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Novembre
2000 |
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- La leçon de mes âges
- par
France Quéré (Théologienne protestante décédée en
1995)
Mon histoire
Dieu pénètre dans une existence par une rencontre, une
parole dite, un exemple, un livre, un événement, une souffrance. Je dois
avouer, que pour moi, il s'est présenté sans modestie dans la magnificence des
cloches qui, plusieurs fois par jour, embrasaient l'air de leurs vibrations
puissantes.
Dieu me souriait dans ses oeuvres
Notre maison jouxtait une église et nous possédions un
petit jardin. Deux vieux arbres, quelques plates-bandes peuplées d'un monde
indéchiffrables d'insectes, le parfum des rosiers, la chanson du vent sur les
toits de tuiles et, au-dessus, le bleu magistral d'un ciel du midi: dites-moi si
ce n'est pas de la présence. Dieu me souriait dans ses oeuvres; entre la fourmi
et les rougeoiements de l'aube, il m'offrait libéralement matière à
l'admirer. Il ne se montrait pas, mais s'imposait partout, m'obsédant de son
culte élémentaire. Les cloches avaient raison, et je concélébrais leur
allégresse.
Comme je grandissais, l'on m'envoya au catéchisme.
L'enfant aime les contes. Sans prétendre qu'ils fussent aussi beau que Les
Milles et une nuits, je me laissais captiver par l'histoire de Ruth et de
Jonas, la sortie de l'Égypte et les malheurs d'Abraham. A tout prendre,
c'était l'Évangile qui m'intéressait le moins : ils étaient quatre à
raconter la même chose, et leur histoire finissait avec la victoire des
coquins. Jésus ne ressuscitant jamais devant ses ennemis, ces derniers
demeuraient sur leur triomphe. Et, pour tout dire, le héros parlait trop, à
mon sens; je le préférais dans ses marches et les belles actions de ses mains.
Où les choses se gâtaient définitivement, c'était aux offices: je
n'entendais goutte aux propos tenus, et je mesurais, tout en dépaillant
soigneusement ma chaise, la distance qui séparait mes éblouissements au
jardin, à côté de mes cloches, et les façons qu'avaient les grandes
personnes de rendre visite à leur Dieu. Ce devait être de leur goût,
puisqu'entre elles elles faisaient pareil; je les voyais tenir de graves
cénacles et discuter indéfiniment avec les mots dont je n'entendais pas le
sens. Elles me semblaient à la fois très importantes et très futiles. Je
crois que, là-dessus, je n'ai pas beaucoup changé, même si je suis devenu
l'une d'elles, ce qui me peine. Déjà, je redoutais de grandir: qu'est-ce qui
m'assurait que les mots savants n'allaient pas entrer en rang serrés, casqués
et bottés, dans ma cervelle, et piétiner le petit carré de mes sentiments
simples? Allais-je à mon tour n'exister que sur le monde abstrait et affairé,
hélas, comme ces importants ou impotents?
Pourquoi la peste, pourquoi la mort?
Les années passèrent; j'eus droit à la formation
religieuse qui prépare à la communion solennelle. On me remit à un pasteur
protestant qui métamorphosa brutalement mon paysage religieux. C'était un
Alsacien aux yeux gris, avec un visage d'artiste; il jouait admirablement du
violon, vivait très pauvrement et faisait toutes sortes d'objections aux
croyances plus traditionnelles que son collègue affirmait bruyamment. J'aimais
cette voix douce et blessée, quoiqu'elle n'évoquât plus rien de la joie de
Pâques et fit traîner sur tous ses propos des mélancolies d'automne. Un jour,
il me convoqua chez lui; il avait dû remarquer l'attention avec laquelle je
l'écoutais: cela flatte toujours un professeur. Les yeux clos, d'une voix
imperceptible et haletante, il me parla de lui, très longtemps. Cette foi que
je croyais seulement triste lui était un véritable sujet de torture. Peu
d'années avant d'être nommé dans ma ville, il avait perdu deux enfants; leur
agonie avait été longue, comme pour insulter plus cruellement à ses désirs,
ses douleurs et ses prières. Depuis, il lui semblait toujours célébrer
au-dessus du corps de ses enfants morts. Sur cet autel de chair, il s'en voulait
que sa louange ne fût parfois qu'un soupir. Le silence de Dieu s'étant
appesanti sur lui, en vain il essayait de le rompre, le déchirant parfois du
chant du violon.
