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Al-Azhar hésite encore sur la manière de répondre aux courants musulmans fondamentalistes

Après une première conférence en décembre 2014 pour « combattre l’extrémisme et le terrorisme », Al-Azhar réunit à nouveau responsables politiques et religieux sur « la liberté, la citoyenneté ».

Un récent séminaire de travail avec le Vatican révèle toutefois la difficulté de la prestigieuse institution sunnite à réexaminer sa doctrine classique.

Sous la pression du président égyptien, Abdel-Fattah al-Sissi, qui la pousse à « rénover » son discours religieux, et après une vague d’assassinats ciblés contre des coptes dans le Sinaï, Al-Azhar multiplie les initiatives contre « l’extrémisme et la violence au nom de la religion ».

L’institution musulmane sunnite convie les 28 février et 1er mars, au Caire, une foule de responsables politiques et religieux – musulmans et chrétiens notamment – du Moyen-Orient mais aussi d’Europe, pour une « conférence internationale sur la liberté, la citoyenneté ». Une précédente avait déjà été organisée le 3 décembre 2014 pour « combattre l’extrémisme et le terrorisme ».

« L’objectif est d’étudier les potentialités renouvelées pour le présent et l’avenir et de travailler ensemble pour réfléchir sur un contrat consensuel, inclusif et équilibré permettant à tous de jouir de la liberté, de la responsabilité, des droits fondamentaux et d’une vision prometteuse de l’avenir », affirme Al-Azhar dans une sorte de déclaration d’intention.

Travail en commun

Les ateliers devraient faire la part belle aux « initiatives » musulmanes et chrétiennes déjà prises, ainsi qu’à des pistes pour « un travail en commun »contre l’extrémisme ou pour la « participation à la vie publique ». Déjà à la manœuvre lors de la précédente conférence, le président du Comité de dialogue au Liban, Mohammad el-Sammak, a annoncé, en clôture, « une position islamo-chrétienne commune, qui réaffirmera les constantes de la coexistence et de l’égalité dans la citoyenneté ».

Sortir de l’isolement

Mais sur le fond, la prestigieuse institution sunnite hésite encore sur la manière de répondre aux courants musulmans fondamentalistes. « Al-Azhar est un peu aux abois : le bureau du grand imam veut sortir de son isolement et se demande comment faire pour lutter contre l’extrémisme », reconnaît un observateur. « Mais ses membres n’osent pas s’attaquer de front à ce qui – dans la doctrine et plus particulièrement dans la jurisprudence islamiques – peut justifier la violence. »

Cette hésitation fut perceptible lors d’un séminaire de travail entre le Vatican et Al-Azhar, qui s’est déroulé au siège du grand imamat les 22 et 23 février. Marquant une reprise réelle et « constructive » du dialogue entre ces deux institutions, elle a permis un échange sur la question de « l’extrémisme, du fanatisme et de la violence au nom de la religion » entre deux délégations de 15 personnes – l’une catholique, conduite par le cardinal Jean-Louis Tauran, préfet du Conseil pontifical pour le dialogue interreligieux, l’autre musulmane.

Chaque délégation a présenté une conférence sur chacun des trois thèmes, suivie de discussions entre les participants.

Questions pertinentes

Le format de la rencontre – un séminaire de travail « théologique » plutôt qu’un vaste congrès devant la presse – était, en soi, une concession aux émissaires du Conseil pontifical pour le dialogue interreligieux, venus depuis plusieurs mois préparer la reprise d’un dialogue, gelé sous Benoît XVI.

Mais la composition de la délégation d’Al-Azhar a illustré, aussi, la difficulté pour elle d’assumer ce choix jusqu’au bout. Les théologiens « classiques » – Muḥyī al-Dīn ʿAfīfī , secrétaire général du Maǧmaʿ al-Buḥūṯ al-Islāmiyya, un organisme de recherches basé au Caire ; Ibrahim Hudhud, président de l’université d’al-Azhar et quelques autres professeurs – côtoyaient de jeunes diplômés, beaucoup plus novices sur le sujet.

« Membres de l’Observatoire d’Al-Azhar sur la radicalisation, ils ont des compétences linguistiques exceptionnelles et une vision très à jour de la sphère extrémiste sur Internet, mais ils sont presque plus journalistes que théologiens », note le fr. Jean Druel, directeur de l’Institut dominicain d’études orientales. « Leur présence était toutefois intéressante : ce sont eux qui nous ont posé le plus de questions après nos interventions, souvent pertinentes d’ailleurs, par exemple lorsque le P. Fadi Daou s’est appuyé sur les travaux de René Girard sur la violence. »

Réexaminer la doctrine islamique

Sur le fond, ces deux jours d’échanges ont révélé aussi la difficulté d’une institution ancestrale comme Al-Azhar à réexaminer sa doctrine. L’intervention de Muḥyī al-Dīn ʿAfīfī a abordé le débat, fondamental dans l’islam, des « causes secondes comme cause du fanatisme ». « La question qui se cache derrière est celle de la responsabilité de Dieu et des hommes : est-ce que Dieu fait tout lui-même ou est-ce que l’homme, créé par Dieu, peut créer une cause seconde », explique Jean Druel.

Mais d’autres, à l’inverse, se sont bornés à disqualifier les discours de Daech en les qualifiant de « non-autorisés » (sous-entendu par Al-Azhar), et rappelant que « seul l’État peut appliquer les peines islamiques, pas les individus ou les groupes rebelles ». Un argumentaire classique mais qui laisse entière la question de savoir si ces peines – même appliquées par des tribunaux – peuvent être considérées comme de la violence religieuse…

Anne-Bénédicte Hoffner. JOURNAL LA CROIX. URBI & ORBI