- L'évangile du disciple
- par Jacques Sylvestre, o.p.
- Année C. Dimanche
des Rameaux. 8 avril 2001.
Évangile selon saint Luc
(Le récit de la Passion)
Commentaire
Dans chacun des évangiles, le récit
de la Passion tient une place importante et disproportionnée. Les
évangiles ont été composés après la résurrection du Christ,
par des gens qui, vivant dans la lumière de cet événement
triomphal, avaient conscience d'être avant tout des témoins de
la Résurrection (Ac.1: 22; 2:32). Alors que la vie publique de Jésus
est tissée d'épisodes facilement détachables les uns des
autres, la Passion forme un ensemble cohérent. Si la Passion
humilie, la Résurrection glorifie, mais la lumière de la Résurrection
rejaillit sur la Passion elle-même de sorte que Passion et Résurrection
forment une unité indissoluble.
Nous célébrons, ce dimanche des
Rameaux, l'entrée triomphale de Jésus à Jérusalem et sa
Passion. Gardons-nous de n'y retrouver qu'une fresque
historique, question de satisfaire une quelconque nostalgie du passé
ou un remord des fautes de l'humanité d'alors. La Parole, ce
dimanche, doit avoir une actualité non
accolée superficiellement aux événements d'hier, mais émanant
de ces événements pour aujourd'hui. Il nous faut donc chercher
un lien entre la mémoire de la Passion et de la Résurrection
de Jésus et leur signification présente.
Nous lirons donc la Passion selon
saint Luc comme l'«Histoire du disciple», telle que saint Luc
l'a relue en fonction de sa jeune église et de ses vives
aspirations. Nous le ferons en trois temps : jugement sur le
passé, prospective d'avenir pour conclure avec l'Histoire du
disciple..
Jugement sur la passé.
Nous ne sommes plus au Vendredi
Saint, mais au matin de Pâque. La mort du Christ revêt du fait de
la résurrection une
gloire qui deviendra sa vérité définitive.
C'est sur cette vérité que portera l'effort des
communautés chrétiennes primitives. Loin de dissiper les événements
pénibles, la résurrection va leur permettre de discerner un sens
que les témoins ne pouvaient rejoindre alors que tout se passait
sous leurs yeux..
La mort de Jésus était
l'aboutissement presque normal d'un conflit dont l'origine
remontait au tout début de sa prédication. Les gestes et paroles
de Jésus ont dérouté et scandalisé. Ils ne concordaient pas avec
la tradition, et les attitudes de Jésus
dans sa façon de traiter la Loi ont offusqué les gardiens
de la Loi. Sa liberté de pensée et d'agir ont placé les
responsables du peuple en conscience de prendre parti pour ou contre
lui. Ces gens n'avaient rien d'hypocrites ou de méchants, même
si Jésus dans un mouvement d'humeur et dans un ultime effort de
secouer leur entêtement les stigmatise d'hypocrites, de sépulcres
blanchis, etc.(Mat.23: 13) Il leur était extrêmement difficile, si
non impossible,
d'entendre un «Dieu» non conforme à ce qui s'était toujours
enseigné. La loi était pour eux un absolu, elle définissait leur
religion, et Jésus l'utilisait très librement. Le procès de Jésus
fut en quelque sorte comme l'issu d'un drame de conscience.
L'innocence de l'accusé n'allait pas de soi, et le chemin
qu'il avait ouvert n'était pas traditionnel mais singulier,
voire personnel, au point qu'on ne pouvait s'y retrouver. En
dernier recours, ils en tentent la preuve au pied de la croix : «Si
tu es Fils de Dieu».(Lc.22:35-37). Ces paroles démontraient une
réaction de défense.
Durant des siècles, l'Église a
considéré ces Juifs, sinon la nation juive, comme perfides. Ce
n'est que tout récemment qu'elle a effacé, sinon blanchi,
l'accusation portée contre eux.
Prospective d'avenir
La mort de Jésus n'est pas
qu'un événement historique, elle a une portée universelle: «Il
est mort pour nos péchés.»
Jésus demeure dans sa mort ce qu'il a voulu toujours être
dans sa vie: un libérateur, ses paroles et ses comportements étaient
libérateurs des servitudes de la Loi. Ce n'est pas sans raison
que l'opposition à Jésus est continuellement soulignée et
toutes les options de sa vie publique considérées comme des infidélités.
