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Décembre
2000 |
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- Il faut que j'aille demeurer
chez toi
- de Albert-Marie Besnard, o.p.
(1926-1978)
Une
bonne, une très bonne nouvelle, qui a fait dégringoler Zachée
de son arbre : « Zachée, descends vite, aujourd'hui
il faut que j'aille demeurer chez toi » (Lc 19, 1-10).
C'est
une bonne nouvelle pour nous tous. Prêtons l'oreille à cette
nouvelle noyée parmi le flot de toutes les nouvelles, bonnes ou
mauvaises, concernant Dieu que l'humanité a accumulées depuis
des millénaires. Dieu n'a en quelques sorte qu'une seule
parole - et qu'il tient : c'est « je viens ».
La première des choses qu'il veut que nous sachions de lui,
c'est celle-ci : « Il me faut venir demeurer chez toi »
Ce
que ça veut dire pour Dieu « demeurer chez nous », ce
que ça veut dire pour nous le laisser demeurer chez nous, ça
s'éclairera ensuite. Peu à peu. Ce sera une longue histoire,
parfois une orageuse, une dramatique histoire. Mais d'abord,
entre Dieu et nous, entre ce Dieu dont nous disons avoir entendu
la voix et nous-mêmes, il y a une histoire d'hospitalité. Il y
a de la part de Dieu une demande d'hospitalité, et de notre
part à nous la décision ou pas de lui ouvrir la porte.
Cela
ne va pas de soi. Pas du tout de soit...
Ou
bien, c'est une simple façon de parler, et nous nous remettons
à respirer à l'aise...
Ou
bien ... ou bien « il me faut venir demeurer chez toi »,
c'est vraiment Lui qui dit ça, c'est vraiment la Réalité de
Lui qui s'annonce et se dévoile par là, c'est vraiment une réalité
selon Lui et nous qui est en train de se nouer. Alors ça, c'est
une nouvelle...
Et
en Jésus le Christ, c'est devenu définitivement, irrévocablement
une bonne nouvelle. Jésus, c'est Dieu qui met à exécution sa
promesse : je viens. Non pas par manière de parler, par
prophète interposé, par symbole, par tout ce qu'on pourrait
imaginer pour éviter de prendre à la lettre ce simple verbe :
je viens. Jésus est ce Verbe. Il est ce Verbe « je viens ! »,
ce Verbe « je viens ! » devenu chair. Le
christianisme c'est ça ...
« Zachée,
descends vite. Aujourd'hui il me faut demeurer chez toi. »
Là où tu vis. Là où tu t'arranges avec ta vie et avec ce que
tu en fais. Là où tu travailles et où tu triches, car tu fais
un métier où l'on triche et où l'on vole. Là où tu
souffres et où tu déposes le masque. Là où tu aimes et où tu
savoures quelques bonheurs furtifs. Là où tu dors et où tu rêves.
A l'endroit de ton corps et de ses fatigues. A l'endroit de
tes querelles avec les tiens et de tes amitiés. A l'endroits de
tes questions et de tes angoisses. Pas à côté. Pas ailleurs.
Celui
qui s'est invité chez toi vient sans escorte, sans tribunal,
sans dossier : c'est Dieu aux mains nues. Lui, le créateur
des mondes, à l'intelligence insondable, il vient léger comme
un matin naissant. Il peut cela. Il est le commencement, et le
recommencement de tout commencement, les siècles des siècles ne
pèsent pas sur ses épaules. Il vient libre de tout programme,
libre de tout préalable, libre pour toi, libre pour la
rencontre...
Il
vient évidemment « pour sauver » : c'est comme
ça que nous disons les choses. Mais te sauver, ça veut
essentiellement dire pour lui : te permettre d'exister de
nouveau sous son regard... Le bonheur, c'est de pouvoir de
nouveau vivre sous le regard de Celui de qui tu tiens tout et qui
tient à toi non comme un maître à son esclave mais comme jamais
père n'a tenu à ses enfants, ou un mari à sa femme et une
femme à son mari, ou un ami à son ami. Oui, Zachée, il est
ce simple regard posé sur toi. Mais quel regard !
Ce
regard sur ta vie. Sur ce qu'est réellement ta vie. Ce regard
si simple, si pur qu'il traverse tout. Mais n'est-ce pas cela
que toi aussi obscurément tu cherchais ?...
Mais
notre désir est ambigu. Nous voudrions qu'il soit là, et en même
temps nous ne le voulons pas trop. Zachée voulait bien le voir,
mais pas tellement être vu chez lui, dans ses meubles et ses
comptes de publicain pas très honnête. Jésus se contente de
s'inviter, mais chacun soupçonne que ce genre d'invitation va
avoir des effets singuliers...
En
recevant Jésus, Zachée a ressenti une double brûlure. Son
argent s'est mis à lui brûler les mains, alors il l'a lâché,
ça, c'est la brûlure qui consume. Et dans son cour, de la
bonté, de la justice, de la droiture ont commencé à jaillir -
et ces choses-là sont comme le buisson ardent qui brûle sans se
consumer. Tant que nous aurons peur de la première brûlure, de
ce qu'il faut lâcher, nous ne pourrons rien connaître de
l'autre, qui serait pourtant notre salut, notre bonheur.
Je
sais maintenant quelle a été la ruse miséricordieuse de Jésus
à l'égard de Zachée : c'est de l'avoir obligé à
descendre vite de son sycomore : « Zachée, descends
vite ... » Il ne lui a pas laissé de temps de réfléchir
davantage, il ne lui a pas laissé le temps de se reprendre.
Dieu
aime s'inviter à l'improviste, avant que nous ayons pu, pour
le recevoir, mettre à l'abri quelques réserves et établir
quelques défenses. Heureux ceux qu'il brusque ainsi, heureux
les convertis foudroyés !
Mais
dites-vous bien qu'inlassablement il cherche à mettre en oeuvre
à votre égard cette ruse qui lui réussit si bien. Faites
silence en vous. Reprenez le fil de ce que vous êtes en train de
vivre : les visages, les situations, les événements. Et
essayez de deviner à travers quoi aujourd'hui le Christ vous
murmure : « Fais vite, ouvre-moi ta porte, il me faut
aujourd'hui demeurer chez toi ! »
Besnard,
Albert-M. Il faut que j'aille demeurer chez toi, Éditions
du Cerf, Paris,1980.
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