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L’Inde laïque ébranlée par un projet de loi controversé

La Chambre basse du Parlement à New Delhi a adopté un texte controversé sur l’attribution de la citoyenneté, qui exclut des communautés musulmanes originaires des pays voisins.

► Qu’ont voté les députés indiens ?

Tard dans la nuit, lundi 9 décembre, les députés de la Chambre basse ont âprement débattu d’un projet d’amendement constitutionnel polémique sur l’attribution de la citoyenneté, que l’opposition a tenté, en vain, de contrer. Cet amendement entend naturaliser officiellement les Indiens des minorités religieuses originaires d’Afghanistan, du Pakistan et du Bangladesh qui, pour la plupart, vivent en Inde depuis longtemps. À l’exception toutefois des musulmans, qui resteront sans papiers, donc susceptibles, en théorie, d’être arrêtés.

Ce texte a été introduit par le ministre de l’intérieur Amit Shah, vêtu pour l’occasion d’une veste safran, la couleur du puissant Parti du peuple indien (BJP), le parti nationaliste hindou du premier ministre Narendra Modi. Adopté par 311 voix contre 80, il doit à présent être voté par la Chambre haute.L’Inde laïque ébranlée par un projet de loi controversé

► Quels sont les arguments de l’opposition ?

Les députés de l’opposition ont dénoncé une atteinte inédite aux principes d’une Inde fondée en 1947 sur l’égalité des religions. « Cette réforme est inconstitutionnelle, confie à La Croix le député Ritesh Pandey, du Bahujan Samaj Party (BSP). Les Pères de la nation ont défendu l’idée d’une Inde ouverte à tous pour coexister pacifiquement. Mais le gouvernement actuel est en train de dire que les musulmans ne sont pas les bienvenus. C’est inacceptable. »

Dans l’hémicycle bondé, l’émotion était vive parmi les députés de l’opposition, car c’est leur vision de l’Inde qu’ils sentent attaquée. « L’Inde devient-elle un État hindou ? », a demandé un représentant à Amit Shah. « Quel message êtes-vous en train d’envoyer aux musulmans ? », s’est indigné un autre.

Lors de manifestations contre le projet, à Delhi, l’inquiétude, relayée par les défenseurs des droits de l’homme, était tout aussi palpable. « Nous sommes nés en Inde » ou « L’Inde est notre pays », affichaient les pancartes. « Narendra Modi et Amit Shah divisent l’Inde sur des bases religieuses et perçoivent les musulmans comme des étrangers », s’est offusqué Mohammed Saed, un étudiant. « C’est la première fois que l’Inde vote une loi basée sur la religion, a souligné un retraité. Notre pays est en train de devenir un autre “Pakistan”, pour les hindous. »

► Quels sont les arguments du gouvernement indien ?

Le gouvernement réfute toute intention de marginaliser la communauté musulmane. Il avance, à l’inverse, sa volonté de protéger les migrants issus des autres minorités. « Ce n’est pas un texte discriminatoire, a déclaré Amit Shah. Les musulmans pourront continuer de vivre dans ce pays avec dignité. »

Néanmoins, le texte survient alors que les autorités tentent de réduire le legs musulman. Elles revisitent l’histoire dans les livres scolaires, rebaptisent de noms hindous des villes dont le nom possède une consonance musulmane. Il survient aussi après un recensement, en août, en Assam (nord-est), qui montre que deux millions de personnes, en majorité musulmanes, pourraient perdre leur nationalité indienne. Il s’inscrit enfin au cœur des projets phares de Narendra Modi : en août, il a révoqué l’autonomie constitutionnelle du Cachemire, seule région à majorité musulmane.

Depuis l’arrivée au pouvoir des nationalistes hindous, en 2014, les crimes islamophobes se sont multipliés. « Dans ma circonscription d’Uttar Pradesh, les musulmans ont peur, affirme le député Ritesh Pandey. Ils vivent dans des ghettos et n’ont pas de papiers pour prouver leur nationalité. Cette idée est désormais effrayante. »