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Esprit 3 : De toute éternité Dieu veut nous sauver

L'affirmation première et fondamentale à propos de la sanctification de l'homme par la grâce est la suivante: de toute éternité, Dieu nous a choisis, appelés et accueillis. Depuis toujours, Dieu soutient l'homme par sa grâce secourable. Avant que nous ne posions la question de Dieu et de sa grâce, avant que nous ne nous mettions en route vers lui et que nous ne cherchions à nous montrer dignes de lui par une vie droite, et même avant que nous n'existions, tout simplement, Dieu nous a déjà élus par pur amour et prédestinés à entrer en communion avec lui. Comme le dit le commencement de l'épître aux Ephésiens, il nous a, de toute éternité, bénis de toute bénédiction spirituelle en Jésus-Christ.

En lui. Dieu nous a choisis avant la fondation du monde pour que nous soyons saints et irréprochables sous son regard, dans l'amour. Il nous a prédestinés à être pour lui des fils adoptifs par Jésus-Christ. Ainsi l'a voulu sa bien- veillance, à la louange de sa gloire (Ep 1,4-6).

Cette doctrine de la prédestination apparaît à beaucoup de gens obscure et dangereuse. Ils y voient une prétention téméraire à pénétrer dans le mystère caché de la volonté de Dieu. En réalité, il s'agit d'une dimension essentielle de l'Evangile, donc d'une bonne nouvelle, qui doit encourager, réconforter et stimuler. Le but de cette doctrine n'est pas de pénétrer témérairement dans le mystère de la volonté divine, mais de rappeler que tout concourt au bien de ceux qui aiment Dieu, qui sont appelés selon son dessein (Rm 8,28), si bien que rien ne pourra nous séparer de l'amour de Dieu en Jésus-Christ, notre Seigneur (cf. Rm 8,39). Ce message constitue un ultime recours dans les adversités du monde. Il dit que Dieu est de toute éternité, en Jésus-Christ, l'Emmanuel, le Dieu avec nous et pour nous. Cette bonne nouvelle concerne tous les hommes sans exception. La volonté divine de salut est universelle. Dieu veut que tous les hommes soient sauvés et parviennent à la connaissance de la vérité (l Tm 2,4). Il ne veut pas la mort du pécheur, mais qu'il se convertisse et qu'il vive (cf. Ez 33,11; 2 P 3,9). Cette universalité du dessein divin de salut a été réaffirmée clairement par le deuxième concile du Vatican:

Ceux qui, sans qu'il y ait de leur faute, ignorent l'Evangile du Christ et son Eglise, mais cherchent pourtant Dieu d'un cour sincère et s'efforcent, sous l'influence de sa grâce, d'agir de façon à accomplir sa volonté telle que leur conscience la leur révèle et la leur dicte, eux aussi peuvent arriver au salut éternel. A ceux-là mêmes qui, sans faute de leur part, ne sont pas encore parvenus à une connaissance expresse de Dieu, mais travaillent, non sans la grâce divine, à avoir une vie droite, la divine Providence ne refuse pas les secours nécessaires à leur salut. En effet, tout ce qui, chez eux, peut se trouver de bon et de vrai, l'Eglise le considère comme une préparation évangélique et comme un don de Celui qui illumine tout homme pour que, finalement, il ait la vie (LG 16)

L'élection et la vocation de l'homme, de tout être humain, signifie également que Dieu accepte et prend au sérieux l'homme tel qu'il est. Aussi attend-il de sa part une réponse et un consentement libres à son appel. Dans son amour pour nous. Dieu va jusqu'à faire dépendre de notre liberté la réalisation de sa volonté de salut. Cela signifie que nous pouvons aussi manquer le salut par notre faute. La prédestination au sens strict s'entend uniquement de ceux qui, avec la grâce de Dieu, obtiennent effectivement le salut éternel. Malheureusement, cette bonne nouvelle a souvent été mêlée dans le passé à un message terrifiant, générateur d'angoisse. On s'est appuyé sur saint Augustin, le grand docteur de la grâce, pour déduire de certains passages de l'Ecriture sur l'endurcissement de quelques-uns (cf. Ex 7,3; 9,12; ls 6,10; Me 4,12; Rm 9,18), et surtout des déclarations de l'apôtre Paul en Rm 9-11, une doctrine de la double prédestination: les uns seraient de toute éternité promis au salut, les autres non. Certains prétendaient même savoir qu'un tout petit nombre d'hommes seulement était prédestiné au salut, tandis que l'immense majorité constituait la masse des damnés.

