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Les évêques face aux victimes d’abus sexuels

Joints par La Croix, plusieurs évêques se livrent sur leur état d’esprit.

Les évêques se disent pour la plupart affectés par cette crise.

 

Comment les évêques de France vivent-ils la crise actuelle de l’Église ? Secoués par les scandales d’abus sexuels qui les ont atteints de près ou de loin ces derniers mois, les évêques interrogés par La Croix l’affirment tous : c’est avec une attitude de particulière « humilité » qu’ils se rendent à Lourdes, à partir du 3 novembre, pour leur Assemblée plénière d’automne.

Alors qu’ils ont finalement accepté d’accueillir au cours de leur rencontre huit victimes d’actes pédocriminels commis par des clercs, certains redoutent déjà une telle confrontation. « Une nouvelle fois, je vais être confronté à cette parole de vérité, indispensable à recevoir aujourd’hui, mais qui me blesse en tant que représentant de l’institution qui a détruit les personnes victimes », confie ainsi Mgr Dominique Lebrun, archevêque de Rouen. Son diocèse est encore sous le choc du suicide du père Jean-Baptiste Sèbe, le 18 septembre.

Solidarité entre les évêques

Certains semblent rester en retrait, gardant une certaine distance, au moins dans le propos, comme si le drame leur semblait lointain. D’autres se disent affectés par cette période difficile même s’ils n’ont pas été confrontés directement à des cas. « Je ne peux pas prendre cette crise à la légère sous prétexte que je n’ai pas rencontré de problèmes d’abus sexuels dans mon diocèse, assure ainsi Mgr François Fonlupt, à Rodez. Évêques et prêtres, cette crise nous touche tous. Elle révèle une blessure scandaleuse, dont nous ne mesurions pas jusqu’ici l’ampleur. » Un avis partagé notamment par Mgr Pascal Wintzer, archevêque de Poitiers : « Cette crise habite nos esprits, nous ne pouvons pas nous empêcher d’y penser. »

De fait, la crise a eu des répercussions sur l’ensemble du clergé. Plusieurs évêques font état de « regards de suspicion » posés sur eux-mêmes ou des prêtres de leur connaissance, voire d’agressions verbales. « Il y a deux semaines, deux prêtres de mon diocèse se sont fait injurier en pleine rue », rapporte Mgr David Macaire, archevêque de Fort-de-France (Martinique). « Qu’aurait-on dit si cela avait été un imam ou un rabbin ? » S’insurgeant contre une forme de « cléricophobie » distillée « en toute impunité », le plus jeune évêque de France redoute que la recherche d’agresseurs potentiels se mue en une sorte d’« inquisition ».

Les évêques ne veulent pas de généralisation hâtive

Même crainte chez Mgr Antoine Hérouard, évêque auxiliaire de Lille. « Attention à ne pas nous laisser envahir par cette question et son retentissement médiatique, prévient-il. Comme l’a montré le récent rapport de la CEF, le problème est réel, mais circonscrit : il est loin de concerner la totalité des prêtres. »L’argument selon lequel l’essentiel des actes pédophiles a lieu au sein même des familles est régulièrement invoqué par les évêques, désireux de ne pas porter seuls la responsabilité d’un problème qui dépasserait le cadre de l’Église.

Mgr Michel Santier, évêque de Créteil, déplore certains « effets généralisateurs »et tient à « garder la tête froide » dans un tel contexte. « Certains chrétiens nous écrivent pour signaler leurs inquiétudes par rapport à tel ou tel prêtre. Tout le monde est à l’affût et a peur. Je le comprends, mais je crois que nous avons besoin de prendre du recul, de réfléchir. »

Quand d’autres évêques se sont trouvés en difficulté (à Rouen, Orléans ou encore Lyon), Mgr Santier leur a adressé un courrier personnel pour les assurer de son soutien. « Cette crise a créé les conditions d’une meilleure vie fraternelle entre évêques », confirme Mgr Jean-Claude Boulanger, évêque de Bayeux-Lisieux. L’Assemblée de novembre pourrait permettre la mise en commun des expériences et la recherche de solutions communes. C’est en tout cas ce qu’espère Mgr Lebrun.

Les grandes réformes ne se font pas à Lourdes

Pour quoi faire cependant ? Si les victimes vont pouvoir témoigner, la question de nouvelles mesures concrètes se pose. Or, « à Lourdes, nous évitons d’évoquer clairement les grandes thématiques qui pourraient diviser le corps épiscopal »,regrette l’un d’eux, anonymement.

Selon plusieurs évêques, Lourdes n’est donc pas l’endroit propice pour lancer de grandes réformes ou prendre de grandes décisions. Or, « il y a urgence », selon Mgr Wintzer qui aimerait que « des petits groupes de théologiens se saisissent de grandes questions » susceptibles d’aider l’Église plus largement.

Un évêque du centre de la France aimerait, par exemple, que l’Assemblée s’engage dans la question de l’ordination d’hommes mariés, à l’instar de la conférence épiscopale belge qui a fait une déclaration en ce sens au récent Synode des jeunes, afin d’enrichir « non pas en nombre mais par sa diversité » le presbytérat français. Il sait pourtant que ce désir restera un vœu pieux. « L’Église est trop fragile pour risquer une division d’ordre théologique supplémentaire », se désole-t-il.

D’autres enjeux à évoquer

« Cette forme de consensualité des échanges ne doit pourtant pas amener à la résignation », selon Mgr Jean-Luc Brunin, évêque du Havre, qui attend aussi« énormément de nos discussions sur l’Europe ». « Des élections fondamentales vont avoir lieu en 2019, où l’enjeu des migrations et du projet européen devrait prendre toute sa place », explique-t-il.

D’une manière générale, l’ensemble des évêques insistent sur le fait que la crise des abus ne doit pas prendre toute la place dans les discussions. « Des choses magnifiques continuent à se vivre dans nos diocèses », témoigne Mgr Brunin, reconnaissant toutefois : « Tant que les scandales demeurent, la crédibilité de l’Église sera durement entamée, au risque de faire taire son message d’espérance. »


SOURCE : Mélinée Le Priol et Julien Tranié. Journal La Croix