Actualités, Belgique

Actualités

Le dialogue des communautés religieuses, l’autre visage de Molenbeek

Un repas de Noël interreligieux a rassemblé 300 personnes jeudi 17 décembre à Molenbeek. Cette ville de la banlieue de Bruxelles, à laquelle plusieurs des auteurs des attentats de l’année étaient liés, essaie de montrer la richesse de son dialogue interculturel.

Ils en attendaient 200 : ce sont 300 personnes qui se sont serrées, jeudi 17 décembre au soir, pour un repas de Noël interreligieux dans un centre communautaire de Molenbeek. Chrétiens, musulmans, juifs, rassemblés pour fêter Noël et montrer que la ville de la banlieue de Bruxelles n’est pas cette « capitale du djihad » dont on lui a collé l’image après une année d’attentats en Europe. « Il y a quelques personnes négatives, mais surtout beaucoup de gens bien. Molenbeek, ce n’est pas un trou noir », résume le P. Aurélien Saniko, curé de la ville.

LES COMMUNAUTÉS RELIGIEUSES N’ONT PAS ATTENDU LES ATTENTATS

« Il y a ici une vie associative très vivante », témoigne ce spiritain camerounais qui y œuvre depuis dix ans et sillonne les rues avec sa soutane noire. « Je ne la mettais jamais en Afrique, où on sacralise trop le prêtre : ici c’est une nécessité pastorale. Les gens me reconnaissent comme le curé. Je suis respecté », raconte ce joueur de guitare basse qui part souvent à la rencontre des jeunes dans les lieux de musique ou sur les terrains de football. « Ils sont heureux que je vienne les voir là où ils sont et, en retour, ils viennent me voir à l’église », affirme-t-il, soulignant aussi ses excellents rapports avec les musulmans. « Quand on fait la procession mariale dans les rues, ils nous applaudissent. »

Car, à Molenbeek, les différentes communautés religieuses n’ont pas attendu les attentats qui ont secoué l’Europe cette année – et qui peuvent tous se relier à la ville – pour dialoguer et se rencontrer. « Sans doute devons-nous faire plus connaître notre travail en commun », reconnaît Jamal Habbachich, président du conseil des mosquées de Molenbeek.

Dès 2012, la nouvelle municipalité a voulu intensifier le dialogue interculturel, mais ce n’est qu’à l’automne 2014 qu’elle lui a donné plus de visibilité, rassemblant services municipaux, associations et cultes dans de grands événements festifs ponctuant l’année. Une rupture du jeûne du Ramadan en juin dernier sur la place principale de la ville, ce repas de Noël et, au printemps prochain, un repas de la Pâque juive, à nouveau sur la grand-place…

FORMATIONS AU DIALOGUE INTERCULTUREL

« Tous les responsables sont convaincus des bénéfices du vivre-ensemble : l’idée est que les membres des différentes communautés apprennent à suffisamment se connaître pour faire tomber les préjugés », explique Sarah Turine, échevine chargée du dialogue interculturel. Lors du repas de Noël, quatre chorales ont chanté : deux chorales africaines de la paroisse, une de jeunes musulmanes et une juive. « Elles ne sont pas engagées dans le dialogue interreligieux et participer à ce moment a été une expérience. Certains avaient même peur de venir : il y a eu des déclics », se réjouit l’élue écologiste qui, toute l’année, met en place des formations au dialogue interculturel pour les agents communaux, des projets pour les jeunes, des groupes de parole… Ainsi sur la liberté d’expression après l’attentat de Charlie Hebdo.

Les responsables religieux ne sont pas en reste, et travaillent aussi de leur côté. Les rencontres sont fréquentes entre catholiques et musulmans. « Mon projet est que le curé, l’imam et quelques fidèles se rendent visite chaque mois et que cela devienne une tradition », raconte le P. Saniko qui, le mois dernier, est aussi allé à la mosquée pour rassurer les musulmans après la menace anonyme de vengeance d’un « État chrétien ».

L’ISLAM OFFICIEL NE RASSEMBLE QU’UNE MOSQUÉE SUR DEUX

Cette année, il invitera dans son église des musulmans à s’exprimer sur la miséricorde, la paix, l’amour dans l’islam. « Entrer en dialogue est la seule façon de faire tomber les peurs. Car c’est cela être chrétien : pas seulement le dimanche, mais dans le quotidien avec mon voisin », ajoute celui qui se présente comme « le curé de tous les Molenbeekois, y compris les musulmans » et insiste toujours sur la partie chrétienne du nom de la ville : « Molenbeek-Saint-Jean ».

Non qu’il n’y ait pas de problème dans la ville. Le P. Saniko s’agace régulièrement des ordures déposées derrière le presbytère, malgré la menace d’une lourde amende : « Il faudrait mettre une caméra, mais la ville dit qu’elle sera cassée. » Son escalier est aussi régulièrement le rendez-vous des trafiquants de drogue. « Précarisation, échec scolaire, discrimination à l’embauche, réseaux mafieux… Nos jeunes sont confrontés à tout cela et la radicalisation se nourrit de ce terrain favorable », regrette Jamal Habbachich.

D’autant que l’islam officiel, en Belgique, ne rassemble qu’une mosquée sur deux – turques et marocaines principalement –, laissant les autres hors de tout contrôle. « On fait ce qu’on peut, avec nos moyens, mais tout cela vient polluer le travail qu’on fait. Ça nous dépasse », avoue-t-il, regrettant que « pendant longtemps on ait laissé l’islam de côté ». « Aujourd’hui, il y a une bonne volonté du côté de la mairie. Beaucoup de choses ont bougé, reconnaît-il. Après les attentats de novembre, nous sommes encore plus sollicités pour travailler ensemble. Il faut que chacun se sente responsable de ce qui s’est passé. »

_______________________

UNE VILLE MULTICULTURELLE

Avec 100 000 habitants, Molenbeek, deuxième commune la plus pauvre de Belgique, a accueilli en 200 ans toutes les vagues d’immigrations de la capitale belge : Français et Flamands au XIXe siècle, Italiens, Portugais et Espagnols au XXe, Marocains, Turcs mais aussi Roumains et Polonais ces dernières années… Un creuset multiculturel qui a valu à la ville d’être, en 2014, la capitale culturelle de la Wallonie.

La ville compterait aujourd’hui 45 % de musulmans (principalement marocains) et 40 % de chrétiens (40 % d’Africains, dont beaucoup ont la nationalité belge, un quart de Belges d’origine ; de nombreux catholiques, par ailleurs, sont d’origine polonaise ou italienne).

Nicolas Senèze, à MOLENBEEK-SAINT-JEAN (Belgique)

SOURCE : JOURNAL LA CROIX