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Septembre
2002
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Le
miroir des âmes simples et anéanties (2e partie)
Marguerite de
Porete (1250-1310)
Mystique française née dans le
Hainaut, dans le diocèse de Cambrai. Sa démarche s'inscrit
dans le mouvement des béguines et sa parenté spirituelle
avec Hadewijch d'Anvers et Béatrice de Nazareth est manifeste.
Le miroir des âmes simples et anéanties ,
(vers 1290) est un chef-d'uvre de la première littérature
mystique de langue française dont la richesse spirituelle
place son auteure dans la lignée de saint Bernard et Maître
Eckhart. Le Miroir est condamné par l 'évêque
de Cambrai, qui le fera brûler publiquement à Valencienne
en 1300. Traduite devant le tribunal de l'Inquisition, Marguerite
est excommuniée et brûlée vive le 1er Juin 1310
sur la place de Grève à Paris.
Chapitre 118
Des sept états de l'âme dévote, que l'on appelle
aussi êtres
Le cinquième état, c'est que l'âme considère
que Dieu est, lui qui est et dont toute chose tient d'être,
et qu'elle-même n'est pas et n'est donc pas ce dont toute
chose tient d'être. Et ces deux considérations lui
donnent un étonnement émerveillé : elle voit
qu'il est toute bonté, celui qui a mis une volonté
libre en elle qui n'est pas, sinon comme entière malice.
Maintenant que la bonté divine a mis en l'âme une
volonté libre par pure bonté divine, ce qui n'est
pas — si ce n'est comme malice et qui est donc entièrement
malice — contient en soi la volonté libre de l'être
de Dieu, de lui qui est l’Être et qui veut que ce qui
n'a point d'être ait l'être en ce don qu'il lui fait.
Et c'est pourquoi la divine bonté répand devant elle,
par le mouvement de la lumière divine, un débordement
qui ravit l'âme. Ce mouvement de la lumière divine,
répandu en lumière au-dedans de l'âme, montre
à son vouloir l'égalité d'âme de ce qui
est et lui donne la connaissance de ce qui n'est pas, afin de l'ôter
du lieu d'où il est et où il ne doit pas être,
et de le remettre là où il n'est pas et d'où
il est venu, là où il doit être.
Maintenant, ce Vouloir voit donc, par la lumière du débordement
de la lumière divine (lumière qui se donne à
ce Vouloir pour le remettre en Dieu, car il ne peut s'y rendre sans
elle), qu'il ne peut de lui-même profiter s'il ne se sépare
de son vouloir propre ; en effet, sa nature est mauvaise, du fait
de l'inclination qui la porte au néant, et le vouloir l'a
réduit à moins que rien. Aussi l'âme voit-elle
cette inclination et cette perdition du néant de sa nature
et de son vouloir propre, et ainsi voit-elle dans la lumière
que son Vouloir doit vouloir le seul vouloir divin, et nul autre,
et que c'est pour cela que lui fut donné ce Vouloir.
Et c'est pourquoi l'âme se retire du vouloir propre, et le
Vouloir se retire de cette âme pour se remettre en Dieu, pour
se donner et se rendre à lui là où il fut pris
à l'origine, sans rien retenir de soi en propre, afin d'accomplir
la parfaite volonté divine ; celle-ci ne peut être
accomplie en l’âme sans ce don, à moins d'être
soit en guerre, soit en défaillance ; et ce don opère
en elle cette perfection et la transforme ainsi en la nature d'Amour,
qui la délecte d'une paix achevée et la rassasie d'une
nourriture divine. Pour autant, elle n'a plus garde de guerroyer
en sa nature, car son vouloir est remis dépouillé
là où il fut pris et là où il doit être
par justice ; alors qu'elle était toujours en guerre tant
qu'elle retenait en elle le Vouloir hors de son être.
Maintenant, cette âme est donc « rien », car
elle voit par l'abondance de la connaissance divine son néant
qui la rend nulle et la réduit à néant. Et
ainsi est-elle tout entière, car elle voit par la profondeur
de la connaissance de sa malice, laquelle est si profonde et si
grande qu'elle n'y trouve ni commencement, ni mesure, ni fin, mais
un abîme abyssal et sans fond ; c'est là qu'elle se
trouve sans se trouver et sans rencontrer de fond. En effet, il
ne se trouve pas, celui qui ne peut s'atteindre ; et plus il se
voit en cette connaissance de sa malice, plus il connaît en
vérité qu'il ne peut la connaître, pas même
du moindre point qui fait de cette âme un abîme de malice,
un gouffre où elle s'abrite et se répand, comme le
péché dans le déluge, lui qui contenait toute
perdition. Voilà comment cette âme se voit sans le
voir. Mais qui donc la fait voir à elle-même ? C'est
la profondeur d'Humilité, qui la place sur le trône
et règne sans orgueil : là, l'orgueil ne peut point
pénétrer, puisqu'elle se voit elle-même sans
se voir. Et ce non- voir lui fait se voir parfaitement elle-même.
