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Septembre
2001
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Pierre Claverie : « Viens, suis-moi ! »
Extrait de Pierre Claverie. Un algérien par alliance, de
Jean-Jacques Pérennès, o.p.
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Avant
propos
e
1 er août 1996, peu avant minuit, Pierre Claverie, évêque
d'Oran, était assassiné, en compagnie d'un jeune
Algérien, musulman, ami de la communauté chrétienne,
à laquelle il rendait volontiers service pendant les mois
d'été. Survenant après la mort des sept moines
trappistes de Tibhirine, deux mois plus tôt, la nouvelle
frappa de stupeur, en Algérie comme à l'étranger.
Une fois encore, ils ont osé! Après ces religieux
et ces religieuses qui ont donné toute leur vie au service
de ce pays, après tous ces Algériens anonymes victimes
innocentes d'une violence aveugle, voilà que l'on s'attaquait
à nouveau à ce que l'Algérie a de meilleur.
Car Pierre Claverie n'est pas mort par hasard, parce qu'il se
trouvait là. Il a été délibérément
assassiné, comme ce fut le cas, quelques semaines ou quelques
mois plus tôt, pour Abdelkader Alloula, le directeur du
théâtre d' Oran, Mahfoud Boucebci, Saïd Mekbel,
M'hamed Boukhobza, Youssef Sebti et bien d'autres : artiste, psychiatre,
journaliste, économiste, poète, ces hommes et tous
ceux qui sont morts avec eux étaient l'élite de
l'Algérie. À travers eux, c'est ce que le pays porte
de meilleur qui est atteint. Qui était donc Pierre Claverie
pour mériter de figurer sur cette liste? De quelles valeurs
était-il porteur? En quoi et pour qui était-il une
menace ?
Le combat de la vie
Pierre Claverie est un fils de l'Algérie. Commencée
à Bab el Oued dans le monde colonial, toute sa vie d'homme
s'est déroulée dans ce pays ou, plus exactement,
sur cette frontière insaisissable qui sépare ou
unit les deux rives de la Méditerranée. Né
en 1938, dans une famille pied-noire établie là
depuis quatre générations, il prend conscience,
à l'âge de vingt ans, du drame de l'enfermement dans
ce qu'il appellera, un jour, la bulle coloniale .
La France est alors déchirée par la question algérienne.
Peut-être parce que j'ignorais l'autre ou que je
niais son existence, un jour il m'a sauté à la figure.
Il a fait exploser mon univers clos qui s'est décomposé
dans la violence - mais est-ce qu'il pouvait en être autrement?
- et il a affirmé son existence , écrira-t-il
quarante ans plus tard'. Cette découverte allait le conduire,
à travers un douloureux cheminement, à vouloir revenir
un jour dans son pays, autrement. Apprenant avec passion la langue
arabe, s'initiant à l'islam, il revint y vivre sa vie d'homme,
nouant avec ce pays, mais, surtout, avec le peuple algérien,
une relation d'une rare intensité, presque charnelle.
L'émergence de l'autre, la reconnaissance de l'autre, l'ajustement
à l'autre seront, de son propre aveu, à l'origine
de sa double vocation, religieuse et algérienne.
Jeune
dominicain, il se voit vite confier des responsabilités
par le cardinal Duval, qui a su guider l'église d'Algérie
dans une conversion délicate à l'Algérie
algérienne. étonnamment doué pour la relation
humaine, cordial et chaleureux, Pierre Claverie participe avec
enthousiasme à la construction de cette Algérie
nouvelle, considérée, au cours des années
70, comme un leader des pays en développement et des nonalignés.
Devenu évêque, il aide la petite communauté
chrétienne d'Oranie à trouver sa place dans cet
effort commun. Tout aurait pu s'arrêter là et rester
seulement une belle histoire de vie, celle d'un parcours de l'Algérie
coloniale à l'Algérie algérienne,
d'Alger à El Djezaïrl . Mais Pierre Claverie
était appelé à autre chose.
