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Mars
2001 |
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- Dramane Coulibaly : Le
chemin d'un chrétien africain.
- Entrevue par
Raymond Deniel
Dramane - (Abd ar-Rahmân :
Serviteur du Miséricordieux) - a reçu le prénom de Daniel quand
il est entré dans le christianisme. Il est de l'ethnie senufo,
une grande ethnie du nord ivoirien réputée récemment
encore pour la vigueur de ses structures traditionnelles.
Il fait partie d'une équipe d'animation rurale, qui vise à faire
en sorte que le paysan soit responsable de son propre devenir. Il
enseigne la catéchèse le dimanche et habite Korhogo, capitale du
Nord.
Il y
a beaucoup
de répétitions
dans ce
texte. Si je
les ai respectées, c'est qu'elles manifestent combien la quête
spirituelle de Dramane a été difficile et tâtonnante. En
novembre 1979 il m'écrivait : « On peut se vanter après avoir
gagné une bataille, mais quand un chrétien peut-il se dire qu'il
a gagné la bataille ? »
Dramane Coulibaly. - J'ai une
femme et trois enfants. Je suis né vers 1949 et je suis baptisé
depuis 1974, donc je ne suis pas un chrétien d'expérience
extraordinaire : je viens de commencer ma vie chrétienne, j'ai
suivi trois ans de catéchuménat. Quand j'ai atteint l'âge de
quinze ans, j'ai eu l'idée qu'il me fallait choisir ma religion
et il me fallait chercher entre les deux relisons, l'islam -la
religion de mes parents- et le christianisme, laquelle je préférais.
« J'ai vu un petit livre »
J'ai
été conseillé
par mes
parents de
suivre la
religion musulmane. Ensuite, j'ai travaillé chez des Sours à
Ferkes- sédougou. Un jour, en me promenant dans la cour. j'ai vu
un petit livre de saint Jean. A ma grande surprise, je vois qu'il
parle de Jésus-Christ. Avant, j'entendais parler de la religion
chrétienne, mais je ne savais pas si c'était différent de la
religion de Mahomet, si le Christ et Mahomet étaient différents.
Dans ce livre, j'ai vu
qu'on parlait
de Jésus qui
a souffert pour les hommes et qui est venu sauver tous les
hommes.
J'ai demandé des renseignements
à la Sour. Je lui ai dit que j'avais ramassé un vieux livre et
que Jésus est venu sauver les hommes, qu'il est mort pour eux. Je
lui ai demandé s'il avait vraiment vécu sur terre ou si c'était
une histoire. Elle m'a dit que oui Jésus a vécu et qu'on pouvait
voir sa tombe.
Je n'ai pas cherché à
approfondir la question. Je me suis dit : « Ce n'est pas la
peine, puisque je ne suis pas chrétien et que je ne veux pas le
devenir. » Je m'attirais plus vers la religion musulmane, je
demandais des renseignements aux karamoko, qui me pariaient des débuts
de l'islam. Mais j'ai continué à lire le petit livre : vraiment
la vie de Jésus, la manière dont il a vécu sur la terre, m'a
beaucoup impressionné. Souvent même, Dieu je ne l'appelais plus
Dieu, je l'appelais Seigneur, sans toutefois comprendre ce que ça
veut dire.
Raymond Deniel. - Ça se passait
toujours à Ferké ?
Un ami chrétien, Michel
D. C.- Oui, j'ai passé deux
ans là-bas. Après, j'ai été admis sur concours à la SATMACI
et on m'a affecté à Kohotiéri, dans la région de Korhogo.
Michel faisait le catéchisme et j'ai eu le courage de lui
demander plus profondément ce que c'était la religion chrétienne.
