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Monde 5 : La venue du Seigneur et le jugement du monde

Le monde et l'histoire, tels que nous les découvrons concrètement, sont partagés et ambigus. Le bien et le mal, le mensonge et la vérité y sont souvent intimement mêlés. L'Evangile décrit cette situation dans la parabole de l'ivraie et du bon grain (cf. Mt 13,24-30). Saint Augustin considère toute l'histoire, depuis le début de la création jusqu'à la fin des temps, comme une lutte entre le Royaume de Dieu et le Royaume du monde ou du diable; les deux royaumes sont différents, mais ils se recoupent l'un l'autre et ils sont entremêlés. L'Evangile est bien loin de comprendre l'histoire comme une histoire du progrès, dans laquelle le bien, la vérité et la foi s'imposent de plus en plus. Un optimisme naïf de cette sorte contredirait toute notre expérience historique. A la fin des temps, le Nouveau Testament s'attend même à ce que les forces du mal se fassent plus agressives à l'égard de l'Eglise (cf. Me 13,3-23 et par.; 2 Th 2,1-3; Ap 12,13-18, etc.).

L'ambiguïté de l'histoire et la puissance du mal dans le monde n'auront cependant pas le dernier mot: telle est la conviction de l'Ancien comme du Nouveau Testament. Déjà l'Ancien Testament attend le jour du Seigneur. Ce qui est visé par ce terme, ce n'est pas un jour quelconque du calendrier, mais le jour rempli par Dieu, le jour et le moment où la sainteté et la gloire de Dieu deviendront manifestes. Réagissant contre l'optimisme béat de leurs contemporains, les prophètes attendent cette révélation comme un jugement. Le prophète Amos le dit de manière parfaitement claire: Malheureux ceux qui misent sur le jour du Seigneur! A quoi bon? Que sera-t-il pour vous, le jour du Seigneur? il sera ténèbres et non lumière (Am 5,18). Mais le jugement, déjà dans l'Ancien Testament, signifie aussi une purification (surtout chez Osée) et finalement le salut et la restauration du peuple de Dieu.

Dans le Nouveau Testament, le jour du Seigneur devient le jour de Jésus-Christ, parce que Dieu a délégué le jugement au Christ et lui a confié le soin de mener à son terme l'histoire du salut. C'est pourquoi ce jour s'appelle le jour de Jésus-Christ (cf. Ph 1,6.10; 2,16), le jour du Seigneur (l Th 5,2; cf. l Co 1,8, etc.), et aussi le jour du Fils de l'homme (cf. Le 17,24). La communauté des fidèles attend la venue de Jésus-Christ à la fin des temps. Cet avènement et cette manifestation de Jésus, appelés dans le Nouveau Testament parousie, ne sont pas adéquatement caractérisés par le mot retour, parce que ce mot suggère qu'il s'agit d'un événement qui s'est déjà produit une première fois. En réalité, il s'agit de l'achèvement de ce qui a commencé avec l'incarnation, la croix et la résurrection de Jésus-Christ, de l'achèvement de l'ouvre de Jésus-Christ et de la révélation définitive de sa gloire. On veut donc dire qu'à la fin des temps, il deviendra manifeste que Jésus-Christ, dès le début, était et demeure le fondement et le centre de référence dont toute la réalité et toute l'histoire tirent leur sens, l'Alpha et l'Oméga, le Premier et le Dernier, le commencement et la fin (cf. Ap 1,8; 22,13).

Jésus-Christ étant la référence originelle et définitive, tout sera finalement jugé par lui et par rapport à lui. C'est pourquoi le Nouveau Testament le présente comme le Juge des vivants et des morts désigné par Dieu (cf. Ac 10,42, etc.). Le Nouveau Testament annonce le jugement des individus et des nations en recourant à des images grandioses (cf. Mt 25,31-46; Jn 5,28-29; Ap 20,11-15). Nous devons avoir conscience qu'il s'agit là d'images, et non d'une véritable description du jugement dernier. Ces images veulent dire qu'à la fin, Jésus-Christ donnera à chacun sa place et sa signification définitives. Toutes les autres puissances et tous les autres pouvoirs seront alors jugés, déchus et renversés. Parce que Jésus-Christ sera la référence dernière, ce jugement, pour ceux qui ont confiance en lui, sera un jugement de grâce. Lorsque l'Ecriture dit par ailleurs que ce n'est pas seulement Dieu, en la personne de Jésus-Christ, qui siégera comme juge, mais aussi les Douze (cf. Mt 19,28), les anges (cf. Ap 3,21), et les saints (cf. l Co 6,2), cela signifie que ceux qui sont dans le Christ et vivent de sa vie, verront confirmé le bien-fondé de leur choix et reconnu leur bon droit.

