Spiritualité 2000 le webzine des chercheurs de Dieu
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LE BLOGUE DU MOINE RUMINANT

Blogue d'un moine qui rumine devant la vie qui passe



Vache dans un pré en Pologne Tenir un blogue ? Pourquoi pas ! C’est actuel, c’est nouveau, c’est créateur. Prêtre et religieux, je suis avant tout un chrétien pour qui la foi au Dieu de Jésus-Christ fonde le sens même de mon existence.

frère Thomas

 

* Vous pouvez faire parvenir vos commentaires au Webmestre qui les transmettra au frère Thomas.


mardi, le 29 août 2006

Ma prière (2)

D'entrée de jeu, je dois dire que je me suis toujours méfié des systèmes, des techniques, des trucs. J'étais ainsi en psychologie. C'est pourquoi je n'ai pu appartenir pleinement à aucune école de psychothérapie. Et cela explique sans doute pourquoi je suis dominicain plutôt que jésuite. Ici je ne veux pas porter de jugements, les jésuites ayant réussi mieux que nous les dominicains dans bien des domaines. Mais il faut des auberges pour tout le monde dans la vigne du Seigneur. Donc, m'a prière ne s'enracine pas dans une école de spiritualité. Elle a poussée telle que le Seigneur a bien voulu me la donner.

Mais il y a quand même ma responsabilité face à cette prière, et je me demande toujours si je ne pourrais pas la faire grandir davantage, et c'est là, quand j'ai de telles préoccupations, que je me demande si je ne risque pas de tomber dans les trucs et les recettes. Il n'y a rien à faire, je préfère vivre ma prière un peu comme l'on respire. Ce qui explique que ma prière n'est pas toujours régulière. Elle l'est seulement quand j'ai le soutien d'une communauté, car laissé à moi-même, je ne suis pas porté à ponctuer mes journées par des temps bien précis. Si je suis en vacance, j'essaie tant bien que mal d'y faire une place, mais je vais parfois sauter un office ou deux, ou même toute une journée sans que cela ne m'incommode, ne vous en déplaise. Par ailleurs, je tiens à préciser que Dieu ne sera pas absent pour autant de ma journée. Il sera mon compagnon de marche, mon compagnon de lecture, mais... ce n'est pas classique comme prière. Je n'aime pas la mettre dans une moule, l'encadrer, la structurer, la visser au plancher, quoi!

La prière qui est la mienne, et dans laquelle je crois, puisqu'elle me  fait vivre, est une prière de compagnonnage et d'intimité, une prière qui aime bien prendre la clé des champs à l'occasion, mais qui est tout à fait à l'aise dans un choeur de monastère ou dans l'oraison silencieuse.

Ma prière a commencé cette nuit là, vous vous en souvenez, alors que je revenais d'une soirée de prière, déçu de ne pas croire, de ne pas être capable de croire. Déçu de ne pas avoir un dieu dans ma vie semblable à celui dont me parlaient des amis chrétiens. Ce soir là, en rentrant chez moi en voiture, j'ai pleuré. Des pleurs ou plutôt des sanglots, ce qui est plus douloureux encore, à travers lesquels j'ai demandé à Dieu de croire en lui, s'il existait.

Ainsi donc, la première forme de prière qui s'est imposée à moi fut une prière de supplication, une prière de détresse, à laquelle Dieu ne tarderait pas à répondre et dont la réponse remplirait mon coeur d'une joie ineffable et durable jusqu'à ce jour. (à suivre) Fin du texte

 


dimanche, le 27 août 2006

Ma prière (1)

Correspondance avec une amie lors d'un séjour récent à Rome

J'écris ces lignes au moment où, de ma fenêtre, j'entends la foule et ses klaxons dans les rues de Rome, qui célèbre une victoire quelconque. Sans doute la victoire d'une équipe de soccer, Roma ou Lazzio. Cela dure depuis environ cinq heures et ne semble pas vouloir s'arrêter. Et je reste toujours étonné devant la passion, l'enthousiasme, que l'homme peut manifester devant une victoire sportive. Comme si le sport devenait le lieu de toutes ses victoires et de toutes ses défaites, l'absolu jamais atteint, et qui provoque une telle soif chez l'amateur. Une soif qui peut devenir jubilatoire ou violente, c'est selon!

