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Octobre
2002 |
Lettres
Saint Antoine
le Grand (251-356)
Antoine naquit à Qeman, en égypte.
Patriarche du monachisme chrétien, il se retira comme ermite
dans les déserts de la Thébaïde. Il fonda, pour
les nombreux chrétiens qui le rejoignaient, les deux premiers
monastères voués à la vie cénobitique.
Les sept lettres écrites en copte qui lui sont attribuées
se rattachent à celles de saint Paul par le contenu comme
par le style. Il mourut au mont Golzim, près de la mer Rouge.
Lettre II
1. Frères très chers et honorés, Antoine vous
salue dans le Seigneur.
Nous le savons, Dieu n'a pas rendu visite à ses créatures
qu'une seule fois. Depuis les origines du monde, ceux qui ont trouvé
dans la Loi de l'Alliance le chemin de leur Créateur ont
tous été accompagnés de sa bonté, de
sa grâce et de son Esprit. Quant aux êtres spirituels
dont cette Loi causa la mort, celle de leur âme comme celle
des sens de leur cœur, ils sont devenus incapables d'exercer
leur intelligence selon l'état de la création originelle
et, entièrement privés de raison, ils ont été
asservis à la créature au lieu de servir le Créateur.
Mais, en sa grande bonté, Dieu nous a rendu visite par
la Loi de l'Alliance. Notre nature, en effet, demeurait immortelle.
Et ceux qui ont reçu la grâce et que la Loi de l'Alliance
a fortifiés, ceux que l'enseignement de l'Esprit Saint a
éclairés et qui ont été gratifiés
de l'esprit de filiation, ceux-là ont pu adorer leur Créateur
comme il se doit. C'est d'eux que l'apôtre Paul a dit : S'ils
n'ont pas pleinement bénéficié de la promesse
qui leur fut faite, c'est à cause de nous (Heb. 11,
13.39).
2. Dans son amour inlassable, le Créateur de toutes choses
désirait cependant nous rendre visite dans nos maladies et
notre dissipation : il suscita Moïse le législateur,
qui nous donna la Loi écrite et jeta , les fondements de
la Maison de vérité, l'église catholique. C'est
elle qui a fait l'union de tous, selon le dessein divin de nous
ramener à notre condition première.
Moïse en entreprit la construction, mais ne l'acheva pas;
il la laissa et s'en fut. Vint l'assemblée des Prophètes
suscités par l'Esprit de Dieu. Eux aussi poursuivirent la
construction sur les fondements de Moïse sans pouvoir l'achever.
Ils la laissèrent ainsi et s'en furent. Chacun, revêtu
de l'Esprit, constata que la plaie était incurable et que
nulle créature ne pouvait la guérir, si ce n'est le
Fils Unique, empreinte fidèle du Père, image de celui
qui créa à cette image les êtres doués
d'intelligence. Lui, le Sauveur, est un médecin avisé
; eux le savaient. Ils se réunirent donc et présentèrent
à Dieu, pour les membres de cette famille dont nous faisons
partie, une prière unanime : N'y a-t-il pas de baume
en Galaad ? N'y a-t-il pas de médecin ? Pourquoi l'un d'entre
eux ne monte-t-il pas guérir la fille de mon peuple ?
(Jer. 8, 22). Nous lui avons, quant à nous, donné
nos soins; elle n'a pas guéri. Laissons-la et partons d'ici
(Jer. 51,9).
Alors Dieu, débordant d'amour, vint a nous en disant par
la voix de ses saints : Fils de l'homme, prépare-toi
tout ce qu'il faut pour une captivité (Ez. 12, 3).
Et lui, l'Image de Dieu (2 Co. 4, 4), n'eut pas la pensée
de ravir le rang qui l'égalerait à Dieu; au contraire
il s'humilia et, revêtant 1'image du serviteur, il se fit
obéissant jusqu'à la mort et la mort de la croix.
