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Avril
2002
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Dieu
: pour quoi faire ?
de
Claude Geffré, o.p.
ù
est-il ton Dieu ? (PS 42, 4). C'est la question que des
millions d'hommes posent à chacun de nous croyants. Même
si le retour de Dieu est devenu un slogan à
la mode, pour bon nombre de nos contemporains la question de
Dieu ne se pose même plus. Il ne s'agit pas de combattre
l'existence de Dieu. Plus radicalement, la question de Dieu
n'a pas de sens. Et d'ailleurs, si Dieu existait, à quoi
pourrait-il bien servir ? Dieu... pour quoi faire ?
Des images qui s'effacent
Cette absence
de Dieu dans le monde moderne est une épreuve redoutable
pour notre foi. Mais il est impossible que cette épreuve
ne nous oblige pas à purifier notre foi au Dieu vivant.
Quand l'athée proclame la mort de Dieu, le croyant doit
se demander s'il a vraiment déjà rencontré
la Personne de Dieu, le Dieu qu'on adore en esprit et vérité.
Il doit se demander s'il n'en reste pas à des idées
et à des représentations sur Dieu qui sont des
caricatures du vrai visage de Dieu. Dieu n'est pas mort, mais
certaines images de Dieu sont bien mortes. Et c'est peut-être
la leçon que l'athéisme contemporain est chargé
de faire entendre aux chrétiens qui se contentent encore
d'un Dieu trop humain.
Ainsi, par
exemple, un Dieu qui ne serait que le Dieu explication
du monde est mort. Le monde semble se passer très
bien de Dieu. Dieu est devenu inutile pour la mentalité
scientifique. Dieu pour quoi faire ? Dans cette transformation
prodigieuse du monde, l'homme ne rencontre plus que lui- même.
Pareillement, le Dieu garant de l'ordre social
est mort. L'homme moderne a pris conscience de son existence
politique et de son autonomie. C'est pourquoi, la liberté
totale de l'homme semble forcément contradictoire avec
l'idée de Dieu conçu encore comme un Dieu-gendarme
. Enfin, un Dieu qui ne serait que le Dieu complément
des manques de l'homme est mort. Il ne s'agit pas de
faire appel à l'intervention miraculeuse d'un Deus ex
machina devant les contradictions et difficultés du monde.
Il s'agit de réduire les déficits de l'histoire
par l'action la plus efficace et la plus généreuse.
L'homme se sent désormais tout seul à porter la
responsabilité du monde, et Dieu semble inutile dans
la construction d'un monde meilleur.
De la sécurité à la foi
On voit donc
que pour l'athéisme contemporain, Dieu est mort dans
la mesure où il ne sert plus à rien. Si nous voulons
dépasser l'athéisme, il faut alors nous demander
si, nous croyants, nous n'avons pas fait du Dieu tout Autre
de la Bible un Dieu trop humain, un Dieu qui ne serait plus
que le Dieu de nos utilités quotidiennes et de nos sécurités
domestiques. Face à l'indifférence des masses
modernes, nous commençons peut-être à entrevoir
le vrai sens de la question religieuse. La question religieuse
commence à prendre un sens quand on ne la pose plus au
niveau de l'utilité ou de l'inutilité de Dieu...
En d'autres termes, nous
ne pouvons plus confondre le Dieu de la Révélation
judéo-chrétienne avec le Dieu du théisme
ou le Dieu des religions. Le Dieu de la Bible n'est pas un Dieu
utilitaire, c'est d'abord le Dieu de l'histoire du salut, le
Dieu de l'Alliance, le Dieu qui manifeste son vrai visage en
Jésus-Christ.
Un Dieu vivant et jaloux
Le Dieu des
religions, qui répond au besoin religieux de l'homme,
est un Dieu qui répond presque trop bien à l'attente
humaine. C'est le complément des manques de l'homme,
c'est le Dieu explication du monde, qui satisfait les harmonies
de l'esprit, le Dieu qui console, qui donne bonne conscience,
le Dieu garant de nos sécurités familières.
Le Dieu chrétien n'est pas la suprême utilité
de l'homme : c'est le Dieu vivant, qui glorifie, qui divinise
sa créature bien au-delà de ses aspirations humaines.
En christianisme, la réponse de Dieu dépasse totale-
ment la question de l'homme. Il faut même dire que c'est
Dieu lui-même qui crée la question (celle du salut
par la révélation du péché) en même
temps qu'il donne la réponse (la victoire sur le péché
et sur la mort). A ce Dieu vivant qui continue d'intervenir
dans notre vie et dans notre histoire comme il intervenait autrefois
dans l'histoire d'Israël, répond justement la foi
et pas simplement l'instinct religieux.