Il m'a dit : « Si tu veux vraiment avoir des éclaircissements,
quand le Père va venir on va parler ensem- ble. » Le Père est
venu et j'ai dit : « Mon Père, est-ce que vous pouvez
m'expliquer un peu la religion chrétienne ? » II dit: « Les chrétiens
sont des gens qui croient en Jésus. C'est le Fils de Dieu, qui
est venu souffrir pour tout le monde. » J'ai dit : « Oui ! j'ai
lu dans un petit livre où on parle de ça, mais est-ce que
vraiment il a vécu ? » II me dit oui et me parle brièvement de
la vie de Jésus. Il m'a demandé ce qui me pousse à demander
cela. Je lui ai dit qu'en lisant le livre, j'ai trouvé que Jésus
c'est quand même impressionnant : quelqu'un qui se donne pour ses
frères... Il dit :
« Qu'est-ce que tu as vu dans la famille chrétienne qui t'a intéressé
le plus ? » Je lui dis que je n'avais pas eu l'occasion de vivre
avec des chrétiens longtemps, mais. .. « Je ne peux pas exprimer
ce que j'ai vu, mais le livre que j'ai lu m'a beaucoup impressionné
: la manière dont Jésus a sauvé les gens ; en lisant les
miracles surtout, j'ai vu que c'est un homme de Dieu. »
Je n'ai pas pu dire plus sur la
famille chrétienne : je ne vais pas auprès d'une communauté
chrétienne pour voir ce qu'il s'y passe. Il m'a dit : « Après
ces renseignements, qu'est-ce que tu voulais ? »-« Ah ! je
voulais de temps en temps venir écouter ce que vous dites de Jésus
et si possible devenir chrétien. » II m'a dit « volontiers »
et je suis venu m'inscrire. C'était en 1968.
Avec ce livre de saint Jean, les
choses étaient faciles pour moi. Je continuais à lire sans tout
comprendre, mais ce qui m'intéressait, c'était comment Jésus a
sauvé les gens. A Michel j'ai demandé : « II
ne suffit
pas d'apprendre, il faut
aller à l'église une fois. » II me dit : « Je peux
t'accompagner. » II m'a renseigné
comment on prie à l'église : n'importe qui peut rentrer ;
avant de rentrer, celui qui veut devenir chrétien peut faire le
signe de génuflexion pour saluer, écouter la Parole de Dieu. Il
m'a dit que la Parole de Dieu, c'est ce que je lis dans ce petit
livre... On est venu. En tout cas, je ne comprenais rien, même
avec ce livre. Quelque chose me semblait obscur : Jésus Fils de
Dieu. Quelque chose m'échappait, je ne comprenais pas. « Jésus
Fils de Dieu »
R. D.~ Pour un garçon d'origine
musulmane, c'est dur !
D. C.- Jésus-Christ Fils de
Dieu, ça j'ai beaucoup de mal à comprendre. Des fois je me dis :
« Jésus vraiment c'est Dieu et pour se montrer à nous il s'est
fait homme, mais on n'a pas pour autant à l'appeler Fils de Dieu,
c'est Dieu directement. » Je n'arrivais pas à comprendre.
Je venais aussi à la messe, je
regardais faire et au retour j'assistais au catéchisme à Lataha.
J'ai suivi le catéchisme en senufo avec les paysans. Je n'ai pas
tardé à comprendre certains passages : les miracles m'ont
beaucoup impressionné et tout ça me tenait à cour, mais je ne
tenais pas à accepter que Jésus était le Fils de Dieu. Je dis :
« Dieu n'a pas d?enfant ». Mais en venant à l'église souvent,
je priais - j'avais appris à prier avec Michel - et je peux dire
même que j'avais beaucoup plus de courage qu'actuellement. Et je
lisais beaucoup plus : Michel m'avait donné des livres et le Père
m'avait donné une Bible. Je lisais sans trop comprendre.
« Nous avons peur »
Brusquement, un choc m'est venu.
Dieu est bon comme Jésus le disait, donc tout ce qui ne fait pas
de mal Dieu aussi le veut, par exemple la coutume, les amulettes.
Puisque nous, Senufo -je n'ai pas peur de le dire -, nous
avons peur. Même nos parents musulmans ne peuvent pas se confier
uniquement à Dieu sans faire des sacrifices, adorer, « charlanter »
(consulter un charlatan ; on dit plutôt : consulter un devin, un
clairvoyant.). C'est très difficile.
R. D.- Vous avez peur de quoi ?
D. C.- De la mort, de
l'empoisonnement, de la jalousie, des mauvais esprits. On croit
que ceux-ci viennent nous faire du mal. Des fois même, avec des rêves,
on croit que c'est un génie qui vient, le génie des marigots ou
de la brousse. Alors on est obligé de charlanter pour prévoir
les dangers, trouver les moyens d'y remédier et les chasser par
les sacrifices.
Je faisais ça, mais un jour, à
l'église, on a parié justement de ça : que Jésus est capable
de faire tout, que Dieu n'aime pas qu'on partage avec lui, qu'on
adore ou qu'on appelle autre chose « Dieu ». Alors c'était très
difficile.
J'ai continué à lire et j'ai vu
que celui qui croit vraiment en Dieu, Dieu peut tout faire pour
lui : il est plus fort que Satan, puisqu'il a chassé des mauvais
esprits chez les possédés, il a guéri des aveugles. Dans la
Bible, c'est dit que Dieu est plus fort que tout. Ça m'a marqué
et j'ai senti tout de suite que ces amulettes que j'ai sur moi me
protègent, mais est-ce qu'il faut les jeter ? Je ne fais pas de
mal, je ne tue pas avec ; c'est pour moi simplement, pour me protéger.