Le jugement au dernier jour signifie donc qu'à la fin des temps, la vérité définitive sur Dieu et les hommes, cette vérité qui s'identifie à Jésus-Christ, deviendra manifeste. Alors également, la justice triomphera pour de bon. Chacun se verra rendre justice (cf. ls 9,11), même les petits et les opprimés, les humbles et les laissés pour compte, les victimes anonymes des catastrophes naturelles comme de la brutalité et de la violence humaines. De ce point de vue également, le message du jugement est un message de joie et une expression essentielle de l'espérance chrétienne. Le jugement futur agit déjà dans le présent, car celui qui ne croit pas est déjà jugé (Jn 3,18). Dès maintenant s'opère une division entre les hommes sur la base de leurs bonnes ou mauvaises actions (cf. Jn 3,18-21), une division qui deviendra manifeste un jour. Le jugement futur nous incite donc à faire notre choix dès maintenant et à nous engager là où nous sommes.

Pour ceux qui croient en Jésus-Christ, la perspective de la venue du Seigneur représente l'espérance d'une rédemption complète, d'une libération de toutes les angoisses et de toutes les contraintes du présent. L'apparition du Seigneur signifie aussi la fin de la mort et de la corruption. La communauté croyante se sentira soulagée après les épreuves de la fin des temps: Alors ... relevez la tête, car votre délivrance est proche (Le 21,28). Paul en est convaincu: Dieu vous affermira jusqu'à la fin, pour que vous soyez irréprochables au jour de notre Seigneur Jésus-Christ (l Co 1,8). Tous ceux qui appartiennent à l'Eglise, à la communauté du salut, seront rassemblés du monde entier (cf. Mc 13,27). L'Eglise elle-même, après l'exclusion de ses membres indignes (cf. Mt 13,41-42), rayonnera de toute sa beauté et, telle une fiancée parée pour son époux (cf. Ap 21,2), célébrera ses noces avec le Christ et entrera dans la cité de Dieu, le Royaume eschatologique de Dieu (cf. Ap 21,9-10). C'est à cela qu'aspirent les communautés opprimées, menacées par la persécution : L'Esprit et l'Epouse disent: Viens! Que celui qui entend dise: Viens! (Ap 22,17).

Tout ce langage riche en images veut suggérer aux croyants dans le présent un événement de l'avenir que l'homme est incapable de se représenter exactement. Il est indéniable que dans maintes descriptions de la parousie se sont introduites des conceptions et des modes d'expression liés à une époque déterminée, qui nous déconcertent aujourd'hui. Dans le grand discours sur la fin des temps (cf. Mc 13 et par.), la venue du Fils de l'homme, décrite d'après la prophétie de Dn 7,13, est annoncée de la manière suivante: Alors on verra le Fils de l'homme venir, entouré de nuées, dans la plénitude de la puissance et dans la gloire (Mc 13,26).

L'essentiel de cette affirmation, ce n'est pas l'image périmée du monde qu'elle véhicule, mais l'idée que le monde entier verra l'événement par lequel Dieu mettra un terme à l'histoire. Dans d'autres descriptions, on retrouve également des images provenant du genre littéraire apocalyptique, notamment en l Th 4,16-17 (cf. aussi l Co 15,52). Il est question là de la voix de l'archange et de la trompette de Dieu, et même de l'Eglise terrestre emportée dans les airs; ce sont là des thèmes conventionnels de la littérature apocalyptique. Mais la pointe du texte réside dans cette affirmation qui demeure valable aujourd'hui encore: Et ainsi nous serons toujours avec le Seigneur (l Th 4,17). De la multitude des images et des descriptions de toutes sortes se dégage la vérité de foi qui demeure: le Christ viendra avec la puissance divine pour juger le monde et emmener avec lui les siens pour toujours.

