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Avril
2001 |
-
- Testament spirituel du
frère Christian de Chergé.
- Introduction
par Bruno Chenu
« Si nous nous taisons, les
pierres hurleront. »
Sept
taches de sang sur une terre d'islam. Sept lumières dans la nuit
de l'Atlas. Sept rosés blanches sur le parvis des Droits-de-l'Homme.
Sept vies pour Dieu et l'Algérie. La mort tragique des moines
de Tibhirine a bouleversé tout homme de cour, croyant ou non,
de part et d'autre de la Méditerranée. Les sentiments de révolte
et d'admiration se sont mêlés sous le choc de l'événement. Au
moment où la mémoire de ces sept frères trappistes passe à l'histoire,
au nom
même des
cinquante mille
anonymes de la nouvelle guerre d'Algérie, il importe de conserver
précieusement et de faire fructifier leur message : une parole
de paix, un geste de réconciliation, une prière d'espérance. La
seule raison de cet ouvrage est de prolonger cette parole, ce
geste et cette prière.
Une communauté à l'âge de
l'humanité
Mais qui sont donc ces moines qui
ont vécu l'amour jusqu'à l'extrême ? Pas des surhommes, experts
en performance ascétique et mystique. Mais une poignée d'humains
bien représentatifs de la diversité de notre commune espèce :
des intellectuels et des manuels, des communicatifs et des
silencieux, des impulsifs et des calmes. Unis seulement par la quête
de Dieu dans une relation fraternelle avec le peuple algérien.
Faisons donc plus ample connaissance avec les sept membres de
cette communauté qui ont été enlevés, seuls deux frères,
Jean-Pierre et Amédée, ayant échappé au GIA (Groupe islamique
armé).
Frère Christian de Chergé,
prieur de la communauté, 59 ans, moine depuis 1969, en Algérie
depuis 1971. La forte personnalité humaine et spirituelle du
groupe. Fils de général, il a connu l'Algérie pendant trois
ans au cours
de son enfance et pendant vingt-sept mois de service militaire en
pleine guerre d'indépendance. Après des études au séminaire
des carmes à Paris, il devient chapelain du Sacré-Cour de
Montmartre à Paris. Mais il entre vite au monastère d'Aiguebelle
pour gagner Tibhirine en 1971. C'est lui qui fait passer l'abbaye
au statut de prieuré pour orienter le monastère vers une présence
de « priants parmi d'autres priants ». II avait une profonde
connaissance de l'islam et une extraordinaire capacité à
exprimer la vie et la recherche de la communauté. On pourra juger
sur pièces.
Frère Luc Dochier, 82 ans, moine
depuis 1941, en Algérie depuis 1947. Celui que l'on appelait «
le toubib » était, selon ses propres termes, « un vieillard usé
mais pas désabusé ». Né dans la Drôme, il exerce la médecine
pendant la guerre, prenant même la place d'un père de famille
nombreuse en partance pour un camp de prisonniers en Allemagne.
Pendant cinquante ans à Tibhirine, il a soigné tout le monde,
gratuitement, sans distinction. En juillet 1959, il avait déjà
été enlevé par des membres du FLN (Front de libération
nationale). Les
crises d'asthme n'avaient pas atteint son humour corrosif. Il
avait choisi pour son enterrement une chanson d'Edith Piaf : «
Non, rien de rien, non, je ne regrette rien. »
Frère
Christophe Lebreton,
45 ans, moine
depuis 1974, en Algérie depuis 1987. Une personnalité
chaleureuse et explosive. Septième de douze enfants, ce fils de
Mai 68 a fait son service national au titre de la coopération en
Algérie. Premier contact avec le monastère de Tibhirine. A 24
ans, il entre au monastère de Tamié. Mais il est amoureux de la
terre algérienne. Il y sera ordonné prêtre en 1990 et deviendra
maître des novices de la communauté. Son goût de la relation
avec les plus humbles se double d'une volonté farouche d'aller
toujours plus loin dans la réflexion de foi et le don de soi.