Et je me dis combien l'homme est un aveugle qui cherche à tâtons le sens de son existence et qui est prêt à s'attacher à toute forme de victoire où il fait nombre; où il n'est plus seul dans son combat, mais vainqueur à plusieurs. Dans cette recherche, il est encore bien loin de l'absolu. Car il ne s'agit là que de simulacres de victoires qui ne le font pas vraiment grandir, mais qui peuvent quand même être l'occasion pour lui de réfléchir sur la soif qui l'habite et le besoin qu'il a de l'étancher avec quelque chose de durable et d'éternel.

Ce préambule ou cette digression, m'amène à parler de ma prière, dans laquelle j'ai trouvé la première expression de ma quête de sens et qui, depuis, m'a amené beaucoup plus loin que je ne l'aurais imaginé, beaucoup plus loin que les victoires éphémères et les "absolus" de passage que nous proposent nos contemporains. Si je m'engage dans cet exercice, c'est que je cherche à identifier le chemin par lequel le Seigneur m'a conduit. Car je dois reconnaître que je ne suis pas un fin analyste quand il s'agit de décortiquer mon expérience. Et pourtant les grands spirituels, saint Jean de la Croix par exemple, parlent d'étapes qui nous engagent de plus en plus dans cette rencontre avec le Dieu vivant, Père, Fils, Esprit Saint! Je vais donc tenter l'expérience d'un retour sur cet apprentissage de la vie de prière dans laquelle m'a conduit le Seigneur. (à suivre) Fin du texte

 


mercredi, le 23 août 2006

Journal de la Trappe (fin)

(février 4) Les adieux sont presque terminés. Je quitte la trappe demain matin. J'ai rencontré le père Abbé ainsi que le prieur. J'ai aussi écrit mon mot de remerciement à la communauté. Le voici :

Chers frères,

Le temps est déjà venu pour moi de vous quitter, mais non sans vous dire mille fois merci pour ce privilège qui m'a été accordé de vivre parmi vous pendant un mois, à partager votre prière, votre silence, votre vie fraternelle, tout le quotidien quoi qui fait la vie du moine. J'ai vraiment goûté chacune de ces journées et aucune n'a été superflue ou trop longue, jusqu'à la dernière.

J'ai été très impressionné, à la fois par l'exigence, la profondeur et le sérieux de votre engagement dans cette mission d'Église, et qui ne donne que plus de poids à cette parole de Paul VI :  « … le moine est le signe qu'est à l'œuvre dans le monde une force qui transcende tellement les limites de ce monde, qu'elle sera capable de le transfigurer au dernier jour ». Je repars admiratif devant cette belle fidélité au Christ que vous manifestez, et ressourcé aussi de vous avoir côtoyé dans ce quotidien de la vie monastique.

Mon séjour parmi vous était, bien que non prévu, une belle façon pour moi de célébrer mes 25 ans de conversion et mes 25 ans de fréquentation de la Trappe. Soyez assurés que je garderai un souvenir impérissable de ce séjour dont je rends grâce à Dieu. Je quitte en vous portant tous dans mes prières et je me confie à la vôtre.

Bien fraternellement en Jésus Christ,


Le fait ne s'est pas démenti tout au long de ce mois. J'ai été très heureux de vivre ce séjour avec les Trappistes. Trop heureux peut-être, au point où j'éprouve un peu de tristesse à l'idée de partir. Comme si ce séjour m'avait confirmé cette dimension contemplative en moi,  qui m'a toujours habité depuis ma conversion, et même avant. Ici à la Trappe, j'ai pu enfin voir ce que c'est qu'une communauté qui a une règle de vie, où le silence a vraiment sa place, où la quête de Dieu semble vraiment présente, où la pauvreté est effective.