Au
tournant des années 80, le rêve des lendemains qui
chantent d'une Algérie socialiste fait place aux incertitudes,
puis à un véritable cauchemar. Des choix économiques
discutables, les inégalités sociales et la corruption
minent la stabilité politique du pays. Une arabisation
bâclée et une manipulation politique de l'islam favorisent
l'émergence d'un islamisme radical, surtout au sein de
la jeunesse et dans les couches populaires de la société.
Les émeutes d'octobre 1988 et la répression qui
en résulte inaugurent une période de violence qui
a fait, à ce jour, au moins cent cinquante mille morts
dans ce qui ressemble à une guerre civile où nul
n'est épargné.
Le
tissu social est gravement atteint et une réconciliation
paraît encore lointaine, malgré diverses initiatives
destinées à promouvoir la concorde nationale
. Loin de garder une distance d'avec le drame du pays, au
nom de son statut de minoritaire - il est chrétien, Algérien
par alliance , si l'on peut dire -, Pierre Claverie
va s'y plonger, corps et âme. La question de l'autre est
l'affaire de sa vie : c'est même là-dessus que s'est
jouée sa propre aventure personnelle . Loin
de céder aux menaces, il reste sur place et dénonce
ceux qui attisent le rejet de l'autre et l'exclusion. Sa parole
porte et il en use pour soutenir les militants pour les droits
humains, les femmes qui luttent pour leur émancipation
et tous ceux qui oeuvrent pour une Algérie ouverte et fraternelle.
Lorsque des chrétiens sont victimes, à leur tour,
de la violence qui engloutit le pays, sa parole se fait cinglante
pour dénoncer la lâcheté des tueurs
de l'ombre . Non par souci de défendre les intérêts
de l'église - qu'a-t-elle encore à défendre
- -, mais parce qu'il y va, à ses yeux, de la possibilité
même d'une humanité plurielle , non
exclusive, et cela est décisif pour tous.
Pierre
Claverie s'est-il exagérément exposé? Certains
l'ont pensé, y compris dans son église, où
d'aucuns jugeaient plus prudent de garder un profil bas, en attendant
des jours meilleurs. Mais pour lui, aller jusqu'au bout de son
choix était devenu une sorte de nécessité
intérieure, en fidélité àson pays
retrouvé comme à un certain Galiléen qui
enseignait que le choix du plus grand amour est de donner
sa vie pour ses amis . Etre présent sur les
lignes de fracture qui crucifient l'humanité lui
paraissant être dans la logique profonde de sa vocation,
il en a assumé; consciemment, les risques. Qui pouvait
alors l'arrêter? A ses funérailles, dans la modeste
cathédrale d'Oran, la foule des amis musulmans, plus nombreux
que les chrétiens, était là pour signifier
que ce message avait été entendu. En leur nom, une
jeune femme algérienne témoigna avec courage et
émotion de ce que les uns et les autres lui devaient.
Quarante
jours plus tard, au cours d'un hommage solennel rendu en la cathédrale
Notre-Dame de Paris, à la demande des évêques
de France et de ses frères dominicains, des youyous lancés
par des femmes algériennes à la fin de l'homélie
confirmèrent, d'une manière saisissante et inattendue
en ces lieux, le poids de sens et la portée de cette vie
donnée. Mais, pour émouvants qu'ils soient, ces
hommages ne doivent pas faire illusion : les valeurs prônées
par Pierre Claverie vont à contre-courant et restent matière
à controverse. Y a-t-il vraiment place pour un chrétien
dans une société musulmane? L'islam peut-il avoir
droit de cité, comme toute autre religion, dans les pays
du Nord ? Un évêque est-il fondé à
s'aventurer, à ce point, dans des débats de société
aussi sensibles? Ces questions sont loin d'être résolues
et le rapprochement des deux rives de la Méditerranée
et des valeurs dont chacune est porteuse est encore fragile et
menacé.
La dernière des retraites écrite de sa main, en
1990, témoigne du chemin parcouru : intitulée
Viens, suis-moi , elle est entièrement centrée
sur la personne de Jésus et ce que signifie être
un disciple. À cette époque, la grande épreuve
a déjà commencé en Algérie et le thème
qui revient avec insistance dans son propos est celui du combat
dans la vie de Jésus : son amour de Dieu et son amour des
hommes l'ont conduit à s'opposer à tous ceux qui
empêchaient l'épanouissement de la vie selon Dieu.