Frère
Bruno Lemarchand,
66 ans, moine
depuis 1981, en Algérie et au Maroc depuis 1990. Comme Michel et
Célestin, il vient de l'abbaye de Bellefontaine. Mais auparavant
il avait été directeur du collège Saint-Charles de Thouars
(Deux-Sèvres) pendant quatorze ans. Fils de militaire,
il avait connu
l'Indochine et
l'Algérie durant son enfance. En fait, c'est un peu par
hasard qu'il se trouve à Tibhirine le 26 mars 1996.
Depuis 1990, il
anime l'annexe
de la communauté à Fès au Maroc. Il est venu participer au vote
pour le renouvellement du prieur. On le présente comme un homme
posé et réfléchi.
Frère Michel Fleury,
52 ans, moine
depuis 1981, en Algérie depuis 1985. Un homme simple, pour ne pas
dire effacé, mais épris de pauvreté. Né dans une famille
paysanne de Loire-Atlantique, il était entré au Prado à 27 ans
et avait exercé le métier d'ouvrier fraiseur à Lyon puis à
Marseille, avant de diriger ses pas vers l'abbaye de Bellefontaine.
C'est là qu'il entend l'appel de l'Algérie. A Tibhirine, il est
le cuisinier de la communauté et l'homme des travaux domestiques.
C'est sa coule (vêtement monastique qui marque l'engagement définitif)
que l'on a retrouvée après l'enlèvement, sur la route de Médéa.
Frère Célestin Ringeard, 62
ans, moine depuis 1983, en Algérie depuis 1987. Deux expériences
marquantes en toile de fond de sa vocation monastique. D'abord la
guerre d'Algérie où, infirmier, il soigne un maquisard que l'armée
française voulait achever. D'autre part un travail d'éducateur
de rue à Nantes auprès des alcooliques, des prostituées et des
homosexuels. Ce prêtre diocésain a choisi tardivement la Trappe.
Extrêmement sensible, il devra subir six pontages coronariens après la première
visite du GIA
au monastère, à Noël 1993.
Frère Paul Favre-Miville, 57
ans, moine depuis 1984, en Algérie depuis 1989. Un Haut-Savoyard
bon teint, qui n'a trouvé qu'à quarante-cinq ans son chemin vers
les sommets. Il a d'abord été plombier, a fait son service
militaire en Algérie comme officier parachutiste. A Tibhirine, il
est l'homme de l'eau, celui qui met en place un système
d'irrigation des cultures. En mars 1996, il arrivait d'un séjour
en famille avec une provision de pelles et de pousses de hêtres.
Car Tibhirine, cela veut dire « jardin »...
« En perpétuels mendiants de
l'amour »
Ce jardin-là ne constitue pas la
première implantation des trappistes en Algérie, puisque Charles
de Foucauld a séjourné à Staoueli, un monastère qui a existé
de 1843 à 1904. En 1934, ce sont des moines de l'abbaye de
Notre-Dame-de-Délivrance, à
Rahjenburg, dans
l'actuelle Slovénie, qui débarquèrent en Algérie. Le 7
mars 1938, douze moines, de Rahjenburg mais aussi d'Aiguebelle
qui assume
la paternité
de la
fondation, s'installent au domaine de Tibhirine, sous
le patronage
de Notre-Dame-de-l'Atlas.
Vingt-cinq ans plus tard, en 1963, comme l'Eglise locale se vide
de sa substance, la communauté vote la fermeture « progressive
» du monastère, et l'abbé général entérine la décision.
La décision ne sera cependant
jamais appliquée. À l'appel de Mgr Duval, archevêque d'Alger,
les abbayes d'Aiguebelle et de Timadeuc se mobilisent et envoient
en 1964 quatre frères
chacune. La vie peut repartir. En 1984, Tibhirine renonce au
statut d'abbaye pour devenir un prieuré autonome. C'est à partir
de cette date que la communauté,
sous la
houlette du nouveau prieur, le frère Christian-Marie, va pouvoir vivre
à fond sa vocation monastique en terre algérienne, étant alors
la seule trappe en milieu non chrétien.