Pour l'instant, je me dis que je devrai me donner cette vie d'intériorité et de silence dans mon couvent. Je ne crois pas à la possibilité d'une communauté nouvelle, ni d'une réforme. Sombres perspectives. Je voulais vivre mon idéal religieux avec d'autres et je me retrouve bien seul. Mais je rends grâce à Dieu pour sa belle fidélité à mon endroit, pour le bonheur de croire et de goûter sa présence et je lui demande de guider mes pas et de me conduire là où il lui plaira. À la grâce de Dieu. Saint Dominique prie pour moi, prie pour nous. Fin du journal. Fin du texte

 


samedi, le 19 août 2006

Journal de la Trappe (15)

Je n'ai pu compléter ce que j'avais commencé précédemment, mais ce sera pour une autre fois sans doute. Je voulais traiter de la souffrance, du silence de Dieu et, surtout, de l'utilisation que nous faisons de Dieu. Le Dieu « riche en faveurs », nous sommes très à l'aise avec lui, comme notre ami Caillou, mais le Dieu « pauvre », rien à faire!

Présentement, je suis en train de lire "Maître Eckhart ou l'empreinte du désert" de Gwendoline Jarczyk et Pierre-Jean Labarrière, un livre un peu exigeant pour mes connaissances en philosophie, mais qui est néanmoins passionnant. Passionnant parce que l'on y aborde toute la mystique de Maître Eckhart sous l'angle du débat intelligence ou volonté pour accéder à Dieu. Voici quelques extraits :

Parlant du travail d'Albert-le-Grand dans sa consultation des œuvres philosophiques païennes :

« Au point de départ, les fidélités n'étaient donc point si tranchées, et nombreux étaient les échanges entre le courant augustinien transcrivant la pensée de Platon en des termes substantiels et la tradition plus « logicienne » de l'Un de Plotin, s'exposant à travers la technique discursive héritée de Boèce. C'est sous une autre forme que s'exacerba la tension, lorsque le néo-platonisme dionysien affirma plus fortement l'identité entre l'être et l'intellect, s'opposant de la sorte au néo-platonisme augustinien, lequel, relayé par saint Bernard puis par les docteurs franciscains, misait sur l'absolu d'un amour caritatif appelé au relais d'une intelligence tenue pour limitée dans ses capacités unitives. » pp. 40-41

Un thème qui traversera donc les sermons de maître Eckhart est celui de la relation entre l'intelligence et la volonté dans l'homme.

« S'il est hors de doute que l'union s'opère chez lui par voie d'intelligence - s'il rejette donc la position de saint Bernard qui en appelle à la volonté pour conclure positivement là où la raison aurait échoué - la connaissance pour lui est lourde d'une affectivité qui n'est pas étrangère à sa perfection intellectuelle. Ce qui invalide… toute opposition catégorique entre sa mystique « spéculative » et la mystique affective préconisée par les héritiers d'Augustin. » p. 41

Dans son sermon no. 9 nous trouvons un énoncé très clair de la position d'Eckhart :

« J'ai dit à l'École que l'intellect est plus noble que la volonté, et cependant tous deux appartiennent à cette lumière. Un maître d'une autre École dit que la volonté est plus noble que l'intellect, car la volonté prend les choses telles qu'elles sont en lui. C'est vrai. Un œil est plus noble en lui-même qu'un œil peint au mur. Mais je dis que l'intellect est plus noble que la volonté. La volonté prend Dieu sous le vêtement de la bonté. L'intellect prend Dieu dans sa nudité, dépouillé de bonté et d'être. » p.53

Mais sa position dernière aurait été de dire que : « L'accomplissement de la béatitude réside dans les deux : la connaissance et l'amour », même si en terme de hiérarchie, « la palme va à l'intellect ».

Je considère ces questions importantes, car elle touche au fondement même de l'expérience de Dieu, que l'être humain est appelé à faire. Si je me rapporte à ma propre expérience je me souviens de ce moment dans mon cheminement de foi où je souhaitais croire, je désirais croire mais en était incapable. J'avais devant moi toute l'histoire du salut, son pourquoi, son comment. Le tout pouvait faire sens, me disais-je, mais ne me convainquait pas! Au mieux, j'aurais pu me dire croyant en arguant que les preuves en faveur de l'existence de Dieu l'emportaient sur celles de sa non-existence, mais je n'aurais pas eu la foi pour autant. Du moins, cette foi qui fait vivre et à laquelle on s'accroche.

