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SERVICE CATéCHéTIQUE EMMAÜS

Croire 12 : D'où vient le mal ou le sens de l'Histoire

4. Une question difficile et de nombreuses réponses

Parler comme nous l'avons fait de la grandeur et de la beauté de la création et de la vocation de l'homme, c'est apparemment manquer de réalisme et faire preuve d'un optimisme naïf. Comment peut-on donc louer Dieu qui gouverne toute la terre (PS 105,7), quand on voit l'enfer d'Auschwitz, d'Hiroshima ou du Goulag, pour ne citer que quelques hauts lieux de l'horreur en notre siècle? Le psalmiste sait déjà qu'il y a des méchants heureux en ce monde, et des justes malheureux (cf. PS 73,3-12). Pourquoi le juste doit-il souffrir? Le Livre de Job est tout entier consacré à cette question. Job n'est pas seulement un modèle de patience et de résignation, qui prononce les paroles si souvent citées: Le Seigneur a donné, le Seigneur a ôté; que le nom du Seigneur soit béni! (Jb 1,21). Job lutte et discute avec Dieu. Il se révolte et maudit le jour de sa naissance (Jb 3,2-3). Il va jusqu'à dire qu'il en a assez de la vie (Jb 10,1). Il rejette les réponses simplistes de ses amis concernant le problème de la souffrance imméritée. Dieu lui apparaît comme celui qui est toujours plus grand, le tout autre, dont les voies sont impénétrables à l'homme et dont la sagesse est insondable (cf. Jb 40,2-4; 42,2-4).

Cependant, les hommes se sont toujours acharnés à interpréter et à comprendre les hauts et les bas de l'histoire. Deux modèles fondamentaux d'interprétation de l'histoire ont été élaborés. D'après le premier, l'histoire est un grand mouvement circulaire. Au début, il y a le bon vieux temps, l'âge d'or; puis viennent l'âge d'argent, l'âge de bronze et l'âge de fer. L'histoire est donc un grand processus de décadence, mais au point le plus bas se produit un renversement. A la fin succède un nouveau commencement; le cercle est ainsi refermé. Le second modèle voit l'histoire comme une ligne ascendante, comme une progression vers un sommet. L'histoire n'est pas l'éternel retour des mêmes situations, comme dans le modèle du mouvement circulaire, mais l'avènement de quelque chose de nouveau, d'un avenir qui n'est pas encore arrivé. Cette perspective apparaît déjà dans l'espérance des prophètes de l'Ancien Testament. Sous une forme sécularisée, on la retrouve dans la foi moderne au progrès et dans l'utopie marxiste d'un futur Etat de liberté dans une société sans classe et sans maître.

Il faut se demander si ces deux interprétations de l'histoire tiennent réellement compte du fait de la souffrance humaine. L'expérience du mal peut-elle être intégrée dans n'importe quel schéma général? Avec de telles interprétations, ne risque-t-on pas de passer un peu vite sur tout ce qui éprouve cruellement chaque être humain? Il n'est pas dans l'intention de la Sainte Ecriture de nous donner une interprétation profane de l'histoire. La Bible nous dit que tout vient de Dieu et que tout retourne à lui. Mais le déroulement concret de l'histoire ne se laisse pas enfermer dans un schéma quelconque, qu'il s'agisse d'un schéma de décadence ou de progrès. Comme Augustin l'a bien montré dans la Cité de Dieu, l'histoire est une lutte constante entre deux royaumes: celui de Dieu et celui du mal (de Satan). Ils se distinguent par deux types différents d'amour: l'amour de Dieu et l'amour de soi. Le plus souvent, les deux se trouvent mélangés. C'est pourquoi on ne doit pas trop vite interpréter certains événements historiques particuliers comme des signes de Dieu ou comme des victoires du Mal. Il ne faut pas oublier que Dieu est un Dieu caché, qui ne nous est apparu clairement qu'en Jésus-Christ. Seul Jésus- Christ nous fournit le critère qui nous permet de porter un jugement sur l'histoire et la vie. C'est par le Christ et dans le Christ que s'éclaire l'énigme de la douleur et de la mort qui, hors de son Evangile, nous écrase (GS 22). C'est pourquoi la réponse chrétienne à la question du sens de la souffrance ne pourra être pleinement développée que plus tard, lorsque nous parlerons de la croix de Jésus-Christ.

