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Mémoires de Nicodème
par Jacques Sylvestre, o.p.
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- 34e Dimanche ordinaire. Christ-Roi
- Année
B : 33e dimanche du temps ordinaire
- Jean
18, 33-37
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Évangile selon saint Jean
«
Lorsque Jésus comparut devant Pilate, celui-ci l'interrogea : «Es-tu
le roi des Juifs?» Jésus lui demanda : «Dis-tu cela de toi-même
ou bien parce que d'autres te l'ont dit?» Pilate répondit :
«Est-ce que je suis Juif, moi ? Ta nation et les chefs des
prêtres t'ont livré à moi : qu'as-tu donc fait?»
«
Jésus déclara : «Ma royauté ne vient pas de ce monde ; si ma
royauté venait de ce monde, j'aurais des gardes qui se seraient
battus pour que je ne sois pas livré aux Juifs. Non, ma royauté ne
vient pas d'ici.» Pilate lui dit : « Alors tu es roi?» Jésus répondit
: «C'est toi qui dis que je suis roi. Je suis né, je suis venu
dans le monde pour ceci : rendre témoignage à la vérité. Tout
homme qui appartient à la vérité écoute ma voix». ( Jean, 18 :
33b-37)
14
de Nisan, l'an 40 du règne de César Auguste (mars de l'an
33)
«
La mise en accusation chez Caïphe, le grand-prêtre, avait été
rude. Tout le sanhédrin
était présent ainsi que les scribes. Moi-même, à titre d'Ancien
et de notable, je m'y
trouvais, mêlé à la foule. Un jour, il y a bien deux ans passés,
on avait cherché à le faire mourir; je me suis alors porté à sa
défense dans un
plaidoyer qui avait eu l'heure de soulever la colère de mes pairs
: « Est-ce que notre Loi juge l'homme sans d'abord l'avoir
entendu et pris connaissance de ses faits et gestes». Cela
m'avait valu la réprobation de mes collègues :
« Est-ce que toi aussi, tu serais de Galilée? Scrute
et vois si un prophète peut venir de la Galilée». (Jn.
7:50)
Nous
étions donc rassemblés en nombre chez Caïphe, le grand-prêtre,
et les témoignages
portés contre l'accusé se
contredisaient. Son silence imperturbable
rendait la mise en accusation plus difficile encore. A bout de
patience, Caïphe lui demanda : «Es-tu le Christ, le Fils du Béni?»
L'accusé répondit : «Je le suis». Alors Caïphe, d'un
geste théâtral comme seul il savait en poser, déchira ses vêtement
et s'écria : «Cet homme a blasphémé, il mérite la mort» (Mc.
14:61-64).. La scène qui suivit ne mérite pas d'être racontée
parce que elle montrerait les miens
sous un jour à peine descriptible : crachats, gifles et
insultes de tout genre pleuvent sur l'accusé
Pieds et mains liés comme un dangereux
malfaiteur, on le conduit à Pilate. Le jour à peine se
levait, mais comme nous étions à la veille du sabbat, il fallait hâter
le procès et précipiter la condamnation. Tous voulaient sa tête,
c'était l'évidence même,
sauf moi peut-être
qui entretenait des sentiments tellement contradictoires à son
sujet..
Je
l'avais admiré cet homme. Il n'aurait pas fait de mal à une
mouche, comme on dit, tout son être reflétait la bonté, la
cordialité, la tendresse, l'amour... Sans doute, nous avait-il,
Juifs et membres du sanhédrin, souvent invectivés en raison de nos
lenteurs à croire et de nos contestations
piégées dans lesquelles nous tentions de le prendre, voire
même de nos hypocrisies. Et ce n'était pas sans raison.
Une
nuit, j'étais allé discuter avec lui. Je ne voulais surtout pas
que mes pairs me voient
en sa compagnie. Il m'avait accueilli
cordialement et enluminé
notre longue conversation de quelques brins d'humour. J'en étais
sorti profondément remué. Mais je me demandais plus que jamais
si je devais croire
en lui... Il me faudrait abandonner tant de choses ! "Si tu veux
me suivre, avait-il répété, va, vend tout ce que tu as...
puis viens et suis-moi».