Sans autres armes que sa parole, Jésus a dénoncé
la perversion des hommes de religion, l'indifférence et
le mépris à l'égard du petit peuple tant
des gens riches, adorateurs de l'argent, que des assoiffés
de prestige et de pouvoir. Il s'est également opposé
aux partisans de la violence. Il a dénoncé le mensonge
sous toutes ses formes.
En agissant de la sorte, il fut amené à accomplir
des gestes, à prononcer des paroles qui ont conduit ses
adversaires à l'arrêter, à le juger et à
le condamner à une mort très cruelle. Marcher à
la suite de Jésus, c'est mener un combat semblable au sien,
souligne Pierre Claverie, c'est donner sa vie pour que
d'autres vivent . À la fin d'une retraite sur l'eucharistie,
en 1981, il avait fait déjà une courte allusion
à la parabole que Jésus prononça durant les
jours qui précédèrent sa mort : < En vérité,
je vous le dis, si le grain de blé qui tombe en terre ne
meurt pas, il reste seul; si, au contraire, il meurt, il porte
du fruit en abondance > (Jean 12, 24). Pour moi, commenta
alors Pierre Claverie, la parabole du grain de blé qui
meurt est l'axe central de ma vie chrétienne; si vous relisez
vos notes, vous verrez que toute cette méditation sur l'Eucharistie
est orientée par cette parole.
L'affirmer
est une chose; se préparer à le vivre en est une
autre : c'est ce qu'il doit affronter à partir de 1990,
lorsque les Algériens sont victimes de la violence par
milliers. Vivre la vocation de disciple prend alors un sens particulier
À la suite de Jésus, nous sommes envoyés
pour être des serviteurs de la Bonne Nouvelle de réconciliation
entre Dieu et toute l'humanité. Ce ministère ne
nous pose pas en intermédiaires entre Dieu et l'humanité,
mais il fait de nous des médiateurs, tout entiers à
Dieu et tout entiers au monde, placés avec Jésus
là où se joignent l'histoire et le Règne
de Dieu. Or ce lieu est une Croix...
Quiconque
veut être disciple de Jésus est donc amené,
à son tour, à se situer sur des lignes de
fracture
La croix est au centre de cette mission [de Jésus]. Jésus
est mort écartelé entre ciel et terre, bras étendus
pour rassembler les enfants de Dieu dispersés par le péché
qui les sépare, les isole et les dresse les uns contre
les autres et contre Dieu même. Il s'est mis sur les lignes
de fracture nées de ce péché. Déséquilibres
et ruptures dans les corps, les coeurs, les esprits, les relations
humaines et sociales ont trouvé en lui guérison
et réconciliation car il les prenait sur lui-même.
Il place ses disciples sur ces mêmes lignes de fracture
avec la même mission de guérison et de réconciliations.
Une
des conséquences de cette posture de Jésus qui se
met sur les lignes de fracture , c'est de refuser
d'exclure quiconque. Pierre Claverie s'en explique devant les
Petites Sueurs de Jésus au cours de l'été
1995
On est dans un lieu de cassure en Algérie: entre musulmans,
entre musulmans et le reste du monde, entre le Nord et le Sud,
entre les riches et les pauvres... Il y a une cassure et un fossé
de plus en plus profond entre ce qui est à une heure et
quart d'avion et nous. C'est à hurler maintenant, c'est
effrayant... Eh bien, justement, c'est la place de l'église,
parce que c'est la place de Jésus... La croix, c'est l'écartèlement
de celui qui ne choisit pas un côté ou un autre,
parce que s'il est entré en humanité, ce n'est pas
pour rejeter une partie de l'humanité. Alors, il est là
et il va vers les malades, vers les publicains, vers les pécheurs,
vers les prostituées, vers les fous... il va vers tout
le monde. Il se met là et il essaie de tenir les deux bouts...
