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Septembre
2002
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Geneviève
de Gaulle Anthonioz
’est
l’amour qui traverse la vie entière de Geneviève,
à commencer par la Résistance qui signifiait le
plus haut service de son pays à la suite de son oncle
Charles, dès l’âge de 20 ans, dans ce temps
de grande détresse de juin 1940. Cela l’a menée
à la déportation au camp de Ravensbrück où
la solidarité entre camarades demandait un renouvellement
quotidien de courage pour lutter contre le mépris de
toute dignité organisé par les nazis. Solidarité
et fraternité maintenues à tout pris y compris
dans sa terrible traversée de la nuit dont elle nous
a livré l’admirable récit qui restera un
classique pour la mémoire de ce temps.
Après la libération, elle fonde
un foyer avec Bernard Anthonioz mais ne s’y enferme pas.
Son cœur était plus large et sa rencontre avec le
Père Joseph Wresinski l’amena à des décisions
courageuses qui en auraient fait reculer beaucoup d’autres.
D’abord un simple engagement quand sa première
visite au camp de Noisy-le-Grand lui rappela immédiatement
les horreurs de Ravensbrück. Etait-ce possible à
moins de 10 kms de Paris ?…On ne peut ne rien faire !
Suivent les trente années de volontariat
et surtout de présidence d’ATD-Quart Monde. La
dignité de tout homme, de toute femme exige un amour
vrai avec l’esprit de la Résistance pour lutter
contre toutes les incompréhensions de l’opinion
comme des institutions de l’Etat. « C’est
trop grand, un être humain », redisait-elle sans
cesse. Cela aboutit à la loi contre l’exclusion
en 1997 et à son dernier livre Le secret de l’Espérance
.
Un secret partagé entre « volontaires
» et toutes les familles d’ATD, croyants ou non.
Espérance non seulement pour le pain, les vêtements
ou le toit mais aussi pour l’accès à la
culture, à la belle langue française, aux œuvres
d’art de partout.
Femme de grande foi chrétienne, Geneviève
est restée très discrète dans ses écrits
ou ses discours à ce sujet, pour souci de solidarité
avec ses camarades de la Résistance comme avec les membres
d’ATD. Mais personne n’ignorait les qualités
et la profondeur de sa vie chrétienne. Mystère
et grâce que cette vie. »
EXTRAITS DE L’ALLOCUTION PRONONCEE LORS
DE SES OBSEQUES
A BOSSEY EN FRANCE, LE 19 FEVRIER 02.
EXTRAIT DE « LE SECRET DE L’ESPERANCE » :
p.63
« Peu à peu, ce que j’apprends des pauvres
et des humiliés laboure mon expérience de la déportation.
J’avais essayé, dès mon retour, de l’enfouir
au fond de moi, pour vivre enfin mon bonheur de femme aimée,
de jeune mère, mais tout revient à la surface.
Le lien avec les famille de Noisy-le-Grand, de la Campa, est
plus réel, plus fort ; et aussi avec ces volontaires
que j’admire et que j’aime, alors que je suis si
loin de partager leur vie engagée aux côtés
des éprouvés de la misère.
Cela me donne un peu de force dans mes visites,
souvent très décourageants, aux autorités
administratives et politiques, comme aussi pour essayer de faire
comprendre qu’il n’y a de vrais droits que si tous
les partagent. J’ai pu m’en entretenir avec mon
oncle Charles.[…] « Ne pensez-vous pas, dis-je à
mon oncle, que la reconnaissance de leur dignité est
encore une demande essentielle de ces femmes et de ces hommes
si mal considérés, si peu pris en compte ? Je
puis en donner des exemples. Six années m’ont appris
comment étaient traitées des familles qui s’exténuent
à élever leurs enfants. Que devons-nous faire
pour que leurs droits fondamentaux soient effectivement reconnus
? que la Déclaration universelle des Droits de l’Homme
ne soit pas de vains mots ? Qui, mieux que vous, peut engager
notre pays dans cette voie ?[…] »
p. 166, le 15 avril 1997
« A l’ouverture des débats au Parlement,
je suis amenée, au nom de mes collègues du conseil,
à m’adresser à l’Assemblée
nationale. Quand Jacques Barrot monte à la tribune pour
présenter les grandes lignes du « projet de loi
de cohésion sociale », il est accueilli par des
quolibets : »le prêche va commencer ! » résonne
parmi les bancs de l’opposition. Quand Xavier Emmanuelli
prend la parole, l’auditoire se calme un peu. Tandis que
lui succèdent les deux rapporteurs de la Commission des
lois, mon fils François et moi ne savons pas si je parviendrai
à accéder à cette tribune, alors que je
viens de me faire un nouvelle fracture. Lui n’a pas le
droit de pénétrer dans l’hémicycle
. Le moment venu, c’est un huissier, un homme grand, plein
de délicatesse, qui m’aide à gravir, marche
après marche, le petit escalier raide jusqu’à
la place de l’orateur. Plus que des applaudissements,
c’est le silence qui suit qui me saisit. Je prononce mon
allocution devant un auditoire remarquablement attentif.