C'est parce que j'avais le désir de croire que j'ai accepté d'aller au bout de ce désir en appelant Dieu à mon secours. Et il m'a répondu. J'ai fait l'expérience de son amour. J'ai voulu sa présence et je l'ai connue. Mais c'est une connaissance toute faite d'amour. Avant que je ne l'aime, lui m'a aimé. Telle a été mon expérience de conversion. Mon expérience première de Dieu a été plutôt de cet ordre du désir, de la volonté de croire, que par le biais d'un acte de l'intelligence. Par ailleurs, c'est ma volonté qui a mû mon intelligence dans cette recherche de Dieu. L'intelligence au service de la volonté!

Le but de Maître Eckhart est de ramener l'homme au seul lieu où il soit « un » avec lui-même, et donc avec Dieu; car être en soi c'est être en Dieu, et « ce qui est en Dieu est Dieu ». p.67 Fin du texte

 


mercredi, le 16 août 2006

Journal de la Trappe (14)

(janvier 21) Je me suis réveillé ce matin à trois heures, sortant d'un rêve tout en joie, mais dont je ne me souviens pas du contenu. Mais c'est cette joie qui m'a réveillée. J'étais avec des gens et nous venions de vivre une journée extraordinaire, qui se terminait par une montée, comme un sommet et où je m'exclamais : « Quelle joie! Louons le Seigneur! » Et il ne s'agissait pas là d'une formule liturgique, mais d'un immense cri du cœur. C'est extraordinaire de se réveiller ainsi.

Je suis resté couché, mais incapable de me rendormir, d'autant plus que mon levé habituel est à 3h45. J'ai donc poursuivi cette louange intérieure, rendant grâce au Seigneur pour cette joie de le connaître et de l'aimer autant, d'être transporté parfois par ce sentiment de sa présence qui m'habite ou du moins d'un grand amour pour lui. Je me suis rappelé alors, qu'au début de ma conversion, j'avais lu dans le livre d'Isaïe le passage suivant :

2:19 Pour eux, ils iront dans les cavernes des rochers et dans les fissures du sol, devant la Terreur de Yahvé, devant l'éclat de sa majesté, quand il se lèvera pour faire trembler la terre. 2:20 En ce jour-là, l'homme jettera aux taupes et aux chauves-souris ses faux dieux d'argent et ses faux dieux d'or, ceux qu'on lui a fabriqués pour qu'il les adore, 2:21 il s'en ira dans les crevasses des rochers et dans les fentes des falaises, devant la Terreur de Yahvé, devant l'éclat de sa majesté, quand il se lèvera pour faire trembler la terre.

Comme ces mots me parlaient alors. Non pas qu'ils n'aient plus de sens, mais mon expérience de foi me faisait éprouver, à la fois, une certaine fascination mêlée de crainte, devant cette éventuelle manifestation de Dieu à la fin des temps. Comme je prenais conscience de ma petitesse et de mon indignité devant la grandeur de Dieu!

Je vis beaucoup moins ces sentiments aujourd'hui. Dois-je le regretter? Je ne crois pas, car Dieu n'est pas quelqu'un dont j'ai peur, dont je crains la venue, bien que l'idée de sa grandeur me donne le vertige. Mais je vis plus en confiance je dirais. Il y a une plus grande paix dans cette relation qui n'en est plus à l'état de la nouveauté d'il y a 25 ans.

Dieu m'est un proche, une présence que j'aime, à qui je veux tout donner. Et je me sais aimé de lui. Je le sais bienveillant à mon endroit, patient, plein de miséricorde et de pardon. Il m'aime non seulement comme un père, mais parce qu'il est mon Père. Et lui et le Christ ne font qu'un.

Dieu fait signe dans nos vies. De mille et une manières. Mais nous sommes aveugles. Alors les jours passent, la vie s'écoule et nous ne voyons rien, nous n'entendons rien. Il est vrai sa présence n'est pas facile à déchiffrer, car elle demande une écoute toute enracinée dans l'attention et la prière, dans ce que j'appellerais le souci pour Dieu. Fin du texte

 


vendredi, le 11 août 2006

Journal de la Trappe (13)

(janvier 20) Je réalise que depuis dix jours j'avais comme un démon sur le dos. Je portais un regard de plus en plus dur et négatif sur ma Province, bien que la situation ne soit pas rose. Mais c'est là où je suis planté. Je me dois donc d'y grandir et d'y espérer.