Dieu est bien
en fait mon bonheur suprême et la réponse à
toutes mes aspirations. Mais Dieu est un Dieu jaloux : il veut
être cherché pour lui-même. Il ne veut pas
être seulement le réservoir d'énergie où
les chrétiens viennent puiser pour transformer le monde
ou simplement assumer avec courage le combat quotidien de l'existence.
Certains chrétiens s'étonnent de n'avoir pas de
goût pour Dieu. C'est sans doute parce qu'ils ne cherchent
pas Dieu pour lui-même, mais pour ses bienfaits. Le Dieu
à la fois tout Autre et tout proche doit être cherché
au- delà de nos utilités, dans le silence et la
solitude du cour, là où la gratuité de
l'amour et de l'adoration trouve sa propre justification. Qui
n'a pas fait cette expérience dans la nuit de la foi
n'a pas encore connu Dieu. L'insensibilité religieuse
de nos contemporains qui ne croient plus qu'à l'efficacité
ne devrait pas nous surprendre. La question de Dieu ne peut
naître que chez celui qui a fait l'expérience d'une
certaine gratuité, au-delà de ses utilités
immédiates.
Dieu pour
quoi faire? L'athéisme moderne nous invite à critiquer
les faux visages que nous prêtons trop souvent à
Dieu. On ne peut plus aujourd'hui badiner avec Dieu. Ou bien,
nous sombrerons, nous aussi, dans l'incroyance ; ou bien, nous
adorerons un Dieu qui ne soit enfin que Dieu. Ce Dieu-là,
c'est le Dieu vivant qui met l'homme en question et non pas
un Dieu à notre mesure, un Dieu qui ne serait que la
projection des désirs de l'homme.
L'abandon à l'initiative de Dieu
Pour découvrir
ce vrai visage du Dieu biblique, il faut se convertir, c'est-à-dire
retrouver l'attitude de nos pères dans la foi. Trop souvent,
notre foi est encore une foi utilitaire : elle consiste à
prendre des assurances sur l'avenir, c'est-à-dire à
mettre Dieu au service de nos projets encore tout humains pour
notre vie ou pour la destinée du monde. Combien de fois
au cours de l'histoire, les chrétiens ont-ils appelé
Dieu à la rescousse pour justifier leurs entreprises
les plus ambiguës.
La foi biblique
est justement à l'opposé de cet utilitarisme religieux.
Qu'il nous suffise de relire l'admirable chapitre II de l'épître
aux Hébreux. La foi y apparaît comme l'abandon
total de l'homme à l'initiative de Dieu dans sa vie.
Ce n'est pas l'homme qui a l'initiative. C'est Dieu ; et la
foi est justement la réponse obéissante à
cette initiative. Les initiatives de Dieu peuvent être
déconcertantes. Mais l'homme continue de faire confiance
à Dieu, alors que, humainement, il ne sait pas. L'histoire
sainte, c'est l'histoire d'hommes qui ne savent pas à
quoi Dieu les appelle exactement. Mais il font confiance à
la Parole de Dieu : ils continuent d'avancer.
C'est l'histoire
d'Abraham qui a obéi à l'appel de Dieu et qui
pourtant n'a rien vu de la Pro- messe. C'est l'histoire de Moïse
qui quitte l'Egypte, un pays d'abondance et de vie facile, pour
partir au désert, sans eau ni nourriture ; et cela, pendant
40 ans... Son seul appui est sa foi au Dieu Rocher d'Israël.
Lorsque Dieu se révèle à Moïse dans
le Buisson ardent (Ex 3, 14), il se révèle comme
une personne vivante qui se manifestera peu à peu en
intervenant dans l'histoire de son peuple. Je serai qui
je serai , peut-on traduire, c'est-à-dire
vous verrez, à mesure que l'histoire se déroulera,
qui je suis .
Le Dieu vivant
continue d'intervenir dans notre histoire personnelle. Si nous
sommes de vrais fils d'Abraham, notre foi consistera à
nous adapter au jour le jour au plan de Dieu sur nous qui se
dévoile peu à peu. Notre tentation constante,
c'est de nous forger un Dieu à notre mesure, et, au lieu
de nous adapter à Lui par la foi, de l'adapter à
nos besoins. La foi n'est pas une assurance sur l'avenir : c'est
un combat. Le combat sera parfois rude, mais nous avons alors
quelque chance de faire l'expérience du Dieu tout Autre
et non pas d'un Dieu encore trop humain. Nous répéterons
la parole de l'Evangile : Je crois, Seigneur, viens au
secours de mon incrédulité. L'absence de
Dieu dans le monde moderne est une épreuve douloureuse
pour tous les chrétiens. Mais elle est peut-être
une invitation à chercher le Dieu caché - et non
absent - au-delà de tous les dieux fabriqués à
notre image dont nous nous contentions.
(Un texte de Claude Geffré extrait de
: Un espace pour Dieu, Cerf, 1996.
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