C'est donc au centre de cette histoire pleine de conflits qu'il
faut relire la Passion. Sa lutte n'a pas été vaine, et
victorieuse a été sa fidélité au Règne de Dieu qu'il veut établir.
Homme des douleurs dans sa Passion, il devient Seigneur dans
sa Résurrection. Telle était la lecture que Luc en fit pour ses
ouailles.
Mais au cours des siècles, la
perception des croyants ne fut pas toujours la même. Aux 14e
et 15e siècle, une sensibilité doloriste développe la
dévotion à la Croix et glorifie en Jésus la souffrance. «C'était
nos souffrances qu'il supportait, nos douleurs dont il était
accablé. Et nous autres, nous l'estimions châtié, frappé par
Dieu, et humilié, écrasé à cause de nos crimes» (Is.53:4) L'image du crucifié occupait l'avant-scène de nos
dévotions. Cette sensibilité inspirera l'auteur du Christ de la
chapelle d'Assise : «Comme un
surgeon il a grandi, une racine en terre aride, sans beauté
ni éclat, sans aimable apparence, objet de mépris et rebut de
l'humanité, homme de douleurs et connu de la souffrance.» L'ouvre,
on s'en souvient, fit scandale. Au 19e, on vénère Jésus
dans sa passion comme l'obéissant, le résigné. De l'homme des
douleurs du 15e, nous étions passé à l'homme humilié
du 19e. Rouault en fit une toile inoubliable et sans
prix.
Aujourd'hui, tant le dolorisme
que l'humble résignation ne fascinent plus le monde des croyants
; aujourd'hui. c'est la faiblesse de Dieu dans ce monde, son
apparente absence de notre société qui marquent le 20e
siècle. Ce fut pour nous comme
un retour à la liberté, la Passion a été libération, mais en un
tout autre sens que le suggèrent les théologiens de la mort de
Dieu. Jésus a été un révolutionnaire, il a contesté l'ordre
établi et cette contestation, il l'a amorcée pour les siècles
à venir. Sa passion constitue le premier acte de notre libération.
La Résurrection glorieuse du
Christ ouvre l'avenir à la liberté et à la justice. Condamné
injustement, la Mort et la Résurrection de Jésus garantissent les
luttes du Tiers-Monde pour son indépendance, le combat contre
toutes formes d'oppression, l'effort pour déclencher les impératifs
moraux, le rêve d'une vie sans frustration, d'une existence
heureuse, d'une fraternité sans contrainte.
L'Évangile du disciple
Luc revit l'histoire de son maître.
Son récit de la Passion constitue un rappel : suivre Jésus sur le
chemin du Calvaire, chemin de contestation. Il suscite de notre part
un engagement pour l'avènement du Règne de Dieu et ce, dans un
dynamisme victorieux. C'est là l'ouvre de l'historien et
l'art de l'écrivain que demeure Luc.
Son attachement personnel à la
personne de Jésus s'exprime par l'affirmation répétée de son
innocence et l'omission de certains détails offensants et cruels.
L'évangéliste évite de s'étendre sur l'arrestation de Jésus,
et sa dévotion atténue tout ce qui peut paraître brutal ou
atteinte à la dignité humaine de Jésus, tels des scènes
d'outrages (22:63-65 ; 23:16-22) Il montre surtout sa grandeur
morale. Relisons l'adresse à Judas en particulier(22:48)
Et avant même que ne débute le
procès, c'est Pierre que Luc met en situation (22:54+). On
n'aime peu se montrer solidaire d'un maître privé de sa liberté,
mais Luc insiste à peine sur l'incident. Il omet le défilé des
témoins mais concentre son attention sur la révélation de la
personne de Jésus, évitant de placer Jésus en état d'infériorité
face au grand prêtre. Dans le but de rappeler à tous leur vocation
à suivre le Christ, Luc présente Simon de Cyrène et les saintes
femmes comme des exemples ; la foule même suit Jésus et retourne en se frappant la
poitrine (23:48).
La croix de Jésus transforme le
monde en produisant la
conversion des âmes et en ouvrant le Paradis au bon larron. Pour
Luc, cet incroyable
renouveau jaillit d'une confiance d'enfant : en mourrant Jésus
donne l'exemple du parfait abandon entre les mains de son Père.
Du grand art et une conscience
d'historien au service de l'expérience spirituelle d'un
disciple, telle est la Passion de Jésus Christ selon saint Luc.
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