Je peux donc continuer à prier, à venir à l'église avec.
Mais un jour je suis venu à l'église
et à la sortie j'ai été beaucoup touché. J'ai dit : « Quand
je viens avec ces amulettes devant Jésus, comment il me voit ? Je
sais qu'il ne veut pas qu'on adore de faux dieux avec lui et je
sais que ces amulettes, comme la Bible le dit, sont des choses
naturelles, fabriquées par l'homme et qu'on adore encore. C'est
Dieu qui a fait l'homme et celui-ci, par son intelligence, fait
des trucs pour se protéger. Est-ce normal qu'on adore ces choses
comme on adore Jésus ? » J'ai ressenti, mais je ne peux pas
expliquer comment j'ai ressenti ça.
R. D.- Tu as dit : «J'ai eu un
choc. »
D C.- Un choc, mais la manière
dont j'ai ressenti, je ne peux pas expliquer ça. J'ai été touché
presque toute la semaine. Le dimanche suivant, j'ai continué à réfléchir
comment je vais faire pour me débarrasser, puisque ces choses ne
peuvent plus me servir si je crois en Jésus-Christ. Mais comment
les rejeter, puisque j'ai quand même peur ? Si je les jette, les
mauvais sorts vont venir toujours, je serai malade, je ne sera pas
protégé contre les mauvais esprits, tout ça... Après, je me
dis : « Si je crois, Jésus peut me protéger. » Je me
posais des questions comme ça.
Le dimanche suivant, je suis venu
avec les amulettes à la prière et j'ai demandé à Michel
comment on pouvait faire. Il m'a
dit :
« Ça dépend, c'est très
difficile. Tant qu'on
n'a pas la
foi, on ne peut pas
jeter tout de suite
des choses qui te protègent, mais il faut toujours prier Dieu :
peut-être qu'il t'aidera un jour. » Je priais, mais c'était très
difficile de les jeter... La peur... Mais un jour...
Un long combat
R. D.- C'était quand ?
D. C.- J'ai été baptisé en 74
et c'est en 69 que j'ai commencé à avoir la réflexion sur les
amulettes et les fétiches. Des fétiches, j'en avais vraiment et
quand il y a quelque chose qui m'arrive, je sens par derrière ces
fétiches, par des rêves même. Mais je dis : « Jésus est plus
fort que ça ; ça, ce sont les hommes qui l'ont fait ;je sais que
leur force provient de Satan puisque ça ne peut pas faire trop de
bien. » Dire que les fétiches n'ont pas de puissance, non ! Ils
en ont et celui qui les garde et puis qui veut les rejeter tout de
suite parce que le Père l'a dit, ça, je t'assure, il ne pourra
pas s'en passer, il va y revenir. Alors j'ai été touché, mais
quand même, excuse-moi de le dire, j'ai porté ces amulettes
jusqu'après le baptême, en cachette. Mais un jour j'ai décidé
: je les jette. J'ai demandé conseil à Michel. Il m'a dit : «
Si tu as peur de les jeter comme ça, alors tu peux mettre un peu
de l'eau bénite là-dessus et ça va. » J'ai mis l'eau bénite
et c'était fini.
Un fétiche plus fort que les
autres
R. D.- C'était combien de temps
après le baptême ?
D. C.- A peu près un an. Mais
j'avais un fétiche que je n'ai pas pu jeter. C'était un parent
qui me l'avait donné et c'était le plus puissant. J'ai réfléchi
: ce fétiche ne peut pas me sauver, parce que l'homme, quel que
soit son savoir, ne peut résister à la mort, et après la mort
le fétiche ne peut rien faire : là, on se trouve en face de
Dieu.
Ça aussi c'est devenu un choc !
Un jour, j'ai donc décidé : je vais jeter ce fétiche. Et quand
j'ai eu l'idée, vraiment j'ai rêvé à ce fétiche. Première,
deuxième, troisième nuit, je me suis levé - c'était vers
minuit - et j'ai prié : « Voilà, Dieu, en tout cas je sais que
je suis faible. J'ai bien voulu jeter ce fétiche, mais j'ai peur.
