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Octobre
2001
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Pierre Claverie (suite) : Hommage d'un ami musulman Maître
Redouane Rahal
Extrait de Pierre Claverie.
Un algérien par alliance, de Jean-Jacques Pérennès,
o.p.
our
avoir senti, prématurément, le sens de l'histoire
qui se fait et se déroule sous leurs yeux, certains hommes
émergent du lot du commun des mortels par des actions de
grande portée humaniste ou de vérité, en
fonction des circonstances et des événements qu'ils
vivent. Ces hommes, mus souvent par une réflexion morale
exigeante, n'hésitent pas à prendre leurs responsabilités,
par amour de la vérité, pour dénoncer dans
des moments cruciaux mais historiques, l'injustice, l'intolérance
et l'exclusion. Spirituels en vérité, ils s'appuient
sur l'humain pour combattre les instincts néfastes et dévastateurs
de l'homme. L'histoire enseigne que ces hommes d'exception sont
mal compris et mal acceptés en leur temps, parce que les
actions courageuses et justes qu'ils prônent dérangent
certaines consciences et certains intérêts.
Mgr
Claverie a été de ces hommes d'exception en cherchant
à rapprocher les hommes quelles que soient leur foi et
leur origine, en militant pour que le droit à la différence
soit vécu et accepté sans contrainte, par le seul
dialogue sincère et sans arrière?pensée.
D'ailleurs, son assassinat, le 1er août 1996, à Oran,
dans des conditions tragiques avec son chauffeur Mohamed, est,
à la fois, un signe de Dieu et un symbole de la fraternité
du combat spirituel entre les hommes. Le sang mêlé
d'un évêque et d'un musulman, descendants spirituels,
l'un et l'autre, du prophète Abraham, ne peut être
interprété que comme une communion de destins voulue
par Dieu.
Homme
religieux avant tout, vivant intensément sa foi, Mgr Claverie
était également un homme de communication salvatrice,
par des dons exceptionnels pour comprendre et soulager l'âme,
spirituellement et fraternellement. Il s'enrichit par le contact
de l'Autre et enrichit également son vis?à?vis.
Les relations nombreuses qu'il a su entretenir à Oran avec
toutes les couches de la société ont fait de lui
un homme de dialogue qui ne pense pas à lui?même
ou à sa situation mais vise une certaine oeuvre à
accomplir pour et dans le rapprochement des races et des cultures.
Cette conscience de l'homme religieux qu'il était à
vouloir se surpasser donne une plus grande responsabilité
à son combat pour l'humain et pour l'homme. Cette responsabilité,
par la grâce d'un esprit pur, était guidée
par une lumière intérieure. Contrairement à
certains esprits, il n'y a pour lui aucune place dans la flatterie
et les idées qu'il défend peuvent être dites
sans concession, mais empreintes d'une grande honnêteté
intellectuelle. Vivant profondément le drame algérien
des années 90, fustigeant les extrémismes de tout
bord, qui disent agir au nom de Dieu mais le trahissent en vérité,
Mgr Claverie fait penser à saint Augustin, qui refusait,
en son temps, les manichéens et les pélagiens.
Natif
d'Alger en 1938, pendant la période de l'Algérie
coloniale, Mgr Claverie, par son engagement très jeune
au sein des scouts catholiques, comme lors de ses études
secondaires où il n'a pratiquement pas de camarades musulmans,
découvre spontanément que les Arabes, c'est?à?dire
les Algériens, sont ignorés, oubliés carrément
dans l'environnement de son entourage ou de sa communauté.
Cette indifférence le heurte et le déconcerte dans
ses convictions alors qu'il cherchait encore son cheminement pour
l'avenir. Plus tard, la rencontre du père Scotto l'aidera
à prendre conscience de l'état du colonisé?dominé.
Les Européens vivaient alors entre eux, avec comme décor
les Algériens. C'est une attitude qui ne peut provoquer
que colère, ressentiment et désespoir. D'ailleurs,
comme le disait René Char, la dignité d'un homme
seul, ça ne s'aperçoit pas; mais < la dignité
de mille hommes ça prend une allure de combat > . Cette
situation, vécue douloureusement en son for intérieur,
le pousse à faire un choix, en militant pour une société
plus conviviale où l'indifférence et l'exclusion
sont bannies à jamais. À l'image de la Cité
de Dieu de saint Augustin, il rêve d'une Cité terrestre
plus humaine dans laquelle les hommes plus vertueux doivent être
solidaires entre eux parce que plus conscients de leur responsabilité
morale.