Aussi Dieu lui a—t-il donné le Nom qui est au-dessus
de tout nom, de sorte qu'à ce Nom de Jésus-Christ
tout genou fléchisse dans le ciel, sur la terre et dans les
enfers, et que toute langue désormais confesse que Jésus-Christ
est le Seigneur pour la gloire de Dieu le Père (Phil. 2,
6-11). A présent, frères très chers, elle s'est
réalisée parmi vous cette parole : Pour nous
sauver, la tendresse du Père n'a pas épargné
le Fils Unique, mais l'a livré pour notre salut à
cause de nos péchés (Rom. 8, 32). Nos iniquités
furent ses humiliations, et ses plaies, notre guérison (Is.
53, 5). Son Verbe tout-puissant nous a rassemblés de tous
les pays, d'un bout à l'autre de la terre et de l'univers,
ressuscitant nos âmes, pardonnant nos péchés,
nous enseignant que nous sommes membres les uns des autres.
3. Je vous en supplie, mes frères, par le Nom de notre Seigneur
Jésus-Christ, pénétrez-vous bien de cette merveilleuse
économie du salut : II s'est fait semblable à nous
en tout, hormis le péché (Heb. 4, 15). Tout être
doué d'intelligence spirituelle - celui-là pour qui
est venu le Seigneur - doit prendre conscience de sa nature propre,
c'est-à-dire qu'il lui faut se connaître lui-même
et opérer le discernement du mal et du bien, s'il veut trouver
la libération lors de l'Avènement du Seigneur. Ceux-là
portent déjà le nom de serviteurs de Dieu, qui ont
obtenu leur libération par cette économie du salut.
Mais le terme suprême n'est pas là. Ce n'est que la
justice de l'heure présente, ce n'est que le chemin vers
l'adoption filiale.
4. Jésus, notre Sauveur, sachant bien qu'ils avaient reçu
l'Esprit de filiation et qu'ils le connaissaient grâce à
l'enseignement de l'Esprit Saint, leur disait : Je ne vous
appellerai plus serviteurs, mais frères et amis, car tout
ce que m'a enseigné le Père, je vous en fait part
et vous l'ai enseigné (Jn. 15, 15). Leur esprit s'enhardit
- ils se connaissaient désormais avec leur nature spirituelle
- et ils s'écrièrent : Jusqu'ici nous te connaissions
dans ton corps, mais maintenant ce n'est plus ainsi (2 Co.
5, 16). Ils reçurent l'Esprit qui fit d'eux des fils adoptifs
et proclamèrent : L'Esprit que nous avons reçu,
ce n'est plus un esprit qui rend esclave et ramène à
la terre, mais un Esprit qui fait de nous des fils adoptifs et par
lequel nous crions : Abba, Père ! (Rom. 8, 15). Seigneur,
nous le savons à présent, tu nous as donné
d'être fils et héritiers de Dieu, cohéritiers
du Christ (Rom. 8, 17).
Mais sachez bien ceci, frères très chers : Celui
qui aura négligé son progrès spirituel et n'aura
pas consacré toutes ses forces à cet ouvrage, celui-là
doit bien savoir que l'Avènement du Seigneur sera pour lui
le jour de sa condamnation. Le Seigneur est pour les uns une odeur
qui de la mort conduit à la mort, pour les autres une odeur
qui de la vie conduit à la vie (2 Co. 2, 16). S'il est là,
c'est pour la ruine et la résurrection d'un grand nombre
en Israël, et pour être un signe de contradiction (Lc.
2, 34).
Je vous en supplie, bien-aimés, par le Nom de Jésus-Christ,
ne négligez pas l'œuvre de votre salut. Que chacun d'entre
vous déchire non pas son vêtement, mais son cœur
(Joël, 2, 13). Que ce ne soit pas en vain que nous portions
ce vêtement extérieur, nous préparant ainsi
une condamnation. En vérité, le temps est proche où
paraîtront au grand jour les œuvres de chacun.
Il faudrait revenir sur bien d'autres points de détail,
mais il est écrit : Donne un peu au sage, et il en
deviendra plus sage encore (Prov. 9, 9). Je vous salue tous
dans le Seigneur, du plus petit au plus grand (Ac. 8, 10). Et que
le Dieu de paix soit, frères très chers, votre gardien
à tous. Amen.
Saint Antoine. Lettres. Introduction par dom André Louf, ocr.
Traduction française par les moines du Mont des Cats, Collection
Spiritualité orientale, nº 19, Abbaye de Bellefontaine,
Bégrolles en Mauges, l976.
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