vendredi, le 27 janvier 2006
Le secret d'une vie
Suite à certains de vos commentaires, chers amis du moine ruminant, je viens prolonger quelque peu cette réflexion sur la mort, entreprise le 22 janvier dernier.
Ce qui me touche toujours lorsque je dois préparer des funérailles, c'est la rencontre avec les proches de la personne décédée. J'ai le privilège alors d'entrer dans le secret d'une vie, une vie qui m'était inconnue, souvent une vie humble et cachée et qui, soudainement, est dévoilée à tous à l'occasion du décès.
À chaque fois, je suis surpris et ému par tout ce que peut receler une vie humaine quand elle est regardée de près par les personnes qui la connaissaient et l'aimaient. En fouillant dans les replis secrets de cette vie, l'on découvre des trésors impressionnants de bonté, d’amour et de générosité, de passions et de soucis des autres, trésors parfois à peine connus de certains proches. C'est tout cela qui est mis à jour lors du grand passage! Au deuil et aux larmes, se mêle alors une profonde reconnaissance pour tout ce qu'a été la personne décédée. Comme me disait une dame âgée suite à la mort de son époux : « Comme il nous a aimés! »
Bien sûr, les funérailles sont avant tout le lieu où l'on proclame la victoire du Christ sur la mort, la réalisation définitive de cette promesse de Dieu, qui est mise dans la bouche du prophète Isaïe, et qui annoncait la fin de notre humiliation et le retrait définitif de ce voile de deuil qui nous enveloppe le cœur dès notre naissance.
Mais les funérailles sont aussi l'occasion de faire mémoire de la personne qui nous a laissés, une occasion unique de contempler l'action secrète de Dieu dans sa vie et d'en rendre grâce. C'est ainsi que nous apprivoisons la douleur et la mort, et que s'ouvre à l'espérance le coeur de ceux et de celles qui pleurent, en attendant les grandes retrouvailles dans l'éternité de Dieu. Oui, c'est une grâce pour moi que d'être le témoin de ce grand mystère qui se joue à chaque fois devant moi. 
jeudi, le 26 janvier 2006
L'encyclique Deus caritas est
Une nouvelle encyclique vient de paraître. Elle s'intitule Deus caritas est (Dieu est amour). Il s'agit de la première encyclique de Benoît XVI et déjà elle suscite beaucoup de commentaires.
Traditionnellement la première encyclique d'un pape est de nature dogmatique et morale. Elle donne l'orientation de son pontificat. Je pense ici à la première encyclique de Paul VI, Ecclesiam suam, qui abordait la relation entre Jésus-Christ et l'humanité, et celle de Jean-Paul II, Redemptor hominis, qui traitait des relations entre l'Église et le monde.
L'encyclique de Benoît XVI se veut ouvertement pastorale, laissant même de côté le discours moral habituel d'une encyclique, pour aborder le thème de l'amour au coeur de la vie et de la foi. Bien sûr, Benoît XVI s'en prend au relativisme moral de notre époque, un thème cher à son pontificat, mais le message central de son encyclique est avant tout une invitation à revenir au coeur même de ce qui constitue la foi chrétienne : l'amour de Dieu et l'amour du prochain à travers la rencontre du Christ.
Notons en passant un détail intéressant au sujet de Benoît XVI : sa force d'attraction sur les foules. Ce pape était jugé peu charismatique par la plupart des commentateurs au début de son pontificat, en comparaison d'un Jean-Paul II média star! Selon le journaliste Sandro Magister, du journal italien L'Espresso, les foules se pressaient pour voir Jean-Paul II, alors que maintenant elles se pressent tout autant mais pour entendre Benoît XVI.