Quand même, je prends le courage pour le jeter. Au nom de Jésus,
avec l'eau bénite, je tue la force de ce fétiche et je te prie,
Dieu, de me donner la force afin que je n'aie plus peur, puisque
c'est par la peur qu'on a de mauvaises idées. » J'ai versé
l'eau bénite et à partir de ce jour je n'ai plus rêvé à ce fétiche.
Après quelques mois de prière - parce que vraiment il faut le
reconnaître, je priais,
je formulais
des prières
sans tenir compte du
« Notre Père », je disais du cour ce qui me venait, mes
propres prières à moi -, j'ai eu la force, Dieu merci, et je
n'ai plus eu peur de ce fétiche. J'ai dit : « Je ne charlante
plus, je ne fais plus de sacrifices, parce que je sais que tout ça
est remplacé par Dieu pour moi. Et le sacrifice que Jésus nous a
donné, il n'y a rien de tel. »
J'ai eu quand même
des moments de peur : j'ai jeté mes fétiches, je ne
charlante plus, qu'est-ce qu'il va se passer après ? J'ai dit :
« Bon ! je sais que Dieu est fort, Jésus est puissant », et si
je ressens de la peur, tout de suite je prie. Ça, je le dis
maintes fois quand je cause avec des gens, que la prière c'est
vraiment l'arme du chrétien. Sans la prière, je me demande si
j'allais résister, rester toujours chrétien comme je le suis.
« J'ai eu le courage de le
dire à mes parents »
Parce que si j'ai cessé de
charlanter, d'adorer, ce n'est pas en cachette ; j'ai eu le
courage de le dire même à mes parents : « Je ne vais plus
charlanter et adorer, mais ça ne veut pas dire que je ne peux pas
vous obéir : s'il y a dans la famille quelque chose à faire
traditionnellement, je peux participer, mais dites-vous que je
n'attache pas une grande importance. »
Par exemple, si ma mère me
demande : « Je vais adorer, faire un sacrifice, accompagne-moi »,
je ne refuse pas, je l'accompagne et j'assiste, mais je dis : «
Ça, je n'y crois pas, je sais que Jésus pour nous a remplacé
tout ça. Ce que nous voulons offrir à Dieu comme sacrifice,
c'est à la messe, où nous savons que Jésus s'est offert pour
nous ; à la messe nous pouvons confier à Dieu tout ce que nous
pensons. Donc, ce que vous faites, vous le
faites selon
votre foi, je
vous accompagne
en tant
que membre de la famille, mais je n'y crois pas. »
R. D. - Quelle a été la réaction
de tes parents ?
D. C.- Ils
ont toujours
dit : « On ne peut pas t'obliger puisque tu es adulte. »
II faut savoir que je suis un peu respecté dans ma famille : je
suis le fils aîné de mon père, il est mort et c'est moi le chef
de famille. Alors, ils disent : « On ne peut pas t'obliger à
faire ce que tu n'aimes pas, mais on ne peut pas te dire que ce
que tu as fait est bon. » J'avais découvert une chose
importante. Je me suis dit : « Si je dis aux parents : « Je ne
veux plus adorer et je ne me mêle plus à vous », je me coupe du
milieu. » C'est là que j'ai réfléchi et que j'ai dit : « Je
ne fais plus de sacrifices, mais s'il
y a des cérémonies
dans la famille,
je peux
vous accompagner,
donner de l'argent s'il le faut, mais je ne crois pas, c'est-à-dire
que je ne vous dirai pas : « Tuez une poule ou donnez de la kola
en mon nom », parce que je sais que tout ça ne sert plus à
quelque chose dans ma vie. » Je n'ai pas été tellement bousculé
et mes parents n'ont pas tellement réagi, parce que je ne leur ai
pas dit : « Ce que vous faites est mauvais », mais : « Moi, je
ne sens plus le besoin de le faire. »
« Une autre lutte »
Quand j'ai surmonté cette étape
-pour moi c'était la plus dure-, à ma grande surprise c'était
encore une autre lutte, une lutte avec mon caractère. Quand j'écoute
la Parole de Dieu, je repars triste le plus souvent, parce que je
veux changer et je n'y arrive pas. Des choses telles que la méchanceté...
Je suis né sévère. Ne pas respecter quelqu'un, le frapper, c'était
dans la coutume, ce n'est pas un péché ; nuire à l'âme de son
prochain, ce n'est pas un péché. Mais partager avec les gens, ça
c'est très difficile, je n'étais pas de ce caractère. Quand j'écoute
la Parole de Dieu ou que je lis, je vois que Jésus n'enseigne
rien sauf l'amour du prochain.
R. D.- Tu étais déjà baptisé
?
D. C.- Oui. C'était devenu une
autre souffrance... Ma femme, elle, n'était pas baptisée.