L'Eglise a rejeté cette conception outrancière de la prédestination (par exemple chez le moine Gottschalk au IX° siècle, ou chez Calvin au XVI siècle), d'après laquelle Dieu aurait volontairement prédestiné certains hommes à la damnation. Elle a affirmé au contraire: Le Dieu tout- puissant veut que tous les hommes sans exception soient sauvés, bien que tous ne le soient pas effectivement. Que certains se sauvent, c'est le don de celui qui sauve; que certains se perdent, c'est le salaire de ceux qui se perdent (DS 623; cf. 1567; FC 547/3). Jésus-Christ n'est pas mort pour les élus seulement, ni pour les croyants seulement, mais pour tous les hommes (cf. DS 2005; 2304; FC 599; 639). C'est pourquoi on dit que tous possèdent la grâce suffisante, mais qu'elle ne devient pas chez tous une grâce efficace.

Le problème n'est pas complètement résolu pour autant. Comment la primauté absolue de Dieu peut-elle être sauvegardée, si l'efficacité de son action salvifique dépend du consentement de l'homme? Dieu n'est-il pas responsable de la perte de certains hommes, s'il accorde à tous une grâce suffisante, mais à certains seulement la grâce efficace? Comment se peut-il que Dieu veuille le salut de tous les hommes, et qu'il y ait des hommes qui, par leur faute, manquent le salut? Comment s'articulent la prédestination divine et la liberté humaine? C'est autour de ce difficile problème qu'a tourné, aux XVI'-XVII siècles, la controverse sur la grâce entre des théologiens dominicains et jésuites. Le pape a laissé finalement la question ouverte, en interdisant aux deux partis de s'accuser mutuellement d'hérésie. Ce fut une sage décision. La question telle qu'elle était alors posée, ne pouvait recevoir une solution.

Le rapport entre la liberté de Dieu et la liberté de l'homme demeure pour nous un mystère insondable. On ne peut pas décrire la relation qui existe entre la liberté de Dieu et celle de l'homme de telle manière qu'on retire à Dieu ce qu'on donne à l'homme, et inversement. Dans la liberté infinie de son amour, Dieu fait plus que tolérer la liberté humaine finie: il la rend possible, la porte, l'encourage, la libère et la parachève. Ce rapport entre Dieu et l'homme nous est révélé une fois pour toutes en Jésus-Christ. Le problème de la prédestination, comme la plupart des problèmes théologiques, ne peut trouver de solution qu'à partir de Jésus-Christ. Ce point de départ obligé n'a pas été pris suffisamment en considération dans les controverses classiques sur la prédestination; c'est la raison pour laquelle elles se sont égarées dans des discussions inutiles.

Dans son sens originel, la doctrine de la prédestination peut être résumée de la façon suivante. l. Le point de départ de cette doctrine n'est pas un décret arbitraire de la volonté de Dieu ni un principe général, mais l'élection concrète de tous les hommes en Jésus-Christ (cf. Ep 1,4-6.11-12; 3,2-13). En Jésus-Christ, Dieu dit oui à tous les hommes; il ne dit pas oui aux uns et non aux autres. Il n'en choisit pas certains en rejetant les autres. La damnation n'est pas le contraire de l'élection; Dieu ne fait pas d'autre choix que celui de notre salut. C'est la raison pour laquelle nous ne parlons pas d'une prédestination abstraite et indéterminée, mais concrètement et de façon précise d'une prédestination au salut. Celle-ci se réalise en Jésus-Christ. L'élection divine nous prédestine à être conformes à l'image du Fils (Rm 8,29). Dieu l'a, pour nous, identifié au péché (cf. 2 Co 5,21); nous sommes donc tous, y compris les pécheurs, appelés au salut dans le Christ.