Quelle vocation ? Celle d'être
« signe sur la montagne », selon les armoiries de Tibhirine. Non
pas des croisés du dogme catholique, mais des frères d'un peuple
qui se définit par l'islam. Les moines se consacrent donc à la
prière dans un respect total de la religion qui les entoure, dans
une humble soumission au dessein de Dieu, dans un service gratuit
de la population locale, dans une recherche exigeante de communion
« par le haut », « en perpétuels mendiants de l'amour ». Ils
croient en la convivialité spirituelle des croyants, ils veulent
même tracer des chemins d'émulation spirituelle, us réussissent
un dialogue vrai entre chrétiens et musulmans dans le cadre de
leur groupe dénommé « Ribât es-Salâm » (le lien de la paix),
fondé en 1979.
Violence contre violence
Mais ils vont être rattrapés
par l'histoire. En effet, le pays d'accueil, l'Algérie, vit une
longue descente aux enfers. À la suite de l'indépendance chèrement
acquise en 1962, le choix d'une voie algérienne vers le
socialisme n'a pas donné les résultats escomptés. L'échec de
la modernisation selon Boumediene et de la libéralisation selon
Chadli Bendjedid pousse des populations appauvries du côté de la
religion, ou d'un discours religieux. Le contrôle étatique sur
toute l'activité économique ne profite qu'à une nomenklatura
militaro-financière corrompue, de plus en plus mal supportée par
le peuple. En 1988, des émeutes éclatent à Alger d'abord, puis
dans d'autres villes, tant se dégradent les conditions de vie.
Faillite du parti unique, chute des cours du pétrole,
poids de la dette extérieure, pression démographique, absence de
politique du logement, chômage des jeunes : le recours va être
un certain islam. Un islam traditionaliste colporté par des
enseignants - notamment égyptiens et irakiens - qui développent
le mythe d'un âge d'or de l'islam durant lequel régnaient la
justice et la prospérité. Le terrain est prêt pour l'islamisme
qui permet d'exprimer le rejet du système en place et de donner
une identité aux laissés-pour-compte du développement économique
et de la modernisation sociale. Cet islam se présente comme la
solution de tous les problèmes, revendique la vertu, aide les
pauvres et part en guerre contre l'Occident. C'est, selon
l'expression de Joseph Maïla, « un détournement de
transcendance », un travestissement de la religion musulmane.
Mais le peuple a l'impression d'y retrouver son âme.
L'acceptation du multipartisme
par le président Chadii et le mécontentement populaire font que
le FIS (Front islamique du salut), aux élections de juin 1990,
prend 853 municipalités sur 1351. Aux élections législatives de
décembre 1991, le FIS remporte le premier tour et peut même
viser, au second tour du 16 janvier 1992, la majorité des deux
tiers qui lui permettrait de réviser la Constitution. Coup d'État
de l'armée le II janvier 1992. Les élections sont annulées et
le FIS dissous.
Apparaissent de
nouveaux sigles
comme l'AIS (Armée islamique du salut), bras armé du FIS, et le
GIA (Groupe islamique armé), groupe le plus radical et le plus déterminé
qui n'hésite pas à s'attaquer aux civils, intellectuels,
professeurs, journalistes, écrivains, chercheurs, et aux étrangers.
Depuis 1992, l'Algérie est entrée
dans le cycle ininterrompu de la violence et de la contre-
violence. Les groupes terroristes et les forces de sécurité se
livrent un combat sans merci. Et la communauté de Tibhirine se
trouve juste sur la ligne de feu entre ceux que les moines
appellent, par volonté de paix, les « frères de la montagne »,
les maquisards islamistes,
et les
« frères de
la plaine », les militaires et les policiers.