R. D.- Tu étais marié avant
ton baptême?
D. C.- Oui, et par exemple je
ne pouvais pas faire une semaine sans frapper ma femme. Pour moi,
elle n'avait pas la parole, je n'avais pas à tenir compte de ce
qu'elle fait.
R. D.- Avec le sourire que tu
as, tu étais ainsi ?
D. C.- Je n'avais pas un sourire,
ma femme peut le témoigner, et même Michel. Ils savent comment
j'ai mené la vie très dure à ma femme à Kohotiéri. Et c'était
pas avec ma femme seulement, mais avec tous ceux qui vivaient avec
moi. J'étais un homme qui cherchait à commander, à être le
plus fort, à envoyer des mauvaises paroles, tout ça.
Or, quand je lisais dans la
Bible, je trouvais que ça n'était pas conforme. Je vois aussi
que ce n'est pas l'important de venir à l'église pour prier si
on ne tient pas compte de tout ça.
Mais comment
faire pour
changer ? C'est
très difficile. Ça j'ai prié, Dieu merci j'ai eu le
courage de prier, je me confiais à Dieu. Et des fois je me décourageais,
je disais : « Je prie, mais rien ne change. » Un moment j'ai dit
: « Ce n'est pas la peine ! Je me prive de certains désirs à
cause de Dieu, mais toujours les mêmes tentations reviennent. »
II faut le reconnaître, j'ai risqué un moment d'abandonner,
parce que ça ne sert à rien, je continue à souffrir, je ne
change pas.
Après, j'ai dit : « Mais Jésus
est le Sauveur, ça j'y crois, il
n'y a
pas d'autre Sauveur.
Je sais
aussi qu'il
pardonne -ça
a été mon point de force -, donc il connaît ce qui est en
moi, il sait. Je sais aussi que ce n'est pas en faisant des choses
extraordinaires que je serai sauvé, non ! C'est par son amour. »
J'ai dit : « Bon ! je vais continuer à prier avec mon mauvais
caractère. »
Mais les prières... J'ai même
cessé un moment de prier pour changer mon cour, j'ai dit : « Ce
n'est pas la peine! J'étais découragé... J'ai eu des
renseignements sur l'islam, j'ai lu le Coran souvent, en français,
mais ça ne répondait pas vraiment à mon besoin. Je ne dis pas
que ce n'est pas une bonne religion. mais je trouvais beaucoup de
choses plus humaines dans le Coran que dans les paroles de Jésus.
« Un petit changement »
Alors, je dis : « II n'y a que
ce seul Sauveur, je vais vers lui. même avec mon mauvais caractère. »
J'ai vu aussi la grâce de Dieu : au moment où je n'avais
plus le courage de prier, j'ai senti un petit changement. Je
pouvais écouter, accepter des choses que je n'acceptais pas. Je
peux le dire, c'est grâce à la religion que je suis un homme
aujourd'hui, sinon j'avais un très mauvais caractère. Frapper
quelqu'un jusqu'à le blesser, ça c'était pas mon affaire, ce n'était
pas un péché pour moi. Ma femme en a souffert longtemps. Mais
j'ai senti un changement dans mon cour, j'ai accepté certaines
choses que je n'acceptais pas. J'ai parlé à Michel : « On
dirait que la prière c'est vraiment efficace : tout de suite je
ressens qu'il y a des choses que j'accepte à la maison. »
Ma femme a vu ça... Je peux dire
que je ne l'ai pas obligée à devenir catéchumène, je l'ai
laissée libre, parce que je me suis dit : « Ce n'est pas une
raison pour obliger ma femme à devenir chrétienne si elle ne le
sent pas. »
R. D. - Elle était aussi de
famille musulmane ?
D. C.- Oui, on est à peu près
de la même famille. Son papa et sa maman sont musulmans.
« Ma femme ne comprenait pas
»
Elle ressentait mon changement,
mais elle ne pouvait pas accepter. Elle croyait que c'était un
moyen pour la flatter, elle ne comprenait pas. Quand je l'appelle
pour qu'on discute d'un problème ensemble, elle n'en revient pas,
elle dit : « Mais tout ce que tu dis, c'est ça ; moi, je ne peux
rien te dire. » Elle a peur de s'exprimer, puisque je ne lui
ai pas laissé avant le temps de causer avec moi comme ça.
Maintenant, elle voit le changement, mais c'est difficile pour
elle de comprendre pourquoi il y a ce changement.