4.2 L'histoire du paradis, image de la condition originelle de l'homme

L'idée essentielle de l'interprétation biblique de l'histoire est que Dieu n'a pas voulu ni fait le monde tel que nous le découvrons concrètement aujourd'hui. Il voulait et il veut la vie, et non la mort; il a en horreur l'injustice, la violence et le mensonge. Il ne veut pas que les hommes souffrent, il veut le bonheur de l'homme dans la communion avec lui. L'histoire du paradis terrestre cherche à nous faire comprendre l'intention du créateur et le dessein originel de Dieu.

Le Seigneur Dieu planta un jardin en Eden, à l'orient, et il y plaça l'homme qu'il avait formé... Le Seigneur Dieu prit l'homme et l'établit dans le jardin d'Eden pour cultiver le sol et le garder. Le Seigneur Dieu prescrivit à l'homme: Tu pourras manger de tout arbre du jardin, mais tu ne mangeras pas de l'arbre de la connaissance du bonheur et du malheur, car, du jour où tu en mangeras, tu devras mourir (Gn 2,8.15-17).

Pour bien comprendre ce récit, il faut se rappeler que la Sainte Ecriture parle de l'action mystérieuse de Dieu moins en termes abstraits qu'en images. Celles-ci sont empruntées à l'expérience humaine et reprises en partie aux mythes de l'époque. Dieu nous parle dans un langage humain, que les hommes auxquels ils s'adressent doivent être capables de comprendre avec leur bagage intellectuel. Puisqu'il s'agit en l'occurrence d'un langage imagé, il ne faut pas le comprendre comme une sorte de reportage sur les débuts de l'histoire de l'humanité. Il serait encore moins justifié d'affabuler à partir de ces images - très mesurées en comparaison avec celles des mythes -et de se représenter le paradis comme une sorte de pays de cocagne. Mais on ne peut pas non plus rejeter ce langage imagé, influencé par les mythes, comme s'il était dépourvu pour nous de toute signification, ni l'interpréter d'une manière purement spirituelle et symbolique, comme s'il ne correspondait à aucune réalité historique. Nous avons bien affaire à un discours sur l'origine historique du mal physique et moral dans le monde (récit étiologique). La Bible veut dire que le monde créé par Dieu est bon, que le mal physique et le mal moral qui sont présents dans le monde n'ont pas été voulus par Dieu, et qu'ils sont apparus dans le cours de l'histoire, non par la faute de Dieu, mais par la faute de l'homme. L'histoire du paradis est donc une grandiose justification de Dieu (théodicée) au regard de la situation actuelle du monde.

Ce que l'histoire du paradis exprime de façon imagée, le magistère de l'Eglise l'a traduit en termes conceptuels dans la doctrine de la condition originelle de l'homme. Reprenant d'anciennes formules, le concile de Trente (1545-1563) affirme qu'Adam, le premier homme, en transgressant le commandement de Dieu, a perdu la sainteté et la justice dans lesquelles il avait été établi (DS 1511, FC 275). Par sainteté et justice, le concile entend la communion et l'amitié originelles de l'homme avec Dieu, le fait d'être, si l'on ose dire, à tu et à toi avec Dieu, et cette familiarité avec lui dont l'histoire du paradis fait état. Le fond de l'histoire du paradis comme de la doctrine de la condition originelle ne concerne donc pas la paléontologie ou la préhistoire; c'est une affirmation théologique: Dieu a créé l'homme bon et même très bon, et en outre, il l'a fait participer à sa propre vie divine. D'après la Sainte Ecriture comme d'après la doctrine de l'Eglise, l'homme ainsi comblé de la grâce divine en ressentait les effets bienfaisants dans l'ensemble de sa vie. La sainteté et la justice originelles rayonnaient pour ainsi dire dans tous les domaines de l'existence. En termes techniques, on dit que les dons préternaturels de l'état originel étaient les conséquences de la grâce surnaturelle de l'état originel. En particulier, l'être humain n'était pas divisé; le corps et l'âme étaient parfaitement intégrés. L'homme était donc exempt de ce qu'on appelle la concupiscence, c'est-à-dire qu'il ne connaissait pas cette révolte de l'instinct et des passions qui tend à nous détourner de notre véritable fin. Ses facultés intellectuelles intactes étaient également préservées de toute confusion. Cela ne veut pas dire qu'il en savait plus que nous aujourd'hui, mais qu'il avait plus de sagesse et de maturité. Il pouvait tout comprendre à partir de Dieu et en se référant à lui; il n'était pas encore rongé par l'expérience du non-sens et de l'absurdité de l'existence. En harmonie avec lui-même et avec Dieu, l'homme vivait aussi en harmonie avec le monde. Il ignorait la souffrance qui pénètre en nous de l'extérieur. Le travail n'était pas le fardeau pénible qu'il constitue bien souvent pour nous (cf. Gn 3,17-18).

