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Le pape aux jeunes: le monde économique d’aujourd’hui est «immoral»

« Le monde économique, tel qu’il est conçu aujourd’hui, est immoral », réaffirme le pape. « On vit dans un climat mondial où l’homme et la femme ont été déplacés du centre de l’économie, où règne le dieu argent. »

Le pape a prononcé un discours avant d’entamer un dialogue avec les jeunes italiens de la « Villa Nazareth » de Rome, où il s’est rendu le samedi 18 juin.

Fondé il y a 70 ans pour venir en aide aux enfants pauvres orphelins de guerre, ce centre est géré aujourd’hui par la Fondation Tardini présidée par le cardinal Silvestrini et permet à des enfants de familles modestes de poursuivre leurs études.

Nous avons publié la première question et la première réponse, mardi 28 juin, la deuxième le 29 et la troisième le 30 juin. Et le discours du pape le 20 juin.

M.D.

4e question, de Maria Elena Tagliaboschi 

Pape François, la crise économique, les immenses flux migratoires, les changements démographiques, l’incompatibilité entre les horaires de travail et les enfants, sont quelques-uns des phénomènes qui influent énormément sur le développement de la société dans les pays industrialisés. Tout cela favorise l’apparition de nouvelles pauvretés: personnes âgées seules ; chômeurs et précaires en forte croissance qui ne trouvent pas la place qui leur est due dans le marché du travail; jeunes couples étranglées par les frais de gestion familiale. Ces changements nous égarent et l’on se sent de plus en plus pauvres, économiquement, mais d’abord dans nos espoirs, nos désirs, nos passions. Dans quel esprit, nous jeunes et adultes pouvons-nous affronter ces situations qui nous touchent de si près?  

Réponse du pape François

Pardonnez-moi, je me suis trop étendu. Sur cette question, j’ai déjà répondu à la plupart des points. Mais je voudrais aller au cœur du problème. C’est le style de l’économie moderne que nous devons revoir. Aujourd’hui – et je le dis parce que je l’ai écrit dans Evangelii gaudium – l’économie est une économie qui tue. Au centre du monde, au centre de l’économie mondiale, il n’y a pas l’homme, la femme, il y a le dieu argent. Et c’est ce qui tue. Trouver un matin d’hiver un sans-abri mort de froid à piazza Risorgimento, ou tant d’enfants qui n’ont pas de quoi manger, dans la rue, voir drogués … ça n’attire pas l’attention des journaux. Par contre, si les points de la bourse de Tokyo, Londres, Francfort, New York, chutent, grande tragédie mondiale ! Nous sommes esclaves de ce système économique qui tue, esclaves et victimes. Aujourd’hui travailler au noir c’est normal, car si tu ne travailles pas au noir, tu n’as pas de travail. C’est normal.

Aujourd’hui c’est normal de te faire un contrat de travail de septembre à juin, et après ? Juillet et août ? Tu manges un peu d’air! Et puis on te donne un autre contrat en septembre. Sans couverture sanitaire, sans possibilité d’avoir une retraite. Cela s’appelle « un travail d’esclave », et la majorité d’entre nous vit dans ce système de travail. Les flux migratoires: une partie a fui à cause de la faim, car leur pays a été exploité et ils ont faim. Et une autre a fui à cause de la guerre, qui est ce qui rapporte le plus en ce moment : les trafiquants d’armes. Celui qui vend et fait du trafic d’armes à tel ou tel pays en guerre est le même que celui qui vend et fait du trafic avec le pays adverse! Il est difficile aussi de faire arriver les aides humanitaires dans des pays en guerre ou des pays où la guérilla est active: souvent, la Croix Rouge n’y arrive pas. Mais les armes arrivent toujours, il n’y a pas de douane qui les arrête! Pourquoi? Parce que c’est l’affaire qui rapporte le plus. Le dieu argent. Nous sommes des esclaves. Une jeune fille, l’année dernière, racontait qu’elle était allée faire la queue pour un emploi qu’elle avait vu dans le journal. Un employé a regardé son curriculum et lui a dit: « Oui, Oui, ça ira, oui, on vous prend. Vous travaillerez 10 à 11 heures par jour, plus ou moins. Salaire ? 650 euros par mois ». La jeune fille a répondu: «  Mais, cela n’est pas juste! » Et l’autre : « Ah si ça te plaît tu prends ; si ça ne te plaît pas, regarde derrière toi toute la queue … Au revoir! »

Et ceci est notre pain quotidien, et de cette injustice sortent tant de nouvelles pauvretés, tant de nouvelles pauvretés. Un jour je suis allé dans un bidonville de Buenos Aires. Il y avait de nouvelles personnes. Je suis allé leur rendre visite dans leur petite maison, à moitié en bois à moitié en tôle qu’ils s’étaient faite eux-mêmes. Les meubles, en revanche, étaient de bons meubles. Et j’ai osé leur demander: «  mais que s’est-il passé, je ne comprends pas … ». Et l’homme m’a dit: «  Père, jusqu’au mois dernier nous pouvions payer le loyer ; maintenant on ne peut plus ». Les bidonvilles grandissent comme ça. C’est une grande injustice. Et nous devons parler clairement: c’est un péché mortel. Ça m’indigne, me fait mal, quand – par exemple, une chose assez fréquente – quand quelqu’un vient pour faire baptiser son enfant, avec un parrain de son choix et qu’on dit à ce parrain: «  Mais vous n’êtes pas marié à l’église, vous ne pouvez pas être le parrain, car le mariage, se marier à l’église est important ». Alors on en choisit un autre, un charlatan, un homme qui escroque les gens, un trafiquant d’enfants, mais un «  bon catholique ! » qui donne l’aumône à l’église … « Ah, oui, tu peux devenir le parrain ». Mais nous avons renversé les valeurs! Le monde économique, tel qu’il est conçu aujourd’hui, est immoral. Je parle en général, mais il y a des exceptions. Il y a de braves personnes, il y a des pays qui s’efforcent de changer cela, il y a des institutions qui travaillent contre cela. Mais on vit dans un climat mondial où l’homme et la femme ont été déplacés du centre de l’économie, où règne le dieu argent.

(c) Traduction de Zenit Océane Le Gall