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Janvier
2001 |
-
- Ce que je crois
- par Alexandre Men
Alexandre Men est né en 1935 à Moscou de père
juif et de mère convertie au christianisme dans l'Église
orthodoxe. Il étudie la biologie à l'université, puis est
ordonné prêtre. Il devient rapidement un point de référence
pour l'intelligentsia moscovite comme pour le peuple des
paroisses. Solidement ancré dans son Église, il est très ouvert
à l'ocuménisme et au dialogue inter religieux. Il a été le
premier prêtre orthodoxe autorisé à enseigner la religion dans
un lycée de l'État soviétique.
Alexandre Men a écrit et publié clandestinement de nombreux
ouvrages qui sont une véritable catéchèse pour un monde déchristianisé,
notamment son chef d'ouvre, Jésus, le Maître de Nazareth.
suspect aux yeux du KBG et des antisémites, il a été tué à
coups de hache par des inconnus le 9 septembre 1990. C'est la vie
et l'action de ce prophète martyre du XXe siècle qu'évoque ce
livre Alexandre Men écrit par Yves Hamant. Le
texte qui suit est extrait de ce livre.
La veille de sa mort, le père Alexandre
prononçait une conférence sur le christianisme. Il la concluait
ainsi : « Et si flous nous demandons encore une fois quelle est
l'essence du christianisme, nous devons répondre: c'est la
divino-humanité, l'union de l'esprit humain, qui est fini,
limité dans le temps, avec le divin qui est infini. C'est la
sanctification de la chair, car à partir du moment où le Fils de
l'Homme a adopté nos joies et nos souffrances, alors ce que nous
construisons, notre amour, notre travail, la nature, le monde,
tout ce dans quoi il s'est trouvé, où il est né en tant
qu'homme et Dieu-homme, tout cela n'est pas rejeté, n'est
pas humilié, mais élevé à un nouveau degré. Dans le
christianisme, le monde est sanctifié, le mal, les ténèbres, le
péché sont vaincus. Mais c'est la victoire de Dieu. Cette
victoire a commencé la nuit de la résurrection et elle
continuera tant que le monde existera. Je m'arrête là pour
aujourd'hui et, la prochaine fois (1)... » Telles furent les
dernières paroles publiques du père Alexandre.
Tout son enseignement était centré sur
Jésus-Christ. Un de ses enfants spirituels relève: « Le père
Alexandre pouvait parler indéfiniment de Jésus-Christ, comme
d'un proche, en lui trouvant chaque fois de nouveaux traits. À
notre époque, alors que tout a été dit, il était capable de
trouver des paroles neuves et efficaces, susceptibles d'allumer
les cours. »
Le christianisme, répétait-il, ce n'est pas
d'abord un ensemble de dogmes et de préceptes moraux, c'est avant
tout Jésus-Christ lui même. « Remarquez bien, avait-il encore
souligné au cours de cette conférence, le Christ ne nous a pas
laissé une seule ligne écrite, comme Platon ses dialogues. Il ne
nous a pas transmis une table avec une loi, comme Moïse. Il n'a
pas dicté le Coran, comme Mahomet. Il n'a pas fondé un ordre
religieux, comme Bouddha. Mais il a dit: Je reste avec vous
jusqu'à la fin des temps... C'est en cela que consiste l'expérience
la plus profonde du christianisme. » Aussi, toute vie chrétienne
se fonde-t-elle sur une expérience spirituelle personnelle, sur
une rencontre personnelle avec Jésus-Christ. Une rencontre.
Ce jour-là, il avait expliqué le sens d'une
prière très répandue dans l'Église d'Orient, fondée sur la
répétition d'une simple formule (tout en exigeant, en fait, un
difficile apprentissage) « Ô Seigneur Jésus-Christ, aie pitié
de moi qui suis pécheur! ». « En répétant certaines prières,
les grands priants chrétiens peuvent être comparés à ceux de l'Orient,
de l'Inde, qui répètent divers mantras. ll y a une
ressemblance et un parallèle. Mais l'une des principales prières
des ascètes chrétiens s'appelle la prière de Jésus, qui
répète constamment le nom de Celui qui est né, a vécu sur la
terre, a été crucifié et est ressuscité. Le christocentrisme
de cette principale prière chrétienne se distingue de toutes les
autres formes de méditation et de tous les mantras, parce
que là se produit une rencontre, pas seulement la concentration
de la pensée, pas simplement une plongée dans une espèce
d'océan ou dans un abîme de spiritualité, mais une rencontre
entre une personne et Jésus-Christ, qui est au-dessus du monde et
dans le monde. »
Le père Alexandre insistait sur la nécessaire
coopération entre l'homme et Dieu impliquée par cette union,
cette Alliance. « C'est là, ajoutait-il par exemple, une
différence fondamentale avec le yoga, qui croit que l'homme peut
parvenir à Dieu, s'introduire jusqu'à Lui, pour ainsi dire par
sa propre volonté.