Enfin et surtout, l'homme ne connaissait pas la mort comme cette puissance anonyme qui dispose de son existence, contre laquelle tout son désir de vivre se cabre, et qu'il ressent comme quelque chose d'incompréhensible et d'étranger, comme une rupture irréversible. D'après l'apôtre Paul, c'est par le péché que la mort est venue dans le monde (cf. Rm 5,12). La mort est le signe évident de ce que l'homme, en raison du péché, est devenu étranger à Dieu, source de la vie. Comment se représenter une vie sans mort? La Sainte Ecriture et la doctrine de l'Eglise ne nous en disent rien. Il est vain de spéculer à ce sujet. La vie paradisiaque était une promesse révélant le dessein que Dieu avait primitivement conçu pour l'homme. Dès le début, l'homme a rejeté cette promesse et fait échouer le plan de Dieu.

Pourquoi la Bible raconte-t-elle tout cela? Pas pour satisfaire notre curiosité historique. L'histoire du paradis et la doctrine de la condition originelle de l'homme n'ont pas d'importance en elles-mêmes. Elles constituent l'arrière-plan nécessaire pour comprendre la situation actuelle de l'humanité comme un état d'aliénation, que Dieu n'a ni voulu ni créé. Mais alors, d'où vient donc le mal?

4.3 Péché originel et péché héréditaire de l'humanité

Par un seul homme, le péché est entré dans le monde, et par le péché, la mort (Rm 5,12). Cette constatation lapidaire de l'apôtre Paul résume ce que les premières pages de la Bible racontent de façon imagée dans le récit de la chute. L'homme se laisse séduire par le serpent. Au mépris de l'ordre divin, il mange du fruit de l'arbre de vie et il est voué dès lors à une mort inéluctable. Ce premier péché n'est pas une peccadille enfantine, comme si l'homme s'était emparé d'un fruit défendu et l'avait mangé en cachette. Rien non plus n'invite à penser à une faute sexuelle. Il s'agit de bien plus que cela! Ce n'est pas le sixième ou le septième commandement, mais le premier que l'homme a enfreint. Dieu seul est le maître de l'homme et la source de sa vie; l'homme a transgressé ses limites de créature en ne faisant pas confiance à Dieu et en cherchant à se rendre maître de la vie. Il voulait pour ainsi dire se prendre lui-même en main et ne plus dépendre de personne; ce faisant, il a choisi la mort. Le péché consiste donc en une rébellion (cf. Rm 5,19). Les conséquences de cette rupture avec Dieu sont considérables. L'homme est maintenant coupé de ses semblables. L'homme et la femme, qui étaient voués à s'aider et à se soutenir mutuellement dans l'amour, deviennent l'un pour l'autre objet de désir et cause de perversion. L'être humain est aussi aliéné par rapport à lui- même; il a honte parce qu'il est tout nu. La vie devient pour l'homme un combat; la naissance d'une vie nouvelle se passe dans les douleurs. L'homme n'est plus en harmonie avec son environnement; il doit manger son pain à la sueur de son front (cf. Gn 3,1-24).