mercredi, le 25 janvier 2006
La prière de mon père
Voici la réponse étonnante que m'a fait mon père quand je lui ai demandé de me parler de sa prière :
« Je ne demande pas à Dieu qu'il me donne la santé, la richesse, le succès ou même d'être heureux. Je ne lui demande que ceci : qu'Il me rende bon. Bon avec ma femme, mes enfants, mes voisins et mes proches. Pour le reste : santé, richesse, succès, bonheur, je m'en occupe. Mais qu'Il me donne seulement d'être bon. » 
dimanche, le 22 janvier 2006
L'amour toujours
La perte d’un être cher, même lorsqu’il est très âgé, même à la suite d'une longue maladie, implique toujours un deuil, une peine, à cause de tout ce qu’a été cette personne pour nous et qui, soudainement, disparaît de notre horizon. Comme s’il ne restait plus rien.
Que reste-t-il de tout cet amour donné? Des mots d’encouragements, de la tendresse, des consolations et des joies prodigués si généreusement au cours des années?
Il faut bien se le dire, la mort est trompeuse. Elle oriente nos regards vers l’absence, vers la perte, cherchant à nous faire croire que tout est fini, qu’il ne reste plus de l’être aimé qu’un vague souvenir s'effilochant peu à peu au fil du temps.
C'est lorsque l'on perd un être cher que l'on se sent questionné par cette réalité au-delà de la mort, que l’on appelle la vie éternelle. Nous prenons alors conscience à quel point l’amour donné par une personne est sans doute le plus beau fruit que puisse porter une vie humaine. Après tout, c’est là notre raison d’être sur la terre : aimer…
C'est l'amour qui nous fait vivre, et l’amour ne saurait mourir. L’amour n’est pas une passion inutile. Il porte en lui un germe d’éternité. Il rime avec toujours comme le chante les poètes. 
jeudi, le 19 janvier 2006
Le problème du mal
Dans son magnifique volume "L'évangile intérieur" Maurice Zundel aborde la question du mal. Il a ces paroles belles et profondes:
« Il y a des douleurs si grandes qu'elles vous laissent sans paroles. On éprouve devant elles une sorte de honte de sa propre sécurité. On voudrait oublier tout ce qui n'est pas en harmonie avec la détresse dont on est témoin, on voudrait se cacher dans l'ombre d'une prière silencieuse, pour envelopper les êtres qui souffrent de la seule Présence qui n'est jamais étrangère. » 
mardi, le 17 janvier 2006
Visite chez mon dentiste
Tout est prêt. Le ronron discret et menaçant de la technologie, la musique d'ambiance et le patient résigné que je suis. Contre mauvaise fortune bon coeur! L'on incline ma chaise au point où je suis pratiquement couché à l'horizontale. Au plafond, astuce de dentiste me dis-je, il y a un grand poster sur lequel on aperçoit une flotte de petites embarcations entourant un grand voilier magnifique. Le tout vu à vol d'oiseau. Tous les petits voiliers et les hors-bords convergent vers le grand voilier, sur fond de mer bleu corail. Me voilà fasciné! Je vois dans cette photo comme une allégorie de la vie, de la quête de l'absolu...
Entre alors dans mon champs de vision le regard attentif de mon dentiste. Un regard intelligent, soucieux et bienveillant penché sur moi. Un regard tout entier consacré à cette dent qu'il faut sauver. Et si Dieu se penchait ainsi sur nous? Une présence qui se manifesterait à travers l'autre. Et voilà qui me relance sur cette grande question de la proximité à l'autre qu'évoque Jésus dans son Évangile.
L'autre est marqué de l'empreinte de Dieu. Non pas qu'il soit Dieu, mais il possède en partage ce qui marque l'être même de Dieu : l'intelligence, l'amour, la compassion. Ces qualités Dieu en fait don à l'Homme, au point où elles deviennent liées intimement à son être. En l'autre, je puis contempler quelque chose de Dieu.
