle vous soutient par la prière. De ce lieu saint je désire, de plus, adresser un salut affectueux à tous les chrétiens de

Jérusalem : je voudrais les assurer que je me souviens d’eux avec affection et que je prie pour eux, sachant bien la difficulté de leur vie dans la cité. Je les exhorte à être des témoins courageux de la passion du Seigneur, mais aussi de sa résurrection, avec joie et dans l’espérance.

Imitons la Vierge Marie et saint Jean, et restons près des nombreuses croix où Jésus est encore crucifié. C’est la route sur laquelle notre Rédempteur nous appelle à le suivre : il n’y en a pas d’autre, c’est celle là !

« Si quelqu’un veut me servir, qu’il me suive ; et là où moi je suis, là aussi sera mon serviteur » (Jn 12, 26).

 

 

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