La Bible ne contient pas seulement cette histoire de la chute originelle. Celle-ci se prolonge à travers toute l'histoire ultérieure du péché, dans laquelle apparaît la dimension sociale de celui-ci. Dans l'histoire du meurtre d'Abel par Gain, l'homme transgresse la frontière entre lui-même et son semblable. Il n'accorde pas à l'autre le même amour et la même bienveillance que Dieu; il devient jaloux, et cette jalousie est mortelle pour l'autre (cf. Gn 4). On en arrive alors au cercle infernal de la faute et de la vengeance entre les hommes (cf. Gn 4,23-24). Dans le récit mythique du mariage de filles d'hommes avec des fils de dieux et de la naissance des héros d'autrefois qui en sont issus, apparaît l'idée que l'homme perd fréquemment le sens de la mesure; il veut être un surhomme et jouer les héros. La conséquence est l'irruption du chaos sur la terre, avec le déluge (cf. Gn 6). Dans l'histoire de la tour de Babel, enfin, l'homme méconnaît également ses limites dans le domaine culturel. Il en résulte une confusion dans laquelle plus personne ne se comprend, les peuples se dispersent et souvent s'affrontent, et chacun doit vivre dans l'isolement, coupé des autres (cf. Gn II).

Dans le Nouveau Testament, Paul évoque le récit de la chute, pour opposer au premier Adam le second et le nouvel Adam, Jésus-Christ. De même que par un seul homme le péché est entré dans le monde et par le péché la mort, et qu'ainsi la mort a atteint tous les hommes parce que tous ont péché... Mais Adam est la figure de celui qui devait venir... Si par la faute d'un seul la multitude a subi la mort, à plus forte raison la grâce de Dieu, grâce accordée en un seul homme, Jésus- Christ, s'est-elle répandue en abondance sur la multitude... Si par un seul homme, par la faute d'un seul, la mort a régné, à plus forte raison, par le seul Jésus-Christ, règneront- ils dans la vie, ceux qui reçoivent l'abondance de la grâce et du don de la justice (Rm 5,12.14.15.17)

Ce texte va au-delà de ce que dit l'Ancien Testament. En Jésus-Christ nous sont pleinement révélées l'universalité du péché et son extrême gravité; lui seul nous découvre notre vérité, en nous offrant le salut dans la situation de déchéance où nous sommes. Nous mesurons ainsi toute la puissance du péché, qui ne permet à aucun homme d'échapper à la mort. Cependant, reconnaître la domination universelle du péché n'est qu'une manière de confesser l'universalité du salut en Jésus-Christ. Parce que nous savons qu'en Jésus-Christ, le salut est donné à tous, nous pouvons conclure qu'en dehors de Jésus-Christ, l'homme est perdu. La doctrine du péché originel n'a donc aucune signification en elle- même. Elle illustre l'universalité et la surabondance du salut que Jésus-Christ a apporté. La situation désastreuse et désespérée de l'humanité est englobée par l'espérance plus grande et la certitude qu'en Jésus-Christ nous est donné un salut surabondant. Le salut qui nous est offert en Jésus-Christ surpasse même la vocation et la grâce originelles. C'est pourquoi la liturgie de la nuit pascale va jusqu'à parler du péché originel comme d'une felix culpa, une heureuse faute.

Le dogme du péché originel et de sa transmission héréditaire s'est précisé au V siècle. Un hérétique nommé Pelage soutenait que tout péché est un acte isolé, accompli librement, et qui n'a d'effet sur autrui qu'à la façon d'un mauvais exemple. L'homme est parfaitement libre de se décider pour le péché ou pour Dieu. Il n'a donc pas besoin de la grâce. Cette doctrine a été combattue par saint Augustin, le docteur de la grâce. Différents conciles, principalement le deuxième concile d'Orange (529), se sont prononcés dans le même sens que lui (cf. DS 371-372; FC 272-273). Cette question a fait l'objet de nouvelles discussions avec les réformateurs. D'après ceux-ci, quand l'homme se détourne de Dieu, il se pervertit radicalement. Le péché héréditaire consiste essentiellement en un désir et un penchant mauvais; l'homme pécheur se détourne de Dieu, il est incapable d'une vraie piété et d'une vraie foi (cf. CA 2). De ce fait, l'homme perd sa ressemblance primitive avec Dieu (cf. Apol. 2). Justifié par le baptême, il revient à la vie; mais les désirs et les penchants mauvais subsistent. Ainsi les chrétiens sont-ils, selon les réformateurs, pécheurs et justes à la fois.

