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Chemin de croix controversé à Rome : « L’Évangile comporte en lui une part de scandale », insiste Antonio Spadaro

La Croix : Quelle est la signification de la présence d’une Ukrainienne et d’une Russe portant ensemble le crucifix, lors d’une station du chemin de croix du Vendredi saint présidé par le pape François, organisé vendredi 15 avril au Colisée ?

Père Antonio Spadaro : Ce n’est pas la première fois que le pape Françoisréunit l’Ukraine et la Russie dans l’une de ses initiatives. Cela a été le cas le 25 mars, lorsqu’il a consacré les deux pays au Cœur immaculé de Marie. Dans ce cas, mais aussi en demandant à une jeune femme russe et une jeune femme ukrainienne de porter ensemble la croix de Jésus pendant le Vendredi saint, il n’agit pas comme un homme politique. C’est un pasteur, celui de l’Église universelle.

Sur cette guerre, la position du pape est absolument claire : il la définit comme un sacrilège, une barbarie et une agression armée. Quand François a pu parler à Kirill, le patriarche de Moscou, il a affirmé que l’Église ne devait pas utiliser le langage de la politique mais le langage de Jésus. Or, utiliser le langage de Jésus consiste aussi à dire : « Aimez vos ennemis, et priez pour ceux qui vous persécutent » (Mt 5, 44). Et j’observe que ces paroles de Jésus consonent avec la déclaration faite par la Conférence des évêques catholiques d’Ukraine, le 24 février. Ils écrivaient alors : « Protégeons nos cœurs de la haine et de la colère contre nos ennemis. Le Christ donne une instruction claire de prier pour eux et de les bénir. »

De quoi s’agit-il ? De deux amies, Albina et Irina. La première est Russe, la seconde Ukrainienne. Que vont-elles faire ? Porter la croix, en silence. Sans rien dire. Il ne s’agit pas de demander pardon, ou de forcer qui que ce soit à s’engager dans une réconciliation. On ne dit à personne qu’il est obligatoire, ici et maintenant, de pardonner à tout prix. C’est un signe prophétique.

En quoi ?

A. S. : Le fait même que ces deux femmes soient ensemble, comme deux sœurs, alors que le monde entier considère qu’elles devraient être des ennemies, est un signe prophétique. Elles représentent beaucoup de femmes ukrainiennes et russes qui sont amies et déchirées par cette guerre. Elles sont aussi le signe de ces couples, de ces familles qui comptent des Russes et des Ukrainiens. Les populations ne demandent pas la guerre, elles réclament la paix. Elles ne font pas de stratégie politique.

Mais pourquoi choisir ce moment du chemin de croix ?

A. S. : Le chemin de croix, la Via Crucis, commémore la Via Dolorosa de Jésus, lorsqu’il monte au Calvaire pour être crucifié. Donc c’est un moment où l’on peut assumer les douleurs de la guerre, de la mort, en les immergeant dans celles du Christ, que l’on commémore.

Cette initiative est très critiquée, aussi bien par le gouvernement ukrainien que par les autorités religieuses catholiques du pays. Comprenez-vous les réactions de ceux, notamment en Ukraine, qui affirment que ce geste est scandaleux ?

A. S. : Je comprends la difficulté des Ukrainiens. Ils portent la douleur sur leurs épaules. Avec la douleur, il y a toujours de la souffrance et de la colère, cela est totalement normal. Mais je crois que nous sommes dans un moment de la guerre où Dieu seul peut donner la paix.

En voulant ce geste, le pape protège la spécificité de l’Évangile, qui est l’amour des ennemis. L’Évangile n’est pas un livre de sagesse religieuse. Il comporte en lui une part de scandale. Il est donc normal, en un sens, qu’aux yeux du monde, ce geste soit scandaleux, puisque ces deux femmes devraient être ennemies. Elles scandalisent parce qu’elles s’apprêtent à porter ensemble la croix du Christ. En portant la croix ensemble, elles manifestent leur douleur, et espèrent la paix de Dieu. Au fond, c’est un geste très pauvre, d’humilité et d’espérance.

SOURCE : JOURNAL LA CROIX