Pour compléter le tout, hier avant de me coucher, je lisais le «De la Considération» de saint Bernard, dans lequel il donne ce conseil au pape Eugène III. Ce texte n'a rien perdu de sa pertinence pour chacun et chacune de nous:

«Et toi donc, dis-le moi, où es-tu jamais libre? Où peux-tu trouver abri? Où peux-tu être toi-même? Partout c'est le vacarme, partout c'est le tumulte; oui, partout tu es accablé par le joug de la servitude.» (5)

«De même, si tu entends te dévouer à tous, à l'exemple de Celui qui s'est fait tout entier à tous, j'approuverai l'humanité de ton dévouement, mais seulement s'il est total. Comment pourrait-il l'être, toi excepté? Tu es un homme, toi aussi. Si tu veux donc que ton humanité soit parfaite et totale, il faut que le sein qui accueille tous les autres te compte toi-même. S'il en était autrement, à quoi te servirait, selon la Parole du Seigneur, de gagner le monde entier en étant seul à te perdre? Alors que tous les autres font leur profit de toi, sois donc, toi aussi, l'un de ceux qui en profitent. Pourquoi serais-tu seul privé du don de toi? Vas-tu, longtemps encore, laisser errer ton cœur sans qu'il revienne? Vas-tu, longtemps encore, refuser de te recevoir toi-même, parmi les autres et à ton tour? Alors que tu te dois aux sages et aux fous, vas-tu te refuser seul à toi-même? L'ignorant et le savant, l'esclave et l'homme libre, le riche et le pauvre, l'homme et la femme, le vieillard et l'adolescent, le clerc et le laïc, le juste et l'impie, tous indistinctement auraient part à toi-même, tous pourraient boire à ton sein comme à une fontaine publique, et toi, seul de tous, tu te tiendrais à l'écart et altéré?»

«…bois, toi aussi, parmi les autres, de l'eau que tu auras puisée à ton propre puits… Rappelle-toi donc, je ne dis pas toujours, je ne dis même pas souvent, mais seulement de temps en temps, que tu te dois aussi à toi-même. Tire profit de toi, sinon avec, du moins après tout le monde. Pourrait-on moins te demander?» [6]

J'ai donc retrouvé une paix que je n'avais plus depuis mon arrivée à la Trappe. Cette journée d'hier a vraiment marquée un retournement. J'attends la suite… Fin du texte

 


lundi, le 7 août 2006

Journal de la Trappe (12)

(janvier 19) Ce matin je suis allé faire une marche au levée du soleil. Une journée d'hiver extrêmement froide, avec un soleil éblouissant. Cela me rappelait ma campagne de Saint-Jacques de Montcalm. En contemplant ce levé de soleil, je me souvenais de cette belle nature qui m'entourait à Saint-Jacques et le souvenir me revenait aussi de ces levés de soleil qui comportaient alors, malgré leur beauté, comme un manque. Qui ressemblaient parfois à des "levés de solitude", n'ayant pas ce même éclat que je vois, maintenant que j'ai la foi. Je revivais ce souvenir en marchant ce matin dans l'aube glacée et je rendais grâce à Dieu.

Par ailleurs, hier je crois avoir mis fin au combat qui m'habite depuis mon arrivée à la Trappe. Tous les matins je me lève à 3h45 pour l'office de Vigile et, malgré la fatigue, c'est toujours une très grande joie. Hier matin, j'étais particulièrement enthousiaste, heureux de pouvoir célébrer ainsi les louanges du Seigneur au milieu de la nuit. Plus l'office progressait, plus je touchais à mon désir de devenir moine. De mener, moi aussi, cette vie, au point où, je suis sortie de l'église après ma méditation, tout triste. Car je réalisais que je devrais sans doute entreprendre des démarches afin d'aller au bout de cet « appel intérieur ». J'étais triste, non pas à cause du choix, mais à cause du fait de devoir sans doute quitter l'Ordre des Prêcheurs, quitter mes frères, qui verraient mon départ comme un jugement porté sur leur vie, sur notre vie, et c'en serait un effectivement. Je pensais à mes parents, mes amis, les jeunes de l'université qui auraient peut-être l'impression que je les abandonne.