Contre cette doctrine, le concile de Trente (1545-1563) enseigne qu'en raison du péché, par lequel il avait transgressé le commandement de Dieu, Adam a perdu la sainteté et la justice dans lesquelles il avait été établi. Il a du même coup perdu la communion avec Dieu et il est tombé au pouvoir du démon. Il n'est pas pour autant totalement corrompu; mais, dans son corps et dans son âme, il a été changé en un état pire. Ce premier péché, le péché originel, est transmis à tout le genre humain, et cela par propagation et non par imitation, de telle sorte qu'il est propre à chacun. Par les mérites de Jésus-Christ, le péché originel est réellement effacé par le sacrement de baptême. Le baptême est une vraie renaissance, par laquelle nous nous dépouillons du vieil homme et revêtons l'homme nouveau qui est créé selon Dieu (cf. Ep 4,22; Col 3,9- 10). La concupiscence qui subsiste après le baptême n'est pas le péché lui- même, mais sa conséquence. Elle provient du péché et incline au péché. Le concile de Trente n'entendait toutefois pas inclure la bienheureuse Vierge Marie, mère de Dieu, dans cette situation générale de perdition qui résulte du péché originel (cf. DS 1511-1516; FC 275-280).

La concupiscence mauvaise, dont parie la tradition dans ce contexte, ne doit pas être restreinte à la convoitise sexuelle. Il y a aussi la convoitise spirituelle, l'orgueil. Ce que signifie ce mot, c'est la désintégration de l'homme, le conflit qui s'instaure entre ses pulsions et ses passions, la résistance du corps et de l'esprit à ce pourquoi nous sommes faits, l'inclination au mal. La doctrine de l'Ancien et du Nouveau Testament sur l'universalité du péché, dont provient la doctrine du péché originel dans la tradition de l'Eglise, a été souvent mal comprise et suscite de nos jours, chez de nombreux chrétiens, de sérieuses difficultés. Une première objection vient de ce qu'aujourd'hui, la plu- part des savants admettent que l'humanité entière n'est pas issue d'un couple unique (monogénisme), mais que la vie humaine est apparue à peu près en même temps en plusieurs endroits, à l'issue d'un long processus d'évolution (polygénisme ou même poly-phylétisme). Le magistère ecclésiastique a longtemps répugné à admettre cette théorie, car il ne voyait pas comment elle pouvait se concilier avec la doctrine du péché originel (cf. DS 3897; FC 269). L'idée d'un couple humain unique à l'origine veut exprimer l'unité et l'égalité foncières de tous les hommes. Aujourd'hui, on admet que, dans le langage de la Bible, Adam n'est pas seulement le nom d'un individu, mais aussi une appellation collective pour l'homme ou l'humanité. Dans ce débat, le deuxième concile du Vatican a adopté une position très réservée. Il maintient que les hommes ont failli en Adam (cf. LG 2), mais il formule également la même doctrine de manière plus ouverte en parlant seulement de l'homme et de son péché (cf. GS 13). Le sens de la doctrine de l'Eglise est donc conservé quand on maintient que l'humanité, qui forme un tout, a rejeté dès le début l'offre divine du salut, et que la situation funeste qui en résulte est une réalité universelle, dont nul ne peut se libérer par sa propre force. Une fois ceci admis, le problème de savoir si l'on doit préférer au monogénisme le polygénisme est une question purement scientifique, et non une question de foi.