Extraits de son allocution lors de l’ouverture
à l’Assemblée nationale du débat
parlementaire en première lecture sur le projet de loi
d’orientation relatif au renforcement de la cohésion
sociale, le 15 avril 1997
:
« Monsieur le Président,,
Messieurs les Ministres,
Madame, Monsieur les rapporteurs,
Mesdames, Messieurs les Députés,
[…] Cette volonté de concevoir la
lutte contre la grande pauvreté comme un combat des Droits
de l’homme n’est plus aujourd’hui isolée.
La question n’est pas hors des débats, elle était
en tête de file des travaux du sommet de Copenhague. Elle
vient d’être reprise officiellement par la Commission
des Droits de l’homme des nations-unies à Genève,
avec l’adoption du rapport de Leandro Despouy ‘Droits
de l’homme et extrême pauvreté’, par
plus de soixante pays, sur proposition de la France. […]
Un tel engagement contre la grande pauvreté
s’impose d’autant plus que, en France comme en Europe,
de plus en plus de personnes et des familles rejoignent la grande
exclusion en perdant l’accès aux droits de tous.
[…] Les conclusions de notre avis ont donc été
de formuler ce que pourrait le contenu « d’une loi
d’orientation ayant pour objectif de conjuguer les efforts
de pouvoirs publics et de la société civile »
afin d’éradiquer la grande pauvreté et l’exclusion.
[…] Aussi avons-nous souhaité que le critère
de l’évaluation prévue soit la garantie
de l’Etat de droit, par la promotion du plus démuni
de nos concitoyens : comment espérer garantir l’accès
de tous aux droits de tous, si on ne se demande pas en permanence
ce qu’il advient du plus exclu ?
La confiance de beaucoup de personnes en difficulté
s’est altérée. Elles doutent de leur égale
dignité d’être humains, lorsqu’on les
jette à la rue sans relogement, lorsqu’on leur
prend leurs enfants sans leur avoir apporté le soutien
suffisant pour les élever, elles-mêmes, lorsque
l’ouverture d’un droit se transforme en contrôle
de la vie privée, lorsqu’on les enferme dans des
emplois précaires qui ne leur permettent ni de vivre
décemment ni de faire des projets d’avenir etc.
Nous avons besoin de regagner cette confiance. Pour cela, les
plus démunis doivent être assurés que notre
pays se remettra sans cesse en question tant que les droits
fondamentaux ne seront pas effectifs pour tous. […]
L’efficacité d’une telle loi
dépendra d’abord de notre capacité à
entrer en dialogue avec les personnes en difficulté et
des moyens que nous nous donnons pour les comprendre et pour
qu’elles nous comprennent. C’est pourquoi nous avons
proposé d’inscrire dans les articles d’orientation
la nécessité d’une dynamique soutenue de
formation à trois niveaux. D’abord la formation
des personnes démunies elles-mêmes, pour qu’elles
puissent exprimer ce qu’elles vivent et ce qu’elles
veulent pour elles-mêmes et pour la société.
Ensuite, la formation de l’ensemble de la population dès
l’école, pour que chacun sache que laisser des
personnes vivre dans la grande pauvreté est une violation
des Droits de l’Homme. Enfin, la formation des professionnels
et bénévoles en lien avec les populations démunies.
[…]
Sur l’emploi, notre Conseil a souligné
dans deux de ses avis que la lutte contre l’exclusion
demandait le soutien d’une politique économique
active, créatrice d’emplois et permettant une résorption
massive du chômage, afin de favoriser l’accès
à l’autonomie des personnes les plus démunies.
[…] Sur le plan du logement, je sais que vos travaux en
commission ont proposé de réelles avancées
qui rejoignent les propositions du Conseil économique
et social en matière de prévention des expulsions.
Dans tous les cas, il faut s’assurer que personne ne reste
des mois, voire des années, sur des listes d’attente
de logement et même en dehors de toute liste, ce qui demande
un effort important de construction de logements sociaux. La
protection de la santé, droit fondamental, souffre de
graves inégalités territoriales, notamment en
ce qui concerne les modalités d’accès à
l’aide médicale. Nous avons fait des propositions
pour y remédier afin que les avancées marquées
par certains départements bénéficient à
tous. […]
9 juillet 1998 : Bon, c’est terminé.
La loi d’orientation de lutte contre les exclusions est
votée. Cette loi, dans son esprit, tous l’auront
approuvée. Façonnée par le Conseil économique
et social, reprise successivement par deux majorités,
elle restera celle d’un peuple et d’un homme. Le
père Joseph Wresinski aura permis à ce peuple
de resurgir de l’oubli. Le Quart Monde aura, le premier,
fait inscrire dans la loi française « l’égale
dignité de tous les êtres humains. » Au soir
de ce 9 juillet, je revis tout ce que les pauvres m’ont
appris. Traversant avec eux les moments les plus difficiles,
puisant comme eux à la même source, je leur dois
d’avoir compris le secret de l’espérance,
c’est le secret de la fraternité. »
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