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SERVICE CATéCHéTIQUE EMMAÜS

église 3 : L'église dans l'histoire et la société moderne

Dès l'origine de l'Eglise, quelque chose de son essence apparaît clairement: le rassemblement de l'Eglise débouche sur une mission dans le monde. Les deux aspects, rassemblement et mission, sont inséparables.

La réalisation concrète de la mission de l'Eglise a revêtu différentes formes au cours de son histoire. L'Eglise ancienne avait conscience d'être un peuple nouveau, lié à l'avènement du Règne de Dieu, dans le monde des nations. Elle se tenait comme un petit troupeau face au grand empire romain. Elle voulait rendre à César ce qui est à César (cf. Mt 22,21); elle reconnaissait loyalement l'ordre de l'Etat et le domaine du pouvoir impérial. Mais elle savait aussi qu'elle n'était pas de ce monde (cf. Jn 17,16), et qu'il faut obéir à Dieu plutôt qu'aux hommes (cf. Ac 5,29). Durant les premiers siècles, cette attitude mena à de graves conflits entre l'Eglise et l'Etat.

Le sang des martyrs fut une semence de nouveaux chrétiens (Tertullien). L'importance croissante du christianisme aboutit à ce que l'empereur Constantin le reconnaisse, dans l'édit de Milan (313), comme une religion autorisée; en 380, son successeur Théodose en fit la religion officielle de l'Etat. Ce tournant constantinien, comme on l'appelle, constitue l'un des événements les plus importants de l'histoire de l'Eglise. Celle-ci devint une puissance politique et sociale, et il lui arriva dès lors trop souvent de succomber à la tentation de la puissance et de la richesse.

Au Moyen Age, l'Eglise et les Etats formaient ensemble la chrétienté, dans laquelle le spirituel et le temporel étaient indissolublement liés. Certains évêques étaient en même temps des princes; les empereurs et les rois revendiquaient un pouvoir religieux. Tandis que prévalait en Orient, à Byzance et plus tard à Moscou, une Eglise d'Etat régie par l'empereur (césaropapisme), l'Eglise d'Occident lutta très tôt pour préserver sa liberté par rapport aux Etats. Elle s'organisa comme une instance autonome de manière de plus en plus hiérarchisée, sous l'autorité suprême du pape.

Dans cette puissante Eglise papale, l'appel à la liberté de l'Eglise se transforma bientôt en un désir de libération par rapport à une hiérarchie toute-puissante et dégénéra ensuite en une conception purement spirituelle de l'Eglise. A la fin du Moyen Age, l'exigence d'une réforme de l'Eglise, à sa tête et dans ses membres, devint de plus en plus forte. Cette réforme n'ayant pas été réalisée à temps, il se produisit l'une des pires catastrophes de l'histoire de la chrétienté: la division de l'Eglise à la suite de la Réforme. Luther établit une nette distinction entre l'Eglise et le gouvernement du monde.

Il critiquait surtout le fait que des pouvoirs politiques soient attachés à certaines fonctions ecclésiastiques, par exemple dans le cas des princes-évêques, ou des princes-abbés, ou des électeurs ecclésiastiques de l'Empire. L'Eglise est pour lui la communion des vrais croyants. Elle est présente partout où la Bonne Nouvelle est prêchée dans sa pureté, et les sacrements administrés conformément à l'Evangile (cf. CA 7). A la différence d'un Etat profane, l'Eglise ne doit pas être régie par une autorité extérieure, mais uniquement par la Parole de Dieu, sans aucun recours à la contrainte (cf. CA 28).

Sans doute est-il nécessaire qu'il y ait dans l'Eglise une prédication publique, des sacrements et par conséquent un ministère institué par Dieu (cf. CA 5). Mais c'est l'autorité du Christ sur l'Eglise qui se cache derrière cette structure visible. D'après Luther, la véritable Eglise est une réalité cachée. Le résultat de cette distinction entre Eglise visible et Eglise cachée fut que Luther dut confier aux princes la protection extérieure et le soin de l'ordre dans l'Eglise. Il rendit ainsi l'Eglise à nouveau dépendante du pouvoir séculier, jusqu'à notre époque.

Dans la conception catholique, l'aspect visible de l'Eglise, y compris sa constitution sacramentelle et hiérarchique, fait partie de la véritable Eglise. C'est ainsi que l'Eglise catholique romaine des temps modernes s'est perçue elle-même, face à l'Etat, comme une réalité autonome, visible, hiérarchiquement structurée. A la suite du siècle des Lumières, de la Révolution française et de la désacralisation des institutions politiques, elle fut souvent réduite à la situation d'une forteresse en état de siège. Tel était le contexte historique du premier concile du Vatican (1869-1870), qui définit la primauté de juridiction et l'infaillibilité du pape.

Le deuxième concile du Vatican (1962-1965) marqua un nouveau tournant décisif. Pour la première fois dans son histoire, l'Eglise se voyait confrontée à l'univers entier. Sa figure, jusque-là très occidentale, devait désormais devenir celle d'une Eglise mondiale. D'autre part, le concile a délibérément pris ses distances par rapport au modèle constantinien de l'Eglise, qui se trouvait dépassé par l'évolution historique.