J'étais habité d'un grand tourment, que je portais dans la prière tout au long de la journée. Mais c'est au moment d'un temps d'oraison qu'une inspiration, une petite voix intérieure, m'amena à mieux cerner mon désir. En un mot : je goûte mon séjour à la Trappe à cause des temps de prière, naturellement, de la paix, du silence extraordinaire. Mais ce qui m'apporte le plus, c'est sans doute tout le temps que j'ai pour lire, réfléchir. Et la petite voix me disait : « une fois moine, combien de temps te restera-t-il pour lire, réfléchir, en dehors du travail régulier d'une journée de moine ». C'est alors que je réalisai que cette vie de Trappiste n'accordait pas tellement de place à ce type d'activité. La prière chorale, elle, occupe beaucoup de place, mais ce n'est pas cet aspect de mon séjour qui m'a séduit le plus.

Je découvris que je n'avais pas cette vocation particulière à la prière chorale sept fois par jour, bien que je m'y donne volontiers pendant mon séjour. Mais je ne suis ici que pour un mois, pas pour toute une vie. Tandis que l'aspect étude, qui me passionne, n'a pas vraiment une grande place ici. Je réalisai alors que là où je pouvais sans doute le mieux vivre cette dimension c'était chez les Dominicains. Il n'en tient qu'à moi de mieux organiser ma vie. En somme, mes doutes m'ont comme amenés à redécouvrir le cœur de ma vocation. Fin du texte

 


lundi, le 31 juillet 2006

Journal de la Trappe (11)

(janvier 18) Présentement, nous sommes en retraite à la Trappe. Elle est donnée par un moine bénédictin belge, Benoît Sandaert. Il est exégète de métier et ses propos sont d'une grande profondeur. J'admire la beauté de sa voix, son calme intérieur et sa simplicité. Tout ceci, en même temps que ses propos, font appellent à un très grande érudition. Cela me rend envieux, je m'en confesse et, surtout, c'est là une de ces nombreuses situations, depuis mon entrée en année sabbatique, qui vient me rappeler tout le sérieux que je dois mettre à l'étude, la prière. Retourner aux sources, faire lectio, goûter les textes, les prier, entrer dans l'intelligence de la Parole de Dieu. Je réalise à quel point nous avons perdu le sens de cette contemplation du mystère dans notre Province. Non pas chez tous les frères qui prêchent, bien sûr. Mais très peu seraient capables de prêcher avec cette profondeur du Père Sandaert, moi le premier. Quelle honte pour nous les frères prêcheurs!

Le Père Sandaert nous rappelait hier, fête de Saint Antoine, une anecdote au sujet de ce dernier. Il est seul dans sa grotte, au désert, là où il s'est retirer pour finir ses jours. Il est nu comme un ver, comme se doit de l'être tout bon ermite. Il se frappe le corps, gémit et prie devant le Seigneur. Alors il entend une voix qui l'appelle. C'est le Seigneur. Ce dernier lui demande s'il lui a tout donné. Antoine affirme que si, « tu vois bien, je n'ai plus rien, je suis nu ». Mais le Seigneur insiste: "M'as-tu tout donné Antoine?", et Il finit par lui révéler qu'il ne lui a pas tout donné, il ne lui a pas donné ses péchés!

Le prédicateur n'a pas développé le sens de cette anecdote. Mais moi j'y vois un bel exemple pour une prédication sur le pardon des péchés. Il faut savoir non seulement s'accuser de ses fautes, mais être capable aussi d'en déposer le fardeau au pieds du Seigneur. Tout lui donner, c'est non seulement accepter son pardon et sa miséricorde, mais aussi accepter de ne plus regarder en arrière. "M'as-tu tout donné?"

Une autre belle anecdote de notre prédicateur. Il y a ce prêtre à la sacristie qui se prépare à présider l'eucharistie et sur le mur il y a cette affiche qui comporte un mot de mère Térésa : « Dis ta messe comme si c'était ta première; dis ta messe comme si c'était ta dernière; dis ta messe comme si c'était ton unique. » Fin du texte

 


dimanche, le 30 juillet 2006

Journal de la Trappe (10)

(janvier 16 - suite) Je réalise que je ne connais rien de la vie monastique et de son histoire. Je découvre ici la figure de saint Bernard de Clairvaux! Quel personnage, quel homme inspiré. Voici un exemple de ses écrits, tiré d'une homélie sur le Cantique des cantiques:

"L'amour se suffit à lui-même, il plaît par lui-même et pour lui-même. Il est a lui-même son mérite, à lui-même sa récompense. L'amour ne cherche hors de lui-même ni sa raison d'être, ni son fruit. Son fruit, c'est l'amour même. J'aime parce que j'aime, j'aime pour aimer.