Quand même, j'ai eu le courage
de lui dire : « Voilà ! je sais que coutumièrement la femme est
inférieure à l'homme, mais je sens le besoin, selon ma foi, d'être
ton égal. Je sais que tu comprends mal cela... » En effet,
souvent dans la tradition, quand un homme devient très simple
avec sa femme, elle croit qu'elle l'a... En somme, il y a des
femmes qui donnent des petits poisons aux hommes. Une femme de ce
genre croit qu'elle a eu grâce à ça le dessus, elle a envoûté
son homme. Je dis à ma femme : « Voilà ! ce n'est pas le cas .
J'agissais très mal avec toi, mais je ne le savais pas. Etant chrétien,
je veux vraiment changer, mais c'est très difficile. Je ne dis
pas que je ne vais plus te frapper, me fâcher contre toi ou te
faire du mauvais, mais je sens maintenant qu'il faut être égal
avec toi, donc discuter avec toi. Si tu me vois t'appeler pour
qu'on partage les idées, c'est
ça. N'aie pas peur, ce n'est pas un piège que je te
tends, mais c'est par ma foi que je le fais. »
Elle m'a dit : « Je comprends,
mais c'est difficile pour moi de te dire : Voilà mon point de vue
! » Je lui ai dit que je ne la forçais pas, mais il lui fallait
savoir qu'il y a un changement maintenant : « Et tu peux m'aider
à changer. Si un jour je te fais des histoires, il faut prendre
le courage de me dire : « Et ce que tu m'avais dit ! Tu m'as dit
qu'au nom de ta foi, au nom de Jésus-Christ, tu veux changer. Tu
m'as demandé de t'aider et voilà ce que tu fais aujourd'hui ! »
Elle ne me l'a jamais dit, mais toutefois que je retombe dans les
mêmes tentations... Puisque j'ai pris la décision, mais je n'ai
pas pu tout de suite cesser : elle a continué à souffrir, mais
moins quand même, parce que quand je fais un mauvais pas, je me
rends compte que j'ai trahi Jésus.
« Si je frappe ma femme »
Je reviens sur un autre point. Un
jour, à l'église, on disait : « Celui qui fait du mal à son
prochain, c'est comme s'il a crucifié Jésus. » Voilà le point
qui m'a poussé à dire : « Si je frappe ma femme, c'est Jésus
que je frappe. » Alors là, avec ma femme, j'ai fait un effort
pour changer.
Un jour, elle m'a dit : « Je
veux m'inscrire, je veux aller au catéchisme. » J'ai dit : «
Mais je ne t'oblige pas ! Si tu veux, tu peux aller t'inscrire,
mais il faut savoir que la vie chrétienne c'est très difficile.
Souvent, je fais des nuits blanches à côté de toi sans que tu
t'en rendes compte. » Je disais à ma femme : « Souvent, à la
fin de la journée, je réfléchis à ce que j'ai fait, ce qui a
été mauvais, et je souffre vraiment ; sans le dire à quelqu'un,
je souffre, puisque je veux changer et je n'arrive pas. Donc, il
faut t'attendre à des chocs aussi comme ça. » Elle a dit « bon
», elle est partie. Trois ans après, elle a été baptisée, en
75. Les dates ne sont pas précises, mais je veux dire que le
cheminement est long.
« La vie chrétienne est
difficile »
R. D.- Je reviens sur un point
sur lequel tu as insisté : la vie chrétienne est difficile. J'ai
souvent entendu des musulmans dire : « Le christianisme c'est
facile : on peut boire l'alcool, la messe ne dure pas. Nous, nous
avons cinq prières par jour, le carême, etc. »
D. C.- J'ai eu beaucoup de
conversations avec des parents.
