- Une foi qui fait la noce
- par Jacques Sylvestre, o.p.
- Année
C. Deuxième dimanche
T.O. 14 janvier 2001.
Évangile
selon saint Jean (2,1-11)
«Il y avait un
mariage à Cana en Galilée. La mère de Jésus était là. Jésus
aussi avait été invité au repas de noces avec ses disciples.
«Or, on manqua de vin
; la mère de Jésus lui dit : «Ils n'ont pas de vin.» Jésus
lui répond : «Femme, que me veux-tu ? Mon heure n'est pas encore
venue.» Sa mère dit aux serviteurs : «Faites tout ce qu'il vous
dira.»
«Or il y avait là
six cuves de pierre pour les ablutions rituelles des Juifs ; chacune
contenait environ cent litres. Jésus dit au serviteurs :
«Remplissez d'eau les cuves.» Et ils les remplirent jusqu'au
bord. Il leur dit :«Maintenant, puisez et portez-en au maître du
repas.» Ils lui en portèrent.
«Le maître du repas
goûta l'eau changée en vin. Il ne savait pas d'où venait ce
vin, mais les serviteurs le savaient, eux qui avaient puisé l'eau.
Alors le maître du repas interpelle le marié et lui dit :«Tout le
monde sert le bon vin en premier, et, lorsque les gens ont bien bu,
on apporte le moins bon. Mais toi, tu as gardé le bon vin jusqu'à
maintenant.»
«Tel fut le
commencement des signes que Jésus accomplit. C'était à Cana en
Galilée. Il manifesta sa gloire, et ses disciples crurent en lui.»
Commentaire
«Tel fut le
commencement des signes que Jésus accomplit.» Ainsi débute la
narration du miracle de Cana. Chez Jean, le terme signe se substitue
souvent au mot miracle.
Les miracles nous
fascinent. Qui n'en demande pas ou ne les court pas : apparitions,
guérisons merveilleuses... Le mot se retrouve facilement sur nos
lèvres pour classer ce qui, en tous domaines, demeure jusque là
inexplicable. L'évangéliste Jean, qui s'en tient à quelques
miracles seulement parmi les plus célèbres, nous dit très
clairement qu'à travers ces miracles, il faut plutôt voir des
signes qui permettent la connaissance de Dieu et guident notre foi.
Cette valeur significative du miracle est amplement exposée dans le
4e évangile par quelques grands discours de Jésus accompagnés de
miracles : Jésus multiplie les pains et explique: «Je suis le pain
de vie.» Il guérit l'aveugle-né et ajoute : «Je suis la
lumière» ; il ressuscite Lazare : «Je suis la Résurrection et la
vie.»
Le signe constitue un
événement concret, un fait vécu, mais porteur d'une
révélation qui le dépasse. Jean a médité longuement chacun de
ces miracles, faits historiques dont il a été témoin, et propose
maintenant à notre méditation celui de Cana. Premier miracle de
Jésus, premier signe qu'il nous donne de sa divinité ainsi que
de sa mission. Jésus n'aurait-il pas voulu signifier également
dans quelle ambiance de fête pour ne pas dire de noces notre foi
devrait être vécue quodiennement ?
«Une foi qui fait la
noce». Rarement pareille association d'idées ne nous était
venue, mais il faudrait peut-être un jour découvrir que l'Évangile
de Jésus n'avait pas pour but de mettre l'humanité en Carême,
mais de l'engager sur des routes de bonheur et de fraternité
comme Jésus aux noces à Cana.
Durant l'Avent,
certaines lectures avaient un petit côté agressif et leurs
hérauts bien davantage. Pensons aux prophètes Élie, Isaïe, pour
ne nommer que ceux-ci sans oublier le dernier mais non le moindre,
Jean-Baptiste. Avec Jérémie, chacun a sans doute été tenté, un
jour, de se désengager : «Chaque fois que j'ai à proclamer la
parole, je dois crier et proclamer : Violence et ruine. La parole de
Yahvé a été pour moi opprobre et raillerie, tout le jour. Je me
disais :Je ne penserai plus à lui, je ne parlerai plus en son Nom ;
alors c'était en mon coeur comme un feu dévorant, enfermé dans
mes os. Je m'épuisais à le contenir, je ne pouvais le
supporter.» (Jér. 20;7-9)
D'autre part, les
promesses faites par ces prophètes d'un monde à venir,
comportaient quelque chose de tellement incroyable que la
proclamation elle-même devait faire insulte aux petits et démunis
auxquels elle s'adressait comme aux grands, puissants et riches qu'elle
condamnait. «Un festin de viandes grasses et succulentes pour tous
les peuples, sur cette montagne, un festin de bon vins, de viandes
juteuses, de bons vins clarifiés. Il enlèvera sur cette montagne
le voile de deuil... Le Seigneur essuiera les larmes de leurs yeux.
On dira ce jour-là : «Voyez c'est notre Dieu de qui nous
espérions le salut. Nous jubilons et nous nous réjouissons de ce
qu'il nous a sauvés.» (Is.25:6+).