Quelle grande chose que l'amour, si du moins il remonte à Dieu son principe, s'il retourne à son origine, s'il reflue vers sa source, pour y puiser toujours son jaillissement.

De tous les mouvements de l'âme, de ses sentiments, de ses affections, seul l'amour permet à la créature de répondre à son Créateur, non pas certes d'égal à égal, mais tout de même dans une réciprocité de ressemblance.

Dans son amour, Dieu ne veut rien d'autre que d'être aimé. Il n'aime que pour qu'on L'aime; car Il le sait: ceux qui L'aimeront trouveront précisément dans cet amour la plénitude de la joie. Quelle grande chose que d'aimer!" (Extrait de : André Philbée. Saint Bernard. Cerf. 1990.) Fin du texte

 


jeudi, le 20 juillet 2006

Journal de la Trappe (9)

(janvier 16) Voilà plusieurs jours que je n'ai pas écrit. L'on dit des gens heureux qu'ils n'ont pas d'histoire. Je suis très bien ici à la Trappe. Je passe mes journées à lire, à prier, à manger, à dormir. Voilà la vie du moine que je suis devenu pour un mois. Toutes sortes de questions continuent néanmoins à m'habiter concernant la vie monastique. Il y a celles d'ordre personnel : suis-je appelé à devenir moine ? Et là c'est le combat. Et il y a les questions qui indirectement en découlent et qui m'amènent à vouloir mieux cerner la théologie justificative de l'existence de la vie monastique.

Ce matin, j'ai eu mon premier choc à ce sujet. Je lisais un livre du cistercien André Louf sur la vie cistercienne où il parle à un moment donné de ces jeunes qui ont entendu l'appel du Christ : « Viens, suis-moi! », et qui se sont fait moines. Non seulement surpris, j'ai été un peu contrarié en lisant cela.

Je dois dire que, comme bien des gens, je n'ai jamais réfléchit à la pertinence de la vie monastique, encore moins à la théologie sous-tendant cette forme de vie en Église. J'en ai surtout goûté les fruits à maintes reprises en tant qu'hôte à l'hôtellerie de divers monastères, lors de mes retraites annuelles. La Trappe d'Oka a toujours été mon lieu de prédilection.

Je ne sais trop pourquoi mais, cette fois-ci, je porte un autre regard sur cette forme de vie religieuse. Sans doute parce que je vis avec les moines. Sans doute parce que cette proximité me rend plus proche de ce désir secret sommeillant en moi, mais jamais envisagé sérieusement.

« Viens, suis-moi! » Jésus peut-il appeler quelqu'un à la vie monastique? Il me semble que lorsque l'on se représente Jésus faisant des appels dans les évangiles, on le voit surtout appelant ses disciples. Un appel qui n'est pas une invitation à se retirer en un lieu secret pour prier, mais une invitation à le suivre dans l'action. Dans ma réaction à cette phrase, je réalisais que je portais en moi une certaine conception de la vocation monastique, où l'appel vient surtout de nous-même, une sorte d'attrait personnel pour ce mode de vie. Mais que Dieu nous y appelle!?

Jésus, il me semblait, n'appelle qu'à la vie apostolique, à l'exemple des disciples qui partent deux par deux sur la route. Longtemps l'on a confondu vie monastique et vie apostolique, faisant de la vie monastique le mode par excelllence de la suite du Christ. N'y a-t-il pas là une sorte de déformation de l'appel de Jésus : « Viens suis-moi! »?

En réfléchissant à tout cela, je prenais alors conscience que je porte en moi une vision de la vie monastique qui est un peu un choix de vie égoïste, où l'on entre uniquement par choix personnel, pour son bonheur personnel, sa quête personnelle de Dieu. Dans tout cela, Dieu ne peut appeler, pensai-je, car il nous veut au milieu de son humanité à livrer bataille avec son Christ.

