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Pour les Coptes chassés par Daech, « il n’y a plus de vie possible dans le Nord-Sinaï »

Le 25 février, environ 300 chrétiens ont fui la ville d’el-Arish, dans le nord du Sinaï pour se réfugier à Ismaïlyia.

Leurs témoignages, recueillis par la correspondante de La Croix en Égypte, racontent l’horreur et les violences perpétrées par Daech à l’égard des Coptes.

La voiture a conduit le vieil homme à l’église évangélique du pasteur Nabil Shukrallah. Lorsqu’il en sort, les bras lui en tombent. Littéralement. Mains ballantes le long du corps, dos voûté, air ébahi.

Alors que des bénévoles s’affairent déjà à décharger le toit de l’auto, l’homme en costume noir semble désorienté. Ce matin encore, il était avec sa femme, dans leur maison d’el-Arish, la capitale du gouvernorat du Sinaï-Nord, située 200 kilomètres plus à l’est. Il a abandonné ses habitudes et son mobilier. Quelques heures sur la route ont suffi, le voilà désormais déplacé.

Vague de solidarité chez les chrétiens et les musulmans

Rapidement, plusieurs hommes très costauds viennent soutenir la brindille qui flanche, et l’emmènent à l’abri des regards. Sa petite femme, toute de noir vêtue, marche dans leurs pas.

Depuis la veille, la scène se répète. Une centaine de familles – soit la quasi-totalité des chrétiens vivant à el-Arish – se déversent devant les différentes paroisses d’Ismaïliya, à la recherche de secours.

Heidi, bénévole de l’église évangélique, casquette vissée sur la tête, récolte des biens de première nécessité, déposés par les gens du coin. « Dis-moi combien ! Fromage ? » – « 6 », lui répond un jeune homme, affairé à trier des sachets tout juste déposés, « thon ? 4 – Café ? 2 ».

L’arrivée des chrétiens d’el-Arish a provoqué une vague de solidarité : chrétiens et musulmans sont venus donner des couvertures, des couches pour bébé, des médicaments et de la nourriture. Certains préparent aussi du thé, d’autres viennent simplement s’enquérir du moral.

« Deux hommes ont frappé violemment à la porte »

Malgré une ambiance bienveillante, la tension est palpable. Environs 300 personnes sont arrivées pendant ce week-end des 25 et 26 février. Si elles ont eu le temps de fuir, elles ont aussi eu celui de vivre l’horreur.

Nabila Fawzi, les yeux cernés de khôl et les épaules emmitouflées dans un chandail noir en laine malgré le temps printanier, accepte de raconter son histoire. Quatre jours auparavant, son mari et son fils ont été assassinés par des membres de Daech.

« Il faisait nuit, il devait être 22 h 30. Deux hommes ont frappé violemment à la porte, ils sont entrés dans la maison et m’ont demandé si nous étions chrétiens. J’ai dit oui. Ils sont allés chercher mon mari et lui ont mis une balle dans la tête. Ils ont ensuite pris mon fils et l’ont brûlé vif », assure la vieille dame.

« Ils m’ont demandé si j’avais de l’argent, ont pris tous mes bijoux puis ils ont mis le feu à la maison. » Ses mains brunes, dont l’annulaire est cerclé de blanc, témoignent d’une alliance qui a disparu.

« On a tout perdu, notre maison, nos emplois… »

À ses côtés, son neveu fait défiler sur son téléphone portable, des photos des deux corps martyrisés. « Ils avaient une liste avec une quarantaine de noms », assure-t-il. « Les noms des chrétiens. Ils nous cherchent, nous trouvent et nous tuent. »

La nuit suivante, leur voisin a été décapité sur le toit de sa maison devant sa femme et ses deux filles. « Il n’y a plus de vie possible dans le Nord-Sinai », assure Mariam Fayez qui a fui, elle aussi, avec sa famille. « On est tellement soulagé d’être arrivés ici. On a tout perdu, notre maison, nos emplois, mais nous n’étions plus en sécurité là-bas. Si nous restions, nos maris et nos fils auraient été tués. »

En l’espace de deux semaines, sept chrétiens ont été exécutés par Daech. L’organisation avait récemment promis dans une vidéo qu’elle renforcerait ses attaques contre « les infidèles d’Égypte ».


Jenna Le Bras (à Ismaïliya). JOURNAL LA CROIX. Urbi & orbi