Il ne voulait pas que ses enfants spirituels,
parce qu'ils s'étaient convertis, se coupent de la vie,
étouffent en eux leurs aspirations, se désintéressent de leurs
activités professionnelles et sociales, ce qui était une
tentation fréquente. Au contraire, la foi devait sanctifier tout
ce qu'il y avait de positif dans leur existence. Être chrétien
dans le monde d'aujourd'hui constituait pour lui tout un
programme. Si nous devions nous comporter comme des hommes du XIXe
siècle, disait-il en riant, Dieu nous aurait fait naître au XIXe
siècle!
Quand nous nous retrouvons avec nos amis,
chrétiens comme nous, recommandait le père Alexandre, n'allons
pas nous imaginer que nous sommes sous une cloche de verre. À
l'église, n'oublions pas que nous sommes des gens de notre temps
vivant dans le monde.
À l'extérieur, par exemple dans nos relations
de travail, il ne s'agit pas d'afficher de manière provocante que
nous sommes chrétiens, de nous signer démonstrativement en
public, mais nous devons nous sentir membres de l'Église, ne pas
oublier une minute que nous sommes des témoins. Il faut que les
gens se rendent compte que nous ne sommes pas tout à fait comme
tout le monde... mais en bien! De sorte que le jour où ils
apprendront que nous appartenons à l'Église, ce soit à
l'honneur de celle-ci et non le contraire.
« Je comprends mal, écrivait-il dans une
lettre, la séparation tranchée entre profane et religieux. Ce
sont là pour moi des termes conventionnels au plus haut degré.
Bien que, dans mon enfance, on M'ait expliqué qu'il y avait des
sujets particuliers, c'était plutôt dû au fait que
nous vivions parmi des gens à qui tout cela était étranger.
Petit à petit, cette distinction a presque entièrement perdu son
sens pour moi, parce que tout est devenu à sa façon
particulier. Tout aspect de la vie, tout problème,
tout ce qui nous touche m'est apparu directement lié au Très
Haut.
« Vivre comme si la religion'' restait
un secteur isolé est devenu impensable. C'est pourquoi je dis
souvent, par exemple, qu'il n'y a pas pour moi de
littérature profane. Tous les bons livres
littéraires, philosophiques, scientifiques, décrivant la nature,
la société, la connaissance et les passions humaines, ne parlent
que d'une chose, que de l'unique nécessaire. Et,
d'une manière générale, il n'y a pas la vie en soi
qui serait indépendante de la foi. Depuis mon enfance, tout
tourne pour moi autour du Centre principal. Enlever quelque chose
(à l'exception du péché) me semble une ingratitude envers
Dieu, une amputation injustifiée, un appauvrissement du
christianisme qui est, au contraire, appelé à imprégner la vie,
à donner la vie en abondance. J'ai toujours voulu
être un chrétien vivant non à la lumière des chandelles, mais
en plein soleil. »
Le père Alexandre accordait une attention
toute particulière à la culture. Il comptait, on l'a vu,
beaucoup d'hommes de culture parmi ses amis et enfants spirituels.
Dans la création culturelle authentique, l'homme réalise un don
de Dieu. D'ailleurs, dans un texte de la liturgie byzantine, Dieu
lui-même n'est-il pas appelé artiste par excellence?
Tout travail créateur s'inscrit dans le prolongement de l'Oeuvre
divine.
Cependant, le travail ne doit pas devenir une
fin en soi, l'activité humaine dégénérer en activisme. Notre
courte vie est récole de l'éternité, expliquait un jour le
père Alexandre dans un de ses sermons. Notre âme, notre
personne, notre conscience, tout ce qu'il y a en nous de divin,
doit croître et s'éduquer. Aussi faut-il éviter de se laisser
entraîner par le flux de l'existence et savoir s'arrêter pour
écouter l'appel de Dieu.