Une seconde objection est plus difficile et plus lourde de con- séquences. La réponse permettra de mieux comprendre la doctrine du péché originel comme péché héréditaire. Le terme péché héréditaire apparaît en effet à beaucoup comme une contradiction dans les termes. Car l'héritage est ce qu'on reçoit de ses ascendants, sans avoir rien fait pour cela, tandis que le péché est un acte personnel, dont on est responsable. On se trouve apparemment devant un dilemme: ou bien l'état de péché est reçu par héritage, et alors ce n'est pas un péché; ou bien c'est un péché, mais alors le mot héritage n'est pas approprié ici. Les difficultés se résolvent si nous renonçons à la conception individualiste de l'homme qui sous-tend l'objection, et si nous considérons le fait que tous les hommes sont solidaires: personne n'est tout à fait sans antécédent, personne ne part vraiment de zéro. Chacun est marqué, au plus profond de lui-même, par sa propre histoire, par l'histoire de sa famille, de son peuple, de sa culture et même de toute l'humanité. Quand l'être humain vient au monde, il est conditionné par le péché. Nous naissons dans une société où règnent l'égoïsme, les préjugés, l'injustice, le mensonge. Cela ne nous influence pas seulement à la manière d'un mauvais exemple qui vient de l'extérieur, mais détermine notre réalité profonde. Car nul ne vit uniquement pour soi; tout ce que nous sommes, nous le sommes avec d'autres. C'est ainsi que nul n'échappe à cette culpabilité collective, qui s'inscrit en chaque homme. Notre péché agit sur les autres. Tous les hommes sont pris dans les filets du péché, il y a une solidarité universelle dans le péché, dont personne ne peut se dégager. Cela vaut également pour les petits enfants. Ils sont personnellement innocents; mais leur vie n'est encore rien d'autre qu'une participation à celle des adultes, surtout de leurs parents; c'est pourquoi ils sont, plus encore que les adultes, impliqués dans l'histoire de ceux-ci et conditionnés par elle.

Cette situation générale de déchéance marque et détermine tout homme au plus profond de lui-même, dans tout ce qu'il est et tout ce qu'il fait. L'état de péché que nous héritons de nos premiers parents, de tous les hommes qui nous ont précédés et de tous ceux qui nous entourent et dont nous sommes solidaires, se concrétise dans nos fautes personnelles. En les commettant, nous prenons à notre compte cette déchéance générale préexistante et nous péchons pour ainsi dire dans ce cadre préétabli. Cette interférence entre péché personnel et péché héréditaire ne peut être expliquée de façon parfaitement claire. Puisque le péché détruit la logique interne du monde et de l'homme, il comporte toujours quelque chose de contradictoire. Au même titre que la corruption de la relation entre Dieu et l'homme, l'ébranlement du rapport entre l'homme et le monde et des hommes entre eux demeure un mystère.

Que faut-il retenir de tout ceci pour bien comprendre la notion de péché héréditaire? D'après la doctrine catholique, le péché héréditaire, c'est l'état de déchéance générale où se trouvent l'homme et l'humanité. Le fait que l'homme s'insère dans la suite des générations ne suffit plus à assurer son véritable avenir,-qui est la communion avec Dieu. Il se voit privé de son véritable accomplissement, de la sainteté et de la justice, de la participation à la vie de Dieu. Devenu étranger à Dieu, il est aussi désormais étranger au monde, à ses semblables et à lui-même; il a perdu cet équilibre qui caractérisait sa condition originelle. L'apôtre Paul a décrit en termes saisissants le déchirement intérieur qui est le fruit du péché.

Effectivement, je ne comprends rien à ce que je fais: ce que je veux, je ne le fais pas, mais ce que je hais, je le fais... Ce n'est donc pas moi qui agis ainsi, mais le péché qui habite en moi... Vouloir le bien est à ma portée, mais non pas l'accomplir, puisque le bien que je veux, je ne le fais pas et le mal que je ne veux pas, je le fais... Car je prends plaisir à la loi de Dieu, en tant qu'homme intérieur, mais, dans mes membres, je découvre une autre loi qui combat contre la loi que ratifie mon intelligence; elle fait de moi le prisonnier de la loi du péché qui est dans mes membres. Malheureux homme que je suis! (Rm 7,15.17-19.22-24).