Jésus paraît. Les
miracles, ces signes ont également ce quelque chose d'incroyable
tant ils revêtent d'ampleur et de prodigalité. On serait porté
à croire que Jésus donne tout en une seule bouchée et rien pour
le lendemain même s'il ordonne de conserver les restes. Le
miracle de la multiplication des pains (Jn.6) constitue un exemple
des plus retentissant. Les pauvres venus l'entendre ont eu de quoi
se nourrir à satiété, mais une fois revenus chez eux, que leur
resterait-il. Aussi voulaient-ils s'emparer de Jésus pour en
faire leur roi. Le miracle de Cana n'échappe pas à la règle :
six grandes outres remplies jusque bord pour rassasier les invités,
mais demain...
Dans ce cadre de
prodigalité et d'abondance, parler d'une Église qui fait la
noce est de nature à décontenancer. Pourtant, ce thème de la noce
revient de façon constante dans la bouche du Seigneur (Mat.22:1+,
Lc. 14:15+). Ce faisant, il se tenait dans la lignée des grands
prophètes de l'Ancien Testament. La comparaison du mariage, des
épousailles est courante dans la Bible pour figurer l'alliance de
Dieu avec son peuple (Is. 54+; 61:10; 62:4+; Jér. 2.2; Ez. 16; Os.
1-2, Pro. 9,1-6 et Cant.). Et dans la foulée du Christ, saint Paul
et les apôtres eux-mêmes parlent en ces termes de l'union du
Christ à l'Église (2 Co.11:2; Ep.5:25-27; Ap.21:2-9; 3:20;).
Cette métaphore du banquet symbolise la joie, la béatitude du
royaume messianique : Is.25:6; 55:1-3; Mat. 8:11; 22:2+; 25:10+; Lc.
22;30; Ap. 3:20; 19:7-9.
Après deux mille ans
d'existence, pour vivre sa foi, l'Église a-t-elle jamais
emprunté l'image de la noce et ses membres se sont-ils engagés
à vivre leur foi comme on fait la noce. Le Christ n'étant plus
là pour multiplier les pains, les poissons et le vin, qui sera
maître de la noce pour tous les invités ? Gardons-nous de parler
ici exclusivement de noces spirituelles, de rassasiement pour l'âme
alors que le corps crie famine et que, pour quelques millions de
fidèles, des milliards d'humains crèvent de faim.
Au moment où Jésus
vient de recruter ses disciples, premier noyau de la communauté
messianique, l'Église naissante, le festin nuptial de Cana a
été interprété par Jean comme symbolisant le festin nuptial de l'Église
croyante. C'est ainsi que l'on voulut vivre la foi dans les
débuts de l'Église (Ac.2:42).
Ce miracle de Cana est
porteur d'un contenu qui le dépasse, il s'adresse à la foi. Il
est signe annonciateur d'un monde transfiguré, avec surabondance
de biens culminant dans la personne même du Christ. En octroyant un
vin surabondant et de qualité supérieure, Jésus commence à
montrer les biens de salut qu'il apporte, biens non seulement
spirituels, mais également matériels grâce à la justice
pratiquée par chacun.
Les disciples
entraînés à la méditation des merveilles de Dieu ont accueilli
le signe de Cana avec une très grande joie et un moins grand
étonnement. Ils comprirent que la foi en Jésus était invitation
à la noce, invitation à édifier une Église où tous, pauvres,
lépreux, manchots... sont invités à la noce (Mat.22,9-10). Mais
autour d'eux, convives que nous sommes, allons plus loin que la
bonne surprise de ce vin généreux, meilleur que le premier. Dans
quelle mesure sommes-nous disposés à vivre une foi qui fait la
noce avec prodigalité et souci de l'autre ?
Notre vie est pourtant
remplie de ces signes. Ces signes peuvent nourrir la foi, mais ne
peuvent être discernés et accueillis en dehors d'elle. La foi
permet de les comprendre et de s'en instruire. , comme l'amour
permet à ceux qui s'aiment de se manifester leur attachement par
tel ou tel signe où d'autres ne verraient que des gestes
ridicules. Les merveilles de Dieu n'ont pas cessé avec les temps
apostoliques. Pour les saisir, la foi est nécessaire, la foi qui
nous fait reconnaître dans le monde l'oeuvre continue de Dieu
dans son déroulement. Le monde, la vie des hommes sont des
paraboles pour un regard de foi. On appelle cela le signes des
temps. Mais cette lecture des signes de Dieu n'est pas chose
facile ; il faut se garder de baptiser tout ce qui fait l'activité
des hommes, tout autant que de condamner à priori ce qui ne porte
pas le nom chrétien. Tout projet humain ne va pas forcément dans
le sens du Royaume, toute aspiration humaine ne va pas forcément
dans le sens de la justice de Dieu.
Que Marie de Cana
ouvre nos yeux et notre coeur à cette dimension festive de notre
foi pour que nous puissions la vivre comme une noce et accepter de
prendre part quotidiennement à la joie du festin auquel Dieu nous
convie et nous sentir responsables de ceux et celles qui n'en sont
pas.
Que les sauvés aient
l'air plus sauvés et je croirai à leur Sauveur, avait lancé un
jour un penseur du 20e siècle.
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