Le père Alexandre était célèbre pour son
ouverture aux autres confessions chrétiennes et,
particulièrement, au catholicisme. Ses convictions oecuméniques
se sont définitivement formées dès 1958, à l'issue de longues
réflexions et recherches. Les oeuvres de Soloviev ont
certainement eu une influence déterminante. La personnalité de
Jean XXIII, sur lequel il a beaucoup lu quand il était étudiant,
a également produit sur lui une vive impression.
Il aimait à citer les paroles de Mgr Platon,
métropolite de Kiev mort en 1891, selon lesquelles « nos
cloisons terrestres ne s'élèvent pas jusqu'au ciel ». Pour lui,
la séparation des Églises avait été conditionnée par des
différences d'ordre politique, national, ethno-psychologique,
culturel. « Je suis arrivé à la conviction qu'en réalité,
l'Église est une et que les chrétiens ont été divisés surtout
par leur étroitesse et leurs péchés. » Il considérait que les
chrétiens devaient subir leur division comme un péché commun à
tous et une désobéissance à la volonté du Christ. Cette
division serait surmontée non point par les voies de la
domination, de l'orgueil, de l'égoïsme et de la haine, mais dans
un esprit d'amour fraternel sans lequel la vocation chrétienne ne
peut être réalisée.
Certes, il fallait un miracle pour que l'unité
réelle entre les chrétiens soit rétablie. Mais le père
Alexandre croyait à ce miracle. « Pour l'instant, on peut tout
de même surmonter l'incompréhension, les relations agressives
des uns à l'égard des autres. Si les membres des différentes
communautés se connaissent mieux, cela finira par porter ses
fruits. »
Les entraves mises par le pouvoir civil à
l'activité des croyants ne permettaient pas l'organisation de
rencontres régulières entre communautés chrétiennes de
diverses dénominations et les initiatives prises depuis un
certain nombre d'années en Occident dans le but de promouvoir
l'unité des chrétiens étaient, évidemment, impossibles.
C'était uniquement à titre individuel que pouvaient se
rencontrer des chrétiens appartenant à différentes confessions.
Certains enfants spirituels du père Alexandre
profitaient, par exemple, de vacances au bord de la Baltique pour
rencontrer un prêtre catholique lituanien, le père Stanislas. Au
cours de ses séjours à Moscou, le père Jacques Loew, avec
toutes les précautions d'usage et en choisissant de préférence
la période du 1°r mai, pendant laquelle la police était moins
vigilante, a animé, dans des appartements, des sessions bibliques
auxquelles participaient aussi des paroissiens du père Alexandre.
Ainsi, le père Jacques Loew et le père Alexandre ont-ils fait
connaissance. Le père Alexandre savait qu'il n'y avait aucune
arrière-pensée de prosélytisme catholique romain chez le père
Jacques, celui-ci encourageant les nouveaux convertis qu'il
rencontrait à approfondir et à vivre pleinement leur propre
tradition orthodoxe, richesse inaliénable de l'unique Église.
Le père Alexandre rencontra également petite
sour Magdeleine, qui, sur les traces de Charles de Foucauld, a
fondé la Fraternité des petites sueurs de jésus, dont le
modèle de vie est celle de Jésus dans la pauvreté et
l'enfouissement de Bethléem et de Nazareth. Soucieuse que sa
fraternité soit mêlée aux hommes et aux femmes du monde entier,
petite sour Magdeleine, n'ayant pas d'autre moyen, fit plusieurs
voyages en Russie dans une camionnette, s'arrêtant dans les
campings, priant dans les églises. Elle trouva le père Alexandre
sur sa route.
Enfin, la communauté oecuménique de Taizé,
fondée par le pasteur protestant Roger Schutz, qui a créé un
grand mouvement de jeunes à travers le monde, s'efforçait
d'établir des liens avec l'Est. De la sorte, des jeunes et des
frères de Taizé sont entrés en contact avec des chrétiens de
Russie et, notamment, des enfants spirituels du père Alexandre
dans les années soixante-dix. Le père Alexandre était,
lui-même, personnellement attentif à l'expérience de Taizé, à
la fois par son souci oecuménique et son engagement auprès des
jeunes.
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