J'avais quatorze ans; j'en ai pris dix ou vingt d'un coup.
Cet homme avait cru me faire une confidence. Sans le savoir, avec l'ingénuité
propre aux endoloris, il avait versé en moi le scandale du dieu absent alors
que j'avais cru toujours le voir à l'ouvre. J'étais encore une enfant
choyée, mais il fallait me décharger de cette illusoire douceur. Seul le
hasard m'avait préservée; je ne me sentais plus protégée dans le creux d'une
main, puisque cette main s'était ouverte pour laisser se fracasser des
innocents. Que ne l'avais-je compris plus tôt? La guerre avait accompagné mon
enfance de ses lointains roulements; elle continuait à froid, et nous étions
tous certains qu'elle prendrait des degrés Celsius dans peu de temps. Et Dieu?
Était-il aussi étourdi que moi? Ne s'apercevait-il de rien, se contentait-il,
comme moi avant la confidence du pasteur, de la joie des belles saisons, des
moissons et des grands retours paysans au crépuscule? L'énigme m'avait saisie
au collet et ne me lâchait plus: pourquoi la peste? Pourquoi la mort? Pourquoi
les larmes? pourquoi est-il donné à l'homme ce beau cadeau, d'enterrer ses
enfants? Qui l'a décidé? Qui trouve que c'est une bonne idée? Un dessein
intelligent au point d'en devenir incompréhensible à ces sots humains? Qui, de
surcroît, nous demande d'approuver et de carillonner la gloire de Dieu dans le
ciel de toutes les enfances?
Je devins accusatrice. Au temple, les gens ne m'ennuyaient
plus, ils m'excédaient, à garder un air si benoît et chanter leurs plats
cantiques, comme si de rien n'était. Il me semblait chaque dimanche rendre
visite à l'une de ces femmes du monde, parfaitement
insupportable, mais chez qui l'on ne tient que des conversations polies, car
l'on ne juge pas les hauts lignages. Bientôt, je cessais ce genre de
fréquentations, et je ne pénétrais dans les églises qu'à condition qu'elles
fussent vides. Le silence disait moins de bêtises. A vrai dire, il parlait
même bien: je découvrais que le Dieu qui s'était fait Verbe s'exprimait
loyalement dans l'humilité du silence, et du reste je ne pouvais plus le
comprendre dans ses attributs de triomphe, dans sa Loi, sa gestion, du monde, sa
toute-puissance dont tant de gens le félicitaient comme si elle ne faisait pas
problème. S'il existait, c'était toujours dans la combe de Gethsémani, et je
me pris à lire assidûment les Évangiles.
Une vulnérabilité inguérissable
Naturellement,
j'y rencontrai le Christ au premier détour. Et la longue historie d'une
offrande m'apparut, qui, çà et là, dans l'excès dont elle déborde,
multiplie les signes des miracles mais reste marquée par une vulnérabilité
inguérissable. Même les Pères de l'Église, que j'étudiai peu après, s'en
étaient aperçus; et pourtant ce trait ne devait pas tellement leur faire
plaisir. Ils auraient préféré asséner la puissance et la gloire sur la tête
de leurs détracteurs, qui étaient nombreux, et il leur fallait parler de mort,
de pauvreté, et contrarier même leurs fidèles qui ne voyaient pas grands
mérites au dépouillement. Les juifs et les musulmans se disent imperméables
à nos dogmes d'Incarnation et de Trinité. Ils les comprendraient mieux si nous
savions leur montrer que ce sont les expressions d'une démarche de charité à
laquelle ils se connaissent aussi bien que nous.
