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Place des laïcs : en Suisse romande, un diocèse « laboratoire »

Fin mai, l’évêque du diocèse de Lausanne, Genève et Fribourg a nommé des laïcs pour le représenter dans certains cantons. Ce geste inédit est la face visible d’une profonde réorganisation de ce diocèse de la Suisse romande, qui pourrait constituer un des laboratoires de l’Église de demain.

La petite révolution ecclésiale qui se joue actuellement de l’autre côté du lac Léman n’aurait pas eu lieu si tôt sans un détonateur nommé Covid-19. « La pandémie a précipité une situation que je m’attendais à voir plutôt dans vingt ou trente ans : des églises vides, dans lesquelles de nombreux fidèles ne reviennent pas, et un catholicisme qui, bien souvent, ne “dit” plus rien aux gens,explique Mgr Charles Morerod, évêque de Lausanne, Genève et Fribourg. Je refuse que mon successeur, dans quelques années, puisse me reprocher d’avoir vu ce qui était en train de se passer mais de m’être contenté de colmater les brèches. Ce ne serait pas responsable. »

Alors ce dominicain de 59 ans, natif du district de la Gruyère, qui a su se montrer ferme face aux abus sexuels mais n’avait pas, pour le reste, une réputation d’avant-gardiste, a surpris son monde en lançant au printemps une réorganisation diocésaine qu’il qualifie lui-même de « saut dans la foi ». En bref, il s’agit d’alléger les structures pour mieux coller à la réalité de la pratique religieuse en Suisse romande et de responsabiliser les laïcs, à des niveaux inédits de gouvernance pour l’Église catholique.

En ce début d’été orageux, lesdits laïcs ne semblent pas prêts à partir en vacances. « Il y a beaucoup de choses à lancer si l’on veut que cela démarre sans traîner à la rentrée », explique Michel Ralcoz, qui prend tout de même le temps d’un déjeuner, entre deux ondées, sur une terrasse de Lausanne. Travaillant pour le diocèse (l’un des six de Suisse) depuis 26 ans, ce quinquagénaire marié et père de trois enfants deviendra, le 1er septembre, le représentant de l’évêque dans le canton de Vaud pour cinq ans. Nomination exceptionnelle puisque cette tâche a toujours été confiée à un prêtre, en la personne d’un vicaire épiscopal. Ce dernier, le père Christophe Godel, ne semble pas malheureux de rejoindre à la rentrée une paroisse surplombant les eaux du lac de Neuchâtel, à mille mètres d’altitude.

Deux femmes à Fribourg

Michel Racloz salue le geste « audacieux voire prophétique » d’un évêque dont il sera désormais l’un des plus proches collaborateurs – geste validé à Rome et rendu public fin mai. Il se dit toutefois conscient des risques : devenir un « laïc clérical » en cédant à l’autoritarisme ; ou manquer de proximité avec des prêtres dont il sera le supérieur hiérarchique sans partager leur état de vie – certains attendant déjà de lui qu’il soit pour eux « comme un père ». Délégué pendant neuf ans du vicaire épiscopal, Michel Racloz a appris à maîtriser les dossiers techniques comme à gérer des conflits. « Je privilégie toujours le dialogue, mais je suis capable de dire les choses, affirme-t-il. À des laïcs comme à des prêtres. »

Tandis que le canton de Genève conserve pour l’heure son vicaire épiscopal, le canton de Neuchâtel se dotera à la rentrée d’un diacre permanent, Romuald Babey, comme « représentant de l’évêque ». Quant au canton de Fribourg, bilingue, il disposera de deux femmes – mariées – à ce poste : Céline Ruffieux pour la partie francophone et Marianne Pohl-Henzen pour la germanophone (cette dernière étant déjà en place depuis un an, sous le nom de « déléguée épiscopale »). À 48 et 61 ans, elles ne revendiquent pas l’ordination des femmes et refusent « l’opposition prêtres-laïcs ». Ce qu’elles prônent plutôt, c’est la complémentarité des états de vie, pour des structures ecclésiales plus en phase avec la société et représentatives du « peuple de Dieu ».