L'autre me devient précieux à cause de ce qu'il est, aimable pour ce qu'il est, car Dieu le rend digne d'amour, sujet de mon émerveillement. Tout comme l'on se saisit d'admiration devant la plus belle des fleurs. Comment l'expliquer? Sinon que la fleur est investie de beauté et que la beauté est la nourriture même de l'âme. Oui, je sais, les fleurs ne sont pas toutes belles, et pourtant dans toutes les fleurs s'exprime le génie du Créateur. Elles sont toutes une pensée de Dieu, du pissenlit au cactus!
C'est Maurice Zundel qui écrit dans une homélie pour le premier dimanche de l'Avent: "Dans les autres, il y a l'Autre et c'est parce que dans les autres le destin de Dieu est engagé, c'est parce qu'il est mis en question par chaque décision de la volonté, c'est à cause de cela que le prochain nous est confié, c'est à cause de cela que nous avons la charge des autres, parce qu'en eux nous avons la charge de l'Autre". Mystérieusement je me sens l'objet de ce mystère assis sur la chaise de mon dentiste.
Je quitte la clinique un peu plus léger. Je n'ai vraiment rien ressenti cette fois-ci.
dimanche, le 15 janvier 2006
Le regard de l'autre
Je reviens d'une rencontre avec des jeunes âgés entre 12 et 15 ans. Lors des échanges en groupe et lors des rencontres individuelles la question du regard de l'autre sur soi s'est imposée comme sujet d'échange. L'adolescent est tellement vulnérable à ce regard sur lui. Le regard se fait d'autant plus impitoyable à cet âge parce que le jeune doute de lui-même, de ses capacités, de son "look", et ne peut tolérer de voir sa réflexion chez l'autre qui est faible ou paumé. Ce qui explique pourquoi les jeunes deviennent parfois si cruels entre eux.
Le regard de l'autre sur moi. Ne portons-nous pas cette hantise toute notre vie. Bien sûr l'on développe des résistances, un sens de la répartie ou même une certaine indifférence, mais la partie n'est jamais gagnée. Toute notre vie l'on demeure vulnérable au regard de l'autre, comme des adolescents qui ont besoin d'être rassurés, de savoir qu'ils sont toujours extraordinaires et digne d'amour. Il s'agit d'apprendre à vivre avec nos limites et une image de soi qui ne correspondra jamais à cet idéal que nous abritons secrètement en nous. C'est un apprentissage qui durera toute la vie. Et si nous demeurons sensibles au regard posé sur nous, il est en notre pouvoir de soigner notre propre regard sur l'autre. Peut-être que ce regard sur l'autre est le passage obligé par lequel nous apprenons à nous laisser regarder à notre tour. Une pédagogie de notre nature humaine.
Quelle grande responsabilité nous portons dans la manière de nous regarder les uns les autres. Il y a de ces regards qui peuvent blesser comme un coup de couteau, des regards assassins, et d'autres, qui sont comme une soie sur le coeur. Un regard bienveillant posé sur quelqu'un ne coûte rien, il est à la portée de toutes les bourses, des plus riches jusqu'aux plus pauvres, et, pour qui le reçoit, il devient le plus inestimable des biens.
Cette semaine, j'ai reçu deux belles lettres d'amis, comme des bouquets de fleurs inattendus au coeur de l'hiver, dans lesquelles ils me confiaient leur amitié pour moi, leur estime. C'est tout gratuit et tout bon à recevoir. Cela m'a fait chaud au coeur ces regards d'amis. L'une de ces lettres se terminait ainsi : « N'oublies pas de t'appuyer aussi sur les autres quand tu en as besoin. » Oui, il faut aussi savoir ouvrir sa porte à l'autre et faire confiance. C'est alors que nos regards peuvent vraiment se rencontrer et s'aider mutuellement à grandir. 