Les textes ici recueillis et
classés par ordre chronologique sont des lettres circulaires, des
sermons, des conférences. Ils livrent, de façon inégalable,
l'expérience de ceux qui prenaient peu à peu conscience du
destin vers lequel ils allaient.
A travers les confidences des
moines, nous pouvons sentir monter l'inquiétude. La neutralité
est difficile à tenir. « Dans la ligne de ce qui nous sépare
, il nous a fallu rester fermes dans notre refus de nous
identifier à l'un ou l'autre camp, rester libres pour
contester pacifiquement
les armes et les
moyens de la violence
et de l'exclusion. » Les moines ont cette formule étonnante : «
Dans la nuit, prendre le Livre quand d'autres prennent les armes.
» Christophe ne se voile pas la réalité : « Oui, il y a des
ennemis. On ne peut pas nous contraindre à dire trop vite qu'on
les aime, sans faire injure à la mémoire des victimes dont
chaque jour le nombre s'accroît. Dieu saint. Dieu fort, viens à
notre aide ! » Le monastère veut garder le difficile équilibre
entre partage de l'épreuve et présence à Dieu.
« Obscurs témoins d'une espérance
»
Mais le règne de la terreur va
obliger la communauté de Tibhirine à repenser sa vocation à une
profondeur encore plus grande. En un mot, à se confronter à la
mort. « Traditionnellement, c'est une compagne assidue du moine
», reconnaissent-ils. Mais cette compagnie devient bien concrète
quand on a l'impression d'être « un vivier offrant une réserve
de victimes faciles pour d'autres représailles ». Surtout que la
liste des victimes chrétiennes,
religieux et
religieuses, s'allonge.
Après la première incursion du GIA au monastère à Noël
1993, les moines vont donc reposer leur choix : rester ou partir ?
S'ils restent, ce n'est pas par bravade ou par goût du martyre.
Trois motifs s'imposent à eux :
- la conscience d'un appel intérieur.
Être là parce que le Christ est là. « Dieu a tant aimé les
Algériens qu'il leur a donné son Fils, son Eglise, chacun de
nous » ;
- la solidarité avec un peuple.
Celui-ci ne peut partir, pris en tenaille
entre deux
violences. L'alliance avec ce peuple otage fait partie du vou
de stabilité lié à la vocation monastique ;
- la communion avec une Eglise.
Cette Eglise qu'ils aiment
tant et
qui les
aime tant. Leur
évêque, Mgr Teissier, n'a cessé de les visiter, de les
encourager, tout
en leur
laissant l'entière
liberté de leur choix. Cette Eglise qui est algérienne et non
pas française doit continuer son incarnation.
Allons-nous dire qu'ils ont
choisi la mort comme ultime testament ? Ils ont reçu en don la
liberté même du Christ : «
Ma vie, nul ne la prend ; mais c'est moi qui la donne » (Jn 10,
18). Le frère Michel écrivait à son cousin après le 21 mai
1994, date de son cinquantième anniversaire : « Martyr, c'est un
mot tellement ambigu ici... S'il
nous arrive
quelque chose
-je ne le souhaite pas -, nous voulons le vivre, ici, en solidarité
avec tous ces Algériens et Algériennes qui ont déjà payé de
leur vie, seulement solidaires de tous ces inconnus, innocents...
» L'expression la plus juste pour exprimer leur cheminement au
cours des deux dernières années serait
celle-ci : «
obscurs témoins
d'une espérance
». Les moines de Tibhirine ont offert leur vie dans l'espérance
d'une Algérie pacifiée, d'un dialogue constructif des croyants,
du véritable culte qui plaît à Dieu. L'expression, citée par
le frère Christian lors des assassinats de sour Paul-Hélène et
de frère Henri, est reprise d'une hymne liturgique qu'il vaut la
peine de citer dans son intégralité, tellement elle condense le
sens d'une vie donnée :
- « La création dans les ténèbres
- Gémit vers toi, Dieu de bonté
;
- A son appel vient sur nos lèvres
- Un cri profond d'humanité.