L'idée
de bonne volonté qui était un critère décisif
chez saint Augustin est une problématique chère
à Pierre Claverie qui souhaitait d'abord la paix terrestre
pour mériter celle de l'au?delà. Pour soulager l'âme
qui souffre à la recherche de la source de cette paix,
seul l'engagement pour la vérité est à même
de donner un sens à l'action quotidienne. C'est la voie
choisie par Mgr Claverie. Pour lui, la justice et l'amour de l'Autre
font reculer le mal et la souffrance. Par ses écrits réguliers
dans Le Lien, le mensuel de son diocèse, ou par ses déclarations
à l'occasion de certaines conférences en Algérie
ou ailleurs, Mgr Claverie marque les étapes de son évolution
intellectuelle par une réflexion approfondie en fonction
de ses expériences personnelles. II est serein dans le
cheminement de sa pensée toujours plus humaniste mais ne
cache pas son désarroi devant l'évolution tragique
des intégrismes à travers le monde. Face à
l'humanité en crise, seul l'amour est pour lui le rempart
contre les haines, quelles que soient leurs motivations. Comme
saint Augustin, il est sûr que l'amour est un Credo pouvant
transformer les hommes. C'est pourquoi, il est de tous les combats
pour le triomphe de la vérité et de la justice.
À
cette fin, il aimait rencontrer certains cheikhs musulmans algériens
qui reflétaient la vraie tradition arabo?islamique, fondée
sur la tolérance et le respect de l'Autre. C'est pourquoi,
il appréciait de rencontrer, soit à Alger ou à
Paris, feu Cheikh Abbas Bencheikh El Hocine, alors recteur de
la mosquée de Paris, qui l'avait, d'ailleurs, invité
à donner une conférence en 1988 au sein de cette
institution; ou Cheikh Mehdi Bouabdelli, membre du Conseil supérieur
islamique et chef de confrérie, à qui il rendait
souvent visite à Béthioua, à trente kilomètres
à l'est d'Oran. Ses contacts et ses rencontres reflètent
l'esprit méditerranéen de Mgr Claverie. Parlant
de la Méditerranée, le grand historien Fernand Braudel
disait : < La Méditerranée est un vieux carrefour.
Depuis des millénaires, tout a conflué vers elle,
hommes, bêtes, navires, idées, religions, arts de
vivre et même les plantes... C'est une histoire accumulée
en couches aussi épaisses que l'histoire de la Chine lointaine.
Il n'est pas exagéré de dire que Mgr Claverie
est le produit de cette Méditerranée, carrefour
des plus grandes civilisations de l'humanité. C'est cette
Méditerranée qui a dû influencer ses choix
religieux et spirituels. Par ses connaissances approfondies des
textes fondamentaux de l'islam, Mgr Claverie était prédestiné
à jouer un rôle de pont entre cultures et communautés
religieuses différentes mais adorant le même Dieu
omniprésent.
Il
m'honora de son amitié durant vingt?cinq ans. Le voyant
régulièrement, voire quotidiennement, durant son
ministère à Oran, j'ai eu avec lui des discussions
empreintes d'une grande franchise mais toujours enrichissantes;
il reste présent en moi parce qu'à travers l'évêque,
il était un grand homme, au sens noble du terme, une grande
âme préoccupée par le sens des autres en proie
aux difficultés les plus diverses, aimant profondément
son pays natal, l'Algérie, parce que connaissant sa longue
histoire, lui souhaitant un grand avenir, en raison de ses sacrifices
passés. Pour lui, l'Algérie méditerranéenne
est une place privilégiée pour le dialogue des cultures
et des civilisations.
Malgré
sa mort physique, Mgr Claverie reste vivant parce que son message
de fraternité est toujours d'actualité. C'est aux
hommes de le faire fructifier et de le diffuser pour la paix des
aines et des esprits. En son temps, il fut un homme courageux
dans ses convictions et il restera à jamais un exemple
de tolérance, d'amour et une grande référence.
L'Algérie, qui a vu naître, en son sein, saint Augustin
et Cheikh Ben Badis, s'honore d'avoir eu également un Pierre
Claverie. Chez eux, comme chez lui, c'est le même cheminement
dans le combat pour la justice et le respect de l'Autre dans la
différence.
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