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Le pape François ne prononce pas le mot Rohingyas… mais appelle à agir

Le pape François est arrivé jeudi 30 novembre au Bangladesh après quatre jours en Birmanie. S’il ne prononce pas le mot « Rohingyas », suscitant les critiques de la presse internationale, il ne cesse d’évoquer le drame de cette minorité musulmane persécutée.

Dire le mot. Ou pas. Tout au long de son séjour birman, la question aura été de savoir si le pape François prononcerait, ou non, le mot « Rohingyas ». Et, jeudi après-midi encore, à Dacca, capitale du Bangladesh, où sont réfugiés 900 000 Rohingyas chassés de Birmanie, le pape n’a pas prononcé le mot fatidique, tout en évoquant une nouvelle fois, et de façon très précise, leur situation.

Devant les autorités bangladaises, il a en effet félicité le Bangladesh pour son « esprit de générosité et de solidarité » et « son élan humanitaire en faveur des réfugiés arrivés en masse par l’État Rakhine, leur procurant un abri temporaire et les premières nécessités pour vivre ». « Ce résultat a été obtenu avec beaucoup de sacrifices. Cela a aussi été fait sous les yeux du monde entier », a-t-il souligné.

« Musulmans de l’État Rakhine »

Il a insisté sur le fait qu’« aucun d’entre nous ne peut manquer d’être conscient de la gravité de la situation, de l’immense coût imposé par les souffrances humaines et les conditions de vie précaires de si nombreux de nos frères et sœurs, dont la majorité sont des femmes et des enfants, entassés dans des camps de réfugiés ».

Car François n’a pas attendu cet été que le monde s’émeuve du drame des Rohingyas. Dès février dernier, au cours d’une audience générale au Vatican, il avait invité à « prier avec lui un Notre-Père pour nos frères et sœurs rohingyas », ces « gens bons et pacifiques (…) torturés, tués, simplement pour avoir mis en avant leurs traditions, leur foi musulmane ». Une déclaration faite alors dans une indifférence quasi générale.

Sur le sol birman, comme tout chef d’État en visite, il a certes pris soin, par respect pour ses hôtes, de ne pas prononcer le mot « Rohingya ». Ce terme est très controversé pour les Birmans, pour qui il fait fi des habitants autochtones et bouddhistes de l’État Rakhine, où les musulmans ne sont arrivés que tardivement du Bengale voisin. Dès avant le départ de François de Rome, le cardinal Charles Bo, archevêque de Rangoun, avait d’ailleurs soulevé cette difficulté, conseillant au pape de parler plutôt des « musulmans de l’État Rakhine ».

Le soutien du pape à Aung San Suu Kyi

Mais, sans employer le mot, François ne s’est pas privé de parler directement des Rohingyas. Ainsi, mardi à Naypyidaw, répondant à Aung San Suu Kyi qui avait, d’elle-même, évoqué la complexité de « la situation dans le Rakhine », il a souligné que « l’avenir de la Birmanie doit être une paix fondée sur le respect de la dignité et des droits de tout membre de la société ». Il a insisté sur « le respect de tout groupe ethnique et de son identité » et encouragé le gouvernement à « tenter de mettre fin à la violence, construire la confiance et garantir le respect des droits de tous ceux qui considèrent cette terre comme leur maison ». Une allusion directe – et bien comprise comme telle – aux Rohingyas qui s’estiment chez eux dans une Birmanie qui les considère comme apatrides.

L’Église catholique locale a fortement apprécié le soutien du pape à Aung San Suu Kyi, pourtant critiquée en Occident pour son relatif silence dans la crise des Rohingyas, certains appelant même à lui retirer son prix Nobel. « Elle a souffert et s’est sacrifiée pendant des années non pour elle, mais pour son pays », l’a défendu, mercredi soir, Mgr John Hsane Hgyi, vice-président de la conférence épiscopale. Le père Marino Soe-Naing, porte-parole des évêques, a estimé que « nous ne pouvons pas trahir le sang versé dans ce combat, en abandonnant celle qui l’incarne ».

Les catholiques birmans savent bien que la situation politique du pays reste tendue, même deux ans après le début de la transition démocratique. Les généraux, qui continuent à contrôler l’armée et la police, n’attendent qu’une faute de sa part pour se débarrasser d’Aung San Suu Kyi, ce que la constitution leur permettrait de faire légalement.

Le pape préfère l’action, souvent dans la discrétion

Les chrétiens ont tout à fait conscience qu’un retour de la junte signerait une nouvelle période très difficile pour les minorités. Pour les Kachins (au Nord) et les Karens (à l’Est), la situation est encore loin d’être réglée, même si la communauté internationale s’en émeut moins que des Rohingyas. « Il n’y a pas de solution facile au problème des réfugiés », reconnaît le père Soe-Naing pour qui « le sort de la nation tout entière » est en jeu dans cette crise.

« On ne peut pas attendre des gens qu’ils règlent des problèmes impossibles », explique de son côté Greg Burke, directeur de la Salle de presse du Saint-Siège. « Les réfugiés sont l’un de ses plus grands sujets de préoccupation. Il en parle tous les jours. Mais le voyage n’a pas été conçu autour d’eux ».

Il s’est refusé à divulguer la teneur des discussions privées du pape, lundi soir, avec le chef de l’armée birmane. « Le pape est un homme très libre », a-t-il seulement déclaré, laissant entendre que la discussion a sans doute été franche.

De fait, plutôt que des mots, le pape préfère l’action, souvent dans la discrétion. Et c’est à cette même action en faveur des Rohingyas, dont il a survolé les camps entre Rangoun et Dacca, qu’il appelle la communauté internationale. « Il est nécessaire que la communauté internationale mette en œuvre des mesures décisives face à cette grave crise, non seulement en travaillant pour résoudre les questions politiques qui ont conduit à ce déplacement massif de personnes, mais aussi en offrant une assistance matérielle immédiate au Bangladesh dans son effort pour répondre efficacement aux besoins humains urgents », a-t-il rappelé, jeudi, lors de sa rencontre avec les autorités bangladaises, à laquelle participait aussi le corps diplomatique. Des actes plutôt que des mots : telle a toujours été la philosophie du pape François.


« Le nom de Dieu ne peut jamais être invoqué pour justifier la haine »

Extraits du discours du pape François aux autorités bangladaises, jeudi 30 novembre à Dacca.

« Le Bangladesh est connu pour l’harmonie qui a traditionnellement existé entre les adeptes de diverses religions. Cette atmosphère de respect mutuel et un climat grandissant de dialogue interreligieux permettent aux croyants d’exprimer librement leurs plus profondes convictions sur la signification et sur le but de la vie. (…) Dans un monde où la religion est souvent – scandaleusement – mal utilisée pour fomenter des divisions, ce genre de témoignage (…) est plus que jamais nécessaire. Celui-ci s’est manifesté d’une manière particulièrement éloquente (…) dans le message clair envoyé par les autorités religieuses de la nation pour qui le saint nom de Dieu ne peut jamais être invoqué pour justifier la haine et la violence contre les autres êtres humains, nos semblables. »


Nicolas Senèze, à Rangoun (Birmanie) et Dacca (Bangladesh) . Journal La Croix