Dans le Nouveau Testament, on découvre de nombreuses traces de ce qu'on appelle l'attente du Royaume tout proche. Elle signifie que Jésus lui-même a situé la venue du Royaume de Dieu, sous sa forme achevée, dans un délai rapproché (cf. Mc 1,15; 9,1; Mt 10,23). Dans sa personne, dans sa mort et dans sa résurrection, le Royaume de Dieu a effectivement commencé. La communauté primitive, de même que Paul, ont attendu la venue du Seigneur comme imminente (cf. l Th 4,15-17; l Co 7,29; 15, 51-52; Ph 4,5,etc.). La communauté primitive espérait ardemment sa venue prochaine et priait pour cela (cf. l Co 16,22; Ap 22,20; Didache 10,6). Mais d'autres écrits du Nouveau Testament font état de la constatation que la venue du Seigneur tarde (cf. Mt 24,48; 25,5). Il y a même déjà des moqueurs qui demandent ironiquement: Où en est la promesse de son avènement? (2 P 3,4).

En dépit de cette tension, on ne découvre dans le Nouveau Testament aucun indice qu'une crise serait survenue à ce propos dans les premières communautés. Cela montre que l'espérance chrétienne, à l'origine, n'était pas essentiellement une question de date. Le message de Jésus et de la communauté primitive voulait interpeller l'homme dans le présent, à la manière des prophètes, et le mettre en face d'un choix à faire immédiatement. L'Eglise primitive ne cesse pas d'annoncer le Seigneur qui vient, qui nous appelle, qui juge et qui fait grâce. Forte de son espérance, elle met l'accent tantôt ici, tantôt là, en fonction des circonstances. Mais le message garde toujours son caractère d'urgence; nous devons nous décider aujourd'hui même, face à un avenir qui se rapproche, mais dont l'homme n'est pas maître, et dont il ne peut prévoir la date ni précipiter l'avènement. Ce caractère d'urgence, la prédication ultérieure, elle aussi, devra toujours le conserver.

Il faudra avoir cela présent à l'esprit pour bien comprendre les signes avant-coureurs de la venue de Jésus-Christ, dont parle le Nouveau Testament: de grandes épreuves, telles des guerres, des famines, des tremblements de terre et des persécutions; l'annonce de l'Evangile dans le monde entier; l'apostasie, l'apparition de l'Antéchrist (cf. Mc 13 et par.; 2 Th 2,1-3). Il s'agit là de thèmes caractéristiques de cette époque, qui ont pour but d'exhorter les croyants à la vigilance et de les encourager à tenir bon. Le contexte montre bien que l'on ne peut absolument pas en déduire la date de la venue du Seigneur: Mais ce jour ou cette heure, nul ne les connaît ... personne, sinon le Père (Mc 13,32; cf. Ac 1,7). Le jour du Seigneur vient comme un voleur dans la nuit, subitement, quand personne ne s'y attend (cf. l Th 5,2-3; 2 P 3,10).

Un coup d'oil sur l'histoire montre à suffisance que ces signes, sous une forme ou une autre, sont constamment présents dans ce monde voué à disparaître. Des calamités, des guerres et des catastrophes naturelles, il y en a eu en tout temps; tout au long de l'histoire de l'Eglise, des missionnaires ont tenté de parvenir jusqu'aux limites du monde connu et se sont alors heurtés à une résistance antichrétienne. Les signes annonciateurs de la fin des temps qui sont indiqués dans l'Ecriture, ont donc pour fonction de nous exhorter à une vigilance constante (cf. Mc 13,33-37). C'est pourquoi le deuxième concile du Vatican dit très justement: Nous ignorons le temps de l'achèvement de la terre et de l'humanité, nous ne connaissons pas le mode de transformation du cosmos (GS 39).

La figure de l'Antéchrist a souvent été mise en avant par ceux qui ont annoncé comme imminente la fin de l'histoire. Qu'est-ce qui est signifié par là? D'après le Nouveau Testament, l'Antéchrist apparaît dans le lieu saint. Il s'élève contre tout ce qu'on appelle dieu ou qu'on adore, au point de s'asseoir en personne dans le temple de Dieu et de proclamer qu'il est Dieu (2 Th 2,4; cf. 9-10). Le dernier livre de la Bible, l'Apocalypse de Jean, décrit de manière impressionnante une Bête qui sort de l'Abîme, personnage fanfaron, prétentieux, violent, proférant des blasphèmes (cf. Ap 13). Ces textes ont souvent exercé dans l'histoire une influence néfaste. L'ambiguïté de l'histoire nous interdit de commencer dès maintenant à faire le départ, de façon tranchée, entre ce qui est chrétien et ce qui est antichrétien, de personnaliser la figure de l'Antéchrist et de voir en d'autres hommes des démons.

