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Mgr Rangel Mendoza, l’évêque qui parle avec les « narcos »

 

Dans le Guerrero, une des régions les plus pauvres et les plus meurtrières du Mexique, Mgr Rangel Mendoza, évêque de Chilapa-Chilpancingo, a choisi d’établir un dialogue avec les narcotrafiquants pour endiguer l’explosion de violence qui frappe les habitants.

C’est le vibreur de son téléphone à travers sa soutane qui l’interrompt en pleine phrase. L’évêque décroche : « Oui ?… Oui, ça avance… Une réunion entre lui, votre chef et le candidat… Ils m’ont invité aussi, parce qu’ils veulent un dialogue franc et ouvert… » Il raccroche : « Excusez-moi. C’était… urgent. »

À la tête depuis trois ans du diocèse de Chilapa-Chilpancingo, dans l’État de Guerrero (sud-ouest du pays), Mgr Salvador Rangel Mendoza a pris l’habitude de ces appels à mots couverts qui lui demandent d’arranger de discrets rendez-vous.

La région, où pousse le pavot à opium, matière première de l’héroïne, est l’une des plus pauvres et des plus violentes du Mexique. « Tout le Guerrero est aux mains du narcotrafic », résume l’évêque. Les communautés locales, prises en otage dans les affrontements réguliers entre groupes rivaux qui se disputent les champs et les routes, trinquent : sept homicides par jour en moyenne en 2017.

« Un peu excessif dans ses propos contre le narcotrafic »

La première fois que Mgr Rangel Mendoza s’est retrouvé en face d’un leader du crime organisé, c’était pour plaider la cause d’un prêtre, condamné à mort par le cartel. « Il avait été un peu excessif dans ses propos contre le narcotrafic », considère le franciscain, le regard vif sous ses lourdes paupières. « Je leur ai demandé la permission de l’affecter ailleurs plutôt qu’il soit assassiné. »

Autorisation accordée, prêtre exfiltré : la nouvelle se répand dans la région et, rapidement, l’évêque est sollicité de toutes parts. Il intercède pour que soient rétablis le gaz et l’électricité coupés dans un village, met fin à une pénurie organisée d’essence, plaide pour que les bus publics roulent à nouveau dans la ville de Chilapa. Assujetti à un cartel, le service de transport voyait ses chauffeurs assassinés en représailles par un groupe concurrent.

Faire l’interface entre crime organisé et société de droit commun, « ce n’est pas mon rôle à proprement parler », concède l’évêque. « Je suis franciscain », poursuit-t-il en désignant l’imposante croix en bois verni qui orne son plastron. « Je dois assumer la part sociale de mon sacerdoce. Je sais que c’est dangereux, mais j’y vais parce que je peux éviter des enlèvements, des séquestrations, des morts. Je viens en ami. Je ne les critique pas, je ne les juge pas », justifie l’évêque, qui affirme n’avoir jamais reçu de menace.

Une approche du crime organisé qui a ses détracteurs, notamment au sein du gouvernement. « Ils disent que je suis irresponsable, que je salis l’image du Guerrero », rapporte Mgr Rangel Mendoza, qui se dit prêt à dialoguer avec « qui que ce soit, y compris le gouvernement ». Adepte d’une stratégie militariste qui a échoué à éradiquer le narcotrafic, le gouvernement mène depuis douze ans une guerre déclarée au crime organisé qui a provoqué la fragmentation des grands cartels et fait plus de 200 000 morts.

« L’amnistie permettrait à ceux qui voudraient s’éloigner des cartels »

Le vainqueur, dimanche 1er juillet de la présidentielle, le vétéran de la gauche Andrés Manuel Lopez Obrador a marqué les esprits en proposant d’amnistier les narcotrafiquants, en commençant par les paysans cultivateurs de pavot à opium et les petites mains des cartels. Une mesure floue qui a fait polémique mais que soutient l’évêque de Chilpancingo. « L’amnistie permettrait à ceux qui voudraient s’éloigner des cartels mais craignent des représailles de se réinsérer dans la société. »

Le récit dans la presse de ses rencontres avec les organisateurs du narcotrafic n’a pas manqué de créer la controverse, mais l’évêque a reçu le soutien de la Conférence épiscopale du Mexique. Sur le terrain, ils sont également nombreux à approuver sa méthode. « Il a compris comment marchaient les choses ici. Il a expérimenté par lui-même la réalité du terrain », tranche Yuritzia Lopez, 32 ans, candidate au Congrès de Guerrero dans une zone de culture de pavot à opium.

Au premier trimestre de 2018, l’État de Guerrero recensait déjà 572 homicides. Un chiffre en hausse depuis cinq ans. Mgr Rangel Mendoza affirme travailler à « une paix plus durable » entre les différents groupes narcos. « Plusieurs chefs de cartels me l’ont confié : eux aussi cherchent la tranquillité. “Nous voulons vivre en paix, et que nos fils ne suivent pas notre exemple”, me disent-ils. » Le chemin avant l’apaisement est encore long. Les jours suivants cet entretien, une partie de la sierra, la zone de culture de pavot du centre de l’État, était secouée par de violents affrontements entre cartels qui ont fait trois morts et causé la fuite de nombreux villageois.

Alix Hardy. Journal La Croix