Ils me
disent : « Oui, c'est parce que tu veux boire, manger le
porc, que tu es devenu chrétien. » Je dis : « Chacun défend sa
religion, sa cause, mais je vous dis que celui qui connaît la
religion chrétienne, qui cherche à l'approfondir, trouvera que
ce n'est pas s'empêcher de boire et de manger le porc qui est le
plus difficile dans une religion, mais c'est changer son cour qui
est très difficile. Il y a des chrétiens qui ne mangent pas le
porc, mais le chrétien qui connaît sa religion vous dira que ce
n'est pas ça l'important. »
Un jour, dans mon village - il
n'y avait pas encore la religion chrétienne -, j'ai eu des
conversations avec des musulmans sur la religion chrétienne. Ils
ont dit : « Ce n'est pas une religion : les chrétiens boivent et
les musulmans ne boivent pas, Dieu le leur a défendu. » J'ai dit
: « Ce que vous venez de dire, que la religion musulmane est la
meilleure, je ne dis pas non, mais est-ce qu'il n'y a pas des
non-buveurs qui désobéissent à Dieu ? Jésus nous a dit que
c'est ce qui sort de la bouche qui salit l'homme ; ce qui rentre
de l'extérieur ne salit pas. Et Dieu a dit que ce n'est pas en
m'appelant Seigneur que vous serez sauvés, mais en faisant ma
volonté. Avant, je critiquais la religion musulmane, mais le jour
où j'ai entendu cette parole j'ai diminué. »
Donc, pour moi, le plus dur,
c'est le changement du cour. Il y a aussi des chrétiens qui
disent facilement que la vie chrétienne est facile, mais ils
n'ont pas compris. Est-ce que vraiment, nous chrétiens, nous
prenons conscience de l'engagement qu'on prend au baptême ? La
vie chrétienne demande toujours une lutte. J'ai parlé des
amulettes, mais quand j'en ai fini avec elles, j'ai vu devant moi
d'autres difficultés.
R.D.- Si 'ce n'est pas
indiscret, quelles sont aujourd'hui tes difficultés ?
« J'ai été tenté de courir
vers l'argent »
D. C.- Même si c'est indiscret,
je n'ai pas de raison de ne pas le
dire. C'est le problème de l'argent. J'ai passé beaucoup
de temps en brousse, je m'adaptais à la vie paysanne, je voyais
les gens courir moins vers l'argent. Mais quand je suis venu à
Korhogo, j'ai été tenté de le faire, et en même temps que j'ai
été tenté, j'ai eu une réflexion sur le matérialisme : « Je
veux avoir de l'argent comme les autres, mais en gagnant de
l'argent, est-ce que je serai satisfait ? »
Avant de venir à Korhogo,
j'avais construit en ville deux lots que j'ai loués et qui
rapportent un peu, et déjà je me demandais si ces maisons étaient
utiles dans ma vie. Je faisais cette réflexion : « II ne faut
pas donner ces maisons cadeau, mais je vais les louer moins cher.
» Parce qu'un jour on a vu casser des maisons à Abidjan et des
gens étaient restés sans abri. Un Père avait tourné un film et
sa conclusion était que celui qui loge un de ses frères cadeau
sert aussi Jésus. Donc. j'ai pris l'engagement de louer moins
cher, puisque ce n'est pas l'argent qui résout le problème
de l'homme. Je lutte pour effacer cette idée de matérialisme.
Je ne dis pas que ce n'est pas utile, mais je veux consacrer moins
de pensées à ça.
« Dieu rit de moi quand je
fais des calculs »
R. D.- Il est normal que
l'argent soit un souci.
D. C.- Oui, mais je suis trop
strict, je fais des calculs : « Mon argent, où ça rentre ? ».
Je ne veux pas perdre cinq francs sans savoir où c'est rentré.
Mais maintenant je fais la réflexion : « Cet argent que je
cherche avec beaucoup de précaution, est-ce ça qui est nécessaire
dans la vie ? »
R. D.- Tu fais budget commun
avec ta femme ?
D. C.- Avant, non ! c'est le
mois dernier que j'ai vraiment pris la décision. Avant, je disais
que l'argent est tellement précieux, il faut savoir où ça
rentre, il faut prévoir l'avenir des enfants. Mais j'ai eu cette
réflexion : « Est-ce que vraiment l'argent peut prévoir
l'avenir ? » J'ai réfléchi, j'ai prié et je me suis dit : Dieu
rit de moi quand je fais des calculs ; il dit : « Demain il va
mourir. »
Cette réflexion m'a poussé à
chercher comment utiliser l'argent
correctement, comment partager avec les gens, avec ma
femme. Ce n'est pas facile, ce n'est pas une décision prise tout
de suite. Dieu merci, j'ai eu le courage de confier tout dans la
prière. Quand j'ai une idée qui me fatigue, je prie. Je ne dis
pas qu'on réussit à faire des miracles avec les prières, mais
quand je me sens peiné, je me confie à Jésus et le plus souvent
je trouve la solution. C'est ce qui m'a aidé à cesser de
frapper, de crier sur les gens.
«Si je me vante »
R. D.-Le sourire, c'est depuis
quelle année ?
D C.- Mon sourire actuel, ce
n'est pas loin. Faire des faux sourires et des sourires d'amour,
ce n'est pas la même chose. Je souriais avant, mais pas avec le même
sourire qu'aujourd'hui. Je ne peux pas évaluer et faire
comprendre les grands changements que la religion a faits en moi.