2. La volonté divine de salut en Jésus-Christ ne porte pas sur l'individu isolé, mais sur le peuple de Dieu dans son ensemble, et sur chaque individu dans la mesure où il est inséré dans la grande communauté du peuple de Dieu. C'est comme membre de ce peuple qu'il obtient le salut (cf. Dt 7,7-8; 14,2, etc.). C'est pourquoi on ne parle pas d'élection au singulier, mais au pluriel (cf. Ep 1,4-6; l P 1,1-2; 2,5-10). En fin de compte, l'élection de l'un est aussi le salut de l'autre (cf. surtout Rm 11,31-32). L'élection d'un individu est toujours une élection en vue d'un service à rendre aux autres. L'élection n'est pas le privilège de quelques-uns, qui auraient le monopole de salut, mais une vocation à contribuer au salut de tous. A la question de savoir si un petit nombre seulement sera sauvé, Jésus répond par un appel : Efforcez- vous d'entrer par la porte étroite (Lc 13,24). Lorsque les disciples sont envoyés en mission par le Christ ressuscité, cet appel devient l'ordre de prêcher l'Evangile à toutes les créatures (cf. Mc 16,15). Il n'y a donc pas de famille, de nation ou de race prédestinées et privilégiées, ni de seigneurs à côté d'hommes faits pour les servir. A l'opposé de cette interprétation erronée de l'élection divine, l'Ecriture nous dit que Dieu choisit justement ce qui est faible, pour confondre ce qui est fort (cf. l Co 1,26-28).

3. Pour l'individu, la prédestination divine est au coeur de l'Evangile. Elle signifie qu'au bout du compte, ce ne sont ni la volonté ni les efforts de l'homme qui importent, mais seulement la miséricorde de Dieu (cf. Rm 9,16; Ep 2,8). La certitude de l'élection est donc notre soutien le plus ferme et notre plus grand réconfort dans l'épreuve. Elle disqualifie du même coup toutes les garanties naturelles et nous renvoie totalement à la grâce de Dieu. C'est précisément parce que Dieu nous rend capables de vouloir et d'agir, qu'on doit mettre en oeuvre son salut avec crainte et tremblement (cf. Ph 2,12-13). Quand l'homme ne répond pas à l'appel de la grâce, celle-ci devient son jugement. L'affirmation que beaucoup sont appelés, mais peu sont élus (Mt 22,14) veut dire que l'élection n'est pas un privilège acquis, mais un don à accueillir en même temps qu'une mission à accomplir. Elle ne supprime pas la responsabilité de l'homme; au contraire, en libérant complètement celui-ci, elle le rend d'autant plus responsable. Elle confronte l'homme à la possibilité de manquer sa vie par sa propre faute et d'échouer pour l'éternité. C'est pourquoi la certitude de l'élection divine ne donne pas une assurance, mais une espérance. Elle se fonde uniquement sur la fidélité de Dieu et attend de celui qui a entrepris l'ouvre merveilleuse de notre salut, qu'il en poursuive l'achèvement jusqu'à son terme (cf. Ph 1,6). C'est pourquoi, de même que l'élection vient de Dieu, elle débouche aussi sur la louange de Dieu:

0 profondeur de la richesse, de la sagesse et de la science

de Dieu!

Que ses jugements sont insondables et ses voies

impénétrables!

Qui en effet a connu la pensée du Seigneur?

Ou bien qui a été son conseiller?

Ou encore qui lui a donné le premier, pour devoir être

payé en retour?

Car tout est de lui, et par lui, et pour lui. A lui la gloire

éternellement! Amen. (Rm 11,33-36).

Fin de l'article

(Cet article est tirée du Catéchisme allemand pour adultes. La foi de l'église, Centurion / Cerf, 1987)

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