- Arrière Satan
!
- par Jacques Sylvestre, o.p.
- Année C. 1er
dimanche du carême. 4 mars 2001.
Évangile selon saint Luc
(4, 1-13)
Jésus, rempli de l'Esprit Saint, revint des bords du Jourdain, et fut
conduit par l'Esprit à travers le désert où, pendant quarante
jours, il fut tenté par le diable. Il ne mangea rien durant ces
jours-là, et lorsqu'ils furent écoulés, il eut faim. Le diable
lui dit alors : «Si tu es Fils de Dieu, ordonne à cette
pierre de se changer en pain». Mais Jésus lui répliqua: «Il est
écrit : L'homme ne vit pas seulement de pain.»L'emmenant
alors plus haut, le diable lui fit voir en un instant tous les
royaumes de l'univers et lui dit: «Je te donnerai toute cette
puissance et la gloire de ces royaumes, car elle m'a été remise,
et je la donne à qui je veux. Si donc, tu te prosternes devant moi,
elle t'appartiendra tout entière». Mais Jésus lui répliqua: «Il
est écrit: Tu adoreras le Seigneur ton Dieu, et c'est à lui seul
que tu rendras un culte». Puis il le conduisit à Jérusalem, le
plaça sur le faîte du Temple et lui dit: «Si tu es Fils de Dieu,
jette-toi d'ici en bas; car il est écrit : Il donnera pour
toi des ordres à ses anges, afin qu'ils te gardent. Et encore:
Ils te porteront dans leurs mains, de peur que tu ne heurtes du pied
une pierre. Mais Jésus lui répliqua : «Il est dit : Tu
ne tenteras pas le Seigneur ton Dieu». Ayant ainsi épuisé toutes
les formes de tentation, le diable s'éloigna de lui pour revenir
au temps fixé.
Commentaire
Satan, vous connaissez? C'est le
même qui nous a sortis, un jour, du Paradis terrestre. Le Christ
l'a rencontré et nous-mêmes sommes toujours assiégés par lui.
Prière de ne point confondre avec «L'enfer, c'est les autres»,
pièce de J.P.Sartre. Le Seigneur avait prédit pareille invasion
diabolique: «Lorsque l'esprit immonde est sorti d'un homme, il
erre par les lieux arides en quête de repos. N'en trouvant pas,
il dit: Je vais retourner dans ma maison, d'où je suis sorti. A
son arrivée, il la trouve balayée, bien en ordre. Alors il s'en
va prendre avec lui sept autres esprits plus mauvais que lui; ils
reviennent et s'y installent. Et l'état de cet homme devient
alors pire que le premier (Luc.11: 24-26).
Jésus, notre modèle, a voulu
vivre notre expérience humaine en butte continuelle à la
tentation. Jésus tenté et Jésus enseignant se sont fait complices
de notre existence. «Nous n'avons pas un grand prêtre impuissant
à compatir à nos faiblesses, lui qui a été éprouvé en tout, à
l'exception du péché» (Hé.4:15).
Comment situer ce «Récit des tentations du Christ au désert»
dans l'oeuvre de saint Luc et dans notre vécu quadragésimal?
Face à des chrétiens nouvellement
convertis mais tellement déçus de leur attente frustrée du retour
du Christ, l'évangéliste tente de décrire Jésus en situation,
non de péché, mais de tentation. Le récit
est comme la reprise consciente des événements de l'Exode
(1 Co.10 :1+) : là où Israël avait succombé, le Christ
triomphe. La tentation
a fait partie du projet de Dieu sur son Fils afin d'éclairer
notre route humaine, car nous devons, nous aussi, connaître des
tentations, les difficiles choix de nos libertés. La communauté
chrétienne de Luc devait réapprendre ce qu'était l'homme
selon Dieu: celui qu'aurait pu être tout juif fidèle, gardien de
la loi de ses Pères.