Comment l'amour peut-il se
déployer dans la puissance, puisqu'il est le rejet de sa puissance en faveur
d'un autre que soi, et qu'il passe forcément par un dessaisissement? Comment
serrait-il une suffisance, puisqu'il est le sentiment d'un manque et l'appel
d'un être aimé? Sa victoire, si elle advient, est d'un tout autre ordre que
celle qui s'établit par le fer et par le feu. Donner, c'est s'appauvrir, sinon
même se donner entièrement. La croissance désirée d'un autre passe par la
diminution de soi. je ne connais pas d'autre puissance à l'amour que celle-là,
si clairement annoncée par Jean-Baptiste, surnommé le Précurseur, et il
l'était pour parler ainsi. Sous l'apparente défaite, elle consomme bien une
victoire. Ce n'est pas, je le répète, celle des armes qui se reconnaît aux
ruines qu'elle sème, et fait sa croissance de celui qu'elle diminue, c'est
celle qui a suscité dans les chours plus de liberté, plus d'espérance et de
nouvelles ressources d'amour et d'intelligence.
L'évangile ne racontait rien d'autre que ce trop modeste
cheminement de Grâce. Pas de glaives, pas d'honneurs, pas de fortune. La seule
estimation faite de la personne du Christ s'élève à trente deniers, et l'on
trouve à ce prix-là encore quelqu'un pour penser que cela vaut bien sa
personne. Une vie de passant, à travers les âpres collines de Judée. Des
villages traversés, des enfants accourus sur les places, des foules
suppliantes, si elles souffrent, goguenardes autrement, un combat mené contre
des troupes d'imbéciles, et d'avance perdu. Une très longue passion, qui mange
la moitié des Évangiles, et une résurrection très pudique, où le Christ
apparaît fugitivement, presque à mots couverts, pathétiquement implorant
devant ses disciples dont il sollicite, à plusieurs reprises, l'amour, comme
s'il n'y croyait plus, comme s'il en était indigne. comme si ses yeux de
ressuscité ne savaient ou n'osaient plus scruter le fond des âmes.
Avais-je alors remarqué que le Christ relevé partage
plus que jamais le pain, les blessures et les amitiés humaines? Et, tout, au
long de sa vie, ce même regard de pitié porté sur toute créature, ce langage
resté paysan, qui parle du blé et de l'ivraie, des semences, du travail de la
vigne, des efforts campagnards, de la patience des femmes, des joies champêtres
que se donnent les hommes entre la bonne chère et la chanson des flûtes.
Jusqu'à l'Évangile lui-même qui ressemble à celui qu'il raconte, court,
simple, sans la moindre recherche de style, de surcroît truffé de maladresses,
d'ambiguïtés et de contradictions, comme si l'écriture elle-même tenait à
prendre les inflexions de la douceur.
Dès lors, qui me ramènera à un autre Dieu que celui qui
descend à Jérusalem pour y mourir? Qui me convaincra que c'est celui-là qui
fronce le sourcil, tranche de haut, exclut les uns et pas les autres, n'écoute
pas nos propres plaintes? Comment le médecin guérirait-il s'il ne commençait
par entendre son malade? Notre histoire religieuse est remplie de ceux qui au
nom du Christ ont durci le ton, se sont raidis - de crainte, dit-on; d'orgueil,
je crois plutôt - et se sont levés, férule en main, pour sauver une foi
qu'ils disaient en péril. ce n'est pas de la férule qu'elle a besoin, la foi,
c'est des bras ouverts du Père prodigue et de ce vif langage qui explique,
annonce, mais aussi accueille et respecte nos sincérités et nos différences.
Si je devais
là-dessus changer, c'est que je me serais laissé surprendre par la vieillesse
du cour. Je n'en veux pas. De l'ingénuité enfantine, il m'est resté la joie
pascale, et les sons immenses qu'elle propage sur toute nos saisons; de mon
adolescence, je garde le catéchisme de douleur et de pitié qui me fut livré
dans la détresse d'une confession; la maturité m'a appris que Dieu ne se
reconnaît de dignité que sur les visages de ceux qui, à leur pauvre mesure,
et souvent sans le savoir, refont les gestes qu'il avait fait sur ses routes
galiléennes.
Là s'arrête, j'espère, la leçon de mes âges.
(Article publié dans la revue CHRISTUS, Hors Série NO. 174.
Mai 1997: L'expérience spirituelle dans l'aujourd'hui de Dieu.
pp. 12-17).
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