La
réconciliation ne peut donc se faire que de manière
coûteuse, elle ne peut se faire simplement. Elle peut aussi
entraîner, comme pour Jésus, cet écartèlement
entre les inconciliables. Ce n'est pas conciliable un islamiste
et un kafir (infidèle). Alors, que vais-je choisir? Eh
bien, Jésus ne choisit pas. Il dit moi, je vous aime
tous et il en meurt.
C'est
là le pari chrétien, selon Pierre Claverie :
savoir prendre lucidement position sans prendre parti .
C'est aussi une forme de crucifixion, ajoute-t-il, parce que
ce serait plus facile et moins frustrant, d'une certaine manière,
de rentrer dans un camp (ibid.).
Cette
perspective, folie pour les juifs, scandale pour les païens
, est difficile à intégrer pour les chrétiens
eux-mêmes, et l'église est souvent tentée
d'y échapper en se donnant de bonnes raisons pour cela
:
Peut-être notre religion est-elle seulement la célébration
de la générosité et de l'efficacité
de la charité?... Peutêtre gardons-nous la Croix
en réserve pour orner nos églises ou pour des occasions
plus importantes ? Peut-être pensons-nous que nous avons
mieux à vivre, autrement et ailleurs que dans la crise
présente ? Peut-être... Qui peut savoir ce que croire
veut dire au moment des grands choix? Par où la foi en
Jésus-Christ a-t-elle saisi notre vie et jusqu'où
sommes-nous prêts à aller dans la confiance et dans
l'abandon'?
À
plusieurs reprises, Pierre Claverie s'élève contre
la tentation pour l'église d'être seulement
une multinationale de la charité , une organisation
de bienfaisance qui fait du bien mais recule devant
le témoignage suprême, qui est de donner sa vie par
amour.
Le martyre au sens originel est le témoignage du plus grand
amour. Ce n'est pas courir à la mort ou chercher la souffrance
pour la souffrance ou se créer des souffrances parce que
c'est en versant son sang qu'on se rapproche de Dieu... C'est
assumer les difficultés de la vie, assumer les conséquences
de ses engagements. C'est ce qui est arrivé à Jésus
: il a assumé les conséquences de ses engagements.
Mais
assumer les conséquences de ses engagements, ce peut être
aussi d'avoir à affronter la mort violente, comme ce fut
le cas pour Jésus, qui n'a pas cherché à
mourir mais a assumé toutes les conséquences de
son engagement. Voici ce que Pierre Claverie écrit à
Pâques 1996 :
Nous savons maintenant, en Algérie, ce que signifie mourir
de mort violente. Avec des dizaines de milliers d'Algériens
et d'Algériennes, nous affrontons chaque jour cette menace
diffuse qui se précise parfois et se réalise, quelles
que soient les précautions prises... Et nous voilà
posée la question radicale de la mort et donc du sens de
notre vie... Le mystère de Pâques nous oblige à
regarder en face la réalité de la mort de Jésus
et la nôtre, et à rendre compte de nos raisons de
l'affronter...
Ce
don peut se vivre de diverses manières, soit comme l'a
vécu Jésus, par des prises de position qui ont entraîné
sa mort, car on a voulu faire taire sa voix, soit en se donnant
dans les petites choses de la vie quotidienne. C'est ce que Pierre
Claverie appelait le martyre blanc
Le martyre blanc, c'est ce qu'on essaie de vivre chaque jour,
c'est-à-dire ce don de sa vie goutte à goutte dans
un regard, une présence, un sourire, une attention, un
service, un travail, dans toutes ces choses qui font qu'un peu
de la vie qui nous habite est partagée, donnée,
livrée. C'est là que la disponibilité et
l'abandon tiennent lieu de martyre, d'immolation. Ne pas retenir
sa vie.
Être
là a, pour lui, un sens éminemment eucharistique,
une eucharistie vécue comme une vie qui se donne jusqu'au
point de non-retour et pas seulement un mémorial d'un événement
passé. L'eucharistie, c'est nous. Ce n'est mémorial
que si Jésus accomplit, aujourd'hui, en nous, l'offrande
de sa vie.
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