Je
reprends le récit où je l'avais laissé... Pilate, dérangé
dans ses habitudes, cela se voyait bien, nous
reçut avec
hargne et mépris. «Quelle accusation portez-vous contre cet homme?»
nous avait-il demandé.
Il aurait tant souhaité, le gouverneur de la Judée,
ne pas se mêler à cette affaire et s'en laver les mains ;
cela sentait mauvais, lui avait fait confié
sa femme. «Prenez-le et jugez-le selon votre Loi». Mais précisément
notre Loi et les accusations portées ne pouvaient suffire à le
faire condamner. Les faits dont on accablait l'accusé
n'étaient pas de nature criminelle, et aucun
d'entre nous voulait porter ce procès sur la conscience.
Pilate, avec toute son arrogance pour notre peuple, posa alors une
question piège : «Tu es le roi des Juifs?» Il espérait, ce
faisant, nous dresser
les uns contre les autres, si pourtant d'aucun d'entre nous
croyait encore en lui.
Personnellement,
l'idée de son Royaume et de sa royauté avait connu en moi un
long et pénible cheminement. Toute l'Écriture et l'histoire
ancienne vinrent alors
me hanter.
L'idée
d'un roi des Juifs avait toujours signifié à mes yeux comme un
divorce. La demande par
nos ancêtres d'un roi à Samuel,
alors juge en Israël
(1 Sam. 8: 1+) avait été à l'origine de nos infidélités
nationales. Mais le
Seigneur Yahvé avait répondu au vieillard tout chagrin de cette
tentation d'en finir avec la domination divine : «Rends-toi
à tout ce que demande ce peuple, car ce n'est pas moi
qu'ils rejette quand il ne veut
plus que je règne sur lui. Il en est
ainsi depuis sa sortie d'Égypte. Seulement tu les préviendras
: le roi qui va régner
sur vous aura des droits sur vous tous.». Dieu se doutait bien !
que son peuple allait retourner à ses veaux d'or : argent,
honneur, gloire, etc... Et je compris que le règne d'Hérode, après
tous les précédents occupants,
était une fois encore la conséquence de ce divorce.
Revenons
à l'accusé. On
raconte à son sujet, qu'aux premiers jours de sa naissance à
Bethléem , Hérode prit peur lorsque des Mages venus d'orient lui
demandèrent : «Où est le roi des Juifs qui vient de naître?» Et
comme les Mages n'étaient pas revenus lui rendre compte, Hérode
était entré dans une grande colère et avait fait périr tous les
enfants nouveaux-nés de Bethléem et des environs.
«Es-tu
le roi des Juifs?» demanda une seconde fois Pilate. La question n'était pas
insolite. Tout au cours de sa vie publique et de ses enseignements,
l'accusé Jésus
n'avait cessé de parler d'un Royaume
comme d'une réalité imminente (Mc 1:15 et Mt.3:2), voire
même que c'était son Royaume. C'est pourquoi,
précisa-t-il un jour : «Mon royaume n'est pas de ce monde» (Jn 18:36). Pareilles
affirmations ne pouvaient laisser indifférents les chefs du pays.
Il avait bien tenté par ses paroles d'en
minimiser l'impact : le Royaume de Dieu est en vous (Luc
17:21), mais le thème
du Royaume revenait si souvent sur ses lèvres et
semblait tellement lui tenir à cour que nous étions venus
à considérer la réalité comme présente. Nos chefs alors avaient
pris ombrage, mais ne savaient trop par quel moyen contrer son
influence croissante. Le
grand prêtre ainsi que les Anciens soucieux de maintenir la
paix avec l'envahisseur, les Romains, tentaient par tous les
moyens de briser son emprise,
mais, lui, ne cessait
d'en faire l'annonce à temps et à contretemps, par monts et
par vaux (Lc. 4:43). Nul n'avait pourtant de quoi craindre.