De tout temps, des hommes ont tenté de s'opposer au christianisme. Ils sont animés par l'orgueil, la volonté de puissance qui se déchaîne en violences, l'égoïsme, l'envie et la haine; d'autres recourent au mensonge et pervertissent la vérité. Dans la première épître de Jean, de dangereux hérétiques sont aussi appelés des antéchrists, c'est-à-dire qu'ils sont l'incarnation de l'esprit antichrétien (l Jn 2,18.22; cf. 2 Jn 7). Dans ces hérésies, l'Antéchrist est dès maintenant dans le monde (l Jn 4,3).

Souvent aussi, le rassemblement d'Israël promis dans l'Ancien Testament est indiqué comme présage de la fin. Il n'est cependant jamais compris dans l'Ancien Testament dans un sens purement politique, mais d'abord comme le rassemblement final dans l'obéissance de la foi. Quand Paul parle de la conversion d'Israël à la fin des temps (cf. Rm 11,25-32), il ne parle pas d'un présage de la fin des temps, mais de l'événement eschatologique lui-même. Celui-ci n'est pas une date dans le cours de l'histoire, ni le fruit d'une action politique. Le rassemblement d'Israël en un état indépendant, survenu en notre siècle, doit donc être jugé, du point de vue chrétien, comme un phénomène politique, - même si des motivations religieuses n'y sont pas étrangères, - et non comme le premier acte de la fin des temps. L'espérance eschatologique commune aux Juifs et aux chrétiens est que, lors du rassemblement des nations dans une paix (shalom) universelle, tous, y compris Israël, reconnaîtront l'unique Messie commun, qui, d'après la foi chrétienne, est déjà apparu en Jésus-Christ.

Si on tient compte de tout ce qui a été dit, on ne peut, à partir des textes bibliques concernant le retour du Christ et le jugement, interpréter aucun fait historique particulier comme annonçant directement la fin des temps.

Lorsque le Nouveau Testament nous annonce que Jésus-Christ viendra à la fin des temps pour juger et sauver le monde, ces déclarations ont une portée pratique. Elles nous exhortent à nous convertir et à marcher à la suite de Jésus dès maintenant, là où nous sommes; elles veulent entretenir notre vigilance et surtout nous inspirer réconfort et espérance. Elles nous disent que l'histoire arrivera un jour à son terme. Ce terme ne sera pas le néant, mais l'accomplissement de toutes choses. A la fin des temps, la vérité, le droit, la liberté et la vie l'emporteront sur le mensonge, la violence, la destruction et la haine.

Ainsi comprise, l'espérance chrétienne n'est pas une fuite dans l'au-delà, qui nous détournerait de prendre nos responsabilités en ce monde; elle nous encourage à nous engager dès ici-bas au service de la justice, de la vérité et de l'amour. Mais l'accomplissement ultime de l'histoire ne peut venir d'ici-bas. Aucun individu, aucun groupe, aucune classe sociale, aucune race, ne peuvent s'ériger en acteur principal de l'histoire du monde et entreprendre dès maintenant de juger le monde. Du point de vue chrétien, tout messianisme purement terrestre est exclu. Dieu seul est le maître de l'histoire, par Jésus-Christ, dans le Saint-Esprit. Il aura le dernier mot, et ce mot sera une parole de justice et, en même temps, de miséricorde pour tous les hommes et pour chacun d'eux en particulier.

Par conséquent, l'Eglise primitive attendait la venue du Christ dans la joie et y aspirait avec ardeur. Dans sa liturgie, elle s'écriait: Viens, Seigneur Jésus, viens bientôt (cf. l Co 16,22; Ap 22,20; Didachè 10,6). Plus tard, le dernier jour a été vu davantage sous le signe de la crainte et de la frayeur, comme un jour de colère, de larmes et de lamentations. Nous ne pouvons échapper à cette tension entre l'espérance confiante de la vie éternelle et la crainte salutaire devant la possibilité effective de la damnation éternelle.

Ceci nous amène, avec toute la réserve et la prudence requises, à poser encore une fois cette question: en quoi consiste la vie éternelle? Qu'entend-on par la vie du monde à venir? Fin de l'article

(Cet article est tirée du Catéchisme allemand pour adultes. La foi de l'église, Centurion / Cerf, 1987)

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