Sans se départir de son sourire chaleureux, Céline Ruffieux reconnaît qu’après sa nomination, un prêtre du canton est venu lui dire qu’il travaillerait certes avec elle, mais « n’approuvait pas » cette décision de l’évêque, estimant que la hiérarchie du diocèse devrait être réservée à des ministres ordonnés. Cette psychologue et enseignante de profession se veut compréhensive : « Il y a des peurs, bien sûr, car nous sommes là devant un vide. Nous n’avons pas vraiment de modèle à suivre, c’est à nous de construire cette nouvelle réalité. »

Culture participative

Comment expliquer que cette « nouvelle réalité » arrive de la discrète Église catholique suisse, souvent éclipsée par ses plus bruyantes voisines française et allemande ? Faut-il y voir l’influence de l’Allemagne, où des propositions très progressistes ont émergé depuis plus d’un an dans le cadre du chemin synodal ? Interrogé à ce sujet, Mgr Morerod répond par la négative, expliquant que le modèle allemand le « laisse parfois un peu perplexe ».

Les observateurs voient plutôt dans les récentes évolutions la marque d’une culture participative très ancrée en Suisse, ainsi que celle du protestantisme, omniprésent au pays adoptif de Calvin. Dans ce diocèse, les laïcs sont déjà présents depuis une quinzaine d’années au sein des équipes responsables d’unités pastorales (groupements de paroisses). Ils tiennent également les fédérations chargées de faire l’interface entre l’Église et l’État, qui contribue – différemment selon les cantons – au financement du culte.

Si Mgr Morerod souhaite bien voir l’ensemble des baptisés participer pleinement à la vie de l’Église – volonté saluée notamment par le Réseau des femmes en Église, actif en Suisse depuis 2019 –, il ne cache pas que cette évolution a aussi été motivée par des considérations plus pragmatiques. Comme celle de voir ses prêtres les plus compétents « faire un travail de prêtres » (ce qui, sous-entend-il, était moins le cas tant qu’ils étaient vicaires épiscopaux), c’est-à-dire « développer des pôles pastoraux plutôt qu’être assignés à des tâches d’organisation ».

Expérimentations « exportables » ?

Ces « pôles pastoraux » sont justement l’un des éléments de la réorganisation en cours : face au recul de la pratique religieuse, l’Église locale entend renoncer à couvrir la totalité du territoire au profit d’îlots devenus « inévitables », à en croire l’évêque. Fin 2020, il avait d’ailleurs déclaré publiquement que son diocèse n’avait plus besoin d’autant de prêtres étrangers : cela n’avait pas manqué d’en vexer quelques-uns.

Les baptisés du diocèse devraient en tout cas pouvoir s’approprier – et prolonger – ces évolutions au cours d’un processus synodal qui débutera à l’automne. Au même moment s’ouvrira, pour l’Église universelle, la phase diocésaine du Synode sur la synodalité souhaité par le pape : une coïncidence de nature à conforter nombre de catholiques suisses romands dans cette démarche locale.

De là à y voir des expérimentations « exportables » ailleurs ? Tous le reconnaissent : de tels aménagements, notamment l’embauche de laïcs plus nombreux, nécessitent des moyens financiers. Or si le diocèse n’est pas le plus riche de Suisse, il dispose de davantage de ressources que la moyenne des diocèses français.

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Un diocèse, quatre cantons

Sur les 26 cantons que compte la Confédération helvétique, quatre composent le diocèse de Lausanne, Genève et Fribourg : aux trois cités dans son intitulé s’ajoute celui de Neuchâtel.

Ce diocèse compte 335 prêtres (y compris les retraités), une trentaine de diacres permanents, et 417 laïcs, sans compter les bénévoles.

Les cantons de Vaud (Lausanne), Genève et Neuchâtel sont historiquement protestants, mais celui de Fribourg fut longtemps un bastion catholique. C’est dans cette ville que siège l’évêque depuis le XVIIe siècle.

Si l’Église et l’État sont séparés à Genève et à Neuchâtel, ce n’est pas le cas dans le canton de Vaud.

Dans les cantons suisses, la structure ecclésiale est doublée d’une structure civile. Ces fédérations, gérées selon les principes démocratiques, perçoivent un impôt ecclésiastique ou reçoivent les contributions de l’État, qu’elles redistribuent ensuite.


SOURCE : JOURNAL LA CROIX