Ce
n'était pas une révolution que l'accusé Jésus annonçait, il en parlait toujours en
le comparant au figuier à l'approche de l'été : des
bourgeons éclatent, puis des feuilles d'un vert tendre et des
fruits. Pour lui, ce Royaume ne pouvait être constitué que de
pauvres, de pacifiques, de gens humbles et miséricordieux
; nul violence, fracas (Luc 17:20) ou sévérité ne pouvait en
ouvrir les portes. Ce Royaume, tant de fois annoncé par l'accusé,
c'était un changement dans la condition humaine et sa venue
devait coïncider avec le surgissement d'un nouveau type
d'homme. Il m'en avait confié le secret, cette nuit que je
passai avec lui, mais je ne compris pas ce qu'il voulait dire :
«Nul, à moins de renaître d'en
haut, ne peut entrer dans le Royaume de Dieu... Le vent
souffle où il veut, tu entends sa voix mais tu ne sais ni d'où
il vient ni où il va». J'étais demeuré perplexe devant ce
langage. «Comment, tu es maître en Israël et tu ignores ces
choses», m'avait il lancé en boutade. «Si tu ne crois pas
quand je te parle des choses de la terre, comme croiras-tu lorsque
je te parlerai des choses du ciel?». J'étais complètement désarçonné.
Et il avait ajouté ce mot que je n'oublierai de si tôt : «Oui!
Dieu a tant aimé le monde qu'il a donné son Fils unique
pour que tout homme qui croit en lui ne périsse pas, mais ait la
vie éternelle. Car Dieu n'a pas envoyé son fils dans le monde
pour condamner le monde, mais que le monde par lui soit sauvé.
Qui croit en lui n'est pas condamné... Le jugement le voici :
La lumière est venu dans le monde et les hommes ont préféré
les ténèbres à la lumière»... (Jn. 3: ). Et nous allions
condamner cet homme venu nous sauver, ce roi venu nous
aimer au prix de sa vie et redonner à notre pauvre vie humaine un
nouveau souffle..
Plus
intense que les huées de la foule excitée par les Anciens, il me
sembla alors entendre au plus profond de mon cour, venue des siècles
lointains, la voix du prophète
: «Ainsi parle Yahvé : je me rappelle l'affection de ta
jeunesse, l'amour de tes fiançailles : tu me suivais au désert,
sur la terre qui n'est pas ensemencée. Israël était le bien
sacré de Yahvé, les prémices de sa récolte ; quiconque en
mangeait devait le payer, il lui arrivait malheur. . En quoi vos pères
m'ont ils trouvé déloyal pour
s'être éloignés de moi, à la poursuite de la Vanité... Au
lieu de dire : Où est
celui qui nous a fait monter d'Égypte et nous a dirigés à
travers le désert, dans une terre aride et ravinée, terre de sécheresse
et de ténèbres, terre que nul ne parcourt, où nul homme ne se
fixe... Une nation changent-elles de dieux? Et mon peuple a échangé
sa Gloire contre l'Impuissance. C'est un double méfait que mon
peuple a commis : ils m'ont échangé moi, la source d'eau vive
pour se creuser des citernes lézardées qui ne retiennent pas
l'eau»...(Jérémie 2.)
Discrètement,
je m'étais retiré de la foule, j'avais comme fui ce
procès inique où l'on accusait ce Jésus d'être Roi, roi des
Juifs mais davantage roi des pauvres, des pacifiques... En
l'espace de quelques heures, tout mon esprit semblait bouleversé
et mon cour trituré comme grains de blé. Allais-je un jour
devenir froment offert en pâture à celui qui nous avait tant aimés
et dont nous avions rejeté la royauté d'amour sur
nos vies?...
Es-tu
le roi des Juifs? Pour moi, la question est davantage : es-tu celui
qui règne dans mon cour et sur
mon esprit ? »
Vous,
qui dites-vous que je suis ...
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