Avec le Carême, nous voici donc
poussés au désert par l'Esprit pour y être tentés. Le désert,
lieu des plus grands affrontements avec soi, le monde et
l'invisible Dieu. Satan ne désire qu'une chose: nous entraîner
dans son infidélité, dans sa non-foi en Dieu et une confiance
illimitée en lui-même, en nous faisant miroiter la terre, le bluff
et l'enivrement du pouvoir. Qui ne serait pas vulnérable à ces
tentations, d'autant plus que Satan trouve en nous un vieux fond
de misère et une complicité
secrète : orgueil, ambition, cupidité, jalousie, sensualité,
colère, toutes convoitises dénoncées par Jean: convoitise de la
chair, des yeux et orgueil de la richesse (1 Jn. 2:16)
A nous donc, en cette première semaine du Carême, de faire
la vérité, d'explorer le terrain et de reconnaître
courageusement les obstacles, nos démissions et nos compromissions.
«Montre-moi à moi-même, ramène-moi à moi-même», suppliait le
bienheureux Paul Giustiniani.
De quel ordre peuvent être ces
tentations «modernes»? De tous ordres, toutes formes de
convoitises susceptibles de suppléer à nos indigences,
frustrations et déceptions dans le service de Dieu, de son Église
et de l'humanité. Rappelons ici le souvenir de Pierre après la
Tranfiguration alors qu'il voulait se faire le protecteur de Jésus et
interférer dans sa mission divine de sauver les hommes par ses
souffrances et sa mort : «Arrière Satan, tu me fais obstacle»
(Mat.16 :23), lui lança Jésus.
En premier lieu, la convoitise de
la chair : «Si tu es Fils de Dieu, dis à ces pierres de se
changer en pains». «L'homme ne vit pas seulement de pain, de répondre
Jésus, mais de tout ce qui sort de la bouche de Yahvé». (Dt. 8:
2-5) Ne vivre que pour
les intérêts matériels, les soucis de ce monde, le tout symbolisé
par l'abandon presque total du jeûne, et ne trouver que peu de
temps pour nourrir son âme du vrai Pain de vie ou se mettre à l'écoute
du Maître comme notre maître à penser.
Puis la convoitise des yeux :
«Je te donnerai toute cette puissance et ces royaumes, si tu te
prosternes devant moi».«Tu adoreras le Seigneur ton Dieu et lui
seul», de répliquer Jésus, s'inspirant de Dt.6:13. Refuser de
vivre toute condition d'impuissance, laisser tomber les gants,
baisser les bras devant les échecs et n'ambitionner que le succès
à tout prix. L'aumône, vieille pratique quadragésimale, nous
permettrait de mieux comprendre le monde en nous mettant à égalité
avec lui alors que nous tentons de l'évangéliser selon la
justice et la paix pour le rendre meilleur.
Enfin, l'orgueil de l'esprit :
«Jette-toi en bas». «Tu ne tenteras pas le Seigneur ton Dieu».
Le culte des idoles dans notre existence, même si nous n'avons
jamais pris conscience d'adorer autre divinité que Dieu seul. Il
serait impossible d'énumérer toutes ces idoles tant elles sont
nombreuses et pourtant si belles, ce qui atténue quelque peu notre
responsabilité (Sag.13:1-9). La prière pourrait devenir tout au
cours du Carême l'antidote à toutes formes d'idolâtries en
nous prosternant devant l'Invisible, l'Ineffable, le Dieu de nos
Pères, ses collaborateurs efficaces d'hier.
L'Histoire nous a fait revivre,
au siècle dernier, l'évangile des tentations : la Russie
qui a cherché à nourrir l'humanité sans s'embarrasser des
moyens, les USA prêts à toute démesure par amour du prestige et
Mao tenté d'instaurer un nouveau Royaume au prix d'un total
asservissement. Pareils dangers nous menacent toujours
individuellement aussi bien que collectivement.
«Arrière Satan!»
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