vendredi, le 13 janvier
2006
« La beauté sauvera le monde! »
Écrivant en 1952, Pie XII, dans sa Lettre aux artistes, souligne à quel point le travail de l'artiste est essentiel à la vie de l'Église et de notre monde. S'inspirant de l'affirmation inoubliable de l'écrivain russe Dostoievski, « la beauté sauvera le monde », il écrit: « Le beau doit nous élever. La fonction de tout art, et donc de tout artiste, consiste à briser l'espace étroit et angoissant dans lequel l'homme, tant qu'il vit ici bas, est plongé pour ouvrir une fenêtre vers l'infini! »
Dans sa quête du beau et de l'inexprimable, l'artiste est à sa manière un chercheur de vérité, interrogeant sans cesse cette passion qui le consume et le fait vivre. Qu'il soit comédien, musicien, peintre, écrivain, sculpteur ou artisan, et j'en passe, il y a en lui un espace secret où se livre un combat qui ressemble à celui de Jacob avec l'ange. L'inspiration n'est jamais un dû, elle ne se livre qu'après une lutte ardue: « Bénis-moi! » Voilà souvent le cri de l'artiste au coeur de son combat.
L'artiste évoque aussi la figure d'un Moïse, le contemplatif devant le Buisson Ardent. Il me semble qu'il est toujours hanté par cette question fondamentale: « Quel est ton nom? » L'artiste a besoin de saisir ce qui lui échappe. Comme le scientifique, il cherche à comprendre, à saisir l'indicible. Il est fasciné par ce qui le dépasse et il entraîne le monde dans sa soif d'absolu. Cette recherche du beau et du vrai, comme l'affirme Dostoievski et Pie XII, est capable de sauver le monde. Je le crois. Mystérieusement, elle le rend plus humain, elle lui permet de s'ouvrir à lui-même et de se dire.
Hommage donc à tous ces artistes qui peuplent notre imaginaire de formes et de couleurs inédites, de sons, d'images et de chansons, qui nous transportent à mille lieux, pour mieux nous dire qui nous sommes. Hommage à tous ces artistes célèbres et méconnus qui ont tellement enrichi le patrimoine humain. Hommage surtout à cet artiste qui sommeille en chacun de nous et qui, de mille et une manière, au fil des jours, recrée le quotidien et enfante le monde de demain. Prêtons lui attention, prenons-le au sérieux, même si ses efforts paraissent parfois malhabiles. A sa façon, il poursuit l'oeuvre de création que Dieu a commencée de bon matin. 
P.S. À revoir: cette belle entrevue avec le peintre Arcabas sur KTO.
mercredi, le 11 janvier 2006
J'ai toujours aimé prêcher depuis mon appel à ce ministère par le Seigneur. C'est ma plus grande joie, bien que l'enfantement soit toujours douloureux, et ce après des années de prédication. C'est là un signe qui me rassure. Je ne voudrais pas qu'il en soit autrement.
Quand il se donne vraiment à sa mission, le prédicateur fait l'expérience à la fois de sa pauvreté et du don de Dieu. C'est pourquoi, même après des années, il peut toujours tirer du neuf de ce vieux trésor qui lui est confié. C'est là le défi. Et à chaque fois c'est l'étonnement, l'émerveillement devant ce que peuvent receler des textes lus et relus des milliers de fois.
Le prédicateur est appelé à puiser à cette source de la Parole et à s'en abreuver, afin de pouvoir la partager aux autres. Il doit se laisser toucher lui-même s'il espère toucher les autres. Heureusement, Dieu est plus grand que nous et ne saurait se restreindre à nos seules capacités. Dieu veut avoir besoin de nous, d'où l'importance d'être fidèle à sa grâce et de prendre au sérieux son appel. Et là on se tient devant un grand mystère qui nous laisse bouche bée.
Le prédicateur est appelé à faire cette expérience de plus grand que lui dans cette expérience de communication. C'est parfois bouleversant, c'est toujours une grâce.
Il faut donc prier pour le pauvre prédicateur afin qu'il soit toujours un instrument docile entre les mains du Seigneur. C'est sans doute là la première tâche de ceux et celles qui l'écoutent. 