-
- Obscurs témoins d'une espérance
- Qui tend vers toi leurs mains
liées,
- Les prisonniers de la
souffrance
- Dans l'ombre ont faim de
liberté.
- Du plus lointain de la genèse,
- Nos corps s'en vont vers le
tombeau ;
- Mais au creuset de la
promesse,
- La mort se change en feu
nouveau.
-
- L'Esprit d'amour emplit la
terre
- Dans un élan mystérieux ;
- II crie en nous : Viens
vers le Père !
- Franchie la mort, tu verras
Dieu. »
Égorgés
Dans la nuit du 26 au 27 mars
1996, sept moines de Notre-Dame-de-l'Atlas ont été enlevés par
un groupe du GIA. Pendant des semaines, nous n'avons pas su s'ils
étaient morts ou vivants. Le communiqué n° 43 du GIA, en date
du 18 avril, explique la raison « théologique » de leur rapt :
« Tout le monde sait que le moine qui se retire du monde pour se
recueillir dans une cellule s'appelle chez les
nazaréens un ermite. C'est donc le meurtre de ces ermites
qu'Abou Bakr al-Siddiq avait défendu. Mais si un tel moine sort
de son ermitage et se mêle aux gens, son meurtre devient licite.
C'est le cas de ces moines prisonniers qui ne se sont pas coupés
du monde. En revanche, ils vivent avec les gens et les écartent
du chemin divin en les incitant
à s'évangéliser. Leur grief est plus grave encore. »
Le communiqué suivant, en date
du 21 mai, annonce : « Nous avons tranché la gorge des sept
moines. » La découverte de leurs corps près de Médéa, le 30
mai, confirmait l'acte ignoble. Les sept moines reposent désormais
au « jardin » de Tibhirine, là où ils ont planté des graines
de foi, d'espérance et d'amour. Ne se voulaient-ils pas des
jardiniers de l'espérance ?
Aux yeux des chrétiens, les deux mois de séquestration
ont fidèlement épousé le rythme de l'année
liturgique. Passion-Mort-Résurrection-Pentecôte.
Dans la chair de ses disciples exposés à la violence du monde,
la suite du Christ devient imitation, et l'imitation,
identification.
Mais le sacrifice des moines de
Tibhirine a valeur de message pour l'humanité entière. Non, la
barbarie n'est pas fatale. Non, les religions ne sont
pas les
tisons des
nouveaux conflits
mondiaux. Oui, le respect de la vie humaine est le fondement de
toute vie en société. Oui, le parti de l'amour, du pardon, de la
communion, est le seul qui donne un avenir à l'homme.
Longtemps encore résonnera au cour
de chacun, dans les larmes de l'émotion, le testament du frère
Christian :
« S'il m'arrivait un jour - et
ça pourrait être aujourd'hui - d'être victime du terrorisme qui
semble vouloir englober maintenant tous les étrangers vivant en
Algérie, j'aimerais que ma communauté, mon Eglise, ma famille,
se souviennent que ma vie était DONNEE à Dieu et à ce pays...
Et toi aussi, l'ami de la dernière minute, qui n'auras pas su ce
que tu faisais, oui, pour toi aussi je le veux, ce MERCI, et cet
« A-DIEU » envisagé pour toi. Et qu'il nous soit donné de nous
retrouver, larrons heureux, en paradis, s'il plaît à Dieu, notre
Père à tous deux. »
Les moines de l'Atlas ont inscrit
en lettres de sang la vérité ultime de toutes les religions : «
II n'y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ceux
que l'on aime. »
- Bruno Chenu,
- rédacteur en chef de La
Croix,
- l juin 1996.
Testament spirituel du frère
Christian
QUAND UN A-DiEU S'ENVISAGE...
