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Juillet-Août
2001
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L'homme intérieur et ses métamorphoses de
Marie-Madeleine Davy
(1903-1998)
Universitaire
française, chargée de cours à l'École pratique des Hautes
Études (Sorbonne), maître de recherche au C.N.R.S., écrivain,
conférencière, auteur d'ouvrages de philosophie religieuse
et d'essais. Suite à une expérience cruciale de proximité
de la mort à 73 ans, elle se voue à la quête de cet Absolu
qui l'a séduite dès son enfance.
La
dimension de profondeur : le coeur.
L'éros
peut se muer en agapè et
par là-même acquérir une ampleur qu'auparavant il ignorait.
L'itinéraire de l'homme intérieur conduit au cour. Quand
celui-ci s'éveille, l'homme intérieur découvre sa
dimension de profondeur, cette magnifique part dont parle le
psalmiste (Ps. 15,
15).
Où se tient-elle? La réponse est formulée par un conte
très ancien nommé « l'Aimé à la recherche de l'Amant ».
En voici quelques bribes. L'Aimé questionne : « Où
es-tu mon ami, où es-tu? Si tu es dans un arbre je me ferai
oiseau pour te rejoindre. Si tu es dans le mer, je deviendrai
poisson pour te trouver. Es-tu perché sur la cime d'une haute
montagne, je serai flocon de neige afin de tomber sur toi. Es-tu
dans les profondeurs de la terre, je creuserai un puits. Es-tu
dans le feu, me voici brin de paille pour brûler en toi ».
Les questions se succèdent et la réponse attendue est donnée.
L'Amant se révèle, disant : « Ne me cherche pas
au-dehors, je suis en toi-même, je me tiens dans ton cour. »
Sous une forme poétique se cache un enseignement .
Dans l'Écriture Sainte judéo-chrétienne, le
« cour » désigne l'homme intérieur de la
même manière que le corps signifie l'homme extérieur.
D'ailleurs le cour est comparable à un corps intérieur, il
possède non seulement des sens mais des membres. De l'extérieur
le corps s'offre à la vue de tous mais le cour est invisible
et seule la Divinité s'y trouvant peut le sonder. Face à
l'homme « caché de cour » -suivant
l'expression de l'épître
de Pierre (1, 3-4)- se trouve « le Dieu caché »
du psalmiste (Ps
45, 15). Les Pères de l'Église, les Pères du Désert et
les mystiques de tous les temps donneront au cour, en tant que
dimension de profondeur, la plus grande importance. Dans ce lieu
profond rien de trouble ne saurait pénétrer; l'essentiel est
de le découvrir et d'en faire sa demeure. Le cour est, en
effet, une maison avec sa porte d'entrée, ses chambres et sa
cellule nuptiale.
Selon
Macaire (+ vers 390) le cour est comparé à une terre dans
laquelle Dieu jette sa semence et possède son pâturage. Il est
un univers avec son firmament comprenant des étoiles, une lune
et un soleil. Profond, il est aussi un abîme privé de limites.
Le cour est assimilé à un char dont le noûs
(esprit) est le cocher, il réside au fond du cour, d'où
cette comparaison : l'esprit est au cour ce que la
pupille est à l'oil.
Éveillé, le cour de l'homme intérieur devient
capable d'aimer. Nouveau, il répand un amour neuf qui ne
rencontre aucune limite, ne se heurte à aucune frontière.
L'amour solaire se donne sans distinction, il répond à la
capacité de chacun. L'intuition opère une percée car elle
ne saurait rencontrer d'obstacles ou plutôt elle les franchit
sans les considérer comme tels. Le mystère de l'amour est un
mystère de lumière .
L'homme
intérieur se trouve en harmonie avec le monde entier. Selon la Genèse,
Yahvé a insufflé à Adam son esprit de vie lors de sa création,
en recréant l'amour, l'homme intérieur prolonge et parachève
l'ouvre commencée.
L'Évangile conseille l'amour des ennemis et des persécuteurs
(Mt.5,
44;
Lc
6, 27-35 ss ).
Or il n'existe plus d'ennemi pour celui qui se situe au-delà
de la dualité, il n'est plus pour lui de persécuteurs.
L'homme intérieur parvenu à une égalité d'âme engendrée
par l'Amour n'a plus à distinguer ceux qui lui veulent du
mal et tentent de le détruire. Tant qu'il différencie et
catalogue, il n'a pas subi la métamorphose qui le fait
passer au-delà de toute dualité; l'engendrement de l'amour
ne s'est pas effectué en lui.
L'amour
auquel doit parvenir celui qui opte pour la sagesse, la
recherche de la perfection ou la sainteté, « n'est pas
comparable à une flamme qui jaillit puis retombe, mais à une
incandescence paisible et régulière trouvant en elle-même son
aliment ». Le plus difficile est d'arriver à la
stabilité. Cependant, seule la stabilité est efficace pour soi
et pour autrui. L'amour véritable ne s'impose pas, il se
donne sans demander de retour, il est entièrement dépossédé
de toute attente et de toute inquiétude. Un tel comportement ne
saurait être privé de tendresse, bien au contraire,
l'affection chaleureuse est d'autant plus accueillante
qu'elle ne tente pas de monopoliser à son profit. Respectueux
d'autrui, cet amour limpide provoque autour de lui l'épanouissement
et le mûrissement. Faisant allusion au mont
Athos, André
Louf parle de certains moines rencontrés :
« hommes de prière, leur visage comme une flamme et leur
regard comme un feu, pénétrant jusqu'au fond et pourtant si
infiniment doux, si totalement tendre; des hommes qui des plus
profondes profondeurs de leur être s'avancent vers toute
chose et vers chacun, rejoignant dans les hommes et dans les
choses, le feu secret, le « noyau caché », le
centre le plus profond, dans un amour et une compréhension sans
bornes ».
L'amour
de l'homme libéré libère. En sa présence les nouds se dénouent,
les chaînes tombent. Il se produit un recouvrement de
l'innocence et celle-ci est éprouvée même par les animaux.
Toute peur est supprimée. Dans les diverses traditions de
nombreuses anecdotes se rapportent aux oiseaux et aux animaux
sauvages qui s'approchent de l'homme intériorisé dont
l'amour n'est jamais contraignant tout en dégageant un magnétisme
qui ne crée aucun lien. Le sage n'enchaîne pas, il apporte
la liberté.
Comment
naître à l'Amour ? « Si nous voulons savoir par
exemple -écrira Heidegger- ce que veut dire nager, nous ne
l'apprendrons jamais d'un traité sur l'art de nager.
C'est le saut dans le fleuve qui nous le dira. » Il en
est de même pour aimer. Aucune lecture ne pourra nous enseigner
sur ce point. Tous les discours demeureront inopérants :
il faut plonger dans l'océan de l'Amour. Quand on a plongé
on ne songe plus à revenir à la surface ou à cheminer sur les
rives. L'homme parvient à l'amour dans la mesure où il
prend conscience de sa dimension de profondeur, c'est-à-dire
de son cour.
M.-M.
Davy. L'homme intérieur et ses métamorphoses,
Épi
S.A. Éditeurs, Paris 1983.
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