Et des fois j'ai honte : je pense que quand je dis ça, je me
vante, alors que ce n'est pas venu de moi, j'ai été aidé par Jésus.
R. D.- Tu ne te
vantes pas. Tu rends témoignage de ce que Jésus a fait en toi.
D. C.- Alors, j'ai appris à
montrer mon salaire à ma femme. Je lui dis : « Voilà ! si tu as
besoin de quelque chose, ce que tu veux donner à ta maman, ce que
tu veux faire, voilà l'argent. » Elle m'a dit : «Ah! je ne suis
pas capable de gérer ; tu vas garder et je te demanderai au fur
et à mesure que j'en aurai besoin. » Je dis : « Je sais
maintenant que l'argent que je gagne, c'est comme si nous faisions
le même travail, c'est pour nous deux. Tu peux même me donner
des idées sur l'économie. comment partager avec mes parents. »
Parce que j'ai travaillé cinq ans sans penser à mes parents.
Rien ! Je voulais construire seulement, je voulais ma vie à moi.
Après, j'ai senti qu'en faisant ça, je ne peux pas garantir ma
vie. Le meilleur moyen de garantir, c'était de partager. Même
traditionnellement ça se dit, mais on n'a pas le courage de le
faire sans la foi.
A l'heure où on parle, je me
plains de moi et j'envie les hommes de foi. Et il y a une chose
importante à dire : il faut voir comment on a été aidé à
entretenir sa foi, parce que la foi demande un entretien. J'ai vu
vivre un Père : en voyant son exemple, je n'arrivais plus à résister
devant un malade qui souffrait, sans chercher un moyen pour le
sauver. Et en le voyant, je m'étais engagé dans la J.A.C.
« Je suis tombé dans la
tentation de condamner les autres »
Quand j'ai été baptisé, j'ai
commencé à prendre conscience du changement qu'il faut pour
suivre Jésus, mais en même temps je suis tombé dans la
tentation de condamner les autres. Je les jugeais mal, tout en
oubliant ce qui reste à faire en moi.
R. D.- As-tu rencontré des
non-chrétiens qui t'ont aidé ?
D. C.- Il y a des gens qui
m'ont aidé à juger moins. Je parlais mal de la religion
musulmane et surtout des coutumes. Je disais que les coutumes
comme le porô (ensemble des cérémonies initiatiques qui font
passer le jeune Senuto de l'enfance à l'âge adulte. Leur déroulement
a lieu sur sept ans.) c'était pour faire le mal, ou que la
religion musulmane est trop humaine. Les musulmans vivent mal,
empoisonnent... Mais un jour -ce n'est pas un jour fixe, c'était
un chemin encore-, j'ai commencé à me poser la question : «
Est-ce que je suis digne de les juger ? Est-ce que tout est
parfait en moi ? Si tout n'est pas parfait, est-ce que Dieu pour
autant me rejette ? Non ! j'ai entendu que Dieu aime les pécheurs.
Donc je n'ai pas à juger ces gens, je suis aussi pécheur. Et je
vois qu'il y a des hommes qui, n'étant pas chrétiens, font la
volonté de Dieu. »
Un exemple : j'ai rencontré un
jeune musulman baoulé à Bouaké dans un stage. A 5 heures du
matin, il se lève et prie. Quand il finit de prier, il attend que
les autres sortent pour se baigner et il arrange tous les lits.
Quand il voit que le drap d'un camarade est sale, il le prend sans
lui dire et il s'en va le laver : après, il vient dire : «
Excuse-moi, j'ai fouillé tes choses après toi, j'ai vu un drap
sale et je l'ai lavé. » II était plus fort et plus intelligent
que les autres, mais pour parler à un ami il se fait petit, il
respecte les gens. Si le dortoir est sale, il balaie. Au réfectoire,
il est le dernier à commencer à manger : il dit que s'il y en
a qui
viennent en
retard et
qui n'ont
pas de plat.
« je vais leur donner le mien ».
Vraiment, c'est une leçon ! Moi
qui suis chrétien, est-ce que je fais la volonté de Dieu ? II
agit dans les musulmans et aussi dans les païens ; il peut se
servir d'eux pour nous convertir. Alors, j'ai fait l'effort de
juger moins et de condamner moins.
Le témoignage
de Dramane Coulibaly a été publié par l'Inades-Documentation en
Cote d'Ivoire (Institut Africain pour le Développement économique
et Social) dans la collection Chemins de Chrétiens africains.
D'autres témoignages sont aussi disponibles. Pour tout renseignement,
contacter l'Inades
:
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