Voilà donc les réflexions qui me venaient dans ma réaction à ce texte. Mais après coup, je me suis mis à repenser à ces appels du Christ dans l'Évangile. N'y en aurait-il pas un qui pourrait justifier la vie monastique?

Le seul passage qui m'est venu à l'esprit est l'invitation que fait Jésus à Pierre, Jacques et Jean, de se retirer à l'écart avec lui. C'est Gethsémani où Jésus devant sa passion éminente invite ses amis à le soutenir de leur prière. C'est vrai qu'il y a aussi un autre moment semblable, sur la montagne de la Transfiguration, où Jésus leur révèle sa gloire.

Étonnant quand même ces deux textes. De la gloire à la croix! De la croix à la gloire! N'y aurait-il pas là une piste quand à la dimension vocationelle de la vie monastique en Église. Les moines seraient ces veilleurs avec le Christ, lui qui est crucifié jusqu'à la fin des temps dans le don de lui-même au monde, lui qui est entré dans la gloire du Père et qui déjà nous partage sa gloire comme il l'avait fait à la Transfiguration.

Témoin silencieux de la gloire et de la croix, le moine serait alors uni à l'action de grâce du Christ en veillant avec lui pour le monde. Les moines : des intimes du Seigneur, qui veillent avec le Seigneur. Gethsémani sur le Mont Thabor! Est-ce possible une telle vocation? Fin du texte

 


Combien est précieuse ta bonté, ô Dieu!
Car auprès de toi est la source de la vie.
Psaume 36, 8-10

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Lac et montagnes

Que l'été vous soit profitable!


samedi, le 1 juillet 2006

Journal de la Trappe (7)

Il y a quelques années, à l'occasion d'une année sabbatique, j'ai fait un séjour d'un mois chez des trappistes. En voici un extrait. Pour tout lire depuis le début allez dans les archives à "mai 2006".

(janvier 10) Quatrième nuit à la trappe. Je me prépare à me coucher après avoir mis de côté un livre sur la prière écrit par un moine. C'est bien écrit et je mesure en même temps mon incapacité à écrire comme je le voudrais. Le projet d'écriture est toujours difficile pour moi, bien que j'aie de la facilité à écrire. Paradoxale n'est-ce pas!

C'est que je ne suis pas vraiment un intellectuel et je ne suis pas toujours à l'aise avec l'articulation de concepts. J'ai toujours l'impression, c'est une certitude, de bâcler mes réflexions par incapacité d'aller plus loin. Çà demeure superficiel, d'où mon insatisfaction. J'aimerais bien écrire un livre mais quoi? Pourtant j'aimerais rejoindre les gens, leur parler de Dieu. Quelle devrait être mon approche? D'ailleurs, je vis aussi cette insatisfaction dans la prédication. Je sais que les gens, en générale, apprécient mes homélies, mais c'est toujours pénible à préparer. Dans la sueur et le sang! Et l'anxiété en prime.

Parfois, cette vie de tension et d'effort m'épuise et alors, j'aurais envie de me retirer dans une petite tâche « pépère », sans éclat, où je n'aurais rien à prouver. C'est peut-être pour cela que la vie monastique me sourit parfois, et pourtant je suis bien conscient que cette vie deviendrait alors une fuite où je serais malheureux. Je ne crois pas être fait pour la vie contemplative, bien que la prière me soit familière et qu'elle m'apporte beaucoup de bonheur.

La vie me pèse parfois avec ses responsabilités et ses exigences. Je ne dirais pas que je suis malheureux. Au contraire, je suis un homme assez comblé. C'est peut-être l'âge! Je ne sais trop. La peur du lendemain, ne pas savoir ce qui m'attend comme ministère au terme de cette année sabbatique. Toujours ce sentiment de la nécessité de me prouver aux autres, tout en doutant de ma valeur-propre.

Je termine cette belle journée sur un léger « down », ce qui devrait m'aider à bien dormir. Quant à toi, mon Dieu, je te redis tout mon amour, mon désir de te servir, d'être là où tu me veux. Fin du texte

 


Champ de tournesols

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