S'il
m'arrivait un
jour - et
ça pourrait être
aujourd'hui - d'être victime du terrorisme qui semble vouloir
englober maintenant tous les étrangers vivant en Algérie,
j'aimerais que ma communauté, mon Eglise, ma famille, se
souviennent que ma vie était DONNEE à Dieu et à ce pays.
Qu'ils acceptent que le Maître
unique de toute vie ne saurait être étranger à ce départ
brutal. Qu'ils prient pour moi : comment serais-je trouvé digne
d'une telle offrande ? Qu'ils sachent associer cette mort
à tant d'autres aussi
violentes laissées dans l'indifférence de l'anonymat. Ma vie n'a
pas plus de prix qu'une autre. Elle n'en a pas moins non plus. En
tout cas, elle n'a pas l'innocence de l'enfance. J'ai suffisamment
vécu pour me savoir complice du mal qui semble, hélas, prévaloir
dans le monde, et même de celui- là qui me frapperait aveuglément.
J'aimerais, le moment venu, avoir
ce laps de lucidité qui me permettrait de solliciter le pardon de
Dieu et celui de mes frères en humanité, en même temps que de
pardonner de tout cour à qui m'aurait atteint.
Je ne saurais souhaiter une telle
mort ; il me paraît important de le professer. Je ne vois pas, en
effet, comment je
pourrais me
réjouir que
ce peuple que j'aime soit indistinctement accusé de mon
meurtre.
C'est trop cher payé ce qu'on
appellera, peut- être, la « grâce du martyre » que de la
devoir à un Algérien, quel qu'il soit, surtout s'il dit agir en
fidélité à ce qu'il croit être l'islam. Je sais le mépris
dont on a pu entourer les Algériens pris globalement. Je sais
aussi les caricatures de l'islam qu'encourage un certain
islamisme. Il est trop facile de se donner bonne conscience en
identifiant cette voie religieuse avec les intégrismes de ses
extrémistes.
L'Algérie et l'islam, pour moi, c'est autre
chose, c'est un corps et une âme. Je l'ai assez proclamé, je
crois, au vu et au su de ce que j'en ai reçu, y retrouvant si
souvent ce droit-fil conducteur de l'Évangile appris aux genoux
de ma mère, ma toute première Eglise, précisément en Algérie,
et, déjà, dans le respect des croyants musulmans. Ma mort, évidemment,
paraîtra donner raison à ceux qui m'ont rapidement traité de naïf,
ou d'idéaliste : « Qu'il dise maintenant ce qu'il en pense ! »
Mais ceux-là doivent savoir que sera enfin libérée ma plus
lancinante curiosité. Voici que je pourrai, s'il plaît à Dieu,
plonger mon regard dans celui du Père pour contempler avec lui
ses enfants de l'islam tels qu'il les voit, tout illuminés de la
gloire du Christ, fruits de sa Passion, investis par le don de
l'Esprit dont la joie secrète sera toujours d'établir la
communion et de rétablir la
ressemblance, en
jouant avec
les différences.
Cette
vie perdue,
totalement mienne,
et totalement leur, je rends grâce à Dieu qui semble
l'avoir voulue tout
entière pour cette JOIE-là, envers et malgré tout. Dans ce MERCI où tout est dit, désormais, de ma vie, je
vous inclus bien sûr, amis d'hier et d'aujourd'hui, et vous, ô
amis d'ici, aux côtés de ma mère et de mon père, de mes sours
et de mes frères et des leurs, centuple accordé comme il était
promis !
Et toi aussi, l'ami de la dernière
minute, qui n'aura pas su ce que tu faisais. Oui, pour toi aussi
je le veux, ce MERCI, et cet « A-DIEU » envisagé de toi. Et
qu'il nous soit donné de nous retrouver, larrons heureux, en
paradis, s'il plaît à Dieu, notre Père à tous deux. AMEN
!
Incha
Allah !
- Alger, l décembre 1993.
- Tibhirine. l janvier
1994.
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