Maintenant, cette âme est établie au bas-fond, là
où il n'y a pas de fond, ce qui fait que ce soit si bas ;
et cet abaissement lui fait voir très clairement le vrai
soleil de la bonté très haute, car elle n'a rien qui
l'empêche de le voir. Cette divine bonté se montre
à elle par la bonté qui l'absorbe, la transforme et
l'unit par union de bonté en la pure bonté divine,
dont Bonté est maîtresse. Et la connaissance des deux
natures dont nous avons parlé, à savoir de la divine
bonté et de sa malice, est la science qui l'a dotée
de cette bonté. Et parce que l'époux de sa jeunesse
ne veut qu'une seule chose, lui qui est un, Miséricorde a
fait la paix avec la ferme Justice en ayant transformé cette
âme en sa bonté. Aussi est-elle à la fois tout
entière et pas du tout, car son bien-aimé la fait
une.
Maintenant, cette âme est tombée d'amour en néant,
un néant sans lequel elle ne peut être tout entière.
Cette chute est tellement profonde, si elle est bien tombée,
que l'âme ne peut se relever d'un tel abîme ; elle ne
doit d'ailleurs pas le faire, mais plutôt y demeurer : c'est
là que l'âme perd son orgueil et sa jeunesse, car son
esprit est désormais un vieillard qui ne la laisse plus à
la jouissance et à la frivolité. En effet, le Vouloir
s'est retiré d'elle, lui qui la rendait souvent, par sentiment
d'amour, fière, orgueilleuse et possessive en l'élévation
de la contemplation du quatrième état. Mais le cinquième
état l'a mise à point en la montrant à elle-même.
Maintenant, elle voit par elle-même et connaît la bonté
divine, connaissance qui lui fait se voir elle-même en retour
; et ces deux visions lui ôtent la volonté, le désir
et l'œuvre de bonté, si bien qu'elle est tout entière
en repos et mise en possession d'un état de liberté
qui la repose de toutes choses en une noblesse excellente.
Le sixième état, c'est que l'âme ne se voie
point elle-même, quelque abîme d'humilité qu'elle
ait en elle, ni ne voie Dieu, quelque bonté très haute
qui soit la sienne. Mais Dieu se voit alors en elle, par sa majesté
divine qui illumine cette âme de lui-même, si bien qu'elle
ne voit rien qui puisse être hors de Dieu même, lui
qui est et dont toute chose tient d'être.
Ce qui est, c'est Dieu même, et pour autant, elle ne voit
rien qu'elle-même, car qui voit ce qui est, ne voit que Dieu
même se voyant en cette âme même par sa majesté
divine. Alors l'âme est au sixième état, affranchie
de toute chose, pure et illuminée — mais non glorifiée,
car la glorification est au septième état ; nous le
posséderons dans la gloire et nul ne peut en parler. Cependant,
cette âme ainsi pure et éclairée ne voit ni
Dieu ni elle-même, mais Dieu se voit par lui-même en
elle, pour elle, sans elle. Et Dieu lui montre qu'il n'y a rien
qui puisse être hors de lui. C'est pourquoi elle ne connaît
que lui, si bien qu'elle n'aime que lui et ne loue que lui, car
il n'y a rien qui puisse être hors de lui.
En effet, ce qui est, est par sa bonté ; et Dieu aime sa
bonté, quelque part qu'il en ait donnée par bonté;
et sa bonté donnée, c'est Dieu même, et Dieu
ne peut se retirer de sa bonté sans qu'elle lui demeure;
c'est pourquoi ce qui est, est bonté, et la bonté
est ce que Dieu est. Et pour autant, la Bonté se voit par
sa bonté dans la lumière divine du sixième
état où l'âme est illuminée. Ainsi n'y
a-t-il rien qui soit hors de celui qui est et qui se voit en cet
être par sa majesté divine, dans la transforma tion
d'amour de la bonté répandue et remise en lui. Et
pour autant, il se voit par lui-même en cette créature
sans rien lui donner en propre : tout lui est propre et est lui-même
en propre. Tel est le sixième état que nous avions
promis de dire aux auditeurs dès qu'Amour eut lancé
son emprise ; et Amour a de lui-même payé cette dette
dans sa haute noblesse.
Quant au septième état, Amour le garde en lui pour
nous le donner en gloire éternelle : nous n'en aurons pas
connaissance jusqu'à ce que notre âme ait laissé
notre corps.
Marguerite Porete . Le miroir des âmes simple et anéanties.
Introduction, traduction et notes par Max Huot de Longchamps , Collection
Spiritualités vivantes, éditions Albin Michel, Paris,
1997.
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