Au terme de cet exposé de la doctrine catholique sur le péché originel et le péché héréditaire, on se demandera sans doute si les divergences entre les Eglises, dont il a été question plus haut, subsistent, ou bien si elles ont pu être surmontées par une réflexion menée en commun. Nous ne pourrons entrer dans le détail de ce problème que plus tard, quand nous en viendrons à ce qui est au coeur du débat entre les réformateurs et l'Eglise catholique: la doctrine de la justification. Mais un point est d'ores et déjà clair: la façon dont on comprend le péché originel et le péché héréditaire, ainsi que la question de savoir si la ressemblance naturelle avec Dieu demeure ou non après le péché, ne sont pas sans conséquence quant à la possibilité pour l'homme de coopérer à sa justification et à sa sanctification.

Il ne s'agit pas là d'un simple problème théorique, mais d'une attitude fondamentalement différente à l'égard de la vie et de la réalité. Au pélagianisme d'autrefois correspondait un optimisme analogue à celui qui est réapparu dans le contexte de la philosophie des Lumières et de sa foi au progrès. La profondeur insondable du mal et la nécessité de la rédemption sont alors facilement méconnues. En affirmant que l'homme est radicalement corrompu par le péché et qu'il a perdu sa ressemblance naturelle avec Dieu, les réformateurs sont amenés à apprécier de façon exagérément négative la nature et la culture humaines. La doctrine catholique, d'après laquelle la nature humaine est sans doute blessée, mais non totalement détruite par la perte de la communion de grâce avec Dieu, suit en quelque sorte une voie intermédiaire et réaliste. Elle admet, en accord avec la doctrine des réformateurs, que l'homme ne peut absolument rien pour son salut sans le secours de la grâce divine; néanmoins, elle garde une confiance plus grande dans les possibilités naturelles et collectives de l'humanité. Il demeure que ces attitudes foncièrement différentes engendrent aujourd'hui encore un climat différent au sein des Eglises séparées et conditionnent leurs relations mutuelles.

La doctrine de l'universalité du péché a de multiples et importantes conséquences pratiques. Elle signifie que tout homme est pécheur. Si nous disons: nous n'avons pas de péché, nous nous égarons nous-mêmes et la vérité n'est pas en nous (l Jn 1,8). Cette doctrine nous enlève les illusions que nous pouvons entretenir sur nous-mêmes et nous mène à ne pas éluder plus longtemps notre faute, à ne pas la minimiser et à ne pas chercher systématiquement ailleurs des boucs émissaires: les autres, le milieu, l'hérédité et les circonstances, les structures et les rapports sociaux... Mais la doctrine du péché originel nous incite aussi à rester prudent au moment d'imputer à quelqu'un la responsabilité d'une faute personnelle, et à ne pas juger et condamner prématurément. En définitive, Dieu seul voit dans le cœur de l'homme. Il ne veut pas condamner, mais pardonner. Parce que nous savons que nous sommes pardonnes, nous devenons capables d'avouer notre péché. Il ne faut surtout pas isoler la doctrine de l'universalité du péché du contexte dans lequel elle se situe chez Paul : l'universalité du salut en Jésus-Christ. Autrement, on suscite une angoisse injustifiée devant le péché, et on accrédite une vision pessimiste du monde et de la vie qui va jusqu'à déprécier et à mépriser le corps humain et la culture humaine, dans une perspective dualiste. Le chrétien est suffisamment réaliste pour regarder en face l'abîme du péché; mais il le voit à la lumière de l'espérance toujours plus grande qui nous est donnée en Jésus-Christ. La fonction la plus importante de la doctrine du péché originel est de nous renvoyer à Jésus-Christ comme à notre unique Sauveur. Fin de l'article

(Cet article est tirée du Catéchisme allemand pour adultes. La foi de l'église, Centurion / Cerf, 1987)

Jésus par Maître de Flémalle
Service de formation à la foi chrétienne dans la tradition de l'église catholique


«Et, commençant par Moïse et par tous les prophètes, il leur expliqua dans toutes les écritures ce qui le concernait.»


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