Le point de départ et le fondement d'une juste détermination du rapport entre l'Eglise et le monde actuel est le message que l'Eglise doit proclamer: celui de l'avènement du Règne de Dieu.25 Cela signifie que le but de l'Eglise est le salut eschatologique, qui ne pourra être pleinement réalisé que dans le monde à venir (cf. GS 40). L'Eglise est constituée comme une structure visible (cf. LG 8 ; GS 40), mais, étant donné sa mission et sa compétence particulières, elle diffère profondément d'une société politique et elle n'est liée à aucun système politique. En affirmant sa mission propre et son autonomie, l'Eglise reconnaît par le fait même la légitime autonomie des domaines profanes, et surtout de l'Etat (cf. GS 36; 56; 76; AA 7). Elle s'engage pour la liberté religieuse comme expression de la dignité de la personne humaine (cf. DH).

Cette distinction entre les domaines de compétence de l'Eglise et du monde (société, civilisation, politique, etc.) ne signifie cependant pas une rupture. Jésus-Christ reste la clé, le centre et la fin dernière de toute l'histoire humaine; il est le point vers lequel convergent tous les efforts de l'histoire et de la civilisation, le centre de l'humanité, l'Alpha et l'Oméga (cf. GS 10; 45). De ce message découlent inspiration, lumière et force pour la construction de la communauté humaine (cf. GS 42; AA 5).

C'est pourquoi l'Eglise revendique le droit de porter un jugement moral, même en des matières qui touchent le domaine politique, quand les droits fondamentaux de la personne ou le salut des âmes l'exigent (GS 76; cf. DH 14). Le divorce entre la foi dont ils se réclament et le comportement quotidien d'un grand nombre est à compter parmi les plus graves erreurs de notre temps... Que l'on ne crée donc pas d'opposition artificielle entre les activités professionnelles et sociales d'une part, la vie religieuse d'autre part. En manquant à ses obligations terrestres, le chrétien manque à ses obligations envers le prochain, bien plus, envers Dieu lui-même, et il met en danger son salut éternel (GS 43).

Dans le domaine du monde, l'Eglise ne doit pas agir à la manière du monde par des moyens profanes; c'est de l'intérieur qu'elle doit imprégner l'ordre temporel de l'esprit de l'Evangile. Elle est comme le ferment et, pour ainsi dire, l'âme de la société humaine appelée à être renouvelée dans le Christ (GS 40). Le concile cite la Lettre à Diognète (IP-III siècle): Ce que l'âme est dans le corps, il faut que les chrétiens le soient dans le monde (LG 38). C'est en cela que consistent principalement la mission et la responsabilité des laïcs chrétiens. Ceux-ci doivent faire soigneusement la différence entre les situations où ils ont l'obligation de s'engager au nom de l'Eglise, parce que les valeurs essentielles de la foi sont en cause, et celles où ils s'engagent à titre personnel, en fonction d'un choix qu'ils ont fait en conscience, dans des questions libres (cf. LG 36; GS 76). Dans ce dernier cas, des chrétiens peuvent, sur la base et à l'intérieur des limites de la foi commune, porter des jugements différents (cf. GS 43).

Que résulte-t-il de tout ceci pour le service que l'Eglise doit rendre au monde? En rappelant avec insistance que l'homme ne trouve son achèvement qu'en Dieu (cf. GS 21; 41), l'Eglise est le signe et la sauvegarde du caractère transcendant de la personne humaine (GS 76). Par là, elle défend la dignité de la personne humaine et sa primauté sur les institutions et les biens matériels. Tout en nous laissant espérer des cieux nouveaux et une terre nouvelle, l'Evangile nous incite à nous engager dans le monde, parce que tout ce qui est accompli dans l'amour et par amour entrera sous une forme purifiée et transfigurée dans la réalité définitive de l'au- delà (cf. GS 39).

En raison de sa mission et de sa nature, l'Eglise n'est liée à aucune forme particulière de culture humaine, à aucun système politique, économique ou social particulier; en vertu de cette universalité, elle peut donc être un lien de paix et de réconciliation entre les hommes, entre les races et les classes, les peuples et les cultures (cf. GS 42). Elle est appelée à jouer un rôle d'éclaireur au service de la dignité et de l'unité des hommes. Elle doit être la conscience de la société, surtout quand il s'agit des valeurs fondamentales de la personne humaine et de la vie en commun. Elle doit aussi rappeler sans relâche le caractère provisoire du monde et s'opposer à toute absolutisation ou divinisation des valeurs terrestres, que ce soit l'argent, la puissance ou le plaisir. Elle tend ainsi à promouvoir la liberté de l'homme et son espérance.

Entre l'Eglise et le monde, il y a un rapport de dialogue. L'Eglise reçoit aussi du monde actuel une aide multiforme. Elle doit proclamer le message du Christ dans le langage et la culture des différents peuples, et le mettre en valeur en s'aidant de leur sagesse et de leur expérience (cf. GS 44). L'Eglise assume et favorise donc les aptitudes, les ressources et les coutumes propres des peuples dans tout ce qu'elles ont de bon; elle les purifie, les renforce et les élève (cf. LG 13).

Dans ce processus, les questions d'actualité, les sciences profanes, la littérature et l'art peuvent contribuer efficacement à une intelligence plus exacte, plus profonde et plus actuelle de la foi (cf. GS 62). Ceci montre encore une fois que l'Eglise est le peuple de Dieu en marche. Elle ne vit et n'agit pas seulement dans l'histoire; elle a elle-même une histoire. Elle doit croître sans cesse jusqu'à la pleine mesure de la plénitude du Christ (cf. Ep 4,13) Fin de l'article

(Cet article est tirée du Catéchisme allemand pour adultes. La foi de l'église, Centurion / Cerf, 1987)

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