Actualités, Europe

Actualités

La révolution silencieuse des « sans-religion »

Guillaume Cuchet, professeur d’histoire contemporaine à l’université Paris-Est Créteil, a publié « Comment notre monde a cessé d’être chrétien. Anatomie d’un effondrement », Le Seuil, 2018.

En France, parmi les 16-29 ans, 23 % se considèrent comme catholiques, 2 % protestants, 10 % musulmans et 64 % sans religion.

Il est de plus en plus souvent question, dans les sciences religieuses contemporaines, de la montée des « nones », ces « sans religion » (« No Religion ») des enquêtes américaines dont certains spécialistes commencent à se demander s’ils ne finiront pas par devenir la première « religion » du monde occidental.

Un groupe majoritaire parmi les jeunes Européens

Ce qui était au départ dans les enquêtes une simple catégorie statistique négative permettant de monter à 100 dans les additions de cultes déclarés, doublée d’une étiquette sociale un peu infamante, est devenu ces dernières années un véritable concept sociologique, à mesure que le groupe s’étoffait et que la position se dépénalisait dans les esprits. Le phénomène n’est pas totalement nouveau et s’inscrit dans le prolongement de toute une tradition « libre penseuse », spiritualiste et matérialiste, qui a connu son apogée en France entre 1880 et 1930.

La nouveauté est que ces « nones » constituent désormais un groupe majoritaire parmi les jeunes Européens, comme vient de le montrer une étude rédigée à l’intention des évêques réunis à Rome pour le synode sur les jeunes (1).

En France, parmi les 16-29 ans, 23 % se considèrent comme catholiques, 2 % protestants, 10 % musulmans et 64 % sans religion, ce dernier taux situant le pays au-dessus de la moyenne européenne (55 %) mais pas dans le pool de tête, qui est plutôt constitué de pays jadis considérés comme protestants (comme la Suède) ou ayant appartenu au bloc communiste (comme l’Estonie ou la République tchèque).

Cette montée des « nones » dans les pays européens mais aussi, plus récemment, aux États-Unis (où ils représentent désormais 20 à 25 % de la population, contre 5 % il y a 20 ans), est un événement majeur, plus important, à certains égards, que celle de l’islam qui retient toute l’attention des chercheurs, même s’il ne pose pas les mêmes problèmes.

En France, les 4/5e de ces jeunes n’ont pas reçu d’éducation religieuse dans leur enfance.
Ce sont des décrocheurs (ou plutôt des décrochés) de deuxième, voire de troisième génération, qui ont reçu de leurs parents (souvent des baby-boomers) la rupture en héritage. On a là une différence importante avec les États-Unis où, depuis le début des années 1990, les « nones » sont la première génération de la rupture, le contre-choc évangélique des années 1970-1980 ayant en partie annulé sur place les effets de la crise religieuse des années 1960, commune à l’ensemble des pays occidentaux.

Le fait est d’importance, non seulement par ce qu’il permet de comprendre l’accélération de la déchristianisation, mais aussi parce que, du fait de cette rupture de transmission, l’expérience même de la désaffiliation ne pourra pas servir à ces jeunes de métaphysique de substitution, comme ce fut encore souvent le cas pour leurs aînés. On peut étaler un processus de sortie sur toute une vie et continuer de vivre de la religion de son enfance dans le mouvement même d’en sortir, mais il faut bien, un jour, passer à autre chose. Ils introduisent, de ce fait, une formidable inconnue dans notre histoire culturelle et religieuse. Combien de « nones », par exemple, parmi les 500 000 lecteurs des Trois amis en quête de sagesse (Mathieu Ricard, Christophe André, Alexandre Jollien) paru en 2016 ou les ouvrages de Frédéric Lenoir ?

Notre histoire religieuse en évolution permanente

Ces « nones » ont des profils divers. La sociologie américaine en distingue trois principaux : les « secular nones », pour qui la position est un point d’arrivée et qui sont généralement athées ou agnostiques ; les « liminal nones », pour qui elle est une station temporaire entre deux affiliations (aux États-Unis, 30 % des « nones » enregistrés une année ne le sont plus la suivante) ; et les « believing nones » qui sont croyants (quel que soit le contenu de cette croyance), mais pour qui la désaffiliation est un état durable. Selon que telle ou telle espèce dominera demain, on aura des mondes spirituels assez différents.

En Europe de l’Ouest, les baby-boomers ont été la grande génération de la rupture, à la différence de ce qui s’est passé aux États-Unis où le réveil évangélique des années 1970-1980 les a souvent arrêtés dans la pente. Héritiers rebelles, ils sont les derniers parmi nous à avoir reçu une éducation religieuse socialement structurante, même s’ils ont souvent pris leur distance ensuite. On ne saura vraiment de quoi sera fait le nouveau monde philosophique et religieux que quand ils auront disparu, d’ici 15 à 20 ans. Mais, en attendant, les représentants de l’avenir sont déjà parmi nous et on voit bien se dessiner les grandes lignes de ce que pourrait être, demain, une psyché majoritairement post-religieuse, mais pas nécessairement post-spirituelle, doublée du maintien de groupes religieux minoritaires qui pourront toujours bénéficier de phénomènes de réaffiliation plus ou moins importants. Une chose est sûre en tout cas : notre histoire religieuse n’est pas terminée.

Source : Journal Le Croix


(1) Les jeunes adultes et la religion en Europe. Présentation des résultats de l’Enquête sociale européenne 2014 et 2016 en vue d’informer le Synode des évêques 2018.